‹ El-Ihoudi (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · DEUX FEMMES · texte numérisé non relu

DEUX FEMMES

Le valet de chambre de M. d'Oulreponl s'accommodait à merveille de la vie des camps. D'abord, il faut l'avouer, sa paresse et ses habitudes paisibles s'étaient inquiétées des faligues et de l'absence totale de bien-être qui

seiiihiaient le menacer. Los périls ne conlrihiinient point médiocrement non })lus à celte absence de sympnlliie. Il n'avait pas tardé toutefois à se réconcilier avec sa nouvelle position, surtout quand il ont reconnu <pje les balles et les yatagan* ne pénétraient guère jusqu'à la tente du colonel . .!ean était devenu un personnage d'inq^oitance (jue les troupiers saluaient; les troupieis faisaient grand cas de la desserte du colonel, distribuée chaque jour par M. Jean à ses favoris. Le digne valet de chambre ne dédaignait point encore de vider en joyeuse compagnie un des vieux flacons de vin de Bordeaux qui formaient l'ap. provisionnement de !\I. d'Outrepont, sans compter desacro-saihles bouteilles de Cognac dont la liqueur d'or brillait du plus séduisant éclat, le matin au soleil, réchaulfait \f cœur,

ranimait l'cslomac et donnait des forces et de la gaieté. En écliange do ces libéralités, faites aux dépens de son maître, Jean savait mieux que personne les nouvelles du camp. Chacun autour de loi s'empressai' de remplir les fonctions de gazetier j les chasseurs , les pourvoyeurs, les pêcheurs qui s'aventuraient pour approvisionner la table du colonel et vendre à i\î. Jean le produit de leurs excursions, savaient qu'unebonne plaisanterie et une joyeuse méchanceté aux dépens de quelqu'un des officiers, avaient le privilégede rendre levaletdechambreplus facile et plusgénéreuxdans ses manières : sans compter que le colonel ne dédaignait pas d'entendre répéter à Jean ces facéties, et qu'on pouvait à l'occasion, par ce moyen, servir un ami et surtout desservir un ennemi.

Un matin, trois hommes accoururent j)iùs du valet de chambre, essouflés, le visage bouleversé et dans une grande émotion.

— Une femme! s'écria le premier et du pKis loin qu'il crut possible de se faire entendre.

— Une femme qui se trouve en face dit camp 1 continua le second.

— Une femme qui demande :"i parler à M. Jean, irjlerrompit le troisième.

— iNous avons voulu la faire entrer et vous l'amener , reprit le premier des inlerloculeurs. Le commandant du poste s'y est formellement opposé. L'ordre de ne

laisser entrer aucune femme est positif a-t-il dit.

— En vain j'ai objecté que cette femme \ous demandait et que vous n'étiez point passible de la consigne militaire : l'officier m'a répondu en m'envoyant passer huit jours à la salie de police, où je me rends. Mais on peut bien souffrir quelque chose pour un ami comme M. Jean, conclut-il; en ajoutant mentalement : surtout (piand il possède de si bonne eau-dc-vie.

— Nous ai rangerons tout cela, dit Jean avec un sourire de protection. Allons voir d'abord quelle est cette femme qui vient me réclamer jusque sous ma tente.

U s'éloigna d'un pas nîajcslueux et en se

«lâRdinaul sur loslianches, comme un homme satisfait de son importance et de son mérite.

Les soldats se prirent à rire en voyant disparaître le valet de chambre, .

— Ce n'est point la livrée de ce garçon, mais les graines d'épinards d'un uniforme que vient chercher cette femme, vieux bavard, dit à mi-voix le soi-disant conJamné à la salle de police. Enfoncé le Jean, enfoncé!

— Â-t-il emporté les clefs de la cambuse? demandèrent les autres.

— Fameuse idée, vive le Parisien I

Les trois soldais entrèrent dans la tente de

Jciui, s"eiii|jarèit'nl eu un lour de main do tout ce qu'il s'y trouvait de provisions el disparurent rapidenieut.

Tandis qu'on dévalisait ainsi son gardeniangor, maître Jean se dirigeait vers la porte du camp. H ne tarda point à (apercevoir deux femmes vêtues à la mauresque et montées sur des mules. Au premier coup-d'œil Jean reconnut INsina et la négresse Âmbor. Il courut à elles avec d'autant plus d'empressement que sa conscience ne se sentait pas bien nette à l'égard de la sbaia, et qu'il avait à craindre de sa part des révélations près du colonel sur la manière un peu sans façon dont le digne valet de chambre l'avait congédiée. ,

— Je ne puis vivre loin de l'agliH, dit Nsina; va lui dire que je suis venue le cherchera travers bien de périls. Autant valait pour moi mourir de la balle d'un Arabe que du mal de l'absence.

Qoique Jean ne sut pas un mot d'Arabe, il comprit parfaitement ce que lui disait Nsina : la pantomime suffisait et au-delà. Il se gratta l'oreille et se demanda quelle conduite il fallait tenir en cette occurrence? Un ordre positif et sévère du colonel interdisait en effet l'entrée du camp à toutes les femmes; mais celui qui fait la défense est-il contraint à s'y conformer? Jean connaissait d'ailleurs la passion de M. d'Oulrepont pour la Mauresque.

— Si je consulle le colonel, conclul-il, il sera forcé tlo faire de l'Iiéroïme et de renvoyer ISsina. Une fois dans sa lente, il sera charmé de ma désobéissance.

Prenant donc la mule de la sbaia par la bride, il fit traverser les avant-postes, et se penchant d'un air mystérieux à l'oreille de l'officier :

— Ordre du colonel, dit il à voix basse.

J.'ofïicier sourit et la sentinelle se rangea pour laisser passer les deux Maurescjues cachées sous leurs voiles.

Assis au fond de sa tente, le colonel examinait une carie de l'Atlns, cl dcmandaii ;"i

l'étude des consolations et de la l'orce contre les remords; tout-àcoup, il entendit près de lui frissonner les plis d'un haïck de femme. 11 leva la tête : c'était Nsina! Nsina qui, détachant de son visage le eudjar, laissa voir ses traits charmants amaigris par le chagrin.

Il la regarda avec une inquiétude ot une agitation qui brisèrent le cœur de la Sbaia.

— Tu me chasses? dit-elle en reprenant son voile : adieu !

— Hélas! balbutia-t-il, vous ignorez donc qu'une loi sévère interdit l'entrée du earap à une femme, quelle qu'elle soil. En donnant" îuoi-même l'exemple de la. désobéissance. . .

Elle s'assit aux pieds de Gaston .

— Chasse-moi donc, dit-elle ; je suis venue ici à travers bien des périls et je succombe à la fatigue. Chasse-moi ! Avant une heure je serai massacrée par les Arabes auxquels je n'ai échappé que par miracle. Tant mieux. La mort est préférable à la souffrance. Adieu, je suis ton esclave et j'obéis.

Le devoir et la passion agitaient de sentiments contraires et violents le cœur du colonel. La passion, comme il arrive toujours chez les natures mobiles , (Init par l'emporter.

— Restez jusqu'à (iemain, chère Nsina,

dit-il en l'enlourant de ses bras; restez, ma bien-aimée; demain une escorte vous reconduira à Blidali ; et de Blidah vous regagnerez facilement Alger.

— Un jour de bonheur, c'est une existence entière! répondit-elle en baisani la main de Gaston.

Ce fut en ce moment que Charles, soutenu par un inlirmier, entra chez le colonel.

Celui-ci se leva vivement pour repousser l'imprudent qui pénétrait chez lui avec si peu de réserve; Charles, dont les forces étaient épuisées, chancela et tomba sur le seuil de la tente.

— Pardonnez-moi, mon colonel; j)ardon-

nez-moi, mais je suis bien malade! ot puis je souffre tant!

En ce moment le colonel et Charles se reconnurent l'un el l'autre.

— M. cl' Outrepont î^ s'écria Charles : mon ami, mon protecteur! Oh! c'est la main de Dieu qui l'amène près de moi. Si vous saviez, mon colonel!... Ma sœur Joséphine, la nièce (le votre amie dévouée... elle est à Alger, avec sa lanlc, sans protection, malade, morte peul-èire! Tenez, lisez! lisez! Oh! c'est à en, devenir fou! Depuis huit jours <pie eolie lettre a été envoyée ati cam|) , ma sœur aura succombé, loin de son pays, loin de son frère. Quel malheur a pu la frapper pour l'obliger à quitter ainsi la Fi-um'C «i ;"i venir detnaudcr

à son frère une proleclion que la lalalité m'ernpêche de lui accorder. Mon colonel , je vous en supplie, donnez-moi les moyens de me rendre sur-le-champ à Alger,

— Mais vous éles à peine convalescent, balbutia M. d'Outrepont. Comment voulezvous entreprendre, faible autant que vous l'êtes, un long et pénible voyage à travers des périls sans nombre?

— Mourir pour mourir, il vaut mieux succomber en allant au secours de ma sœur, colonel!... ma belle et noble Joséphine, cette enfant naïve pour laquelle j'ai cru un moment que vous aviez de l'amour. Elle se meurt, faute de protection peut-être! Elle se meurt dans li^^ bras de ma tante, (|ui s'esl dévouée

pour ma sœur ol pour moi , comme la plus tendre mère. Colonel, au nom du ciel, au au nom de la femme que vous aimez, ajoutat-il, donnez les ordres nécessaires pour que je puisse partir sur-le-champ. Je vous le demande à genoux ! ^

— Allez donc, dit le colonel, allez, monsieur; vous qui savez si noblement remplir vos devoirs, allez : un convoi devait se diriger cette nuit sur Blidali pour y prendre des approvisionnements ; il devancera son départ et se mettra en route sur-le-champ. Une fois à Blidali la roule offre moins de dangers, et vous trouverez facilement une escorte et des moyens de transport.

— Merci, mon colonel, meri i pour ma sœur

et pour ma laiite. Elles ne tarcîeronl point à apprendre que vous leur êtes resté un protecteur et un ami dévoué.

I! s'éloigna, iin peu ranimé par la pensée de son prochain départ. Gaston, immobile sur le seuil <îg la tente, le suivit du regard et tomba dans une tristesse profonde. .11 savait, lui, quelle cause de désespoir anienait Joséphine en Algérie: il comprenait pourquoi la pauvre enfant se mourait et appelait son frère près d'elle.

Une main, la main de la sbaia, vint en ce moment se poser sur son épaule et l'interrompre dans ses amères réflexions. Nsina vit une larme dans les yeux de M. d'Outrepont.

— Tu aimes une autre femme, lui dit elle. Je comprentls maintenant pourquoi lu m'as chassée de ta maison en me jetant quelques pièces d'or; pourquoi, toutà l'heure, tu voulais me chasser encore de ta tente, quand je suis arrivée jusqu'à toi après tant de dangers ! Tu ne m'aimes plus! Tu ne m'aimes plus!

Le colonel se dégagea de ses étreintes par

un mouvement brusque. Les caresses de la

sbaia lui faisaient mal , en face du souvenir

plein de remords de Joséphine.

Nsina, renversée, alla frapper de la tête un des poteaux anguleux qui soutenaient la tente, et, cachant dans ses mains son front qui

ruisselait do sang, elle se prit à pieurer loiit bns.

Gaston allait|el venait, marchait à grands pas et proférait des exclamations enl recoupées. Tantôt il voulait partir pour Alger, implorer le pardon de Joséphine et la sauver, s'il en était temps encore. Mais comment abandonner son poste? Comment forfaire à l'honneur? Comment compromettre le sort de lanl de braves soldais qui lui était confié? Tantôt, il cherchait à étouffer la voix du remords; il voulait traiter cavalièrement la douleur et l'abandon de Joséphine. C'était en vain : la voix de sa conscience parlait plus haut que ses paradoxes. Tout-à-coup un gémissement sourd rinterrompjt, et ramena son attention vers Nsina. La Mauresque, succom-

banl à la douleur de sa blessure, venait de tomber sans connaissance, pâle, immobile, ses vêtements blancs couverts de sang et une large plaie au front. Elle semblait hélas! un cadavre.

— Je l'ai tuée! elle aussi^ je l'ai tuéel s'écria le colonel éperdu. La fatalité ne cessera donc pas de me poursuivre! Ambor! Jean! accourez! accourez 1

La négresse et le valet de chambre entrèrent précipitaiïiment dans la lente; ils reh;vèrenl la sbaia et la déposèrent sur le lit du colonel , (jui cherchait à rappeler la mourante à la vie en lui prodiguant les noms les plus tendres.

Anihor, avec l'adresse et le dévoùmenl des lemmes noires, s'était déjà procuré ce qu'il fallait poiîT donnei' les preiiiiers soins à sa maîtresse. Elle la débarrassa de son haïck ensanglanté, lava la plaie de son front, en sonda la profondeur, comme i'eùt fait le médecin le plus expert, et disposa sur sa blessure un appareil d'une simplicité extrême. Lorsque le chirurgien-major, que l'on avait envoyé chercher en toute hâte, arriva près de la malade, il déchira qu'il n'eùl point mieux fait : il erut nécessaire, seulement, de compléter les soins delà négresse en faisant une saignée abondante à la shaia.

\l. d'Oulrepoul tenait ses reganis attaches avec anxiété sur le chirurgien :

— .le \uu\ savoir loiilc la vérité, dil-ii.

— Mon colonel, la plaie est grave, répondit le chirurgien : j'espère toutefois qu'il ne surviendra point d'accident fâclieux; cependant je ne réponds de rien.

— Je les ai tuées toutes les dei.x ! pensa M. d'Outrepont 5 oh! je suis un lâche et un mieérable!

Tandis que ces événements se passaient au camp du lac Halloula, Charles, trouvant des forces dans son désespoir, s'effoiçait d'arriver à Alger. Nous ne h; suivrons point à travers les épreuves d'un voyage qui dura trois jours et que le convalescent supporta avec une énergie qui déconcerterait les prévisions de

nos médecins de France, mais qui n'élonneraitque médiocrement les médecins atlachés au service militaire de l'Afrique : chaque jour leur montre des miracles plus étonnants encore, ojiérés par la nécessité, et surtout par le courage des, soldats. Des officiers atteints de ces diarrhées fatales qui, dans nos villes, suffiraient à tuer un homme entouré de soins, ne se sont point arrêtés pendant une campagne de plusieurs mois, et ont combattu jusqu'au bout. D'autres , comme Charles , dévorés par la fièvre, portent à l'arçon de leur selle les doses de quinine que leur prescrit la science, marchent à l'ennemi, couchent au bivouac, retrouvent, en présence de l'ennemi, leurs forces naguère abattues, et s'é- Jançent l'épée à la main contre les Arabes. Et cela, nous le répétons, pendant des se-

inaines, [tondanl des mois entiers, sous un soleil brûlant, souniis à des privations de toutes natures, éprouvés par des fatigues surhumaines.

Souvent encore, dans nos armées d'Afri- «|ue, une crise violente amène des guérisons pour lesquelles l'art n'espérait plus rien; la lièvre et ses funestes accès, vaincus par une grande émotion, disparaissent pour ne plus reparaître, et ne laissent au malade que de la faiblesse.

Une de ces crises, moins rares qu'on ne le pense, s'était opérée en Charles. Il lui semblait qu'une main divine le soutenait et l'amenait près de sa sœur. t\ la (in cie la seconde journée il vit Alger se déployer devant lui

comme une immense carrière blanciie Uont la main d'un enchanteur aurait toul-à-coup exhumé, des entrailles de la terre, les cryptes et les labyrinthes de craie.

Quand il passa sous les arcades de la porte Babel Oued, quand il entendit le mouvement des faubourgs et (!e la ville bruire autour de lui cl succéder au silence de la plaine, une joie profonde acheva de ranimer ses forces et son courage. Abandonnant la mule qui lui servait de monture et dont l'allure douce et le large bât, en forme de coussin, n'avait point médiocrement diminué pour lui les fatigues tlu voyage, il gravit la pente raide de la rue de la Casbah, arriva devant une petite porte basse à demi cachée sous une voùte, ei entra dans un vestibule nuiuresque qu'il ne

larda point à reconnaître |tonr le skifa dans lequel il avait retrouvé, quelques mois auparavant, le juif, son eoiiipagnon de voyage de Châlons à Alger. Cet homme dont la protection l'avait évidemment sauvé dans le douar des Arabes, quand les femmes s'apprêtaient à le massacrer, il était donc aussi le protecteur de Joséphine !

Heureux de cette pensée qui le rassurait sur l'abandon auquel avait pu se trouver réduite sa sœur, il agita le marteau du seuil. La vieille servante juive qui était venue )ui ouvrir à sa première visite dans celte maison, lit tournei' sur ses gonds la |)orte bizarrement sculptée.

A la vue de (Iharhs, (die frappa dans ses

mains et appela d'une voix naziliarde et en langue mauresque.

Une femme se [iiontra à la galerie intérieure de la cour. Elle prononça quelques mots, et peu d'instants après , mademoiselle Lefébure se jetait en sanglot tant dans les bras de son neveu.

— Ma sœur! ma sœur! s'écria-t-il en s'ari acliaut aux caresses de la vieille fdle. Ma sœur! ma sœur!

— Elle supporte avec une résignation angélique les douleurs que Dieu lui impose. J'ai craint longtemps que le dernier coup qui l'a frappée^ — le plus cruel, le plus terrible de tous, — n'achevât de la tuer. Maintenant

qu'elle connaît l'étendue de son njalheni, mainlenanl qu'il ne lui reste plus d'espoir, elle semble avoir retrouvé un peu de résignation.

— De quels malheurs, de (juels coups me parlez-vous, ma tante? denianda Charles avec anxiété.

Mademoiselle Lefébure raconta en peu de mois au jeune homme l'amour du colonel pour Joséphine, ses projets de mariage et son brusque départ.

— Il l'a trompée comme il m'a trompée, dit elle. Il Ta oubliée comn»e il m'a oubliée. Dieu me léservait de voir souffrir à mon enfant bien-aimée, à la fdle que ma sœur m'a

vait léguée en mourant , toutes ies doulem's que j'avais éprouvées par l'abandon de Gaston. Que la volonté de Dieu s'accomplisse!

— Le colonel aime une autre femme, dit Cha?"les : en ce moment, il étale aux yeux de ceux qu'il commande ses liaisons scan<laleusesavecje ne sais quelle Mauresque ramassée par lui dans une troupe de danseuses : les soldats qui composaient mon escorte s'égayaient aux dépens du chef qui avait pu enfreindre si honteusement les lois d'une discipline prescrite par ses propres ordres. Le misérable! Je vengerai ma sœur. îl ne l'aura pas séduite en vain ; il ne l'aura pas déshonorée sans subir le châtiment qu'il mérite!

— Votre sœur no veut point de vengeance, (^^Jiarles.

~~ Malheur sur lui! malheur sur lui 1 con linua Charles exaspéré.

— N'élevez point la voix, comme vous le laites, mon fils, interrompit Antoinette; vous troubleriez le sommeil que votre sœur goûte en ce moment, et qui depuis quelques jours vient suspendre parfois ses souffrances. Joséphine n'a plus qu'un désir : retourner en France pour y retrouver la vie obscure et laborieuse que des espérances insensées et trop cruellement déçues lui avaient fait un instant oublier. Avant peu de jours, l'homme généreux et savant qui nous a rec^ieillies chez lui nous assure qu'elle pourra s'embarquer et regagner la France. C'est à ses soins et à sa science que la pauvre enfant doi} une vie dé- T. li. 22

sormais condamnée à des chagrins, hélas! que je sais bien pesans! El cependant Dieu lui donnera, comme à moi, la force de les supporter! Charles, on s'accoutume à tout, même ^\ la souffrance.

— Ma sœur! ma pauvre sœur! interrompit le jeune ho ni m e^

Il fit un effort sur lui-même pour contenir sa rage, et cherchant à «ionner une autre direction à ses idées :

— Comment se fait-ii que vous vous trouviez dans cette maison Israélite? deraanda-t-ii sans comprendre à peine les paroles qu'il disant.

— C'est la bénédiction du ciel qui nous y a conduites, répondit mademoiselle l.efébure. Au moment du <iébarquement et au milieu du tumulte qui l'accompagnait, un homme, vêtu du costume arabe, s'est approché de nous, sans doute par hasard, et il a paru regarder votre sœur avec attention. Jetant ensuite uri regard rapide sur l'adresse de nos lualles :

— Je lis sur ces caisses le nom de M. Charles Gaston Lefébure: seriez-vous les parentes de M. Lefébure, attaché au service des approvisionnemens militaires? nous demanda-t-il en français.

-— Je suis sa tante et voici sa sœur, me bâtai-je de répondre , heureuse de trouver au

luilieu de celte Coule étrangère une personne qui se^iblàl vous connaître.

— Mademoiselle paraît souffrante, reprit-il en nie montrant voire sœur. Un hôtel serait un mauvais gîte pour elle. Ne préférez-vous point vous logor dans une maison honnête où vous n'aurez is redouter ni la foule des voyageurs, ni un mouvement d'étrangers et d'inconnus toujours peu rassurant |>our des femmes?

Tandis que cet homme me parlait ainsi, je <herchais à deviner dans quelle intention il me faisait de pareilles offres. H pouvait compter cinquauie ans environ , et il était vêtu comme les biskris qui encombraient^ le

port. Je crus remarquer encore qu'il cachait à demi son visage sous le capuchon de son caban ; enfin ses bras maigres me parurent peu habitués aux rudes travaux des portefaix dont il portait le costume. Je me demandai encore les motifs de ce déguisement et quelle raison pouvait l'obliger à baisser la voix pour qu'on ne l'entendit point me parler en français .

— Veuillez me faire conduire chez mon neveu. Il décidera si nous devons accepter vos offres , repris-je avec un peu de défiance.

— M. I^efébure ne se trouve point en ce moment à Alger. Attaché au service d'approvisionnemensdu camp du lac Halloula j'ignore

à quelle époque il sera de retour à Alger. Peut être même s'écoulera t il beaucoup de temps avant qu'il puisse apprendre votre arrivée en Afrique. Les Arabes infestent les plaines de la Mitidja , et les convois qui vont ravitailler le camp du lac n'y parviennent qu'après avoir subi plusieurs attaques. Le colonel d'Outrepont, chargé de prendre le commandement de ce camp, n'a pu, dit-on, y parvenir qu'après deux ou trois escarmouches de son escorte contre les Arabes.

— Le colonel d'Outrepont? demanda Joséphine, il ne se trouve point non plus à Alger?

— Il est parti depuis quelques jours poui le camp du lac

— iNous acceptons vos offres; menez-nous dans la maison où vous nous proposez un logement, m'cmpressai-je de dire. «

Il fit signe à deux biskris, leur adressa quelques mots en arabe, nous invita à suivre les portefaix chargés de nos bagages, et se jeta au milieu de la foule. Nous ne tardâmes point à arriver dans cette maison, où nous attendait déjà l'inconnu. 11 nous donna pour logement cette jolie galerie, fort commode; deux servantes juives, sous la direction d'une dame âgée, étaient encore occupées à y dresser deux lits lorsque nous en prîmes possession .

Quand je cherchai des yeux celui cpii nous avait amenées il ne se trouvait plus là.

— Cette maison n'est point un hôtel? demandais-je.

La dame âgée à qui s'adressait cette question se prit à sourire.

— ÎNon, madame, me répondit-elle, mais nous aimons à être les hôtes de nos amis.

Or, l'israélite qui vous a conduites chez moi est l'ami de votre frère ^t de voire neveu .

— Je voudrais pouvoir le remercier de nous avoir donné une si bonne hospitalité, répliqua Joséphine.

La dame témoigna un peu d'embarras et d'hésitation.

— Si vous 110 désirez le voir que par un simple molif de politesse , n'insistez pas, vous lui ferez plaisir. Si vous avez sérieusemeni besoin de lui , il s'empressera d'aceourir.

— Je voudrais lui demander quelques renseignements d'une grande importance pour nous.

— Peut-être pourrai-je vous satisfaire sur ce point.

— Le colonel d' Outrepont restera-t-il longtemps loin d'Alger?

— Tout doit le faire présumer, s'empressa de dire la dame juive, grande causeuse et toujours fort charmée de s'immiscer dans

les affaires d( s autres. Le poste qu'il commande est de la plus haute importante. Il a quitté Alger avec tant de précipitation qu'il n'a même point pris le temps (le donner un asile à sa maîtresse.

— A sa maîtresse ! répéta la pauvre Joséphine.

— Nsina, une danseuse mauresque qui demeurait avec lui dans sa maison. Elle avait quitté la msma pour suivre son amant 5 il a fallu bientôt que la pauvre fdle revînt demander un asile à son ancienne protectrice, la maîtresse ès-danse. Le colonel l'a chassée^ en quittant Alger.

— Oh! cela n'est pas possible, murmura votre sœur.

— La iiialliina tienieure près de cette maison. Nos terrasses se touchent-, vous pourrez voir le soir, parmi ses compagneS;, INsina encore toute en larmes et ponant à son cou un portrait du colonel. Elle parle sans cesse d'aller le rejoindre, malgré les périls d'une pareille tentative et la manière peu tendre dont il l'a renvoyée.

Pas une (ibre du visage (ie Joséphine ne s'émut pendant que la juive parlait ainsi. Ses traits restèrent pâles et immobiles comme un masque de marbre. Elle adressa de nouvelles questions à notre hôtesse et le fit avec un sang-froid effrayant.

— Nous irons sur la terrasse ce soir. Je

voudrais bien voir la maîiresse du colonel d'Outrepont, dit-elle en souriant.

— Oui, Charles, elle trouva la force de sourire !

Notre hôtesse jugea enfin à propos de nous laisser seules quelques instants. Joséphine vint à moi, me prit les mains avec force et me dit :

— Il faut repartir sur le champ pour la France.

— Hélas! lu sais bien que ce départ n'est point possible aujourd'hui. Les bâtiments ne quittent Alger que tous les cinq jours. La fatigue que tu éprouves .. et puis nos ressources presque épuisées.

— Je ne veux {lourtant pas qu'il sacho que je suis venue icil s'écria t-elle, je ne le veux pas! .le n'ai plus pour lui que du mépris : mon amour est éteint. Il faut écrire à mon frère, lui annoncer notre arrivée, lui demander l'argent nécessaire à notre voyage, et repartir. Nous ne retournerons pointa Paris, nous irons nous cacher dans quelque village obscur de la Provence, où le travail de nos mains nous fera vivre.

Après en avoir délibéré entre nous, nous arrêtâmes que nous insisterions pour voir l'inconnu qui se disait votre ami, etnous fîmes part de celte résolution à notre hôtesse. Une demi-heure après le soi-disant biskri qui nous avaient amaiiées chez Chebabi (c'est ainsi que se nomme le mari de làotre hôtes-

se;, arriva costumé enisroélite : nous l'interrogeânies sur les moyens de vous faire parve- i

nir une lettre.

— Je m'en charge, dit-il, dans trois jours

au plus lard votre frère recevra votre lettre.

j J'en chargerai un jeune garçon de Bhdah, ne- j

veu d'un de mes co-religionnairesjqui va plu- j

sieurs fois la semaine, vendre des approvision- i

nements au camp du lac. Ecrivez, je vien- v

drai prendre votre lettre à la fin de la soi- *

rée.

Il se retira en me laissant surprise et inquiète; il ne portait plus, je vous l'ai dit, le même costume que le matin, et un art mystérieux avait tellement modifié ses traits que j'avais hésité quelques temps à le reconnaître.

Lo soir, Joséphine voulut monter sur la stlinli (terrasse) avec les femmes israélites nos hôtesses; celles-ci lui montrèrent sur la maison voisine une Mauresque assise tristement près d'une négresse et portant sur sa poitrine une miniature. Un regard suffit à Joséphine pour la reconnaître. C'était bien le portrait du colonel ! Cette femme ne se trouvait séparée de nous que par le rebord de la sthâh, et la lune brillait de tout son éclat. Pas un doute ne pouvait restera votre sœur, qui rentra dans notre appartement avec une violente fièvre accompagnée de convulsions. Ce fut alors qu'elle vous écrivit le billet que vous avez reçu et que dans mon désespoir j'y ajoutai quelques lignes pour hâter votre retour. Hélas! c'en était fait, je crois, de votre sœur, et Dieu, j'en suis encore convaincue aujour-

d'Ijui, allait la rappeler à lui, quand le juil revint pour prendre notre lettre.

— Cette jeune fdle va mourir, mo dit-il, si des secours prompts et que seul je connais ne la sauvent point à l'instant. Âvez-vous confiance en moi?

— Arrachez. la au tombeau, et je vous bénirai comme un bienfaiteur, répondis-je en tombant à ses" pieds.

Sans me répondre, il s'approcha de Joséphine, examina son front, interrogea sa respiration et consulta le mouvement de son pouls. Il tirii ensuite de son sein un fiole contenant une liqueur noirâtre, en versa quel- (|ues gouttes sur les lèvres desséchées de la

mourante, prit un livre,en parcourut les feuii leis pendant une heure, et humecta de nouveau la bouche de Joséptiine ave le contenir de la fiole. 11 s'avanç.» ensuite sur le seuil de la chambre et frappa dans ses mains. Un jeune homme s'approcha de l'inconnu, en reçut quelques ordres donnés en langue mauresque, prit la letlre qui vous était destinée et disparut. Celui qui s'était érigé en médecin près de Joséphine rentra, déjdoya sur la table une longue trousse, hrociéc en or, et dans les poches de laquelle se trouvaient disposés un grand nombre <le petits flacons en cristal. Il prépara une potion, la Cn boire par cuillerées à Joséphine, qui déjà semblait moins agitée, et me dit, après avoir étudié pendant une heure environ l'effet <!e sa panacée ;

— La voila sauvée! la Hèvre c^t vaincue, le système nerveux a repris son calme. Rien ne troublera plus le sommeil de la malatle jusqu'au point du jour. Demain, dès qu'elle ouvrira les yeux, vous lui ferez boire la liqueur contenue dans ce flacon, et vous lui direz que tout espoir dans sa destinée n'est pas perdu pour elle. Je puis guérir l'âme coinme j'ai guéri le corps. Dame Chebabi a été bavarde et imprudente, continua-l-il en voyant ma surprise; elle a douloureusement trappe votre nièce en lui apprenant l'amour du colonel pour une autre femme. Je sais comment ramener l'inlidèle à la sœur de mon acni.

Je voulus lui adresser des questions; il ne répondit plus que d'une manière évasive en

hfie parlant des soins à donner à Joséphine et (les précautions dont il ftillait l'entourer.

Depuis ce temps, notre chère malade semble renaître à la vie, malgré ses chagrins et ses découragements. J'avais voulu vous écrire pour vous annoncer cette bonne nouvelle et vous rassurer sur les inquiétudes que notre lettre avait dû vous causer. Je ne sais pour quels motifs l'inconnu ne me l'a permis que ce matin. Jusque-là il m'avait toujours répondu d'un air soucieux : Votre neveu ne peut recevoir maintenant vos lettres. Ce matin, après avoir fait à votre sœur sa visite quotidienne de médecin, il m'a dit :

— Ecrivez à votre neveu ce soir : un

ami sûr partira pour lui remettre votre lettre.

Pendant cette longue conversation avec son neveu , iiiademoiselie Lefébure s'était souvent interrompue pour aller s'assurer que Joséphine n'était point encore éveillée.

— Elle dort ainsi la plus grande partie de la journée, grâce aux potions de son mystérieux sauveur.

Pendant le sommeil, dit-il, le corps se repose et surtout !e cerveau ne pense pas. Le mal de cette enfant siège dans la pensée. Plus nous la réduirons à l'inaction, moins la souifrancc pourra continuer son œuvre destructive.

La voix de Joséphine ne tarda point à se faire entendre; mademoiselle Lefébure s'empressa d'aller préparer avec précaution sa nièce à une entrevue avec Charles.

Lorsque le frère eit la sœur se trouvèrent l*un devant l'autre, tous les deux, pâles et flétris par la maladie, tous les deux brisés par le malheur, il ne purent que s'embrasser en silence.

— Ma sœur, ma sœur, jeté vengerai! s'écria Charles, lorsque les sanglots cessèrent d'entrecouper sa voix.

— Me venger! mon frère, interrompit-elle; hélas! tu viens de m'apporter le seul genre de douleur qui me manquait encore : Me

venger ! tuer l'homme pour lequel je iloiiiierais ma vie et mon bonheur! 0 mon frère! mon frère, voue! rais- tu que je désirasse ne point l'avoir revu, ne point l'avoir appelé à mon aide! Au lieu de me frapper d'un eoup mortel, soutiens-moi; il faut que tu me le jures, par noire père mort au cliamp d'honneur; par notre pieuse mère qui nous nous voit et nous entend tians le ciel.

— Je te le promets, je te le jure, dil-il en voyant l'agitation de Joséphine ; j'ai dit des paroles insensées : ma sœur, calmetoi !

Elle attacha sur lui, avec anxiété, ses yeux agrandis encore par la maladie»

— Juro-le par le souvenir do notre mère, insista-t-elie.

— N'associons point ee qui est saint avec ce qui ne doit exciter que le mépris, interrompit-il avec sévérité.

11 voulut ensuite détourner l'entretien et le ramener vers des pensées moins funestes; mais le nom du colonel revenait toujours sur les lèvres du jeune homme , et toujours il faisait plisser son front d'une manière sinistre. Rien ne calma son indignation et son trouble jusqu'à l'arrivée du juif.

Ce dernier entra sans bruit et sans que personne s'aperçût de son arrivée, effleurant avec précaution de ses pieds nus le lapis dt;

Smyrnc qui couvrait les dalles de la ghorfa ; Charles hésita un instant à reconnaître son ancien compagnon de voyage (îans l'homme jeune encore que drapaient, non sans majesté, les plis longs et soyeux d'un burnous <le grande valeur.

Il adressa à Charles un geste qui tenait à la fois du seleme oriental et du salut français, alla s'asseoir près du lit de Joséphine, et, avec l'autorité que prend un médecin chez son malade.

— Vous avez failli détruiie, dit-il les résultats que la miséricode divine et ma faible science ont obtenus au prix de tant d'efforts. Au lie)i d'apporter des consolations à votre sœur, vous lui avez ramené le désespoir.

Soyez sans crainte, ma (illo, ajoula-t-ii en prenant dans sos mains les mains amaigries de Joséphine. Je vous ai promis -fjue l'avenir — et un avenir qui n'est pas trop loin, je Tespère — vous réservait encore de longs jours de bonheur. Je compte que ma science de nécromancien ne me fera pas plus défaut que ne me l'a l'ail ma science de médecin.

— Comment vous prouver ma reconnaissance ?

— En vous abandonnant sans réserve à mes conseils, où plutôt en me laissant agir sans chercher à m'entraver. Maintenant voici l'heure du repas de la famille : on n'attend plus que vous pour se mettre à table; les di-

gnes el pieuses israéliles qui sont à la fois vos hôtesses et vos amies seront joyeusement surprises de vous voir prendre place, ce soir, à leurs côtés. Quand à vous, monsieur Charles Lcfébure, tandis que votre sœur va se préparer, avec l'aide de sa tante, à descendre dans la salle à manger, si vous le permettez nous allons passer dans la menza. Grâce à la position isolée de cette chambre de la terrasse, nous y pourrons causer sans courir le risque de nous voir interrompus.

Charles suivit en silence El Ihoudi; celui-ci ferma soigneusement la porte, s'assit à la manière orientale sur un coussin, et regardant fixement son compagnon :

— Que comptez-vous faire? lui demanda-

— Partir sur-le-cliamp cl aller demander raison au làcliC ((ui a déshonor(:' ma sœur.

— M. d'Outrepont est colonel et vous êtes ofOcier subalterne; vous ne pouvez vous battre avec lui.

— ■ Je saurai bien l'y obliger! s'écria Charles, les traits bouleversés par la colère.

— En supposant que 1^ chose fut possible, et je le nie, quel serait le résultat d'un duel semblable? la mort du colonel ou la vôtre? Dans le premier cas, votre sœur resterait sans protecteur, et une barrière funeste la séparerait à jamais de l'homme qu'elle aime. Preuez l'autre hypothèse, votre sœur verrait toujours avec horreur sur vos mains les traces du

sang de son fiancé. Elle en mourrait ou elle en deviendrait folle.

Charles se leva brusquement :

— Taisez-vous, taisez- vous! dit-il avec lage. Vous ne savez donc pas que ma sœur est déshonorée! aveuglée par une confiance insensée pour un misérable, on l'a vue s'installer dans un appartement qu'avait meublé publiquement le colonel; aux yeux du monde elle est la maîtresse de cet homme ! ... oui ! une fille entretenue !

— Je ne connais pointée qu'en France on appelle le monde, répliqua froidement le juif; tout ce que je sais, c'est que votre sœur aime

le coîoneï. Ce (.lemitT a sans doute envers clic (Jes torts graves, mais peut être moins sérieux que vous ne les supposez.

— Voos ne savez donc point qu'une Mauresque Imbite la tente de M. d'Outrepoat, et (fu'il affiche impudemment son amour pour elle, en face de tout le camp placé sous ses ordres.

— Je le sais, et je sais beaucoup d'autres choses que vous apprendrez quand il en sera tcRaps.

— Toujours des mystères! toujours des réticences! Vous venez m' imposer vos conseils, et je ne sais même pas votre véritable nom! interrompit Charles avec violence.

— Qu'imporlo mon nom, lepril le juif ;«vec impassibilité. Vous étiez en péril de mort et je vous ai sauvé... J'ai recueilli votre sœur , arrivée sans protection , au milieu d'Alger... Elle allait succomber au désespoir, j'ai guéri le corps et je consolerai l'âme. Enfin je vous ai fait parvenir la lettre qui vous apprenait l'arrivée de votre sœur en Afrique... Et voici que je veux vous empêcher de vous perdre et de perdre une jeune fille... Tout cela ne doit en elVet donner aucune confiance. Puisqu'un nom vous en inspirera davantage, quel nom voulez-vous que je prenne? Salomon ou Samuel? Daniel ou David? Mathieu ou Jean? Choisissez? Vérité ou mensonge, qui saura vous les faire distinguer?

— Pardonnez-moi, je suis un insensé; vous

avez rnison!... Vous avez raison Les services ()ue vous m'avez rendus sont immenses ; achevez votre œuvre en me donnant les moyens de faire repartir ma sœur demain l)0ur la France. Quant à moi, je compte me mettre en route à l'instant même pour le camp du lac Halloula.

— Voici qui peut s'appeler une résolution sage, tt pleine de prévoyance! Que feront votre sœur et voire tante en France? Elles ont épuisé leurs dernières ressources pour venir vous demander protection en Algérie, et vous n'avez qu'une pensée : retourner en toute iiàtc au camp. Qui vous y pousse? la soif de vous venger? Belle vengeance! qui ré- .duit votre sœur et voire tante à la mendicité sur une ti rre étrangère.

— Taisez vous! laisez-vous! chacune de vos paroles m'exaspère et me rend fou.

— Les médecins arabes ont souvent recours au fer rouge pour cautériser des plaies mortelles, je les imite. Vous êtes trop malade d'esprit et do corps pour que je vous abandonne à vous-même; prenez ici quelques jours de repos et de calme. Promettez-le moi, et si vous vous sentez du remords à me faire celte promesse, descendez à la salle à manger, vous y trouverez mademoiselle Véronique Delsarte, une des nouvelles amies de votre sœur.

Eiï achevant ces mots, le juif s'enveloppa des plis de son burnous et laissa seul Charle>, dont mie légère rougeur avait coloré le pâle visage au nom de Véronique.

Ici le livre doit changer de tilre et pretidre le nom du Khâlifa , car le Klialifa-Sidi- Mohammed- el-Apchi en devient l'un des principaux personnages.

Puissiez-vous, ami lecteur, attendre avec l'esguiUon de la curiosité , comme dit Montaigne, la seconde série de cette histoire, écrite jour par jour en Algérie, parmi les hommes et en face des lieux que l'auteur peint et décrit.

TAliLE

CHAPITRES Dl DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME

l'ajfes.

CiiAPiïKE le»". — Arrivée à Alger <

— II. — Qu'il fait bon avoir (les amis. . . 48

— III. — Uuesbaïa 98

■ — IV . — Promenade nocturne ^ 54

— V. — La sbaia 209

— VI. — L'aman 256

VII. — Deux femmes 509

Melun. — Imprimerie de Dcsvucs.

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