‹ El-Ihoudi (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · L AMAN · texte numérisé non relu

L AMAN

Assurément , rien n'était plus simple qu'une lettre de Joséphine adressée de France à son frère, et envoyée d'Alger par l'entreniise d'un enfant israélite qui venait, chaque jour, au camp du lac Halloula. Assurément

encore la rencontre du colonel avec le jeune honfime qu'il avail lui-même placé dans les subsistances militaires ne devait point le surprendre. Néanmoins, ces deux découvertes le firent brusquement passer, de l'exaltation qu'éprouve un cœur généreux en s'acquittant noblemenl de ses devoirs, à l'abattement du remords.

M. d'Oulrepont n'avait jamais ou assez d'énergie pour arriver à cet état d'imlifférence en matière de séduction si commun cependant parmi tant d'hommes vulgaires. Les natures supérieures ne peuvent jamais se dépouiller complètement, comme le fait la médiocrité, de la conscience du bien et du mal. En dépit de leurs efforts, elles gardent toujours des traces de leur céleste origine, r. n. 17

Gaston se prit donc à songer tristement à Joséphine, à Joséphine abandonnée par lui; son imagination la lui montra plongée dans e désespoir, accusant celui qu'elle aimait de toutes les facultés de son âme et à la tendresse duquel elle s'était abandonnée avec une noble, confiance. Il pensa bien aussi à Nsina ; mais la chrétienne, vaincue tant que la musulmane avait entouré de ses enivrements le fiancé de Joséphine, voyait maintenant ses |)restiges s'évanouii devant l'image de la pure et lidéle jeune fille. !V1. d Outrepont ne comprenait pas comment il avait pu faire tant de mal; i\ rougissait de son indigne conduite et se demandait avec angoisse les moyens de réparer sa faute.

Telle fut la nuit que passa le colonel, sans

pouvoir, malgrô les (alignes de la journée, trouver une heure de sommeil. Parfois ses yeux se fermaient et une pesante somnolence engourdissait son corps; mais c'était pour lui faire subir les fantômes du cauchemar. Joséphine se montrait à lui, pâle, mourante, tendant les bras et demandant justice au ciei contre son séducteur.

Gaston se leva au point du jour, s'enveloppa d'un manteau et se promena dans le camp, moins 'pour surveiller le service militaire que pour se soustraire aux pensées qui le harcelaient.

Il faisait une de ces belles matinées qui n'appartiennent qu'au printemps de l'Algérie

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cl que l'été ne larde point à leinplacer par (les chaleurs intolérables et une stérile sèche resse. Les montagnes et la vallée offraient aux yeux un immense tapis de verdure; le ciel, d'un bleu clair et sans un seul nuage, se reflétait sur le lac immobile. Une brise légère et fraîche tempérait la chaleur du soleil et caressait, en calmant son ardeur fiévreuse, le front de M. d'Outrepoiil. Tout dormait dans le camp : les sentinelles seules allaient et venaient, enveloppées de leurs larges capottes grises et le képi caché dans les plis du capuchon. Des éclairs semblaient jaillir des fusils, sur les canons desquels resplendissîiient les feux de l'aurore; on eût dit des nécromanciens ou des ermites se livrant à quelque opération mystérieuse pour protéger le camp et en écarter les maléfices.

Cependant de petites troupes d'Arabes arrivaient de divers points de la montagne, sans armes et guidant devant eux des mules, des chameaux et surtout des ânes. Le bouricot, comme on l'appelle en Algérie, est assurément bien plus utile et bien plus répandu en Afrique que le dromadaire, dont il a la patience et la sobriété, avec une dose égale d'énergie contre la fatigue. Petit,grèle et flanqué de deux larges sacs façonnés en feuilles de palmiers nains ou de joncs grisâtres, l'âne fait de longues routes à travers les marais humides de la Mitidja, comme dans les plaines de sable du désert. Les Arabes, qui traitent en ami le chameau, et en frère le cheval, se montrent sans pitié pour la pauvre bête que la fatalité send)ie avoir prédestinée partout à l'injustice et aux mauvais traitements.

Ils ne coïKliiiscnt le cheval iju';! l'aide de la voix, ne recourent à la bride que rarement et dédaignent l'usage des éperons; lorsque le dronnndaire reçoit une charge trop pesante, il se couche à terre et l'on s'empresse de met- Ire les fardeaux qui l'accablent en rapport avec ses forces. L'âne n'a droit à aucun égard ni à aucuns ménagements; on le charge outre mesure; on le nourit des aliment? dédaignés par les autres bestiaux; enfin, pour le dresser et le diriger, on ne connaît qu'un seultnoyen: le bâton.

Les Arabes venaient donc vers le camp français, frappant à coups ledoublés, avec un bâton gros et court, sur la croupe pelée de; leurs ânes. Painti ces hommes

se trouvaient, il n'en t'allail point douter, des Bédouins appartenant aux tribus battues la veille; mais tel est l'esprit du douar : après le combat, le commerce, sauf à reprendre les armes lorsqu'on a vendu aux Roumis du lait, des dattes et de la viande, et qu'on a emporté, sous sa tente, des écus chrétiens, pour les enterrer au fond de quelque cachette savamment disposée. Presque toujours, si le propriétaire du petit trésor vient à mourir dans un combat, cet argent reste perdu, jamais un Arabe ne confie à personne, pas même à ses enfants, le secret du lieu où il a enterré ses douros.

Disons en passant que les Arabes désignent par le mot de douros les pièces de cinq

francs, et qu'ils appliquenlceUedénominalion espagnole à la monnaie française exclusivemenu

Les sentinelles laissaient entrer par petits groupes les Arabes qui apportaient au camp des approvisionnements utiles, sinon indispensables; les autres indigènes, tenus en respect à une légère distance du fossé d'enceinte, attendaient avec le calme et la patience des Orientaux, pour cju'ils pussent entrer à leur tour, qu'une des troupes de marcliands sortissent. Rien ne troublait l'ordre et la discipline établis.

-. Cependani le lamboui avait battu le réveil 5 les soldais, groupés a l'entrée des ten=

tes, nettoyaient leurs fourniments et répa raient les blessures faites la veille :î leurs vêtements |>ar les halles el par les buissons; les plaisanteries et les histoires grivoises commençaient à s'échanger; les uns (lisaient des chansons improvisées, la veille, sur un air de pont-neuf adopté par toute l'armée pour ce genre de pasquinade, ou sur une fanfare que chantent les clairons quand on donne aux colonnes le signal de la marche.

On ne peut sefigurerce qu'il sedépensed'es prit de bon aloi parmi ces soldats, naguère artisans ou laboureurs et maintenant troupiers délurés, bronzés au soleil , toujours frondeurs en paroles^, ri toujours en actions, admirables de bravoure et de discipline. Un

petit journal n'est pas plus à i'alfût de tout ce (juipeut prêter au sarcasme que cette masse qu'on appelle un corps d'armée. Personne n'est épargné : à la moindre erreur, le capitaine, le colonel, le général lui-même s'entendent chansonner par des refrains dont ils n'ont pas le droit de se fâcher, et qui s'arrêtent juste sur les limites de la salle de police, comme les injures des petits journaux s'arrêtent sur les limites du code pénal. Quels sont les auteurs de ces épigrammes? les poètes de ces vers? les Arétins de ces pasquinades? Personne et tout le monde. Chacun sait les couplets par cœur et ne pourrait dire lequel de ses camarades les lui a appris. Ce ne fut point sans un secret sentiment d'orgueil que M. d'Oulrepont entendit répéter dans les

leiilcs et sans (lu'oi» soupçonnai sa présence :

On vous viiil uu |)eii tard, colonel d'Outrcpout,

Mais vous vous vous Lallozbien ; c'est auderuierles bons.

(.alira flaQa, lalira flada, lalira flaila.

Peu à peu, les Arabes venus au camp s'etï éloignèrent, à l'cxceplion d'un groupe qui n'étaitpasencore entré, el qui se tenaità l'écart. Les hommes qui composaient ce groupe faisaient les génuflexions de la prière du matin avec une ardeur et une dévotion qui parurent exagérées au colonel, quelque habitué qu'il fût à la ferveur et au recueillement absolu (ju'apportent les musulmans à l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Une préoccupation visible s'était emparée du peu d'Arabes restés encore dans le camp. Ils se lia-

laient de conclure les inarcliés, faisaient des concessions inaccoutumées et abandonnaient leurs denrées pour le prix, si minime qu'il fût, qu'on leur en proposait, llsne semblaient plus occupés que d'une pensée et d'un désir: remonter sur leurs montures et s'éloigner au plus vite' (4).

Sur ces entrefaites, le groupe qui se tenait à quelque distance du camp avait terminé ses prières et ses génuflexions. Ces hommes se levèrent, et faisant marcher devant eux

{]) Il n'est pas l)csoiu, sans doute, do iaiie observer que les faits militaires, comme les autres événemenls racontés (laiis e/ Ihondi sont de pure invention On a cherché seulement à reproduire, avec (juelf|ui' vraisemblance, la physionomie {guerrière de rAI{}érie.

(juelques ânes, ils se dirigèrent vers une porte du camp. Déjà les premiers étaient entrés, quand le colonel entendit un des chefs de celte troupe, composée d'une trentaine d'Individus, murmurer:

— Dieu est Dieu ! et Mahomet est son prophète; que sa volonté s'accomplisse ! il a dit aux vrais croyants , frappez du glaive les infidèles; les infidèles seront frappés du glaive.

— Empêchez ces Arabes d'entrer plus avant, cria M. d'Oulrepont à la sentinelle. Le malheureux soldat obéit, et à l'instant il fut frappé de dix coups de poignards ; les trente Arabes, profitant de la surprise causée par

cet assassinai, se ruèieni sur les soldats désarmés et en firent un affreux carnage. Le colonel tira son épée et accourut au-devant des furieux, mais i)ientôt la lame de son arme fut brisée. Alors il saisit le fusil qui venait de tomber des mains de la sentinelle tuée et il se jeta sur les meurtriers.

Sa courageuse résistance les arrêta pendant quelques secondes; il n'en fallut pas davantage pour donner aux soldats le temps d'accourir, d'entourer les forcenés, de les mettre en pièces et de délivrer M. d'Oulrepont dont tous les vêtements étaient criblés de balles et qui avait reçu deux ou trois blessures, heureusement sans gravité. Cinquante hommes avaient été victimes de ce guet apens, et

tous les assassins gisaient massacrés, à l'exception d'un seul, encore rians l'adolescence et dontia beauté presque féminine formait nn bizarre contraste avec les projets sinistres qu'il était venu accomplir.

Le colonel empêcha les soldats de mettre à mortcet enfant, qui comptaiiàpeinequinzeans, le fit amener en sa présence , et attachant sur lui des regards sévères :*

— Quel châtiment le Koran afflige t-il aux homicides? demanda l il.

— Qui tue est tué, ré|Dondit l'enfant sans pâlir.

— Qui l'a inspiré la résolution insensée de venir t'exposer à une mort certaine, en te jetant avec quelques misérables au milieu d'une armée?

— Allah l'ordonnait, j'ai obéi.

— Qui t'avait transmis l'ordre d'Allali?

— Un saint marabout.

— Et ce marabout se Irouve-l-il parmi les cadavres des tiens?

— Dieu ne lui avait point ordonné de combattre et de mourir ici.

— Que vous avait dit le marabout?

— Que nous pénétrerions invisibles <ians le camp des Roumis : que nous y porterions le fer et le feu sans que personne nous vît.

— Le marabout a menti, lu le vois.

— Un marabout ne ment jamais. Quel^ qu'un d'entre nous aura manque de foi.

Le colonel haussa les épaules.

L'enfant se liâta d'ajouter :

— Nous avons désobéi à l'homme saint.

H avait ordonné d'entrer dans ton camp à

rinsl;nit du lever du soleil, nous ne l'avons fait qu'une heure après.

— Tu n'es qu'un enfant, reprit le colonel après un moment de silence.

— Je suis un homme ! un musulman 1 s'écria l'adolescent.

— Vcux-lu la vie?

— Je ne ncux pas la lionle.

— La honte serait pour des hommes qui frapi^eraient un eni'anl a[très le combat cl de sang-i'roi(i. Gendarmes, conduisez ce bambin au (juartier des prisonniers.

Les gendarmes s'avançaient pour obéir; le jeune Arabe se dégagea de leurs étreintes, tira un petit poignard de son sein, s'élança brusquement sur le colonel et le frappa d'un coup violent en pleine poitrine.

— Voila comment agissent et se vengent ceux que lu traites d'enfants 1 s'écria-l-ii en foulant aux pieds M. d'Outrepont, que ce choc inattendu avait renversé.

Il parlait encore que vingt coups de sabre hacl lonel .

le hachaient en morceaux et vengaient le co-

Gependanl, on lelevail ce dernier, ou plutôt il se rclovail lui-même étourdi de sa chute

et couvert de sang et de poussière. On ne tarda point à s'assurer que sa blessure ne présentait aucun caractère dangereux; par bonheur, grâce à un mouvement instinctif, fait en arrière, et à un bouton rencontré par la lame qu'il avait émoussée et détournée, la peau se trouvait à peine effleurée par le poisrnard de l'assassin.

En apprenant que le colonel ne courait aucun danger, les témoins de cette scène inattendue poussèrent des cris de joie qui furent répétés avec enthousiasme par la petite armée toute entière.

Quelques soldais coupèrent la tête mutilée du jeune Arabe et allèrent, en riant, la plan-

1er avec celles de ses compagnons déjà dcpo-* sées sur les palisades des ouvrages avjineés du camp.

Deux jours se passèrent sans que rien vînt troubler la trautjuillité profonde qui succéda à l'agitation de ces scènes terribles et sanglantes. On rendit les honneurs militaires aux morts et on les enterra dans (!es fosses creusées par leurs camarades. On rejeta sur ces victimes de la guerre la terre qu'on avait tirée des fosses, et on alluma (!es feux par-dessus, afin de mettre en délaul la coutume barbare des Arabes d'exhumer les cadavres français pour les mutiler et les profaner.

L'insouciance habituelle à ceux (|ui, chaque

jour, sont exposés aux chances des combats, ne tarda point à prendre le dessus et rendit chacun à la gaieté. Les facéties des soldats recommencèrent, et il y eut à ce sujet un couplet fort plaisant composé et chanté par les bataillons qui formaient la petite armée. On s'y moquait delà manière la plus comique des Aiabes, à qui leurs marabouts avaient fait prendre» un mauvais café. »

Bientôt même ces chansons cessèrent d'éj^ayer ies lentes et lirenl place à d'autres couplets. On \itsi rapidement en campagne, couché à teire, à peine nourri, et sur le (jui vive pour repousser l'ennenii qu'on attend sans cesse.

l'n malin, les senlinelles dénoncèrent des

signaux arabes clans les gorges (ie l'Allas. On entendait les indigènes se héler et se répondre à des distances considérables, grâce ^ à la propriété que possèdent les habitants des montagnes algériennes de donner à leur voix une portée immense et à laquelle ne sauraient atteindre les européens. On doubla les postes, et les soldats leçurent l'ordre de se tenir prêts à prendre les armes. On ne tarda point à voir un seul Arabe descendre vers la plaine. Sans armes apparentes , il marchait lentement et avec une tranquillité qui n'excluait pourtant pas les précautions. Il se dirigea vers le camp, sans accéléré son pas, enveloppé dans les plis de son burnous , la tète haute et le visage inqjassible.

Arrivé à uu(; [mrlée de iusil des avanl-pos

tes, <(ui le leiiaiciit en joue, il s'ariéla, prononça ie mot de parlementaire et s'assit sur le gazon, en croisant les jambes, comme s'il se fut trouvé sur le seuil de son gourbi, au milieu de ses troupeaux.

Un officier s avança avec deux soldats. Aussitôt deux Arabes semblèrent sortir de dessous terre et se tinrent à (pjelque dislani^e du premier venu. L'officier renforça son escorte et l'escorte de l'Africain s'augmenta d'un nombre égal d'bommes. 11 en résulta de côlé et d'autre deux petits corps qui s'élargissaient en forme de fer de lance. Chaque parlemenlaire en terminait la pointe. Tous tenaient leurs armes [>rétcs à fair(^ feu. - vii^uA

l/Arabe vint à ro(fi«'ier et lui annonça que

le chef (le la Iribii des Beni-Thaib, le; k;>ïd Bel Kassem El Bordadi, demandait l'aman.

L'officier, surpris de celle nouvelle, car le kaïd Bel Kassem ElBordadi était un des chefs les plus redoutés des tribus qui nous faisaient la guerre, s'empressa d'aller annoncer celle importante nouvelle à M. d'Outrepont. Le colonel fil répondre au parlementaire qu'il attendait le kaid et qu'il consentait à le recevoir en ami.

Les Arabes, après avoir reçu cette réponse, se retirèrent lentement, le fusil sur l'épaule, gravirent la montagne et disparurent. Quelques heures après, les hauteurs qui s'étcn- «laienl à l'horizon se (;ouvr'renl de cavaliers

vêtus de blanc : à leur lète se trouvait, moulé sur un magnifique cheval qu'il guidait avec une adresse merveilleuse, un homme de quarante-cinq ans environ : la lète et le turban recouverts des plis de son haïck. 11 était suivi d'un goum de deux cents hommes qui s'avancèrent en ordre jusque sur la lisière du camp. 11 s'arrêta, mit pied à terre et attendit. Au même instant le colonel, à cheval et entouré de son état-major, sortit des retranche ments.

Le kaïd Bel Kassem s'avança vers M. d'Outrepont et lui baisa la njain.

Il est écrit dans le livre de Dieu (l)<|uc

(i) Melflioiul Alla Dion avait prcdil colu' .

les Roumis souinollronl les vrais cioyants, (lit-il. Nos champs sont sans bras pour la culture, nos troupenux appauvris, nos chevaux épuisés,el les rangs de nos goumsréduilsde plus de moitié. Il faut nous soumettre à la loi du très-haut; nous venons te demander l'aman. Désormais le sultan de France est mon maître el tu deviens mon ami.

— Je compte sur ta lidêlité;, répondit le colonel.

En achevaiit ces mots, il descendit de cheval, conduisit le kaïd sous sa tente, le fit asseoir sur un tapis et lui présenta du calé, tandis (|u'un dojnesticjue nègre apprêtait des sibsi ail loni; Uivau *'L au bout d'ambre.

Lekaïdpritla petite lassedeporcelaine, but le caféqu'elle contenaiten produisant avec ses lèvres le plus debruit possible,commedoitle faire tout musulman qui sait vivre, et se mit ensuite â fumer avec la gravité silencieuse des Orientaux. De temps à autre, il levait sur le colonel ses yeux noirs et les reportait de l'officier supérieur vers l'état-major qui entourait ce dernier. Quand il eut cessé d'aspirer la fumée du tabac deSmyrne, il dit:

— J'ai là deux cents cavaliers qui t'appartiennent; ordonne et ils t' obéiront. Je les com manderai par ta volonté.

— Ces deux cents amis ressemblent singulièrement à lies ennemis, lit observer à voix

basse un capitaine d'état-major en se penchant vers un de ses camarades : la trahison de l'autre jour, et l'attaque des trente fanatiques, doit nous rendre prudens-, c'est nous livrer à eux que de les introduire dans le camp.

Le kaïd ne fit point un mouvement et ne parut avoir ni compris ni même entendu ces paroles dites en français. Penché sur sa pipe, qu'il venait de f^ure rallumer, il paraissait méditer profondément.

Tout-à-coup il se leva, sortit de la tente sans prononcer un mot, remonta à cheval, quitta le camp, partit au galop suivi de ses cavaliers, et laissa le colonel et son étal-major dans l'élonnement le plus profond.

Les officiers se levèrent pour donner l'ordre de prendre les armes, de monter à cheval et de poursuivre El Bordadi.

— Arrêtez! s'écria M. d'Outrepont, luimême un peu déconcerté toutefois : laissez partir en paix cet homme; quelque soit le motif qui le fait s'éloigner, il est venu parmi

nous sous la garantie de ma parole, ajoutat-il en se tournant vers ceux qui l'entouraient.

Le lendemain malin, au point du jour, les sentinelles d'avant-postes signalèrent six cavaliers arabes qui s'avançaient vers le camp-, on vint les reconnaître. C'était le kaïd fiel- Kass<MU-EI-Bordadi. Cinq jeunes gens, dont

l'aîné pouvait com|)lcr (iixliuit ans et dont le plus jeune n'en atteignait pas douze , marchaient à ses côtés, un peu en arrière toutefois.

Les six cavaliers mirent pied à terre et allèrent droit à la tente du colonel.

— Hier, lui dit il, un de tes officiers a élevé un doute sur ma bonne foi et sur ma fidélité. Voici mes cinq fils; qu'ils te servent d'otages.

— J'ai ta parole, je ne veux point d'otages. Si quelqu'un a douté de ta loyauté, ce n'est pas moi.

— Que la bénédiction d'Allali se répande

sur ta tète, répondit le kaïd : mes enfUnls n'en resteront pas moins près de toi. Ils combattront avec toi pour ta cause.

H adressa quelques mots à sfs enfants, ol se tournant vers le colonel :

— Quand tu voudras les deux cents cavaliers que je commande, envoie-moi un de mes fils dans mon douar, j'y attends tes ordres.

Il s'éloigna comme la veille , silencieux, impassible , sans même retourner la tête vers les étrangers au milieu desquels il laissaitsa famille entière.

Avant (le continuer cette liistoire, peut-être

faut-il faire connaître au lecteur le nature et l'organisation de la population indigène de TÂlgèrie.

Cette population indigène se divise en deux races distinctes, les Arabes et les Kabyles. Les Arabes eux-mêmes se subdivisent en Arabes proprement dits et en Maures.

On désigne par le nom d'Arabes les peuplades nomades,vivant sous la tente ou le gourbi; les Maures (ou habar) habitent les villes. Parmi ces derniers, il faut encore distinguer une race à part, ce sont les Koulouglis ou lils des Turcs; les Koulouglis, peu nombreux d'ailleurs, tirent une grande vanité de ce T. II. ly

litre, qui établit pour eux uuo sorle de uo- !)!esse.

Les Arabes (Ehel el-Badia) sont cultivateurs ou pasteurs; les laboureurs occupent la plaine, et les pasteurs les montagnes ; les uns et les autres sont formés en tribus. Les tribus se composent de douar; un douar ou rond détente a pour chef un cheick . On retrouve dans l'inslitution du cheick toute la nature des mœurs bibliques, lî est à la fois le prince cl le |)erc du douar. Le douar se compose d'hommes pins ou moins unis au cheick par les liens d'une consanguinilé souvent fort éloignée, il est vrai, mais dont l(?s membri s ne subissent {>as moins rinnueuce. Les ('ouars réunis reçoivent le nom d<' jarka; la i'amilic en esl encore i'élémout, et la farka

n'existe guère que si des liens de fîiinilk iiiiissenl entre eux les différents cheicks. Les chefs des douars se réunissent, quand il en est besoin, dans une assemblée nommée djemaa pour discuter les mesures d'utilité commune. Quelques uns de ces cheicks forment parmi leurs collègues une sorte de noblesse donl les ciiefs pienuent le litre d'el kebar. C'est parmi ôes derniers que le gouvernement choisit,' quoiqu'il soit, le chef lie la farka. On nomme ce chef kaïd.

Le kaïd répartit l'impôt entre les douars, règles dans la tribu les (juestions d'intérieur, conduit les cavali<'rs à la gtierre et exerce à peu près un droit absolu de vie et de mon sur ceux qui se trouvent placés sous son autorité.

Les terres occupées par les tribus sont délimitées et leur appartiennent, soit en commun, soit avec des subdivisions qui en affectent une part plus considérable à de puissantes familles.

Bien que l'étendue du pays occupé par une tribu soit en général hors de rapport avec le nombre de ses habitants, on rencontre cependant des douars qui ne possèdent aucune partie du sol en propre.

Les douars désignés sous le nom de kelaa (pièce, morceau) ne comptent pas d'une l'açon fixe dans leile ou telle division de la tribu. (;ha(|ue nnnée ils p;issenl un murelK' avec u!ie Ihikii, louent sui son territoire la (juau-

lité (le terres nécessaires à leur subsistance, et se considèrent pour ce temps comme mem bres de la fraction de tribu avec laquelle ils ont traité. Ces douars, dont ia composition est moins fixe que celle des douars depropriétaires, se recrutent dans la classe des fermiers qui, ayant acquis quelque fortune, désirent mener une vie plus indépendante. Ces fermiers même se désignent ordinairement sous le nom de kliammès (de khoms, cinquième), parce qu'ils ont droit au cinquième de la récolte, semences prélevées.

Il y a trois sortes de noblesse parmi les arabes. La noblesse d'origme est formée par les descendants de Falhma Zhora , fdle de Mahomet et de Sidi-Âli-Ben-Ebi-Thaieb, oncle du prophète. Ceux qui prétendent à cette

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origine possèdent des tilres auxquelles ils aliachenl le plus grand prix, et dont ils appuient l'aulhenlicilé par le plus grand nombre de preuves possibles.

Ils portent des cpiâftans verts, prennent le titre de chérif et ont <iroit à la qualification (le sidi, qui signifie monseigneur.

Les cherifs possèdent le privilège de n'être jugés que par leurs pairs 5 beaucoup d'entre eux sont marabouts.

Un nomme marabouts des puritains musulmans qui [ii'oièssenl la loide iVlahometdans toute sa rigueur. Uegaidés commodes saints,

ils cxcicciil une granilo inllueiico sur le pi'uplc.

Los uiarabouts habitent ordinaircnioiil de petites chapelles appellées zaouia, et qui oui servi de tombeau à un de leurs prédécesseurs, célèbre par sa sainteté ou même par ces miracles. Ils s'y cntouient de disciples nommés tolbah ou lettrés, ne se livrent à aucun travail corporel, ne fument point, effectent une grande austérité et se consacrent d'ordinaire à l'éducation des enfants.

On le voit, les chérifs réunissent presque toujours à la fois Ja noblesse originaire et la noblesse reUgieuse.

Restent les membres de la noblesse militaire.

Descendons d'anciennes familles du pays, les uns, parmi ceux-ci, prétendent avoir pour ancêtre Mahomet et tirer leur origine de la tribu des Koraiche, dont le prophète faisait partie. Les d'houaouda , ils se désignent ainsi, marchent à la tête de la noblesse militaire.

Après eux viennent les Djouad, qui ont pour ancêtres les Melihal, conquérants accourus de l'Est à la suite des compagnons du prophète.*

Suit après <;(:Kt la «'lasse du peuple, sou-

mise à l'influence religieuse des chérifs et à la brutale domination des Djouad.

Toujours exploitée, toujours pressurée, mais soutenue par sa foi aveugle dans les promesses du prophète, sobre, mais ennemie du travail, fanatique, brave jusqu'à l'audace, avide de pillage, ennemie mortelle de tout ce (jui ne marche point sous la loi du Koran, elle se montre en toute occasion, prête à souffrir et à mourir sans une plainte, sans un murmure, en disant :

— Cela esléci'it.

Passons maintenaiU à la r,\cv. des Kahiles.

!.es Kabilcs se composent de populations tlont l'origine n'est ni tiiiqiic ni arabe 5 ils habitent presque tous des montagnes inaccessibles, où n'ont jîsmais pu les atteindre ni la domination romaine ni la domination musulmane. Les Français jusqu'ici n'ont pas été plus heureux. Quoique les Kabyles reconniiisseni la suprématie du Koran, les Arabes leur reprochent un grand esprit de superstition et une ignorance complète de la loi de Mahomet.

Le Kabyie ceint un tablier de cuir, s'enveloppe d'un burnous en haillons, entoure ses pieds d'un cothurne de chiffons et, comme le Savoyard de l'Europe, descend de ses montagnes vers les villes, à pied, et les deux mains ;il)pu}<'es sur les extrémités d'un bâton que

soulicnl son cou. L'Arabe <'.sl csscnlicllcment ca\alier, le Kabyle esl exelusivemeiit piéton.

Ces derniers parcourenl des distances immenses sans s'arrêter, et sans autre nourriture que des ligues ou des dates sèches. Ils se consacrent dans les villes aux travaux les plus pénibles, ne reculent devant rien pourvu qu'ils gagnenl de l'argent, cl nourrissent pour les liabitanîs de la plaine une aversion presque égale à la haine (|ue leur inspirent les chrétiens.

Comme les Arabes, les Kabyles se divisent en tribus nommées /Irc/i^ dont les chefs prennent le nom (.VAmhm. Les arcli vivent eiilrc

elles dans un étal constant d'hostilité. Ces peuplades inquiètes et remuantes renouvellent souvent leurs ehefs et se laissent aller aveuglement à toutes les impulsions qu'elles reçoivent des marabouts.

Les Kabyles out une langue à part, comme ils ont des mœurs à part. Protégés par des frontières inaccessibles, supertitieux jusqu'au fanatisme, pauvres et sans besoins, braves et méprisant la vie, ils ont toujours défendu l'indépendance de leur territoire avec uii courage et un bonheur qui les enhardit encore aujourd'hui à résister à la domination française.

Qu'on nous pardonne une digression in-

dispensabic à l'intelligence de quelques parties de cette histoire, et revenons maintenant au camp du lac Halloula, au colonel Gaston d' Outrepont et au pauvre Charles Lefébure, gisant sur un lit, à l'ambulance.

Quehjues auteurs se sont amusés dans un moment de paradoxe , à prétendre que la mort était une jouissance. Bacon ne dédaigne point de faire remarquer que Socrale, Sénêque, Pétrone et le pacha Achmet ont pris plaisir à prolonger leur agonie; il étaie son opinion des témoignages les plus icontestables, puisés dans les écrivains contemporains de ces meurtres célèbres. Il cite encore avec conij^Iaisance la phrase de saint Pau! : Mori lucrum est, et l'histoire d'un gentilhomme qui, s'étaiil pcudii cl ;»yunl clc décroché vivant,

vil un si beau spectacle pendant son agonie, qu'il recommença le lendemain.

Après Bacon, le docteur Darwin apporte, en témoignage de la vérité de la thèse soutenue par Bacon, plusieurs sentences de Cyrus, divers passages de Platon, (!c Socrate, de Cicéron, et la fameuse phrase de Napoléon : La mort est un sommeil sans rêves. Le savant Anglais se gaide bien encore d'oublier Montaigne. Montaigne raconte que près de mourir, j3eadanl une maladie grave, il lui semblait que la vie ne lui tenoit plus qu'au bout des lèvres : « Je fermais les yeulx pour aisder, ajoute-t-il, ce me semblait à la poulser hors et prenais plai' sir à m'alanger et me laisser aller. »

<JU('l(jiio graves et dignes de respect que

soienl de pareilles autorités, nous l'avouons en toute humilité, les jouissances delà convalescence nous paraissent (le beaucoup préférables à celles de la inort,fùt-ceméme la convalescence à l'ambulance d'un camp, au milieu des privations qu'entraîne avec elle la guerre, et sans autres soins que les services toujours un peu rudes d'un infirmier.

Lorsque Charles s'éveilla, un rnatin, le front débarrassé de la main de fei rouge qui l'élreignait, la pensée libre et k; cœur battant avec des mouvemenls réguliers, il lui sembla que jamais, jusqu'à ce jour, le ciel n'avait resplendi d'un pareil éclat, et que jamais le soleil n'avait eu une si douce chaleur pour raviver les jnembres engourdis des malades, ou faire épanouir de riantes idées. Le médo-

cin lui sembla bon et grand eomme Dieu, iorsqu'après s'être arrêté près de son lit, il Kii dit :

— Vous pouvez vous levé! un peu ce matin; point d'imprudence, vous voilà bientôt guéri.

Avec quelle joie il quitta celte couche brûlanteoùil avait tant souffert! Avec quelle ineffable émotion il approcha doses lèvres d'autres aliments que les potions médicales qui lui faisaient soulever le cœur, ujême quand la maladie égarait sa raison. Il était là , s'épanouissanl à la vie, et absorbé tout entier dans son bien-élre physique, lorsque l'infirmier s'approcha de lui, et lui présentant un papier :

— Voici une lettre qu'on m'a remise pour vous.

^lliiirles jeta les yeux sur le papier.

— Une lettre de ma sœur, se dit-il; ah! cette joie manquait à mon bonheur. Une lettre de ma bonne et fidèle Joséphine, en <;c moment! Dieu veut donc m'indemniser au centuple de toutes mes douleurs!

Il brisa le cachet. L'enveloppe contenait un billet (!e quelques lignes : l'écriture semblait avoir été tracée par une main défaillante :

« Mon frère, pardonne-moi: je suisàAIi. 11. 20

ger, bien malade, et le cœur brisé par le désespoir. Dieu veuille que je puisse t'embrasser avant de mourir. »

Au bas , mademoiselle Lefébure avait ajouté :

(( Venez vite, Charles, votre sœur est mourante !

» Mous sommes logées rue de la Casbah, chez Elie Chebabi, dans la maison d'un parent du juif qui se charge de vous faire panvenir cette lettre au camp du lac Halloula.

- Quel jour est arrivée cette lettre?

— H y a huit jours.

— Huit jours! huit jours! mon Dieu! Il faut que je parte à l'instant, il faut que je me rende sur-le-ehampà A.lger! Ma sœur, ma pau \re sœur!

il voulût se lever, les forces lui manquèrent et i! tomba au pied de son fauteuil. Il se releva en se cramponnant avec effort au bras de ce fauteuil. Le désespoir lui rendait (les forces.

— Infirmier, soutenez moi! Donnez-moi votre bras jusque chez le général; je veux lui parler à l'instant.

L'infirmier sourit.

— Ce n'est plus un généra! qui commande ,

le camp , c'est un colonel d'état-major , ol)jecla-t-il ;'i défaut de meilleur raison, pour empêcher Charles de quitter l'ambulance.

— Qu'importe, venez, venez, au nom du ciel !

L'infirmier hésitait encore. Deux pièces de cinq francs glissées dans sa main le déterminèrent immédiatement à céder.

— Si le major me gronde , j'aurai du moins des moyens de consolations, se dit-il philosophiquenjent.

Va il préseiila son bras à (Iharles.

vu

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