QU IL FAIT BOM D AVOIR DES AMIS
Le lendemain de son souper avec le juif Chebabi, Charles Lefébure partit, comme il on avait reçu l'ordre, pour un corps d'arinéc qui occupail les nioniagnes du petit Atlas, et qui cherchait à soumettre les Arabes
par lesquels elles étaient défendues contre l'invasion française.
Le nouvel adjudant auxiliaire des subsistances n'avait point tardé à faire apprécier par ses chefs l'intelligence de son esprit et la droiture de son caractère. On savait d'ailleurs l'intérêt que lui portait le colonel d'Outrepont, et ce dernier avait, en outre, remis à son protégé, des lettres pressantes de recommandation adressées à plusieurs intendants de l'armée.
Il en ftillait beaucoup moins pour valoir quelque protection à un jeune homme dont les manières distinguées attestaient une excellente éducation, et qui s'était déjà heurcu
senienl tiré des trois oti quatre épreuves assez décisives auxquelles on l'avait soumis. Il ne tarda donc point, après quelques mois de noviciat, à se voir cjjargé (ie l'approvisionnement d'un petit corps militaire, ayant mission de surveiller plusieurs tribus arabes qui semblaient ne payer qu'à regret l'impôt, et dont on avait quelques raisons de suspecter ie (iévouement la cause française.
Charles partit poui la plaine avec un régiment de spahis ei hois italaiilonsde zéphyres; on lui avait donné cosiime second dans ses opérations de subsistances militaires, un jeune homme nommé Bricliard.
Brichard clail un i^arçon d'iuniicur légère,
spirituel par imutades, un peu décousu dans ses idées cl d'un tempérament de jovialité inaltérable : tout lui devenait matière à rire, la bonne comme la mauvaise fortune; i! parlait assez volontiers de lui-même, racontait à qui voulait les entendre les folies de sa jeunesse; trouvait charmant d'avoir dissipé à Paris, en quelques années, un héritage de quatre cents mille francs , faisait la nique à la misère , et n'eût voulu pour rien au monde marcher sans créanciers et sans lettre de change. Ce caractère badin dans son cynisme, et se riant de choses que Charles était habitué à traiter sérieusement, blessa d'abord le neveu de mademoiselle Lefébure : il accueillit avec assez de réserve les avances que lui faisait Brichard; mais Brichard n'était pas de ceux qu'intimide et tient
on réscrv<! un iiccuoi! peu *Miipressi';. Au lieu de se tenir pour l)aitu, il redoubla d'empressement, modifia un peu son laisser - aller et lit tant de coquetteries à son camarade fju'il finit par le réduire à écouter, sans trop de mauvaise humeur, les calembourgs , les récits d'aventures de coulisses, et \e& prouesses galantes qui formaient le sujet des causeries ordinaires de l'ex-iiofi parisien.
Brichard, d'ailUuii s, savait donner à ces hiilevesées une physionomie grotesque et une allure pi({uante qui les lui faisaient pardonnei'. Au milieu de ia vie des eamps, peu en harmonie avec ces goûts et ses habitudes, en proie à des idées tristes chaque fois qtieson imf»i,'inati()Mserof»ortaitvi'rsParisoii vers Aigrr,
vers sa sœui- ou vois Vcroiii juo, Ciiarics iic larda point à irouvcr que la société de Brichard lui apportait d'heureuses distractions et parvenait souvent à le soustraire à l'ennui et à une tristesse voisine, du découragement. Brichard d'aiileurs se montrait excellent compagnon, aimait à se sacrifier pour son ami, lui cédait toujours le meilleur cheval ou ia meilleur ration, ne s'edarouchait pas d'une rebuffade et acceptait de bonne grâce, dans ses relations avec Charles, le rôle un peu secondaire (|uc Racine, dans Androma^ue, fait jouer à l'antique modèle des amis. Après un mois de canqjiigne, Charles ne pouvait plus se passer de Brichard.
Ce Brichard était un petit iioiume brun et dont les rheveux crêjMis taillés en brosse,
s'étendaient snr un front peu dévelopjxî. La Cornie de sa lete et de ses lèvres rappelait vaguement le type des nègres; un léger zézaiement donnait à sa voix une expression comique que rehaussaient l'excentricité de ses expressions et la jovialité de son humeur. A tout cela il joignait un goût forcené pour la pêche, ne niarchaitjamaissansr attirail nécessaire pour se livrer à cette passion, n'apercevait pas un lilet d'eau sans désirer y jeter sa ligne , et ne connaissait point de plus grand bon- ' heur que de voir un poisson se débattre à un hameçon. Il en advint de cette liaison ce qu'il arrive d'ordinaire dans un ménage : chacun des deux conjoints modifia, à son insu, son propre caractère par des transactions involontaires et inaperçues. Le contact et le frottement arroiidirenl les angles par
lesquels ils s'enlioclioquaierit. Bricliurtl avait appris à écouter sans ennui les conlidences d'un amour chaste et les pieux souvenirs de la famille, lui, pauvre orphelin, élevé par un tuteur cupide. Charles, de son côté, commençait à sourire aux calembourgs de Brichard quand ils étaient bien franchement hèles, et ne dédaignait pas le soir, à la veillée, sous la tente, une histoire un peu égrillarde. Enlin il commençait à jeter la ligne sans ennui.
Telle était la naluie de leurs rapports, lorsque les deux jeunes gens reçurent, on l'a dit, l'ortire d'accompagner un corps militaire détaché de l'armée en campagne, pour forurer uu camp d'ohservaliou .
Après deux jours de marche, on alla coucher à l'extrémité de l'immense plaine de h» Mitidja, sur le bord du lac Haioula,|qui s'étend au pied du Chenoua, non loin du tombeau delà Rounii. Michel Cervanteselia tradition racontent que ce tombeau fut construit pour la fdle du comte Julien, après que ce dernier, pour venger son honneur outragé, eut livré l'Afrique aux Maures. Les savants, comme d'habitude, rejettent celle légende poétique pour se livrer à cent dissertations contradictoires et surtout hélas! ennuyeuses, sur l'étrange monument (|ui lessemble à une tour ronde, gigantesque ci dont on aurait abattu les crénaux. Tenons-nous-en donc à la tradition, moins encore à cause delà voix populaire qui pourrait bien, en cette circonstanee, n'être pas la voix de l>ien, mais à cause
dos savjmls qui ne veulent pas l'admellro, et on haine de cinquante volumes publiés ou à publier sur le tombeau de la Roumi. Disons en passant que les Arabes désignent encore aujourd'hui par ce nom de Rouuii, Romains, non-seulement les chiétiens , mais encore toutes les nations européennes.
La petite armée, du lieu où elle campait pouvait observer tout ce qui se passait dans la plaine et sur les montagnes, sans courir les dangers d'une surprise. Prête à marcher, à la moindre hosliliîé, sur ses agresseurs s'il s'en présentait, elle maintenait en outre dans l'inaction les nombreuses tribus qui occupaient le Sabel, l'Atlas et le Chenoua.
Si l'ai I Diililairo approuvait eetlo position,
iiii peintre el un poule ne l'eussent point choisie avec moins d'empressement. A droite, les cimes tourmentées de l'Atlas se dressaient audacieusement avec des arbres, des maisons, des gourbis, entassés dans leurs gorges, riches de végétation comme la Flandre el pittoresques comme les Alpes. Çà et là on apercevait de hauts mamelons grisâtres, de forme régulière, parmi lesquels, pendant la nuit, brillaient parfois des feux; c'étaient des tentes, des maisons de poils (bioutchar), pour employer l'expression arabe. Souvent, ces villes nomades disparaissaient toul-à-coup pour se monirei" sur un autre point, toujours dans un lieu naturellement fortifié, et dont la disposition put rendre difficile, sinon impossible, une attaque imprévue.
Jusqu'ntors, pas un seul coup de fusil n'avait élé échangé entre les Français et les Arabes, qui se conte niaient de rester surla défensive. Le corps d'observation du camp d'Haloula avait lini par se laisser aller à une sécurité à peu près complète; les soldats jouissaient gaîment, avec leur insouciance habituelle, des avantages d'une position qui ne les soumettait à aucune des privations et des épreuves inséparables d'une expédition. La plaine fournissait aux chevaux une nourriture abondante et qu'il suffisait de leur laisser paître. L'approvisionnement se ravitaillait facilement et les convois protégés par des sorties arrivaient sans coup férir de Blidah et même d'Alger; on avait autant de bestiaux qu'il était nécessaire à la consommation, et ils ne subissaient point, faute, de fourra-
i>t's, ie (iépéiissenieiit (jui ircinsiuiine si \ilc les convois de celle nature en une nourriture malsaine et dangereuse, surtout les moutons. Enfin, le lac donnait le plaisir do la pêche a d'innombrales amateurs, parmi lesquels se faisait remarquer, au premier rang, Brichard, dont chacun enviait l'adresse et le bonheur. On citait, avec une complaisance qui flallait son orgueil, les énormes poissons qu'amenaient sur le rivage ses lignes toujours favorisées. Grâce à lui, les tables de ses amis se chargeaient de mets dont la délicatesse eût été vivement savourée p.ir les gourmets les plus diliiciies et les plus experls.
Charles , quoiqu'il accompagnât souvent son ami sur les bords du lac salé Haloula, donnait moins d'attention à sa ligne (ju'à
— (il —
r;i.linir;iljie ()an()iaina qui so déployail devitnt lui. il passait de longues heures, les yeux lixés sur le Sahël , calme, fier, nu, el d'une grandeur d'autant plus majestueuse qu'elle fornictil un contraste complet avec l'Atlas et ses formes bizarres. Souvent le neveu de mademoiselle Lefébure, grâce à la poésie qui dore l'imagination de tout jeune homme amoureux, comparait le Sahel aux Arabes drapés dans les larges plis de leurs burnous, sans affectation, et surpassant néanmoins les dispositions que cherchent el que s'estiment heureux de trouver , après de bien savantes combinaisons, les statuaires les plus habiles. L'Atlas lui rappelait les chevaux fougueux qu'il voyait apparaître (juelquefois dans la plaine : chaque mouvement fait jaillir et ondider des muscles dessinés énergiquement (*t
<jUi prennenl toutes les formes, soil que le beau coursier frappe la terre de sou pied, et qu'il se dresse sur ses jarrets-, soit qu'immobile, les oreilles au veut, les narines ouvertes, l'œil en feu, il attende un mol, un geste pour s'élancer prompt comme les cavalesTliessaliennes queles anciens disaientiilles du vent. Le regard de Charles aimait sur tout à s'égarer sur la mer de verdure qu'on nomme la Mitidja 5 il cherchait, parmi les arbres qui s'élèvent çà el là, les ruisseaux qui serpentent les nappes de verdure qui s'étendent à perte de vue. Koléali, Blidah , Bouffarick, faibles points perdus dans un espace immense et que renferme une ceinture de montagnes à travers les découpures, desquelles se laisse parfois entrevoir la Méditerranée^ sous la forme d'une tache bleue,
iiioins transparente que l'azur du ciel. Que «le soirées il passa, écoulant le murmure des eaux, tandis que le rossignol chantait sa complainte mélancolique, et que le soleil, disparu derrière le Sahel, laissait après lui un horizon de pourpre et d'or !
Nous l'avons dit, depuis trois jours que les soldats occupaient les bords du lac salé, une sécurité complète s'était emparé d'eux, et ils n'épargnaient point les railleries aux précautions minutieuses que leurs officiers les obligaient à observer. Le soldat français est essentiellement frondeur. 11 se trouve dans les rangs de l'ai^mée de beaux esprits de régimont,journalistes sans journaux qui dirigent l'esprit public, alimentent l'opposition , fournissent les épigvammes et se livrent à
d'inoffensifs dcnigiemonls , que fonl oublier le son du tambour ou le premier coup de fusil. Alors ces frondeurs meurent en obéissant aux officiers aux dépens desquels ils s'escrimaient tout-à- l'heure , et comptent dans leurs rangs des centaines iVEscoffier prêts à s'immoler pour les chefs dont, à entendre leurs bavardages, on eût pu les croire les ennemis mortels.
Le colonel qui commandait le petit camp redoublait de prudence : il avait appris par ses espions qu'un couvent de tholbah arabes se trouvait caché au pied de l'Atlas, dans un lieu nommé Benikil; les moines musulmans, on le savait, s'entouraient de fanatiques et tenaient prêtes leurs armes.
Les iholbali du Benikil sonl les trappistes
<lrt l'A-lgério, Ils cultivent la t<;rre, consacrent à l'étude une partie de la nuit, et ne donnenî au sommeil que peu d'heures. Il se font citc! pour leur sobriété dans un pays où la so briété n'es! pas une vertu, mais une habitude Ce couvent existe encore aujourd'hui, près de la ferme de Sidi-ei-Apchy, mon isole, soii> Uloit duquel j'écris ces lignes au sommeî de l'Atlas, <'n pleine iVlilidja, en face du Snlicl, i;t tandis que mon guide et mon ami ie Khalifat El Karoubi, uu long fusil à la maiu, se iMonire sur un des niauieions de la monlagnc, où il épie le passage (ie (juchpie vautour. (14 avril 1845. )
Un soir tout était calme au camp. Un peu d'air frais tempérait la chaleur étourfanle qui avait régné jusque là. On n'entendait aur II. â
cun bruit. Los soldais (lormnicnt. A peine do rares lenios d'officiers laissaient-elles entrevoir encore, à travers leurs épais tissus, la lueur d'une lampe. Etendu sur son hamac, Charles rêvait tristement à Véronique et aux deux femmes aimées qu'il avait laissées en France. Tout-à-coup Brichard, que des préparatifs^ do distributions de vivres avaient occupé jusqu'à celte heure avancée, entra dans la tente commune et se hâta d'inventer une plaisanterie pour égayer son camarade. Ses meilleurs calembourgs ne purent y parvenir, et il surprit Charles qui essuyait furtivement une larme.
— Tu vas passer une beile nuit! s'écria-til, car Brichard en était venu, non sans peine, à tutoyer Charles, plus heureux en
IM
t:ela (juc lo Pylatlc de Kacine, dont nous parlions tout-;')-!' heure. Au lieu de gémir, de nous désoler, de nous abandonner à nos souvenirs, nous ferions bien mieux d';ill(r sur la lisière du camp faire une charmante partie de pêche au clair de lune. Le lac Halloula est à cinquante pas et foisonne de pois son. Nous récolterons un excellent déjeuner pour demain matin; nous respirerons un peu d'air frais, après avoir été haletants, comme feu je ne sais plus quel prophète, dans une fournaise ardente. Enfin, et ce qui vaut juieux, nous reviendrons dans notre lente disposés à dormir et l'imagination calmée. Il n'y arien qui vaille la pêche pour amortir l'imagmation; tu me l'as dit cent fois.
— >Jais une pareille excursion, la nuitj
hors (î(j cnmp, présente peut-être des dangers.
— Des dangers! s'écria Brichard... A nonotre premier appel tout le camp nous entendrait et viendrait à l'aide des deux plus pfirfaits adjudants des subsistances que Dieu sesoitcompiu à former. D'ailleurs les Arabes se trouvent à ci:i<] ou six lieues de nous, et jo les crois plus occupés d'éviter nos soldais que de songer a troubler notre partie de pêche. Allons ! viens, mon cher ami, viens (>harles!
Rien en effet ne devait faire redouter le moindre péril; des sentinelles veillaient à vingt pas du lac; la prudence des Arabes et
leur aversion pour en venir à tout combat face à face avec des forces imposantes, garantissaient encore la sécurité des deux amis. Ils allèrent donc s'asseoir sur le bord du lac, la ligne à la main. Charles ne tarda point à oublier de suivre le mouvement du liège qui surnageait, et retomba dans la rêverie mélancolique à laquelle Brichard avait voulu le soustraire. L'œil (ixe, il regardait machinalement les ondulations de l'eau qui se succédaient lentement et s'argentaient tour-àtour aux rayons de la lune. Tout- à-coup, il se sentit étouffé par une épaisse étoffe qui voilait ses yeux et bâillonnait sa bouche. Il voulut se débattre... une main vigoureuse l'entraîna à travers des broussailles qui le déchiraient. Cela dura quelques instants, — une minute peut être, ~- mais cette minute sem-
bla à Charles lente coinine rdoiuité. A lu liiij on s'arrêta, on passa une corde autour du corps du prisonnier de manière à lui rendre tout mouvement impossible; enfin on le jeta sur un cheval et (!ans les bras d'un cavalier qui le plaça devant lui. Le cavalier pariit au galop.
Au même instant les sentinelles françaises firent feu, l'alarme fut donnée au camp, on entendit les tambours battre et une rumeur s'élever. Charles un instant se crut sauvé, surtout lorsqu'il sentit le galop du cheval se ralentir un peu et le cavalier se retourner pour regarder en arrière. Cet espoir s'effaça aussitô|t ; le cheval repartit avec plus de rapidité que jamais»
Charles, suffoque par le burnous noué sur son visage, perdit connaissance.
Quand il revint à lui, il se trouvait dans une vallée profondément cachée au milieu de hautes montagnes. Des hommes, des femmes,des enfants l'entouraient: tous jetaient ce gloussement étrange qu'ils nomment leur cri de joie : Louilouil! louilouil ! louilouil!
Charles, quand il eut repris un peu de force, reconnu qu'on l'avait rappelé à la vie en lui baignant d'eau fraîche le visage et la poitrine. Dépouillé de presque tous ses vêtements, il gisait nu sur le sable, tandis qu'on se disputait autour de lui ses dépouilles.
- Voici une partie de pêche peu agréable, car nous y jouons le rôle de poisson, dit une voix connue; nous ne sommes que des rizpain-sel, et nous allons mourir comme des
héros.
C'était Brichard dont les Arabes s'étaient également emparés.
Le louilouil cessa enfin et lit place à des injures et à des niauvais traitements dont on accabla les prisonniers. Les femmes surtout se montraient d'une telle violence, que les hommes finirent par s'éloigner et rentrèrenl sous leur tentes, sans doute pour ne point devenir les complices de pareilles alrocilés.
Un petit gnrçon de sept ;> Iniit mis quitta le groupe des femmes et revint qiielffties instants après, tenant un coiitean à la nuiin Il s'avança vers les Français s«arotiés (l« manière à ne pouvoir faire aucun mouvement, s'amusa quelques instants à promener la lame sur leurs yeux, sur leur cœur et sur leur poitrine; puis, par un mouvement rapide et inattendu, il se retourna et abattit d'un seul couple pouce de la main droite de Brichar<l.
L'infortuné jeta un cri de douleur, les femmes y répondirent par des applaudissements; il y en eut une, la mère du petit bourreau sans doute, qui le prit dans ses bras et l'embrassa avec effusion. Pour mieux le récompenser encore, clic acheva de de-
pouiller Charles du peu de vêtements qu'on lui avait laissés et les jeta ;j l'enfant. Quand elle aperçut la médaille de la Vierge que .mademoiselle Lefébure avait attacliée au cou de son neveu, lejourdeson départ et qui avait fixé, un malin, i'atlenlion d'El Ihoudi, elle l'arracha brutalement, l'examina avec curiosité, et rit du regard douloureux que le patient jetait sur ce pieux souvenir de fiimille : elle montra ensuite à ses compagnes le talisman chrétien, et finit par le nouer autour du cou du petit Arabe, occupé à tremper ses bras dans le sang du blessé. Alors, deux femmes soulevèrent Charles, le forcèrent à se lever, et rattachèrent debout au poteau d'une tente qu'on n'avait point achevé de dresser. Là, elles l'obligèrent à assister au supplice du malheureux Brichard que les furies
dépecèrent morcoau à morceau, insultant à son agonie, et sautant de joie à chacun de ses gémissements. Lorsque Charles fermait les yeux pour se soustraire à ce hideux spectacle, qui se prolongea pendant plus d'une demi-heure, elles enfonçaient la pointe de leur poignard dans les membres du prisonnier, l'obligeaient à rouvrir ses paupières , ei lui faisaient comprendre par d'épouvantables gestes qu'il allait subir un pareil sort.
Déjà, en effet, elles rassemblaient des broussailles autour de lui pour le brûler à petit feu; les enfants enfonçaient des épines sous les oncles de ses pieds et de ses mains; une femme échevelée s'amusait i\ lui jeter au visage la tôle sangla nie de son compagnon :
sur ces entrelaites, on entendit le galop d'un cheval vjt une voix qui donnait des ordres en langue arabe. Les femmes et les enfants interrompirent leurs jeux sanglants et se prosternèrent devant lo cavidier en disant : Le cheick ! le cheick !
Celui-ci s'approcha de Charles, jeta sur lui un regard rapide et sembla chercher quelque chose parmi les dépouilles sanglantes du malheureux Brichard. Du bout de son fusil, il souleva les vêtements des deux Français et se livra pendant quelques instans à une perquisition inutile. Cet examen termmé , il descendit de cheval, en jeta |a bride à un des hommes qui l'accompagnaient et s'éloigna.
Al'inRtflnt les cris recommencèrent, et le petit garçon qni portait au cou h\ médaille de Charles reçut de sa mère l'ordre d'aller chercher des charbons allumés pour mettre le feu aux fascines.
Celui-ci, fier de cette mission , courut vers le brasier à demi éteint du Cawagi qui se trouvait à l'extrémité du camp. Quelque empressement qu'il mît à contribuer au supplice du Roumi, lorsqu'il passa près du chef, il ne négligea point toutefois, comme le prescrit le cérémonial arabe, de lui baiser respectueusement la paume de la main. Le chef vit alors briller au cou de l'enfant la médaille delà Vierge-, il la dénoua, l'examina attentivement à la clarté de la lune, et adressa quel-
ques questions à l'enfant qui accompagna sa réponse «l'un geste dirigé vers le prisonnier.
Le cheick revint alors près de Charles, interrogea les femmes et prononça avec l'accent guttural qui caractérise les orientaux le nom de Lefébure. Charles leva machinalement la tête. A l'instant, le chef lit un signe : les femmes dénouèrent les cordes qui tenaient le Français attaché a>» pieu de la tente, et l'une d'elles, avec une adresse extrême, enleva, sans causer de douleur au patient, les longues épines qu'on lui avait enfoncées dans les ongles. Tandis qu'elle s'acquitait de ce soin, une autre trempait des compresses de linge dans de l'eau fraîche et en enveloppait les extrémités sanglantes du malheureux
qu'une péripétie inntlendue venait brusquement d'arracher à la mort.
Le cheick attacha de nouveau au cou de celui qu'il venait de délivrer la médaille de ^ot^e-l)ame-de-Grâce, et lui ordonna de le suivre.
Lorsque Charles voulut marcher, les forces lui manquèrent; ses pieds blessés et tuméfiés ne purent le soutenir; il tomba sur les genoux ; à l'instant les femmes qui se disposaient tout-à-l'heureà le brûler vivant, se dispulèrentà qui letransporteraitdansla tente du chef, tandis que d'autres rassemblaient ses vêtements épars sur le sol et suiva?ont en
— so -
les rapportant à celui ((u'elles en avait dépouillé.
i*endant ce lemps-l^, un grand mouvement s opérait dans le camp ; on enlevait les tentes; on rassenil)lail les troupeaux ; chaque cavnlier sellait son clievul et le détachai? des entraves qu'il lui avait mises aux pieds Déjà le ciel commençait à blanchir; la nuit s'effaçant il l'horison, laissait entrevoir une raie moins obscure que le i este de l'immense étendue et le chant d'un coq se faisait entendre à diverses reprises.
La tente sous laquelle gissait étendu Charlas, en proie à la fièvre et presqu'au délire, fut pliée comme les autres. Alors on déposa
— Bile prisonnier sur un lit de foin, le cheick se pencha vers lui, et dit trois fois d'une voix dislincle, quoique basse :
— Shah Allah ! Shah Allah ! Shah Allah ! (S'il plaît à Dieu ! s'il plaît à Dieu ! s'il plaît à Dieu !)
C'était, on se le rappelle, les mots écrits par El Ihoudi sur le papier remis à Charles par ce mystérieux personnage.
Le cheick remonta ensuite à cheval et s'éloigna.
Dévoré par la lièvre et brisé par les soul- T. u 6
fVances qu'il avait ciulurécs , Charles se croyait le jouet d'un rêve affreux. 11 écoutait, comme on écoule dans le sommeil, les bruits du canip , qui , d'abord tumultueux et semblables à un orage, commençaient peu il peu à s'amortii et à s'en aller mourant dans le lointain. Déjà ils ne semblaient plus au malade que le vague murmure des flots après la tempête, lorsque soudain une vive fusillade se fit entendre au sommet des montagnes. La voix (les clairons répondit à ces détonations. Charles voulut se soulever sur sa couche; il ne put y parvenir : un cri de douleur lui échappa el il lui fallut rester immobile au moment où ses compatriotes venaient lui apporter la liberté : c'étaient en effet les Fiançais dont retentissait la charge ; c'étaient Iws Français devant lesquels reçu-
-salaient les Arabes surpris et arrêtés clans leur fuite. Charles entendit ces derniers repasser prés de lui, en désordre, entraînant les femmes et les enfants, pressant devant eux leurs troupeaux qui marchaient presque aussi vile que les cavaliers, et se retournant de temps à autre pour tirer sur l'ennemi sans rah^niir leur marche.
lis s'éloignaient de l'endroit où gisait Char les et qu'occupait naguère leur camp pour s'efforcer de gagner une gorge de montagne qui rendait leur fuite moins dangereuse et leur donnait de véritables chances de salut.
Tout-à-coup, de la partie de l'Atlas vers laquelle ils avançaient, des clairons répondi-
ivni aux aulres clairons qui sonnaient la charge de l'autre coté... Les Arabes se trouvaient placés entre deux corps militaires ; la fuite n'était plus possible, il fallait se rendre ou mourir.
Par un effort désespéré, Charles se blottit sous le foin qui lui servait de couche. Il le comprenait , si les Arabes l'apercevaient en ce moment, c'en était fait de lui.
Cependant, les Musulmans plaçaient au centre de leur hordes les tentes, les troupeaux, les enfants, et les femmes : celles-ci se déchiraient le vis;ige avec leurs ongles, se barbouillaient d'huile et se couvraient de cendres, soit en signe de désespoir, soit pour.
cacher leurs traits aux vainqueurs, quancl ceux-ci les dépouilleraient de leurs voiles.
Sur ces entrefaites, les coups de feu se lirent entendre avec une nouvelle vivacité; les Arabes opposèrent une résistance désespérée; plusieurs d'entre eux, la tête couverte d'un bonnet de peau d'aulruclie, s'élançaient au milieu de nos soldats et se laissaient tuer plutôt que de rompri^ d'un pas; désignés comme les plus braves de la tribu, ils avaient juré sur le Koran de ne jamais reculer devant l'ennemi.
Il y eut un moment où les soldats même les plus endurcis sentirent une larme dans leurs paupières. Un vieillard, debout sur une
petite éniinence, fusillait les Français et s'efforçait de couvrir de son corps une jeune fille de dix à douze ans qui se tenait blottie à ses pieds; une balle vint à frapper celte enfant, qui jeta un cri, étendit les bras et tomba s:ins mouvement sur le sable. Le vieillard se baissa vers elle, la prit dans ses bras et la contempla quelques instants avec désespoir; puis il la replaça doucement à terre, reprit son fusil, s'élança sur un cheval et alla se faire massacrer au milieu des rangs français, après avoie tué deux soldats.
Le demi-cercle formé par les troupes françaises se resserrait de plus en plus. Déjà leurs balles frappaient au centre de la tribu, et jetaient le désordre parn^i les li'oupeaux.
Les bœufs se ruaient au milieu des femmes, des enfants et des vieillards, les blessaient, les foulaient aux pieds et leur apportaient ainsi de nouveaux périls. A chaque instanj , de nouveaux guerriers arabes succombaient, le peu qui survivait, blessé, mis hors «le combat et dans l'impossibilité de résister, prit la fuite et s'efforça de gagner les montagnes. Alors la petite armée s'abattit sur le camp.
Le premier objet qui fra|)pa les regards de nos soldats fut la tête de Bricliard qu'on avait placée sur un pieu, et que, dans leur terreur, les Arabes n'avaient point songé à faire disparaître. A celte vue, malgré leurs chefs qui s'efforçaient de les retenir, malgré les clairons qui sonnaient la retraite pour les arrêter, ils se jetèrent sur les Arabes, en fi-
rent un massacre horrible et n'épargnèrent ni femmes, ni enfants, car ils savaient que ces femmes et ces enfants avaient pris une part cruelle à l'assassinat do leur compairiolos.
Au milieu de ces scènes épouvantables, des cris des mourants,des coups de fusil/Jes roulements des tambours et (les fanfares des clairons, Charles restait attaché à terre sans pouvoir se soulever. Ilappelailà son aille, mais les soldats passaient près de lui sans l'entendre et sans le voir. A chaque instant, \\ craignait que les chevaux ne le broyassent sous leurs pieds.
Du zéphir, las de carnage et de butin,
vint à réfléchir, passant près du lit de foin du biessé, qu'il était temps do songer un peu au cheval de son officier, il s'apjîrocha du tas d'herbes séohées.
— (Camarade , à moi ! murmura Charles d'une voix défaillante.
— Tiens, le foin parle en ce pa^'s! s'écria facétieusement le soldat.
Puis, débarrassant son compatriote :
— Qui donc, pays, vous a misen bourgeois de la sorte ? demanda le loustic soldat en voyant l'élal de nudité complète du blessé. Il l'examina pius attentivement.
— Que vois-je? nom d'un nom ! Ju vous reconnais à présent : vous êtes le liz-pain-sel M. Lefébure; un bon garçon, qui ne vole pas trop et qui donne à l'occasion un ver de vin aux zéphirs. Suffit! je vais vousporler à l'ambulance. Libre à vous de vous acquitter envers votre serviteur en viande, pain, sel, argent blanc ou monnaie d'or.
Tout en hâblant ainsi, le brave zépliir n'en appelait pas moins un tle ses camarades pour l'aider à transporter Charles à l'ambulance, où ce dernier reçut les soins que réclamait son état.
On l)ivouaqua sui- le champ de Ijalaille.
Ce fut au uiilieu des débris sanglants de la razzia que les soldats, allumant du feu, établirent leurs marmites et improvisèrent une cuisine dont les troupeaux de la tribu livrée au pillage fournirent exclusivement le menu. Quoiqu'on eût remis ces troupeaux aux officiers comptables, les soldats, avec le besoin de gaspillage et de destruction qu'ils ont de commun avec les enfants, trouvèrent moyen de s'approprier vingt fois plus de bestiaux qu'il ne leur en était besoin. Il fallait voir etenlendre un bel esprit parisien disantavecla gaieté bavarde qui ne le quittait jamais :
— Garçon! une cervelle de mouton!
Et abattre lui-même à l'instant le moulon
afin (le s'en procurer la cervelle. ()?i luail un bœuf pour en avoir les seuls rognons, et quoique le corps expéditionnaire ne se composât guère que de quinze cents hommes, plus de huit cents bestiaux furent massacrés en vingt-quatre heures. Rien ne saurait donner une idée des contes, des facéties, des calembours et des quolibets de ces grands enfants qui trouvaient moyen de rire en présence de huit cents cadavres, et qui se hâtaient de jouir d'une journée de bombance que suivrait peui-etre un lendemain de fatigue, de périls et de disette. D'ailleurs n'avaient-ils pas à venger la mort de leur camarade Brichard?
On passa la soirée à boire à la santé du défunt et la nuit à dormir profondément.
Le lendemain, au point du jour, on sonna la diane; chacun se secoua, se rajusta^ but un coup d'eau de-vie, et alla prendre place à son rang. Ce l'ut seulement alors que les officiers s'aperçurent d'une horrible plaisanterie à laquelle, pendant !a nuit, s'étaient livrés quelques soldats. Â la place occupée la veille par le camp arabe, et à l'endroit même où avait été exposée la tête de Brichard, par une atroce facétie rivalisant avec la cruauté de ceux qui avaient massacré un prisonnier sans défense, les troupiers avaient formé un rond de têtes sanglantes. Ils avaient fait alterner une lête d'homme avec une léte de mouton. Au milieu de ce cercle épouvantable, des têtes de lémmos et d'enfants entremêlées de têtes d'agneaux formaient les chiffres de la date du mois.
Les ofliciors se détournèrent avec ilégoût de ce hideux spectacle et donnèrent Tordre du départ. Les soldats trouvèrent la ciiose fort amusante, et les loustics ne se firent point faute de renchérir sur cette plaisanterie de cannibales dans leurs bons mots do corps de garde.
Quoique les blessures de Charles ne présentassent aucun caractère dangereux, elles n'en déterminèrent pas moins une fièvre violente à laquelle contribuèrent beaucoup , d'ailleurs, les émotions qu'il avait éprouvées pendant la terrible nuit de sa captivité. La fièvre, en Afrique, procède par des effets subits et extrêmes ; elle irappe tout à-coup de prostration complète, ne laisse aucune force
ni à la pensée ni au corps, et ahal le courage des plus braves et des plus fermes. Le malade tombe dans une indifférence voisine de l'idiotisme; le péril, la mort se dressent près de lui et l'entourent, sans qu'il fassent un mouvement pour les éviter. La sollicitude des médecins qui veillaient sur lui, l'intérêt qu'avaient excité dans le camp son étrange enlèvement et sa délivrance plus miraculeuse encore, ramenèrent seuls au camp le pauvre jeune homme. Étendu sur les larges coussins qui, en Algérie, servent aux mules de selle ou plutôt de bât, il se laissait aller à chaque mouvement de sa monture, subissait ses moindres impulsions et tombait à chaque secousse que, malgré les précautions des guides, provoquaient soit un roc escarpé i\ gravir, soit une penu- rapide à de.scendr»*.
— oeil allait les yeux ouverts et sans regard, la tête inclinée sur sa poitrine, l'imagination plongée dans un engourdissement absolu.
Quand il sortit de cet état, i! se trouva installé î) l'ambulance et entouré de deux infirmiers militaires. Il porta les yeux autour de lui, et chercha en vain à rassembler ses souvenirs; sa lête retomba sur l'oreiller de sa couchette improvisée, et des paroles sans suite, telles qu'en dicte le délire, s'échappèrent de ses lèvres.
— Diable! dit un des infirmiers, le rizpain-sel ne lira pas aujourd'hui la lettre que nous a remise, pour la lui donner en secret, avec deux pièces de cinq francs à notre usage
particulier, le petit juif qui vient chaque iif>alin au camp, nous vendre du pain frais.
— J'ai bien peur que ledit riz pain-sel ne lise jamais cette lettre, répliqua l'autre garde
malade.
— Le port en est payé ! concîiit son compagnon, en portant à ses lèvres une gourde pleine d'eau-de vie et qui ne les quitta que singulièrement allégée.
UNE SBAIA.
Le général Bonnivet n'avait d'abord songé qu'à rendre service, à sa manière, au colonel Gaston d'Outrepont. Quand il eût vu les choses marcher à son gré, et Gaston dans l'impossible de rester à Paris, ou même de
difl'éror d'un seul jour son départ, il se filiciiadu succès de son entreprise et comnfiença à calculer non-seulement toute l'importance du service qu'il avait rendu, mais encore la reconnaissance sans bornes que lui devait son ami.
Une fois ses droits à la reconnaissance d", <iaslon établis dans sa propre pensée, le général, par une transition qui n'étonna personne de ceux qui ont quelque expérience du cœur humain, se demanda comment Gaston ferait pour lui donner des preuves de celle reconnaissance ? Presque toujours , après un service rendu, l'obligeur se pose cette question et commence à supputer la la valeur de la dette contractée par l'obligé ; valeur sur laquelle, comme l'a dit Laroche-
ior.crmld, les deux parties ont tnnt do peine à s'entendre.
Plus le général pensait à ce que lui devait M. d'Outrepontj plus la dette grossissait et foisonnait à ses yeux. Le colonel lui devait, pour le moins, l'avenir de sa carrière militaire, ses épaulettes de marécbal-de-canip, et une fjloire nouvelle qui ravivait celle de sa jeunesse. Et puis ce mariage malencontreux, rompu à la veille de se conclure! Une folie d'adolescent épargnée à un personnage mûr, à un honmie politique! Jamais le colonel ne pourra s'acquitter envers l'ami dévoué qui lui vaut tout celai
Le général, après s'être admiré de nou-
veau dans son œuvre, conclut qu'il pouvait sans scrupule demander à M. d'Outrepont un premier service, et le prier d'attacher à sa personne un jeune officier d'état-major du nom de Bonnivet, comme son oncle, lefjuol devait précisément retourner en Afrique sous peu de jours, après l'expiration d'un congé agonisant.
Une fois (|ue la pensée de son neveu se fût présentée à l'esprit du général, tout marcha rondement dans son imagination et s'arrangea à merveille; non toutefois sans prendre encore à l'égard du colonel une nouvelle teinte de services et de droits à la reconnaissance.
—Mon neveu Arthur, une fols en Afrique,
sera pour d'Outre pont une société agréable, se dit le général en se frottant le menton. Eh! mais j'y pense, s'écria-t-il après quelques instants de réflexion, le colonel serait heureux d'emmener avec lui un tel compagnon de voyage! La gaieté d'Arthur le distraira cbemin faisant et l'arrachera à ses mélancolies amoureuses. L'idée est excellente!
pauvre Gaston , (jue de reconnaissance il me devra !
Il se rendit aussitôt chez son neveu, et lui communiqua son plan , non sans raconter l'immense service rendu à M. d'Outre-
pont.
— Il est minuit 5 vouii n'avez piO'iriit encore
prévenu h coionel de votre dessein de lui atljointhe an compagnon de route... Et il part demain au point du jour, allégua le lieutenant.
— Je te mènerai chez lui à quatre heures du matin.
— Le procédé me paraît un peu sans gêne, et M. d'Outrepont pourrait...
— D'Outrepont sera charmé do m'être agréable ; il me doit ta ni!...
— Un départ aussi brusque...
— Un militaire doit toujours se tenir prêt
à partir. D'ailleurs, je me jcharge de les bagages. Ils partiront demain, et tu les trouveras à Marseille avant do l'embarquer. Deux, heures peuvent te suffire et au delà.
Le géuéral s'évertua si bien et admonesta de telle façon le lieutenant que ce dernier finit par céder et se rendit avec son oncle, au point du jour, chez le colonel. Le colonel était déjà parti peur se rendre chez Joséphine. Le général monta dans la voiture qui allait sediriger vers la porte de la jeune fdle et y attendre M. d'Outreponl : malgré la résisr lence d'Arthur à imiter ce sans-façon, il l'obligea à prendre place près de lui.
M. d'Outreponl , en (juiltant sa fiaii-
cée, trouva donc deux personnes dans sa \oiture.
— Mon cher Gaston, j'ai un immense service à vous demander, s'écrja le général : emmenez mon neveu avec vous et aitachez-le à votre personne pendant la campagne que vous allez faire. Je vous le donne pour aidede-camp, lorsque vous placerez sur vos épaulettes à graines d'épinard les étoiles de général.
Gaston, tout entier aux adieux qu'il venait de faire et à la douloureuse séparation qui l'arrachait loin de Joséphine, répondit quelques paroles banales à Bonnivel, qui lui sauta uu cou, l'embrassa trois fois, donna deux ac-
colades à son neveu, mit pied à (t;i rc el ordonna au postillon de partir.
n regarda coraplaisamment la voiture s'éloigner, et se dit en s'essuyant le front :
— Quel nouveau service je rends encore à d'Outreponten lui donnant mon neveu pour compagnon I N'est-ce point comme si je l'accompagnais moi-même? Arthur ne manque pas de Hnesse : je lui ai tout confié; il sera le consolateur et le médecin moral du colonel, veillera à prévenir les rechutes, et me tiendra au courant de tout. Bon Gaston! Je ne regrette point de luiavoiîF été utile: il serait bien odieusement ingrat s'il ne me gardait point une éternelle reconnaissance.
M. d'Outrepoiit se mil donc en rouit; avec son compagnon inconnu et ne lui adressa, en route, que raremenl la parole.
La voiture s'arrêta à Marseille, et un bateau à vapeur emmena immédiatement en Afrique les deux voyageurs militaires.
Avant de quitter la France, M. d'Outrepont, comme il l'avait fait à plusieurs relais, écrivit un billet, jeté immédiatement à la poste et destiné à porter à sa fiancée un peu de consolation et des protestations passionnées de tendresse et de désespoir. Le Heutenant Arthur Bonnivet, en voyant l'expression profoncle de l'amour de Gaston , commençait à regretter que vson oncle se fùl immiscé dans^
celte affaire, surtout à l'insu (!ii colonel. M. d'Outrepont demeurait sans cesse sous une préoccupation morne; à chaque instant, des larmes qu'il s'efforçait en vain de retenir se faisaient joLf à travers ses paupières. Tantôt il se redressait fièrement, tordait sa moustache, passait ses mains sur son font , comme pour en écarter des pensées indignes de lui, et cherchait à dire à Arthur quelques mots empreints de sa gaîté d'autrefois. Presque toujours troublé par l'émotion et par le souvenir, la voix lui manquait ; il ne restait d'autre ressource au soldai amoureux que d'abaisser la glace de la portière, de porter sur la campagne des regards qui ne voyaient rien et de cacher , du moins cette fois , ses yeux fatigués et humides de pleurs.
Arrivé en Algôric, il reprit un peu do courage : le mouvement militaire imprimé à la conquôle française, les soldats de différentes armes étalant leurs uniformes de toute nature, ranimèrent un peu le cœur du colonel lorsqu'il débarqua dans le port et qu'il traversa la ville pour la première fois. A chaque instant un Espagnol, le petit chapeau placé sur l'oreille, un mouchoir de soie noué autour de la tète et les draperies bariolées de son manteau jetées sur l'épaule gauche , venait, par l'aspect de ce costume, son allure de majo et sa face basanée, réveiller les souvenirs martiaux de Gaston, et les temps heureux où il gagnait en Catalogne son épaulette (le sous-lieulenant. Plus loin, il sentit un sourire effleurer ses lèvres en se trouvant tout-àcoup, au dclour d'une rue, face à face avec
une manola, qui, l'évenlail à la main et la mantille sur l'épaule, balançait avec une grâce provoquante sa taille fine et souple, marchait le nez au vent , ses cheveux noirs couronnés (i'uii peigne d'or ciselé follement, et plus follement encore penché sur une oreille mignonne. Ce ne fut plus alors sa première épaulette, mais ses premières victoires amoureuses dont le souvenir se réveilla dans son imagination. Au regard que jeta le colonel sur la manola, Arthur Bonnivet commença à croire que l'amour de Gaston et ses projets de mariage étaient moins incurables qu'on ne l'avait 4'abord redouté.
— INous verrons, nous verrons, dit-il en se frottant les mains; avant (|uinze jours, il ne
peiifiera plus à ce mariage extravagant. Deux mois ne se passeront point sans que je puisse lui avouer que mon oncle est la cause de sa guérison. Aujourd'hui encore il me répondrait par de la colère; bientôt ce sera en me pressant la main avec reconnaissance qu'il apprendra le service immense (|ue le général lui a rendu .
Malgré les conjectures et la prévision du lieutenant, la passion de Gaston pour Joséphine était profonde et sincère. Sans doute^ les occupations qui assaillirent de toutes parts lecolooel, les devoirs de la mission qui lui était confiée, l'organisation de son service et les dispositions à prendre pour la campagne qui devait bientôt commencer, rendirent à M. d'Outreponi sa force et son courage.
Néanmoins, un atlendrissement involontaire s'emparait encore de son cœur au souvenir i\e la France el de la jeune fille dont il rece^ vait, par chaque courrier, des lettres que dictaient un amour d'une vivacité méridionale et une adorable candeur. Le temps et la mobilité d'imagination naturelle à M. d'Oulreponl avaient beau agir sur son âme, une lettre de Joséphine effaçait aussitôt leur ouvrage, comme il suffit à la vague de passer rapidement sur le sable du rivage pour faire disparaître le sillon qu'on y a trace.
Le colonel sortait peu quand son service ne l'exigeait point; il n'allait guère dans le monde, évitait les flâneries du café, dînait chez lui, travaillait beaucoup et attendait avec
impatience l'onlrée en campagne de l'armée. Il lui tardait de conquérir ses épaulettes de général, et de revenir bien vite à Paris réaliser des projets plus 'oux que les rêves de l'ambition.
Pour charmer les loisirs de la solitude et leur laisser moins de lenteur , il résolut de perfectionner les études de la langue arabe auxquelles il se livrait depuis longtemps et qui lui valaient dcj;\ la réputation d'un savant orientaliste. Afin de franchir la distance qjui sépare, en Algérie, la langue écrite de la langue parlée , il se relâcha un peu de ses habitudes sédentaires en faveur d'un jeune Maure , riche , appartenant à une famille considérée du pays, et auquel il avait
rendu service «lans une question qui intéres sait la fortune de Sid-Ben«Abdalloh .
Sid-Ben-Abdallah était un de ces beaux Koidouglis, derniers rejetons de la race turque, au regard fier et doux, aux dents blanches et un peu longues, qui portent le burnous soyeux avec une grâce pleine d'élégance, et qui savent, mieux que nuls autres, disposer, autour de leur front, les plis parfumés de Técharpe de cachemire qui forme leur turban. Comme presque tous les Maures de qualité, il sortait rarement de sa maison, et se consolait du coup funeste porté à sa fortune par l'invasion française, dans la vie nonchalante et voluptueuse de la famille orientale. Époux d'une femme jeune et belle,
tlonl jamais un autre homme n'avait vu le visage à découvert, entouré d'esclaves, assez riche pour n'avoir jamais à s'inquiéter d'un lendemain, qui d'ailleurs, grâce au fatalisme et à la résignation musulmane, n'est jamais bien gros d'inquiétude pour les vrais-croyants, il passait ses journées assis près de la fenêtre grillée de son marabout, contemplait la mer, humait avec lenteur la fumée od^)rante de sa sibsi, et n'avait (p>'à frapper ses mains Tuue contre l'autre pour voir accourir près de lui sa femme, l:i chrinijante Nesrine (rose blanche), lieux enfants à l'œii bleuet huit esclaves noirs, dont l'empresscjnent attestait la vérité (le (îclte formule orientale : Entendre, c'esi obéir.
Du reste, comme tous les Maures, Sid-
beu- Abdallah gouvernait sa famille (i) en ir.uître plein de douceur. Un doses amusements favoris consistait bien, il est vrai, à livrer aux coups de ses deux enfants un petit négrillon de leur âge, dont les cris et les grimaces comiques faisaient rire aux, éclats la maison enlière et le maître lui-même, malgré son impassibilité. Mais, après tout, ces coups n'avaient guère rien de plus sérieux et de plus douloureux (jue les coups de pied et de bâton qui sont en possession de nous égayer au théâtre depuis tant de siècles. Ajoutons encore, pour la jusfification de Sid-ben-Abdallah, que nous souhaiterions
(^) Les Arabes ont conservé pour désigner îaurs esclaves le mot de famille , consacré jadis par les Romains au même usage.
i beaucoiip de nos acteurs un masque aussi plaisant que «la fi\ce grimaçante et noire, les yeux blanc, la tête crépue et le ventre rebondi du négrillon. Jamais Boucher et Wanloo n'ont donné aux Arlequins de leurs tableaux une expression plus complète de la gourmandise et de la ruse qui se cachent sous la naïveté: Carlin eût été jaloux du petit nègre Rïadh (parterre).
Le colonel aimait ^ s'entretenir avec Sidben-AbdnlIah des mœurs domestiques des Maures, et Sid-ben-Abdallah , pour satisfaire cette curiosité, admit un jour le colonel à visiter sa niaison; excepté toutefois d'appartement dans lequel s'étaient réfugiées l<»s femmes.
Moins réservé à ccl égard que la plupart des Arabes qui regarderaient comme un manque de convenance qu'on leur parlât de leurs fcmmes, Sid-ben- Abdallah racontait à son ami européen les habitudes simples et dignes des temps antiques de son gynécée : l'aulorité absolue de la maîtresse de maison, l'obéissance respectueuse des esclaves, leur dévmiemenl et leur paresse proverbiale. Même encore de nos jours, les Maures achètent clandestinement des esclaves, presque toujours noirs et portant sur leurs joues des cicatrices profondes. Ces cicatrices, au nombre de six, et tracées perpendiculairement à l'aide d'un fer rouge et îranchant, attestent qu'ils arrivent de Ton)bouctou. C'est la marque du fabricant. Les noirs de Tombouctou sont fbrl recherchés et plus dociles que les
esclaves de« autres parties de l'Afrique. La condition de ces créatures humaines vendues comme des bestiaux, n'offre en réalité rien (le bien rigoureux. Après sept ou huit années de services fidèles, une esclave noire se trouve ordinairement affranchie par son maître , dont elle se garde bien toutefois de quitter la maison. Libre, elle devient la majordome de la famille, sort pour faire des empiètes, dirige les autres esclaves et préside aux travaux domestiques assez restreints : ils se boi'nent à un blanchissage perpétuel du linge et à son séchage sur les galeries de l'ousthed dar, cour intérieure et à ciel ouvert qui f(yrme le centre de toute maison mauresque. Une surveillance fort mal exercée sur les enfants, et les préparations des alimcns, plus que simples aux jours ordinaires, achèvent
de constituer le labeur de ces grandes filles noires qu'on rencontre à chaque pas, la tête enveloppée d'un foulard, les bras chargés de bracelets et une amulette au cou.
Lorsqu'elles sortent au dehors, elles s'enveloppent d'un long voile raye de bleu et de blanc, qui porto le nom de wlaïa.
Sid-ben-Abdallah devait, nous l'avons dit, de la reconnaissance au colonel d'Outrepont; ce dernier pouvait lui rendre encore d'importants services. Enfin, les Maures sont conteurs, et malgré la finesse et la réserve qui les caractérisent, ils se laissent entraîner souvent par la vivacité de leur imagination et la poésie de leurs paroles. Ces motifs éta-
bliront suffisamment, je le pense, l'inlimité (]iii s'établit entre le Koulougli o\ VoiVic'iev français.
Sid-ben-AbtIallah aimait à établir des parallèles entre les récits de M. d'Outrepont sur les mœurs européennes et les descriptions qu'il faisait des habitudes arabes et turques. Peu à peu le colonel se vit admis chez le Maure. Seulement, dés qu'il menait le pied à l'entrée de la skifa (vestibule), les esclaves répandues dans l'oustheddar (cour intérieure), donnaient le signal aux femmes libres de se réfugier aussitôt dans une pièce hermétiquement fermée par un rideau blanc. Ce rideau, qui rendait invisibles, pour Gaston, les mystérieuses Musulmanes cachées
(.îerrière ses plis, leur permcUait toutefois d'apercevoir le Roumi, qui jetait vers elles un ardent et inutile regard de curiosité.
Un soir que le colonel avait fait à Sid-ben- Abdallah une description pittoresque des danseuses de l'Opéra, et des enchantements du corj)S de ballets, le Koulougli se prit à sourire avec l'expression impénétrable qui ca ractérise les Orientaux, et proposa à M.d'Ou- Irepont de venir déjeuner avec lui le lendemain.
— Je vous traiterai à la nianièie <les Maures, dit il.
Le colonel s'empressa d'accepter une invi-
— iTd —
lation qu'il regardait néanmoins dictée comme par une politesse banale.
Sid-l)en-Âb(ial!ali lui tendit la iiuiin et ne témoigna ni joie ni méeontentemenis secret de voir son invitation acceptée; le front eî le visage impassibles il répéta :
— Tu seras mon convivoj demain nuitin, a dix heures.
La pensée de la curieuse journée qu'il de vail passer le lendemain rendirent, cette nuit, la tristesse et l'isolement du colonel un peu moins profonds. Quand vint le matin, il s'éveilla dispos et presque gai , prépaia son costume <ie manière à pouvoir faire à son hôte
la galanterie de se déchausser, on entrant chez lui, et se dirigea, quelques minutes avant dix heures, vers la maison (ie Sid-ben- Abdallah. Cette maison s'élevait dans une rue escarpée, formée par une longue voûte presque noire j la porte étroite et basse qui servait d'entrée se trouvait ménagée dans un gros mur blanc sans façade sans fenêtre extérieure et formait un contraste piquant par sa rusticité extérieure avec le petitpalais oriental dans lequel on pénétrait après avoir franchi le seuil.
Sid-ben- Abdallah vint au-devant du colonel, lui donna la main et l'introduisit dans une galerie longue et étroite prenant jour sur la cour intérieure et que terminait à chacune de ses extrémités un petit salon {cobha). Ce
salon , couronné d'un pla('on<! cm formo de dôme , avait vue sur la mer j3ar une fenêtre basse et grillée. Des tapis deSmyrne et des coussins recouverts de brocards (ie soie et d'or couvraient les dalles de marbre blanc qui pavaient la galerie (sehine) et !e cobba, que les Européens désignent impropren.enl par le non; de marabout. Gaston quitta sa ciiaussure avant d'entrer et alla s'asseoir, les jambes croisées, sous une des arcades ménagées dans l'épaisseur du mur du cobba. Une légère rougeur se répandit alors sur ses joues émue par la surprise.
Trois femmes se tenaient accroupies dans l'angle de Tarcade qui faisait foce au divan :
de longs haïcks blancs voilnient à «lemi leur visage et ne laissaient voir que de grands yeux noirs, brillant d'un sauvage éclat. Un instant, M. d' Outrepont s'arrêta à la pensée qu'il se trouvait en présence des femmes du Maure, et que son hôte, par une exception à peuprès sans exemple , s'était affranchi des préjugés orientaux . Tandis qu'il considérait avec une curiosité pleine de doute et d'attente le groupe offert à ses regards, les trois femmes laissèrent tomber, avec une nonchalance pleine de grâce, les draperies qui les enveloppaient et se montrèrent revêtues du costume que les Mauresques portent dans leur intérieur. Une petite veste de soie et une tunique de gaze transparente laissaient leur poitrine presque entièrement découverte : leurs jambes fines, leurs pieds, que n'avaient jamais
déformés les entraves (le la chaiissurr, leurs bras, d'une irréprochable pureté de l'ormes, se montraient égalenuMit sans voile; quant à lei?r coiffure, elle se composait de deux foulards à couleurs vives, noués bizarrement sur le front et laissait retomber en arrière leurs longs bouts nouants Des couronnes de fleurs d'orangers venaient confondre leurs légères et longues grappes blanches avec des colliers formés de fleurs de jasmins passées dans un fi! de soie et d'or.
Elles restèrent quelcjues instants immobiles, et semblables à des statues de bronze florentin, enchâssées par une fantaisie d'artiste dans une draperie d'argent mat.
Une de ces fennnesprit lentement une koui-
ira ou guitare à liuit corrles , et se mit à (hi fiîire résonner les fils de cuivre avec l'aide d'un long morceau de baleine. La plus jeune de ses compagnes plaça lentement sur l'amphore en terre cuite du derboucka sa main mignonne et fit murmurer, sous ses doigts, !e parchemin de peau de gazelle qui en formait l'extrémité légèrement recourbée. La troisième, la tête appuyée sur l'épaule de la guitariste, parut tomber dans une rêverie profonde. Tandis que les sbaïa préludaient ainsi, Gaston se demandait quel charme on pouvait trouver à une pareille musique et à de semblables musiciennes. Le murmure de la kouitra lui semblait monotone; le bourdonnement du derboucka le fatiguait; il cherchait en vain de la beauté à ces trois femmes assises les jambes croisées devant lui, et dont
h peau brune, à reflets bronzés , alteslait le mélange du sang noir à la raco maure-, leurs sourcils arqués et placés haut sur l'œil, In coupe étrange de leurs figures , le bord de leurs paupières teint en noir à l'aide de la poudre d'antimoine, les paillettes d'or semées sur leurs joues, leurs lèvres épanouies, contribuaient, autant que le tatouage de leurs figures, à lui inspirer un sentiment do surprise que ne modifiait aucun prestige.
Peu à peu, néanmoins, celle | remièie sensation se moiiilia : il finit par s'avouer que la ligne noire qui ceignait le front et qui unissait l'un à l'autre les sourcils de ces femmes donnait à leur regard de l'éclat et de la langueur. L'intérieur de leurs mains, la plante
de leurs pieds et leurs ongles, teints de tons noirs ou verdàtres du hennali (1), lui parurent apporter plus d'harmonie aux contours des doigts. Par une gradation insensible, il ne tarda point à écouter avec attention et à suivre involontairement, avec des mouvements
(^) Le hennah {lawsonia inermis) est un arbusle algérien de trois à quatre mètres de haut ; il ressemble au troène par son feuillage et ses bouquets de Heurs blanches. Son bois est dur et revêtu d'une écorce jaunâtre et ridée. Les Grecs le nommaient cypros et les Hébreux hacofher.
Le hennah forme une des branches importantes du commerce oriental. Les femmes cueillent auprinlemps les feuilles de cet arbuste , les sèchent, les pulvérisent et s'en servent pour teindre, eu couleur aurore, leurs pieds leurs mains, et les cheveux de leurs enfants.
Les Arabes en peignent les sabots de leurs chevaux favoris.
La teinture du hennah a tant de durée, qu'elle s'est conservée souvent dans toute sa fraîcheur sur la peau des momies les plus anciennes.
cadencés de la lête, le rythme accentué de l'air que disait la kouitra. Telles étaient les sensations que commençait à éprouver le colonel, lorsque la jeune fille appuyée sur ses compagnes ramena comme un voile les plis de son haïck devant ses lèvres et se mit à chanter, sur un mode qui ne rappelait en rien les traditions musicales des Européens, des couplets terminés par un refrain que les deux compagnes de la sbaïa reprenaient en chœur.
Sid-Ben-Abdallah se pencha vers son hôte pour lui apprendre à voix basse que cette chanson, dont l'air n'avait jamais été écrit, — les Orientaux ne connaissent point l'art de noter la musique, — remontait à une époque fort ancienne et avait été transmise parla tra-
dition, (le sbaïa en sbaïa, jusqu'aux jeunes filles qui la thaniaienl en ce moment.
— Les paroles en sont souvent inintelligibles, même pour les Maures, ajouta-t-il. Ce que le poète cherche, avant tout, c'est un assemblage de mots sonores pour charmer l'oreille de l'auditoire et caresser son imaginalion, moins par le sens qu'ils présentent que par les sons qu'ils produisent :
Voici, du reste, la traduction, aussi littérale que possible, de la ballade que disait la musicienne voilée :
Accablé sous le poids de l'absence, J'alteods mon ingrate maîtresse.
Ah ! si je savais en quels lieux la rencontrer! ' ' Mon Dieu ! conseillez-moi et protégez-moi 0 madame ! hélas ! madame !
Tu consens à venir à moi.
Pourquoi donc te dérobes-tu à mes regards? Si tu lisais dans mon âme, Tu me pardonnerais, tendre jouvencelle !
0 madame ! hélas ! madame 1
Si je connaissais ton petit cœur, Je comprendrais ce qu'il va méditant.
J'attends ta réponse, j'attends ta réponse. Ton absence me brûle comme un fer rouge. 0 madame ! hélas ! madame !
Ton corsage et ta beauté divines Excitent l'admiration, Ta grâce augmente encore Le charme ineffable de ta personne.
0 madame! hélas! madame!
L'amour fait mon supplice, La possession guérirait la blessure de mon cœur,
Les houris, filles du paradis Ne laissent point mourir d'attente les vrais croyants. 0 madame ! hélas! madame!
Si ta lèvre humide louchait à ma coupe Elle m'enivrerait de félicité.
Mais tu ressembles à l'ambre Dont les parfums sont insaisissables.
0 madame ! hélas ! madame !
Avec le noune je voulais aller à toi, Avec le fa je n'ai su où te trouver,
Avec le fine mon cœur t'attend (1), Accablé de tristesse, mon cœur t'attend toujours *
0 madame ! hélas ! madame !
d'Outrepont , qui s'enivraii des va-
(\ ) Combinaison arabe , assez voisine de l'anagramme et faisant allusion au nom de la maîtresse du poète, le «oiMie, le fa et io fine sont des lettres de l'alphabet lliâure
peurs d'une longue sibsi enbauuiéc des parfums subtils et opiacés du tabac de Smyrne, tomba insensiblement dans une rêverie profonde, avec laquelle sNiarmoniait d'une façon charmante le mélange des voix et des instruments qui murmuraient autour de lui et dont le rithme monotone caressait et berçait son imagination. Sa pensée prit elle-même une forme inconstante, indécise et sans cesse renouvelée. Elle semblait imiter les spirales formées par la fumée de la sibsi de Gaston, qui allaient s'aggrandissanl,s'affaiblissant, et s'évanouissant dans un rayon de soleil jeté au milieu de la cobba par la petite fenêtre, et éparpillé en gerbes d'or aux pieds des musiciennes. Ajoutez pour vous expliquer ce qu'éprouvait le colonel, le murmure de la mer qui se brisait au bas même de la maison, un
air tiède et parfumé des senteurs qu'exhalaient les vêtements des aimées; puis encore les murs de faïence el leurs fantasques dessins tout ruisselants de lumière; enfin les plafonds maures , dont les couleurs tranchées et crues ne manquaient pourtant point d'harmonie^ réjouissaient l'œil et ajoutaient en scintillant sous le regard, aux enivrements du cerveau.
Sur ces entrefaites, deux négresses vinrent apporter la mïda , table haute de quelques pouces, el la placèrent au milieu de la cobba. De petites esclaves noires, sans bruit, sans que leurs pieds nus résonnassent sur les tapis de Smyrne ou sur les nattes de Tunis, disposèrent aulour delà mïda des vases d'argent pleins de neige; dans ees vas<'s on aper-
cevail le eol fin el exoïKjuc des flacons français, (Voù s'épanchait, coninn^ dos grappes de fleurs rosées, la mousse encore mal congelée du vin de Champagne. Sid-Ben-Abdalhah frappa dans ses mains; les trois sbaïa inierrompirent leurs chants et vinrent, sur l'invitation du maître de la maison, prendre place devant la table, non sans hésitation toutefois, et non sans alléguer la coutume mahométane qui ne permet point aux femmes de s'asseoir à un banquet en présence d'hommes, et surtout d'un Roumi. Le scrupule de CCS jeunes fdies céda pourtant à une nouvelle invitation de Sid-Ben-Abdallah. La chf\nteuse, que Gaston put enfin voir sans voile, la chanteuse, qui jusque-là s'était tenue à demi-cachéesous les plis rayés el transparents de son haick, imita l'exeiuple de ses
compagnes après une résistance de quelques moments.
Elle pouvait compter quinze années tout au plus, et elle rappela à l'imagination du colonel les trois types jumeaux de trois grands poètes : Mignon, Fenella et Esmeralda. Goethe eût voulu au regard de son orpheline la mélancolie de cet œil tendre et rêveur; Walter Scott n'a point donné à sa fée plus de sauvage fierté. Son bras de bronze, ses lèvres de corail, amoureusement entr'ouvertes, eussent justifié l'amour de Claude FroUo, et la passion effrénée, qui d'un sage et d'un prêtre fit un insensé.
Tandis que Gaston la contemplait avec
une admiration qu'il ne songeait point ;i cacher, Nsina repliait sur elle-mônie son corps souple, brillant et libre dont une lunique de gaze, semée de paillettes d'or, pernieUait d'admirer les formes suaves : elle becquetait chaque plat servi devant elle, comm<' l'eût fait un petit oiseau. Un énorme, bracelet (l'or massif, giossièrement ciselé, était rivé à son poignet, et en faisait ressortir , par un contraste charmant, les formes pures et déli cates. Tout-à-coup elle leva les yeux sur Gaston, qui la regardait avec extase, et elle porta elle-même aux lèvres du colonel la bribe de pâtisserie qu'elle tenait à la main : puis cherchant et ne trouvant pas un mot qui pût mieux qu'un geste exprimer sa pensée, elle effleura d'un baiser une nouvelle part du gâteau par-
— l/iO —
l'umc à 'essence de roses, et le présenta au convive distrait.
— Nsina a raison, dit en français Sid-Ben- Âbdallali : il n'existe que deux vrais biens au. inonde, l'amour et le plaisir. La vie est rapide et les joies du festin passagères. Mangeons et livrons-nous à la gaîté !
jNsina, ses grands yeux noirs attachés sur Sid-Ben-Abdallah , sembla comprendre ces paroles anacréontiques ; elle détacha de sa chevelure les fleurs qu'elle y avait nouées, les passa dans la boutonnière de Gaston et répéta par un geste expressif et pittoresque' l'exhortation à l'insouciance et au plaisir
(jue venait d'adresser le Koulougli à son hôte.
Cependant les esclaves, parées de leurs habits de fêtes, continuaient à servir un à un les différents mets qui composaiant le sofra ou service. A la toria onctueuse, succédaient le cobab parfumé, l'onctueux lahemhalau, qui rappelle les viandes sucrées de l'Allemagne; la dholma, délicieux mélange de légumes, de riz et de mouton haché ; le couscoussou national et la mta curnoum, purée d'artichauds, dont les Algériens ont emprunté la recette aux habitants de Tunis. Une crème de riz appelée palouza et des mahncha ou serpentins de pâte, pittoresquement roulés dans un plat de porcelaine, terminèrent, avec quelques lé-
gères pâtisseries aux amandes, ce repas tout à fait semblable à ceux que les historiens orientaux des Mille et une Nuits se complaisent à décrire avec. une complaisance et une minutie qu'on nous pardonnera, peut-être, d'avoir imitée.
Le service se faisait avec une activité pleine de déférence pour l'hôte de Sid-Ben-\bdalhah. Dès que le colonel cessait de manger d'un mets, chaque convive l'imitait, et les esclaves enlevaient le plat pour le remplacer par un autre.
Le repas terminé, après avoir fait disparaître la mïda et avant de servir le café, deux négresses donnèrent à laver aux convives et
balayèrent la cobba avec des branches vertes de lentisque. Lorsque Je café se trouva servi dans de petites tasses d'une porcelaine presque aussi transparente que du verre et posées sur d'autres gobelets en cuivre, les trois danseuses recommencèrent leurs chants et leur musique. Nsina avait repris son attitude voluptueuse et nonchalante 5 seulement, elle ne s'était plus enveloppée de son haïck, et Gaston pouvait admirer, sans réserve, la grâce ineffable de cette péri languissamment appuy-ée sur ses compagnes. Parfois elle se soulevait pour se traîner, avec les souples et onduleux mouvements d'une couleuvre aux riches couleurs, jusqu'aux pieds de Gaston et de Sid ben-Abdallah. Tantôt elle nouait des fleurs à leur narghillé, ou bien elle déployait une adresse pleine de grâce à saisir de ses
doigts, dans un brasier ardent, des charbons <|u'elle portait sur le fourneau des pipes pour en réveiller le foyer. Cependant ses compagnes lui parlaient à voix basse et, sans interrompre leur musique, semblaient la convier du geste et du regard à prendre une résolution que la sbaïa persévérait à leur refuser. A la fin, cependant, elli; céda à leurs sollicitations, se souleva, rattacha sa ceinture d'or et de soie; et noua, autour de ses reins, un long voile rayé de bien et d'or dont les plis retombaient à terre et enveloppaient ses pieds, on le sait, peints jusqu'à la cheville des tons jaunes du hennah. Elle prit ensuite dans ses mains deux longues draperies légères, et se laissant aller au rhithme langoureux de la musique, commença lentement à balancer la
lèleel \o corps, tandis que ses jambes restaient à peu prés immobiles.
Insensiblement la mesure prit une allure moins indécise; elle s'accéléra et elle entraîna la danseuse dans son mouvement. Nsina tournait sur elle-même, en agitant les draperies que tenaient ses mains; on voyait son œil s'énivrer au bruit de la musique et au chant de ses compagnes toujours plus ardent, toujours plus aigu; les cordes de la kouitra rendaient, sous la main agile de la guitariste, des sons d'une extrême puissance , et le dherboucka retentissait frappé de coups redoublés.
F^es notes chantées par les deux musiciennes arrivèrent à un diapason sans exemple
pour uno oreille européenne. Nsina unissait par intervalles sa voix à celles de ses compagnes; à la fin elle se voila le visage et tomba éperdue aux pieds de ses compagnes, qui jetèrent sur elle un long voile blanc.
Telle était l'émotion du colonel, qu'il laissa échapper sa pipe pour aller ouvrir la petite fenêtre grillée et respirer pendant quelques instants l'air frais et puissant de la mer.
Sid-Ben-Âbdallah, impassiblement assis sur son canapé, n'avait donné aucun signe d'émotion. Il avait aspiré à des intervalles égaux la fumée (le sa longue sibsi; pas une seule étincelle n'avait jailli de son regard; seulement
— Ul —
il avait jeté quelques pièces d'or aux pieds de la danseuse.
Le colonel vint reprendre sa place prés du Maure et alluma' un cigare. Pendant sa courte visite prés de la fenêtre, l'orchestre s'était modifié. Une grande femme, d'un aspect imposant, avait augmenté le nombre des aimées; la tête couronnée d'une sarma démesurément longue et recouverte de riches draperies blanches qui l'enveloppaient depuis les pieds jusqu'à l'extrémité de la corne d'argent qui formait sa coiffure, elle s'était assise au milieu des jeunes filles. Celles-ci avaient quitté la kouitra et le dherboucka pour les teubilet, et les znoutzes. Les, teubilet sont de petites tymballes; les znoutes sonores se composent de trois crolales en airain, unies entre
ollos, qui s'attnclienl aux iloigts et que L'on heurle les unes contre les autres. La grande femme agitait solennellement le hendrïr, tambour de basque de proportions démesurées et enrichi d'or : pendant une sort& d'entracte, tandis que le singulier personnage donnait plus de tension ;i la peau de son instrument, qu'elle faisait chauffer au-dessus d'un brasero, Sid-Ben-Âbdallali disait au colonel :
— Jusqu'à présent vous avez assisté à une taksira ou petite fête entre amis 5 maintenant vous allez entendre les chants religieux d'une hadra ou solennité de famille. Ordinairement la musicienne que vous voyez ne se rend chez les Maures que pour prendre part aux fêtes que nous donnons dans le but de célébrer une naissance, un mariage ou une circonci-
sion. L'jiir grave qu'elle entonne est un h) tnno pieux et d'une telle antiquité que nous ne comprenons [»ius guère le sens des parolea-.
Gaston n'écoutait point son hôte : cette musique étrange et sauvage, ces timbales, ce tambour de basque, ces castagnettes d'airain, le jetaient dans un étal nerveux qu'il n'avait jamais éprouvé. Une véritable ivresse, voisine du vertige, s'emparait de son cerveau el lui ôtait en quelque sorte l'usage de sa raison. Il sentait sa poitrine se gonfler et son cœur battre impétueïisement. 11 souffrait mais il aimait une souffrance, inconnue jùsques alors pour lui. Les trois musiciennes el Sib-Ben- Abdallah lui-même subissaient les effets de la musique sacrée. Le Koulougli battait la mesure H des gouttes légères commençaient à perler
le front de bronze des sbaïa. Seule, Nsirta restait impassible; brisée, sans force, sans mouvement, elle avait seulement un peu repoussé le voile que ses compagnes avaient jeté sur elle comrfie un linceul. Parfois encore on la voyait entr'ouvrir sa paupière mourante ([u'elle refermait aussitôt. Quand la musique arriva à son degré le plus forcené, elle releva brusquement la tête, se souleva par un mouvement galvanique, et regarda autour d'elle avec surprise, comme au sortir d'un long sommeil. Peu à peu elle se mit à répéter tout bas le refrain de l'hymne délirant. Sa voix ne tarda point à s'élever à des notes aiguës; elle saisit les deux draperies de soie qui gisaient près d'elle et se mit a danser, non plus cette fois les pieds attachés à la terre , mais avec une passion el un {Milraîncmcnl que rien ne sau-
rait décrire. L'orchestre redoubla de puissance et de bruit. A la clarté vacillante d'une lampe suspendue au plafond, on voyait Nsina, semblable à une sibylle, balancer la tèlc, agiter les bras , bondir au milieu (ies dalles de faïence qui répétaient de mille manières les reflets de la lumière et desquelles semblaient jaillir des gerbes d'étincelles. Tantôt elle paraissait prête à s'arrêter et à tomber dans une profonde extase; sa voix tremblait, ses chants s'éteignaient dans sa gorge, ses bras s'étendaient pour chercher un point d'appui qu'ils ne trouvaient point, et elle s'affaissait sur ses genoux en se voilant le visage. Tantôt elle se relevait impétueuse, l'œil au ciel, la voix vibrante, fière, inspirée, enivrée, et plus belle encore!... Elle finit par céder à tant d'émotions, mourut, suiviinl rexpression orientale
consacrée, et tomba évanouie. Ses compagnes la reçurent dans leurs bras, l'embrassèrent et l'emmenèrent dans une pièce voisine.
Quelques instants après, quatre fantômes blancs dont on fie voyait que les yeux entrèrent dans la cobba , dirent quelques paroles d'adieu, baisèrent la main du colonel et de son hôte, et disparurent dans les ombres de la ghorfa (galerie), laissant là leurs instruments de musique, mais ne négligeant point toutefois d'emporter le dherboucka, dans lequel Gaston avait jeté tout l'or que contenait sa bourse.
Le colonel échangea d'une manière distraite av(j(.' le kouluugli ks nombreuses for-
mules qui composent le solut el les adieux des Maures ; il lui serra la main et rentra chez lui la tête brisée, le cœur gonflé, en proie à une agitation qui tenait de la souffrance et qui pourtant était pleine de charmes.
Le lendemain matin, le bateau c» vapeur parlit pour la France sans emporter de lettre du colonel pour Joséphine.
C'était la première fois que cela arrivait depuis le débarquement de M. d'Outrepont en A-frique.
ÎV
PROMENADE NOCTIJUNE
Si le eolonel laissa partir d'Alger le bateau à vapeur sans ietlrepour.loséphine, c'est que le colonel n'avait plus un souvenir pour une idée qui le préoccupait naguère à l'exclusion de toute autre : Joséphine et le besoin
(le prodiguer à sa fiancée les preuves d'une tendresse que rien, pensail-il, no pouvait altérer. Quand il avait cette pensée, quand il l'exprimait;! la jeunefilleendelonguesletlres, il était sincère et profondément convaincu. Trois jours s'écoulèrent néanmoins avant qu'il songeât à se rappeler que, sans doute, Joséphine attendait avec anxiété des nouvelles d'Afrique. Pendons-lui la justice dédire qu'il voulut aussitôt réparer sa faute, <'t qu'il se mil à son bureau pour écrire. Hélas! il le fit sans plaisir, sans entraînement, avec froideur, et comme on s'acquitte d'un devoir. Il s étonna de pouvoir remplir à peine, de son écriture ordinaire, deux simples pages, lorsque, huit jours auparavant, quatre feuilles de caractères menus, serrés, compactes et encombrées de lignes cioisées les unes sui
les autres lui suffisaient à peine. Celte réflexion le rendait mécontent contre lui-même et partant conlre celle qui était la cause innocente de ce mécontentement. Toujours, en pareils cas, nous en voulons aux personnes heurtées maladroitement par nous, de la douleur que nous cause ce choc.
La pensée de ses torts envers Joséphine ressemblait un peu à la feuille de rose qui blessait la peau délicate de je ne sais plus quel Sybarite de l'antiquité. Mieux avisé que cet imbécile, le colonel jeta loin de lui la feuille malencontreuse et la remplaça par une autre feuille plus fraîche, parfumée et sans pli. Assurément il aimait Joséphine avec sincérité j assurément, si la jeune fille se fût trouvée près do lui, il n'eût pas songé à l'é-
irange crénture qui lui était apparue comme une vision fantastique et dont le souvenir brûlant le poursuivait comme poursuit un rêve après le réveil. Mais Joséphine était absente, et l'absence devient un tort grave, à l'égard des natures mobiles qui ont besoin, suivant l'expression de Montaigne, de se sentir bridées plutôt par la présence que par la souvenance.
Donc, le colonel unit par ne plus s'occuper que de la danseuse Nsina. Dans chacune des mauresques qu'il rencontrait cachées sous leurs longs voiles et ne laissant voir que des cils noirs et une prunelle flamboyante, il croyait reconnaître la sbaia. En vain il murmurait près d'elles le nom de Nsina ; les fantômes blancs tournaient avec lenteur vers lui leur visage couvert de l'eudjar, masque plus
impénétrable que les loups des bals <le l'Opéra, et, sans répondre, rassemblaient pour mieux se cacher encore les longs plis du haick tlQltant.
Le colonel attendait avec impatience la visite à peu près quotidienne de Sid-Ben-Abdallah. Le Maure ne vint pas ce jour-là, au grand désappointement de Gaston , qui le chercha dans les bazars, sur le port, partout où il se supposait quelque chance de le rencontrer. Dans son impatience, il finit pai' se rendre chez le koulougli quoiqu'il ne le visitât jamais sans que ce dernier ne l'y eût convié au préalable.
, {^ Sid-Ben- Abdallah est parti ce matin pour
la campagne, lui dit, dans une langue qui n'élait point tout à fait de l'arabe, une grande négresse demi -nue, courbée sur une vaste jarre en terre cuite. Elle abandonna, pour répondre en ces termes au colonel, un savonnage qu'elle faisait au milieu de l'ouesth-eddar, ou cour intérieur du rez-de-chaussée, on l'a déjà dit. Un proverbe maure prétend qu'on ne saurait voir, la nuit, en Afrique un ciel sans étoile et le jour un oustheddar sans laveuse noire près de sa fontaine.
. — Quand reviendra Sid-Ben-Abdallah?
— Dans deux jours.
Je vous laisse à juger si les deux jours d'at-
tente et d'impatience qui s'écoulèrent encore avivèrent avec violence la curiosité de M. d'Outrepont et lui laissèrent une seule minute pour songer à Joséphine, cette pensée irritante et presque pénible pour lui.
Enfin, le troisième jour, Sid-Ben-Âbdallali frappa à la porte du colonel , et se jeta dans un fauteuil ou il se sentait mal à l'aise, regrettant tout bas les lapis sur lesquels il s'asseyait chez lui las jambes croisées : rêveur et silencieux comme d'habitude, il alluma un narghillé, et se mil à en aspirer lentement la fumée.
— Tu m'as donné une fête charmante, dit le colonel, en allumanl à son tour une de ces
longues sihsi, ou pipes en bois de merisier dont le icliebouck (tuyau) vient de Smyrne, et la douëia (fourneau) de Constanlinople.
— Tes paroles me sont douces, répondit le Maure. Dieu et son prophète soient loués si tu n'as point éprouvé d'ennui chez moi !
— Ton dîner était exquis , la musique pleine d'originalité , et tes «lanseuses ravissantes.
— Elles sont l'honneur de la msama d'Alger, répartit le Maure. La msama d'Alger ne compte de rivales en Afrique que la corporation de danseuses des étals de Tunis.
— La msama? répéta le colonel.
T. n. il
— Nous désignons par ce mot l'association des danseuses et des musiciennes mauresques. Ne t'ai-je pas entendu désigner la réunion des sbaia françaises par !e mot de corps de ballet? Msama a pour nous une signification à peu près semblable.
— Donne-moi, je te prie, des détails sur la msama; il sera piquant d'établir quelques rapprochements entre ces deux points des mœurs algériennes et françaises.
— Rien de plus simple, continua Sid-Ben- Albdallah, après avoir fait signe à un petit esclave noir, qu'il avait amené avec lui, de souffler sur le charbon du narghillé pour en ranimer l'incandescence.
1! reprit ensuite :
— Une danseuse émérite, après avoir élé longtemps en possession de la vogue et de la célébrit(r, échange, lorsque l'âge l'y oblige, son litre de sbaia contre celui de inailiiiia. La mallima est l'aminé ou la directrice supérieure d'une msama ; toutes les sbaia ou bayadères deviennent ses subordonnées et doivent obéir aux ordres de cette directrice.
— À merveille ! Mallima est synonyme de maîlresse-ès-sciences en matière de ballet.
— Lorsqu'on veut donner chez soi une fête en petit comité, une laksira, on va trouver la mallima. Celle-ci amène, quelques heures
après, trois ou quntre sbaia chez le Maure dans la maison duquel doit avoir lieu la fêle. Si les sbaia lui conviennent, il leur offre à chacune un mouchoir de soie, règle le jour et l'heure de la fête et discute les honoraires des danseuses. La mallima prélève, non-seulement un tiers de ces honoraires , mais encore un tiers de Targeni que recueillent les sbaia .
— Et ce salaire est-il considérable?
— J'ai vu dans certaines fêtes la msama recueillir de trois à quatre cents douros ( le douro vaut cin(j francs). Les Maures aiment avec passion ce genre de divertisssement. Il est d'ailleurs d'excellent goût de faire preuve
de inunlliccnco onvcrs les sbaia; souvent l'ostentation contribue autant que l'enthousiasiue à ces actes de prodigalité.
— Pour prélever une part considérable sur le salaire des sbaia , la mallinia est donc à la fois leur institutrice et leur aminé? demanda le colonel .
— En Algérie, repartit le Maure, la danse et la musique ne sont point des arts, mais des dons de la nature. Les sbaia n'ont personne qui leur enseigne les molles attitudes de leurs danses, ni les airs de leurs chansons, ni les accords de leurs instruments de musique. Je le l'ai déjà dit, la mémoire et la vocation, voila leurs seuls professeurs. Fatlima, la plus
habile des sl)aia qui jamais ail laii resonner sous l'archet <ie baleine les huit cornes de la kouitra, n'a d'autre livre do musique que sa mémoire. Cette mémoire est tellement puissante qu'un jour, après avoir entendu chanter une seule fois, un air qui lui était inconnu, elle le répéta aussicôt sanscommeltro une seule erreur.
JNsina, dont tu as pu apprécier la danse accomplie, ne se tiouve admise que depuis trois mois dans la msama ; à [)eine âgée de quatorze ans, on lui permit, l'année dernière, pour la première fois, d'assister au spectacle d'une hadra ou f'ôle religieuse. Elle se passionna pour la danse et ne rêva plus désormaisque les succès de la msama. Peu de temps
après, la mallimn la recevait avec empressement parmi ses danseuses, et Alger n'a point aujourd'hui de sbaia plus habile et plus justement célèbre.
— Vos femmes assistent-elles à ces fêtes? demanda Gaston.
— Oui ! mais lorsqu'une taksira ou une nadra ont lieu pour les femmes, les hommes en sont exclus.
— Et les jeunes filles?
— Les jeunes filles s'y trouvent admises rarement.
— ms —
— Par pudeur? On redoute avec raison, pour elles, ces danses lascives.
— Non point par pudeur , répondit le Maure en riant, mais pour qu'on ne puisse rien connaître de leur beauté ou de leur laideur. Sans cela, comment les marierait-on? Parfois, pour concilier avec le désir et la curiosité des jeunes fdies une précaution et un mystère indispensables dans nos mœurs, on leur permet d'assister aux danses de la Ha- (!ra; mais il faut alors qu'elles se résignent à se tenir cachées derrière les rideaux du lit, de façon à voir sans être vues.
Le colonel se promenait à grands pus; évidemment il avait sur les lèvres une question (ju'il hésitait à en laisser tomber.
Les sbiiiii sonl elles des courtisanncs? <!it-il enfin .
— Elles sonl deshouris! répondit Sid-Ben- Abdallah en souriant : Fantasques , capricieuses, gorgées d'or, habituées à de folles prodigalités , elles ont entraîné plus d'un Maure à sa ruine.
— Et les chrétiens disputent aux Mauses l'honneur de lutter avec euv de prodigalités et de folies pour ces dangereuses aimées?
-^ Les chrétiens ne les voient jamais. Toimême tu ne les as vues que par surprise. Lors qu'elles ont appris qu'un Roumi se trouvait chez moi, elles voulaient se retirei'j il a i'alliî
recourir aux promesses et aux (ions pour les retenir dans ma cobba. Quand vos généraux français , quand vos princes mêmes veulent donner une fête mauresque dans leurs palais, on ne leur amène que de fausses sbaia qui ne font point partie de la véritable msama, et qu'on va cliercher parmi les courtisanes vulgaires.
— Il serait curieux de visiter la Mallima et de faire connaissance avec son charmant troupeau de bayadères.
— Des hommes, fussent-ils Maures et musulmans, ne pénétreraient pas plus chez la mallima que chez d'autres femmes mauresques. Pour faire prévenir cette femme et lui
demander des sbaia j'ai dû envoyer chez elle mon esclave de confiance , la vieille Saëlma (1).
Le colonel soupira, prit congé du Maure, rentra chez lui mécontent et laissa encore écouler la soirée sans songer à Joséphine.
(i) 11 ne resle plus aujourd'hui à Alger que trois ou quatre véritables sbaïa. La msama de l'ancienne ville barbaresque s'est réfugiée en partie à Tunis avec la plupart des Maures opulents qui ont émigré à l'époque de l'occupation française. Une vieille mallima persiste seule à maintenir les antiques 'et saines traditions de son art ; elle compte sept ou huit disciples tout au plus. Aucune d'elles, comme le dit Sidi-Beu-Abdallah, n'exerce son art chez les chrétiens et même chez les juifs ; enfin , il existe entre les véritables sbaia et les femmes qui dansent et qui chantent dans certains cafés d'Alger la distance chorégraphique qui sépare, des saltinril)an(|ues on ploin vont. CarloMa Grisi, Maria ou Adèle Dumilâiro
— il'2 —
Deux ou trois jours s'écoulèrent, pendant lesquels il ne put dissimuler sa mauvaise humeur à ceux qui l'entouraient, et particulièrement à son fidèle domestique Jean. Ce derniercherchait avec empressement les occasions de ramener son maître à un état moins re» doutabie, sans toutefois pouvoir en pénétrer la cause. Après de nombreuses suppositions, il linit par attribuer l'irritation du colonel à l'inquiétude que lui causait le retard d'un bâtiment qui devait apporter des nouvelles de France, et qu'une tempête retenait en mer depuis huit jours. En effet, le changement survenu dans les habitudes douces et faciles de M. d'Outrepont datait à peu près de l'époque à laquelle aurait dû arriver ce navire, Jean se mit donc à épier, dans le port, l'arrivée de chaque bateau français, et à faire une
élude parliculioi'c de in mer cl de son plus ou moins d'agitation. \ sa grande surprise, Gaston ne semblait point prendre d'intérêt aux rapports du valet de chambre sur les chances favorables qui survenaient pour l'arrivée de nouvelles si longtemps alteiidu<;s.
Quoiqu'il en soit, un matin il entra dans la chambre h coucher de son maître qui reposait encore, déposa près du chevet le paquet des dépêches arrivées eniin de France pendant la nuit, el s'éloigna sans bruit, sans avoir troublé le sommeil du colonel.
Lorsq ue M. d' Outrepont s'éveilla, le premier objet qui frappa ses yeux fut ce paquet de dépêches au-dessus duquel Jean avait placé
en évidence une lettre de Joséphine. A la vue de l'écriture de la jeune lllle qu'il aimait Gaston se sentit ému et brisa le cachet avec empressement. Après avoir lu les quatre longues pages, expression touchante, d'une tendresse naïve, contianle el profonde, il essuya une larme qui mouillait l'angle de sa paupière el se leva pour répopdre à la jeune fille. Il le lit longuement et avec le nsême bonheur qu'il y trouvait autrefois.
Lorsque Jean, appelé par la sonnette, entra chez son maître, ce dernier paraissait calme, souriant et de belle humeur. Jean sourit à son tour et se félicita de la profonde perspicacité dont il avait fait preuve.
— Combien le colonel aime sa fiancée!
inurniurat-il. Qui m'eût dit cela l'année der nière, du temps de mademoiselle Célesline'
Le colonel travailla une partie de la journée et mit au courant son courrier officiel pour le confier au bateau qui repartait le lendemain et qui devait emporter en France les dépêches d'Alger.
La correspondance de service terminée, il augmenta encore de deux grandes pages la lettre écrite le matin à Joséphine, et sortit pour respirer librement l'air frais du soir et se reposer des fatigues d'une journée de travail et de réclusion.
Il parcourut seul les rues escarpées qui con-
(luisent au haut delà ville et qui donnent à la capitale de l'Algérie un aspect d'une nature si piltoresque et si propre aux flâneries d'un promeneur nocturne., Fatigué bientôt par la chaleur et par les pentes escarpées qui mènent de la ville française aux quartiers lout-à-fait maures du vieil Alger, déjà il commençait à redescendre dans la partie inférieure de la ville, lorsqu'il crut enlcMidre. au loin, un bruit vague d'instruments de musique : il s'arrêta pour mieux écouter, sans pouvoir distinguer précisément de quel côté provenaient les sons. H reconnut le rhylhme original du derboucka mêlé aux accords de la kouitra, et se dirigea vers le quartier d'où semblaient provenir les sons .
Il tomba dans une de ces rues formées par
lies corridors élroits , longs, sinueux, et sur les flancs (lcs(iuels s'ouvrent des portes creusées en plein mur. Comment reconnaître dans laquelle de ces maisons, confondues entre elles et réunies au-dessus de la tête par une voûte, se donnait la hadra dont il entendait le bruit. Cependant il était incontestable qu'une fête mauresque avait lieu dans le voisinage, sinon dans la rue même. Gaston distinguait parfaitement le frôlement de la kouitra et lu basse formée par le derboucka. Tandis qu'il se tenait là, au milieu de la rue plongée, comme presque toutes les rues d'Alger, dans une obscurité profonde, prêtant l'orôille et cherchant à deviner d'où parlaient les sons mystérieux, une voix de femme s'éleva, se mêla aux accords des insU'umenls et com-
Hiença le premier couplet lie la chanson « Mada ou Mada.
Accablé sous le poids de l'absence ,
J'attends mon ingrate maîtresse.
Ah ! si je savais en quels lieux la rencontrer!
Mon Dieu, conseillez- moi et protégez-moi.
0 madame ! liélas madame !
Le colonel sentit son cœur baltre avec violence-, il avait reconnu la voix pure de iNsinal Nsina était !à , il n'en fallait point douter. Il se mit à parcourir lentement la rue, écoutant (ie seuil en seuil, et s'arrêtant à chaque pas , sans pouvoir distinguer dans quelle maison se donnait la taksira et se trouvaient les sbaia .
# Un des petits volets en bois et sans vitres
que l'orment en Algérie les fenêtres ouvrant sur la rue à fleur de la voûte, tourna sur ses gonds rouilles et laisssa percer une faible lumière.
Une lête passa , regarda el se retira brusquement à la vue de l'uniforme du colonel.
Ce dernier arrêta avec sa canne le volet qui commençait à se refermer.
— Savez-vous, demanda-t-il, où se donne la fêle mauresque dont j'entends la musique?
La lumière se montra de nouveau : une tête
ceinte d'un turban noir sortit tout à fait et «ne voix répondit au promeneur nocturne :
— \j^ hadra se donne dans la maison de Mohamnied-Ben-Mohammed, à l'entrée de la rue.
Quand bien même le colonel n'eût point reconnu au turban noir qu'il avait affaire à un juif, l'accent désagréable avec lequel cet homme prononçait l'arabe eût suffi pour le lui apprendre. Les israélites, nous l'avons dit, donnent à la langue des Maures une couleur à peu près semblable à la teinte que la langue française reçoit de la bouche d'un habitant de Marseille.
— Si monsieur le colonel le désire , je le conduirai à celte maison.
Et avant que M. d'Outreponl eût répondu, la fenêtre se fermait, la porte s'ouvrait et le juif sortait , une lanterne de papier à la main.
— La musique s'est tue, dit-il ; les invités vont sortir. On a donné aujourd'hui chez Mohammed-Ben-Mohammed une fête pour cé!ébrer la circoncision de son fils le petit Kaddour-Ben-Mohammed ; monsieur, avoz-vous assisté quelquefois à une circoncision mauresque, c'est une cérémonie curieuse?... Voici la maison de Mohamnied-Ben-Mohammcd. La
musique a cessé : la fête louche sons Joule à sajQn.
L'israélitc parlait encore lorsque l'on entendit la porte intérieure de la skifa (vestibule) tourner pesamment sur elle-même; des sandales ne tardèrent point à résonner sur les dalles de marbre de celte pièce, et le bab, c'est-;i-dire la porte qui donne sur la rue, s'ouvrit à son toui'. Le juif s'était empressé d'éteindre sa lanterne et de se ranger contre le mur.
Plusieurs femmes mauresques sortirent d'abord enveloppées de liaïcks blancs et le visages entièrement caché par la pièce d'éloffc qui remplace en Algérie le masque et
qu'on nomme eudjar. Elles étaient toutes accompagnées d'une ou plusieurs négresses portant des lanternes de papier à la main, et couvertes de leur mlaïa. Gaston promena rapidement son regard sur toutes ces femmes et ne reconnut point la démarche légère de Nsina. Il allait s'éloigner avec le dépit secret que cause un désappointement lorsque le juif murmura :
— J'entends lessbaia!
En effet, la porte s'ouvrit de nouveau : trois femmes, accompagnée de trois négresses portant des lanternes, se courbèrent sous la porte élroile et en franchirent le seuil; l'une d'elles ouvrit les bras pour rassembler
autour d'elle les plis de son haïck, et laissa voir un moment sa poitrine à demi-nue, qui disparut aussitôt sous les plis jaloux. Ce geste avait suffi au colonel pour reconnaître le charmant tatouage bleuâtre qui se dessinait sur l'épaule de la sbaïa et un bracelet de forme bizarre qu'elle avait fait river à son poignet. 11 allait s'élancer vers elle lorsque le juif murmura à l'oreille de M. (^'Outrepont :
— Elles vont se séparer à l'extrémité de la rue.
Gaston s'arrêta , mécontenta d'entendre s'immiscer à ses affaires et se permettre de lui donner des conseils, un drôJc qu'il ren.-
contrait pour la première fois. Il lui jeta toutefois une pièce de monnaie : l'israélite se courba pour la recevoir, mais il la jeta dans les plis du bournous d'un arabe endormi sur le seuil d'une porte. Le Français suivit lentement les trois femmes.
Comme l'avait dit le juif, le groupe s'éparpilla à l'exlrémité de la rue. M. d'Outrepont accéléra sa marche cl se Irouva bientôt près de la sbaia qu'il avait reconnue toutà-l'heure, et que son regard n'avait point perdu de vue un seul instant.
— Nsina, lui dit-il, passerez-vous ainsî près d'un ami sans le reconnaître?
La jeune fille tressaillit et pressa le pas.
— Le Roumi se trompe^ dit-elle : il prend une gazelle pour une chèvre. Je ne me nomme point Nsina.
— Tu mérites deux fois ce nom, car il est le tien : et on te le donnerait encore, quand bien même il ne t'appartiendrait pas.
Pour l'intelligence de ce concetti, il faut se rappeler que, dans la langue mauresque, Nsina signifie jolie.
— Et que t'importe que je sois Nsina ou que je ne la sois point : si nous nous som-
mes vus une fois, nous ne nous reverrons plus jamais.
— Jamais est un mol impossible pour ceux qui aiment, tu l'as dit l'autre jour dans une de les chansons.
La jeune fdle marchait toujours devant Gaston. Tout à coup, au détour d'une rue, la négresse éleignii sa lanterne et laissa le colonel dans une obscurité profonde. Les deux, femmes profitèrent habilement de celle ruse, disparurent et entrèrent sans doute dans ime des maisons du voisinage; aucun bruit de voix, aucun écho de pas ne troubla plus le silence profond qui régnait partout.
Tandis que Gaston niaudissail ce contre-
temps, il enteiulit près de lui une voix qui disait :
— Demain soir, la mattima donne une fête chez un riche Maure de la rue Doria ; les fenêtres de ce Maure ouvrent sur la mer .
Celait le juif de lout-à-l'heure.
— Au diable ! s'écria le colonel qui rentra chez lui exaspéré d'avoir été joué par
Nsina.
L'irritation de son maître causa une grande déconvenue au perpicace Jean, qui se disait :
— Monsieur est de mauvfjise humeur, et cependant il est arrivé ce matin un courrier de France !
Le lendemain^ toute la journée , Gaston, malgré lui, entendit bourdonner à ses oreilles les paroles du juif, c'est-à-dire que toute la journée il pensa à Nsina et qu'il rêva, pour le soir , une promenade sur la mer , du côté où s'ouvraient les lénêtres de la rue Doria.
Habitué à satisfaire toutes ses fantaisies à céder à ses moindres désirs, il se répéta en souriant cette plaisanteries de madame de Staël : que la seule manière de se débarrasser d'une tentation, c'est d'y succomber, et se rendit
sur le port. Le canon en avait annoncé depuis une demi-heure la fermeture, et les canots amarrés au bord du quai, près de la douane, se trouvaient vides et sans un des biskris qui leur servent de rameurs. Ce contre-temps rendit encore plus vif le désir contrecarré dii colonel. 11 frappa de sa canne avec dépit les dalles du quai, bien innocentes pourtant du méfait qui l'irritait, et se disposait à remonter l'escalier raide et fatigant qui mène du port à la rue de la Marine, lorsqu'il vit une barque glisser légèrement sur l'eau. Il la héla de la voix et du geste. La petite embarcation fit force de rames; le pilote accosta, lendit les bras au colonel pour qu'il pût s'y appuyer en sautant dans la barque et fit force de rames. Bientôt on fut au large. Gaston, nonchalamment étendu à l'arrière
de In chaloupe, tira un cigarre de sa poche, l'alluma, et laissant à son compagnon le soin de le mener ou bon lui semblait :
— Promène-moi au hasard, dit-il : peu m'importe où lu me mèneras, pourvu que je puisse jouir de la délicieuse soirée qu'il fait.
Une scène pleine de poésie s'offrait, en effet, aux regards de M. d'Outrepont. La mer, calme comme un grand lac, n'avait ni vagues ni murmures : le bruit des rames qui la frappaient à coups égaux interrompait seul le silence profond et solennel qui régnait dans l'espace. Les rides légères qui se faisaient à la surface de l'eau se doraient sous la
clarté de la lune alors dans son plein , et brisaient les reflets de sa belle et douce lumière en mille cannelures (|ui disparaissaient et se reformaient sans cesse. Au loin se dressait la vieille Alger, épanchant, sur les flancs escarpés d'une haute colline, ses flots de maisons ou plutôt de terrasses dont la blancheur prenait, dans un ciel bleu et élincelant d'étoiles, un aspect indicible d'harmonie et de grandeur. D'autres astres, d'un rouge plus âpre, sortaient par milliers des flancs de celte masse ; c'étaient les lumières de la vill^ qui s'allumaient, s'éteignaient et disparaissaient pour reparaitre bientôt ou pour aller briller plus loin.
Le rameur promena quelque temps la chaloupe devant ce tableau merveilleux : sans
faire avancer ni reculer l'embarcation, il se contentait de remuer doucement les rames, comme un oiseau fait de ses ailes, lorsqu'il plane dans les airs. Gaston se laissait aller aux délicieuses impressions que produisait un si beau spectacle sur son imagination toujouis prompte à l'enthousiasuje; quelques exclamations apprirent à son guide Texaltation qu'il éprouvait.
Alors la barque, sans (pie ses rames s agitassent avec plus de'bruil, touraa sur ellemême, mue en secret par les puissantes impulsions du gouvernail: elle se dirigea vers les hauts murs que forment les maisons des quartiers voisins de la porte Babel-Oued, et dans lesquels s'ouvrent de rares petites fenêtres carrées, renfoncées encore par des grili. II. 13
lages de fer. Gaston allait donner Tordre au rameur de se diriger vers un autre point d'où l'on put apercevoir encore Alger , lorsqu'un bruit de musique arriva jusqu'à lui.
Il reconnut aussitôt l'orclieslre caractéristique des sbaïa. Bientôt une voix douce et dont les sons le lit tressaillir, commença un air dont les paroles passionnées arrivaient parfois distinctement jusqu'à k» ciialoupe et parfois s'éteignaient en chemin, emportées dans une autre direction par quelque brise.