A MONSIEUR
FERDINAND DUBAR.
Mon ami, permettez-moi de placer votre nom en tête de ce livre, e'crit sous vos yeux, jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure. Vous avez été le compagnon fidèle de mes excursions et de mes études ; c'est appuyé sur votre bras , c'est guidé par vous que j'ai parcouru l'Algérie entière.
A côté du vôtre , laissez-moi mettre encore les noms amis du khalifah el Karoubi , du savant orientaliste Bregnier et de notre cher khadi Si Mohammed ben Mohammed Mohassen. L'affection et la reconnaissance m'en font un devoir.
LA PKNDULE D ALBATRE,
Paris ne s'éveille véritablement que vers sept heures du matin. Jusque-là, on ne rencontre guère que des bandes de balayeurs, stationnant aft milieu des nuages de poussière qu'ils soulèvent; des troupes d'anesses,
sous la conduite d'un métayer nomade, vont se faire traire à la porte des malades qui réclament leur lait; il faut ajouter des ouvriers qui se dirigent gaîment et à grands pas vers leur besogne; enfin quelques gardes nationaux, sur le seuil des mairies, attendent avec impatience et en s'éliranl les bras, l'heure qui doit les rendre à leurs habitudes domestiques. Les magasins s'ouvrent à peine et ne laissent voir, à travers les glaces de leurs montres extérieures, que des femmes enveloppées de peignoirs fanés, coiffées de nuit, et dont la chaussure négligée et les cheveux en désordre ne rappellent en rien les jolies marchandes qui, plus lard, prendront place au fauteuil de leur comptoir, comme des reines s'asseoient sur icui' irùne, belles, élégantes et d'une irréprochable recherche. Les trottoir»
même, inondés par les bornes-fonlaines qui vomissent, à pleines gorgées, des flols d'eau sur leur asphalte, n'offrent aux pieds des rares passants qu'une voie glissante et humide; Paris s'apprête à se mettre en scène et ne s'inquiète ni du désordre ni de l'abandon du moment actuel, pourvu que tout-à-l'heure il puisse paraître avec éclat.
Quoique les premiers symptômes du réveil de Paris commençassent seulement à se manifester dans le quartier de la Chaussée-d' Antin, déjà, depuis une heure, un jeune homme se promenait sur la partie du boulevard qui avoisine la rue du Helder : tantôt il accélérait sa marche avec impatience et il atteignait, en quelques minutes, la rue Lepellelier; tantôt il revenait sur ses pas , repassait devant la
rue (lu Helder, y jetait nn regard rapide et se dirigeait vers la rue de la Chaussée-d' Antin : après quoi il recommençait le même manège.
Cet obstiné promeneur comptait vingt ans à peine ; c'était une de ces belles tètes blondes dont Paris , redoutable serre-chaude, provoque les passions précoces, et qu'il jette avant le temps, dans la crise redoutable d'un premier amour 5 crise qui trop souvent décide de tout l'avenir d'un homme.
Il y avait do la naïveté- et de la désillusion dans le sourire amer qui contractait les lèvres de ce jeune homme, chaque fois qu'il jetait son regard dans la rue du Helder sans y rencontrer c<j qu'il y cliercl.ail. A lu
fin cependant, au lieu de continuer sa route, il s'arrêta tout-à-coup ; l'impatience et la co 1ère avaient blêmi son visage , em même temps que ses yeux s'injectaient de sang, et que ses lèvres desséchées s'agitaient d'une façon convulsive. On le voyait facilement, sa raison s'égarait : il luttait en vain contre une de ces tentations fatales, provoquées par le délire, et qu'on nomme avec tant de justesse et d'énergie un coup de tête. Vaincu par son égarement et en proie à une fièvre véritable, il prit brusquement sa course et s'élança vers l*extrémité de la rue du Helder opposée au boulevart. Comme il s'arrêtait, haletant, devant une maison qui forme l'angle avec la rue Tailbout, la porte de cette maison s'ouvrit brusquement , et le promeneur matinal se
trouva face à face avec un homme de quarante ans environ.
La physionomie de ces deux personnes trahit une même expression de surprise et de mécontentement. Quoique évidemment elles se connussent, elles n'échangèrent point de salut et se dirigèrent en se tournant le dos , la plus âgée vers le boulevart, la plus jeune vers l'intérieur des rues. Arrivées à cent pas de distance, elles se retournèrent assez malencontreijsement pour que leurs regards se rencontrassent de nouveau et vinssent prouver qu'elles n'étaient point aussi étrangères l'une à l'autre qu'elles afteclaient de le paraître. Toutes les deux parurent se demander à la fois si elles ne reviendraient pas l'une sur l'autre. L'attitude du jeune
homme exprimait l'aiiente et le défi. Dans les traits de son adversaire on lisait la colère et ' le désir de la vengeance. Cependant, avec une simultanéité qui semblait le résultat d'un pacte tacite, ils se tournèrent de nouveau le dos, et continuèrent leur chemin sans paraître prendre attention à une jeiine femme accoudée sur la fenêtre de la maison devant laquelle ils s'étaient rencontrés.
Cette solution pacifique coûta beaucoup au plus âgé des deux antagonistes ; il fallut qu'il rassemblât toute la force de sa volonté et toute la puissance de sa raison pour ne point céder a la colère qui faisait battre impétueusement son cœur. Pâle, les dents serrées, les mains crispées, il précipita sa marche, qu'il accentuait sur le pavé par le choc saccadé de
ses talons. Il ôta son chapeau pour essuyer l'eau glacée qui mouillait son front légèrement dégarni et pour l'exposer au contact Irais et tempérant de l'air du matin.
Peu à peu ces mouvements violents firent place à des sensations moins emportées; un sourire de dédain finit même par entr'ouvrir ses lèvres, quoique son sourcil se contractât encore violemment.
A des émotions d'abord si orageuses succéda un de ces calmes plats dont les réactions font passer ceux qui les éprouvent des excitations les plus ardentes à un état voisin de l'affaissement ; semblables en cela à certaines ébulitions chimiques qui se forment par le contact de deux corps hétérogènes, et dont le
produit ne rappelle en rien les deux principes qui l'ont formé. Il se sentit pris d'un profond dégoût pour la femme qui venait de lui faire éprouver, pendant un quart d'heure, les '^ v^ tourments enragés de la jalousie; il haussa ^/ > . 'j les épaules, sourit franchement cette fois, respira plus à l'aise, et se mit en marche li- ^J bremcnt, légèrement, en homme qui vient de se débarrasser d'un pénible fardeau; sans regret et surtout avec la certitude de n'avoir à redouter, de sa propre part , ni faiblesse ni rechute.
Pour bien comprendre la réalité d'une pareille transformation morale, il faut se rappeler l'âge de cet homme et le regarder avec quelque attention. Ses manières révélaient une distinction qui résultait bien plus encore
de sa nature d'élite que Je ses habitudes et de ses relations; l'âge ne l'avait point trop marqué de son sceau, et peut-être même ses traits sévères eussent-ils perdu de leur caractère à ne point se trouver surmontés d'un front nu et largement développé. Un embonpoint généreux ôtait une f>artie de leur profondeur aux rides qui se dessinaient autour des tempes, d'une façon vague encore, et qui disparaissaient à mesure que la sérénité reparaissait sur le visage du promeneur.
Enfin, la rosette d'officier de la Légiond' Honneur brillait à un des revers de sa redingote bleue, qui, par la manière dont elle était boutonnée, semblait révéler des habitudes militaires.
On était alors au mois de mai ; le ciel ne
montrait que de l'azur, et la lune, (luiltanl le ciel à regret , apparaissait encore à l'extrémité de riiorison, quoique déjà le soleil répandît les splendeurs de sa lumière sous lesquelles tout s'animait de reflets étinceiants et d'ombres vigoureusement accusées. L'air était frais et bon; il eût fallu, pour résister à tant de bienfoisanles influences , une mauvaise humeur plus persévérante que les traces d'ennui qu'avaient laiss(îes dans l'âme du promeneur son désappointement du matin et la résolution qui en était la conséquence. Il avait pendant sa vie, subi trop de déceptions plus amères et plus fatales que celle-là , pour ne point en prendre lout-à-fait son parti : si bien qu'un quart d'heure après, flâneur insouciant, il s'arrêtait devant les magasins, suivait de l'œil les jeunes ouvrières qui pas-
saient près de lui le nez au venl, et trouvait en outre le temps de chercher à deviner les traits de quelques femmes qui , le visage caché sous les plis de leurs voiles, livraient aux conjectures des curieux les motifs de leurs excursions matinales et furtives.
il marchait donc à l'aventure, ne s'inquiétant pas du chemin qu'il suivait, et s'amusant beaucoup des épisodes de la route, qui tantôt amenaient devant lui un pied mignon, étroit et finement chaussé; tantôt une taille souple qui balançait les plis de sa jupe, comme une Espagnole eût fait onduler sa basquine. Pendant qu'il se livrait à ces plaisirs de poète et d'homme blasé, une femme qui sortait, hélas ! de la catégorie attrayante des jeunes filles, s'arrêta à la vue du prome-
ncur et le regarda, de Ibin, avec une curiosité qui finit par attirer l'attention de celui qui en était l'objet. Il prit son lorgnon et examina cette femme des pieds à la tête. Elle lui était parfaitement inconnue, et il s'en sut gré ; il se souciait peu de connaître une créature peu avenante, maigrement vêtue, et dont la tournure attestait pour le moins quelque quarante ans. Lorsqu'il s'était retourné pour l'examiner, cette femme avait fait un mouvement vers lui ; mais le regard froid qu'elle avait rencontré l'avait arrêtée. Elle hésita , porta la main à ses yeux, peut-être pour essuyer une larme, et continua son chemin; tandis que lui , sans donner aucune attention à un incident de si peu d'importance , s'élançait gaîment vers une charmante grisette qui, à son insu peut être,
— ie> —
et peut-être aussi avec une habile perfidie, l'entraîna jusqu'à l'extrémité la plus lointaine du boulevart, presqu'en face de la colonne de la Bastille. Là , sans se retourner, sans jeter un seul coup-d'œil à l'opiniâtre admirateur qui mar^,hait sur ses talons depuis une demie-heure , elle se jeta brusquement dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac, referma la porte vitrée derrière elle, et disparut au milieu des meubles de toute nature qui encombraient l'étroit magasin.
Loin de se tenir pour vaincu, son opiniâtre traqueur ouvrit à son tour la porte et entra dans la boutique où ne tarda point à venir le rejoindre un vieillard au type israélite, qui, soulevant une casquette crasseuse, s'informa
do ce que désirait son chaland. Celui-ci désigna quelques [)otichcs, les prit dans ses mains, les examina en connaisseur éclairé, fit ressortir leurs parties défectueuses, dépouilla leur prix des prétentions exagérées du juif, et finit par conclure un marché assez avantageux pour les deux parties contractantes 5 en traitant celte affaire, il gagnait dutemps et ne cessait pas de guetter de l'œil la porte par laquelle il s'attendait à voir reparaître la* jeune fille. La damnée porte ne s'ouvrait point, et il ne restait plus au curieux désappointé qu'à donner son adresse et à ordonner qu'on lui envoyât les porcelaines, lorsque toul-à-coup il oublia les vases japonais et même la porte mystérieuse pour se diriger vers une petite pendule en albâtre, d'assez mauvais goût , de peu de valeur et
que llanquaient, sous leurs cylindres de verres, deux vases en porcelaine peinte remplis de fleurs arlificielles, et qu'avaient flétris la poussière et le temps. Un(^ vive rougeur colora ses joues, et sans tenir compte de son emboifpoini, il s'était agenouillé pour mieux contempler ces objets vulgaires, dédaigneusement placés par le brocanteur sur la dernière planche d'un vieux dressoir.
— Depuis combien de temps cette pendule se irouve-t-elle dans votre boutique.'' demanda-t-il au marchand d'une voix émue et les yeux humides de larmes.
L'impassible israélite alla prendre un registre, le posa sur le comploir, arma son nez
dfi lunclles et répondit nprès avoir compulsé les pages de ce grimoire :
— J'ai acheté la pendule el les vases, numéros 711, 712 et 713, l'année dernière au mois de janvier.
— Quel prix en voulez-vous?
— Cinq cents francs, dit hardiment le juif.
Celui h qui s'adressait une demande si exorbitante regarda le marcliand avec colère, mais comme si la seule pensée de discuter le prix de ces objets lui eût paru une honte, ou lui eût causé de la douleur, il tira de son portefeuille un billet de banque et le jeta sur le comptoir du fripier.
— Si monsieur veut me laisser son^adresse, dit ce dernier en ôtant loul-à-fait sa casquette, je vais lui envoyer la pendule et les vases a\ec les autres autres objets.
— Non, interrompit l'aclieteur avec impatience, non! faites avancer une voiture de place; je veux emporter moi - même mes dernières emplettes. Vous m'enverrez le reste dans la journée; voici ma carte.
Le vieillard lut sur celte carte le nom de M. le colonel Gaston d'Outrepont, député. Il ôta sa casquette, resta nu-tête devant l'acheteur et se hâta d'appeler de sa voix chevrottante;
~ Judith! Judith!
La porte du fond s'ouvrit; la jeune fille,
naguère si vivement attendue, se montra, souriante et n'osant lever les yeux sur la personne qui se trouvait avec son père. Telle était l'émotion de M. d'Outreponl qu'il ne prêta aucune attention à la grisetle, et que celle-ci reçut de son père l'ordre d'aller chercher une voilure, exécuta cet ordre et plaça la pendule dans le fiacre, sans même avoir obtenu un regard de l'admirateur fervent qui l'avait suivie pendant une demiheure! et qu'elle supposait n'avoir fait tant
d'achats que dans l'espérance de la revoir.
M. d'Outrepontmonta précipitammentdans la voiture, plaça sur ses genoux la pendule, s'assura qu'elle ne recevrait aucun choc pondant le trajet , étaya soigneusement les deux.
petits vases et ordonna au cocher de le conduire rue d'Angoulême-St-Honoré.
Après un trajet d'une demi heure environ, le liacre, qui s'était lentement traîné jusqu'aux Champs-Elysées, s'arrêta devant un charmant hôtel : le cocher descendit de son siège et déplia le marchepied à l'acquéreur de la pendule, qui ne s'était point dessaisi un moment de son emplette. Quoiqu'un domestique fût accouru au premier appel de la sonnette, M. d'Outreponi ne voulut s'en fier qu'à lui-même du soin de transporter jusqu'à son cabinet le trésor qu'il rapportait. Arrivé dans une riche bibliothèque, il déposa sur In cheminée la pendule d'albâtre, essuya les grains de poussière qui s'y trouvaient attachés, la remit sous son cylindre de verre,
pluça près d'elle chacun des vases de porcelaine, les ojnstacomplaisammentdesdeuxeôtés (îe la pendule, et s'assit dans un fauteuil, en lace, pour mieux contempler la symétrie.
Peu à peu, une rêverie profonde s'empara de lui; ce fut dans cette rêverie que le trouva le valet de chambre lorsqu'il entra pour annoncer qu'une dame demandait à être admise près de M. d'Outrepont.
— Celte femme ne vous a-t-elie point dit son nom ! demanda d'un ton assez brusque le rêveur interrompu au milieu des souvenirs qu'évoquait dans son imagination la vue de la petite pendule.
— Le valet da chambre présenta un carré de papier sur lequel se trouvait écrit le nom de Madame Lefébure.
— Je lie connais point celle femme : que peut-elle me vouloir?
— Je le lui ai demandé, répondit le valet de chambre 5 elle m*a répondu que son nom suffisait pour vous l'apprendre.
— Quelque vieille folle qui vient me solliciter d'appuyer une demande extravagante!
Le domestique sourit comme pour confirmer les suppositions de son maître.
— Dites que je n'y suis point, conclut ce dernier en reprenant, dans son fauteuil, l'atli lude voluptueusement indolente que lui avait fait quitter un moment la requête de madame Lefébure.
Puis rappelant le domesiiqiie :
— Jean, (U-il, je n'y suis pour personne, ce matin.
— Pour personne, monsieur? demanda Jean d'un air surpris et mystérieux.
— Pour personne! répondit sèchement M. d'Oulrepont, à qui la question et le doute de son domestique rendait, 'pour un instant, la mauvaise humeur que lui avait fait éprouver sa rencontre de la rue du Helder. Cette humeur, néanmoins, s'elï'aça bientôt dans la contemplation de la pendule d'albâtre.
Jean, d'assez mauvaise humeur lui-même , et qui n'était poijit Aiché de faire réjaillir, sur un autre, un peu de l'accuoil désobligeant dont son nmîtrc l'avait aspergé, vint re-
■iv
trouver madame Lel'él)ure, qui allendaildans l'antichambre :
— Le colonel est sorti, dit-ii;, et ne rentrera point de la journée.
La pauvre femme soupira.
— Et demain? dit-elle, demain! A quelle heure pourrai je rencontrer M. d'Outrepont ?
— Je l'ignore, madame, répliqua Jean, d'un ton significatif.
Elle essuya une larme et se disposa à sortir avec une douleur si profonde que le cœur de Jean, peu pitoyable de sa nature, s'émut néanmoins devant ce désespoir muel; d'au-
tant plus que Jean était Ârlésien , et qu'il avait reconnu, non sans un sentiment de sympathie nationale, l'accent de son pays dans la manière dont madame î.efébure prononçait certaines consonnes.
— Revenez demain, à dix heures, madame, reprit-il en passant lout-à-coup de la froideur à la bienveillance : peut-être le colonel poûrra-l-il vous recevoir?
Elle remercia le valet de chambre par un regard plein de reconnaissance et s'éloigna tristement, a[)rés avoir repris un mauvais parapluie qu'elle avait déposé derrière la porte.
— Un parapluie, des socques et un châle fané! se dit Jean; «'est encore (|uel(|uc pau-
vre créature tombée tic l'aisance dans la misère. Ah! que les riches qui deviennent pauvres sont à plaindre, et qu'il vaut bien mieux avoir élé pauvre toute sa vie!
Tandis que Jean, vieux domestique au service de M. d'Outrepont depuis quinze ans , se livrait à ces réflexions philosophiques, son maître , pour mieux considérer la pendule qu'il venait d'acheler, avait quitté son fauteuil et s'était accoudé sur la cheminée.
A travers la glace sans lain qui surmontait celte cheminée, il aperçut, «'éloignant de son hôtel et se dirigeant du côté des Champs- Elysées, la visiteuse à laquelle il venait de f lire refuser sa porte.
Il crut reconnaître en elle la femme qui ,
tieux heures auparavant, s'était arrêtée sur le boulevart pour le voir passer. Il fit un geste de joie.
— Je l'ai échappé belle! dit-il, il s'agissait au moins de quelque demanile|de bureau de poste ou de timbre !
En achevant ces paroles, accompagnées d'un geste de dégoût, il se rétablit voluptueusement dans son fauteuil , attacha do nouveau les yeux sur la pendule d'albâtre et ne tarda point à retomber dans sa première rêverie.
Une demie-heure après, il était encore là , la tête appuyée contre une des la^'ges oreilles de son fauteuil , les pieds allongés sur un
coussin, en face du foyer et les regards attachés sur ses emplettes du matin.
Tout à-coup, il sentit une main se poser sur son épaule. Il tressaillit comme un homme qu'on éveille en sursaut, et répondit gaiement au sonore éclat de rire que laissa échapper la personne entrée, malgré la consigne donnée au valet de chambre.
— Je viens vous demander à déjeûner, Gaston, dit le nouveau venu, tout en examinant, avec une surprise pleine de curiosité, la pendule d'albâtre. Nous avons besoin, ce matin, de votre voix à la chambre pour un vote important. J'ai promis à nos amis de vous amener, car vous traitez la politique comme les femmes; vous n'y croyez pas
beaucoup ei vous lui êtes souvent inlldèle,... Mais qui donc a placé sur votre cheminée ces abominables albâtres des premières années de l'empire? Depuis mon arrivée, je cherche à m'expliquer comment l' élégant Gaston peut laisser, sous ses yeux, de pareils objets et je ne puis trouver le mol de celte énigme.
— L'énigme deviendrait encore plus obscure pour vous, njon cher général, si je vous disais que j'ai acheté tout cela cinq cents francs, et que je n'ai voulu laisser à aucun autre le soin de rapporter, dans ma voiture, et de disposer, sur ma cheminée, ces précieuses reliques de ma jeunesse.
— Si c'est une églogue, je ne dis plus rien, répliqua le général. Cependant vous me per-
mettrez de sourire en regardant les jambes de ces amours trapus, et les becs gigantesques de ces colombes naines. Ah ! rien ne manque au mystère ! Voici, au bas d'une des colonnettes, deux chiffres gravés, unGetunA.
Un G! mon cher Gaston! je ne puis plus le mettre en doute, il y a de l'amour dans tout ceci j vous ne vous corrigerez donc jamais? Prenez-y garde, ne laissez point venir Célestine dans ce cabinet; elle briserait vos reliques amoureuses; la friponne se pique de jalousie.
Au nom r!e Célestise, un nuage avait passé sur le front de M. d'Outrepont.
— Célestine pourra désormais exercer sa jalousie en toute liberté, dit-ilavec un sourire
forcé. Le nom de la danseuse lui avait rendu une crise de mauvaise humeur qu'il cherchait à réprimer.
— Célesline J s'écria M. Bonnivet. Célestine ' quel crime a-t-elle donc commis depuis hier soir? Hier soir, au sortir du Théâtre-Italien, j'ai encore vu votre voiture se diriger vers la rue du Helder.
— Célestine aimo trop les visites matinales, interrompit brusquement Gaston, qui se prêtait d'assez mauvaise grâce aux questions de son ami, et dont le rire avait je ne sais quoi de saccadé par le dépit.
Puis il ajouta ou guise dejustification . r. 1. 3
— Cela durait depuis dix huit mois ; n'en parions plus !
Jean vint annoncer que le déjeuner était servi; les deux amis passèrent dans la salle à manger : bientôt il ne fut plus question ni de la pendule d'albâtre ni de l'infidèle Célestine. !.es affaires publiques, les questions qui s'agitaienl à la chambre, les chances de succès du ministère et les détails de ce monde mystérieux qui s'agite dans l'enceinte du Palais- Bourbon, s'emparèrent de l'entretien des deux convives.
Au sortir de table, ils se dirigèrent, en se donnant le bras, vers le palais de la chambre des députés.
Après la séance, ce fut encore appuyés sur
!e bras l'un de l'autre que sortirent les deux amis. En traversant la salle des pasperdus, le colonel aperçut, assise sur une des banquettes disposées dans l'embrasure des croisées , la femme qu'il avait rencontrée le mïttin sur leboulevart. A la vue du député, elle se leva vivement el se dirigea vers lui avec un timide empresseuient. Par une manœuvre habile, Gaston entraîna le général derrière un groupe de causeurs , se glissa hors de la salle, s'élança dans sa voiture qui stationnait en face du palais, et faisant asseoir Bonnivet à ses côtés :
— Je viens de l'échapper belle ! dit il.
M, Bonnivet regarda autour de lui, sans
rion apercevoir qui pût justifier celte exclamation de son collègue.
— Un sollicileur? dit-il enfin, en homme qui connaît et qui comprend la gravité d'un pareil péril.
— Bien plus que cela, interrompit M. d'Outrepont; une solliciteuse !
— Ah ! mon Dieu !
— Une solliciteuse do quarante ans. . . et dont- vous pouvez apercevoir encore là-bas le chapeau antédiluvien, continua-t-il en montrant, debout, sur les marches de l'escalier, madame Ijcfébure, qui portait autour d'elle
des regards de désappointement et de douleur.
— Au Café de Paris! dit le général au cocher .
Le lendemain matin, après une nuit passée dans un de ces doux et profonds sommeils qui donnent un réveil allègre et qui disposent à la belle humeur, M. d'Outrepont quitta gaiement son lit et entra dans son cabinet. Il se sentait libre, dispos, sans entraves; il jouissait de cette heureuse situation d'esprit , en savant épicurien qui connaît la valeur du moment présent, et qui sait, pour en conserver la sérénité, se préserver des souvenirs fôcheux de là veille et des soucis du lendemain. D'ailleurs, il n'avait de sujets de tracasserie,
ni dans le jrassé ni clans l'avenir. Il s'élail vengé (le l'infidélité deCélestine en se débarrassant de la danseuse, et surtout en s'en débarrassant, au moment oti le crédit d'un protecteur lui devenait nécessaire pour passer de l'armée des figurantes au corps d'élite des coryphées. Le plaisir de la vengeance avait effacé les faibles traces du désappoinleinent que fait toujours éprouver à un homme la trahison de la femme , même à laquelle il tient le moins.
Ajoutez qu'il faisait le plus beau temps du monde 5 que l'azur du ciel et la douceur de la température se trouvaient en harmonie avec les dispositions morales de Gaston. Il s'approcha de la fenêtre en sifflant un air de chasse, contempla quelques instants la cam-
pagne et l'horison qui se développaient au loin, et revint prés de la cheminée, où l'attendait son grand et moelleux fauteuil.
La pendule d'albâtre occupait encore la même place que la veille, et le colonel la contempla de nouveau avec émotion.
— Le général a raison, dit-il; je ne dois point laisser exposés aux yeux des profanes ces précieux trésors tout parfumés de la poésie de ma jeunesse. Je veux les renfermer dans un bahut en ébène dont je ferai garnir l'inlérieur en moire blanche. Je placerai ce bahut dans ma chambre à coucher, au-dessous du portrait de ma mère, pour ne point séparer mes deux souvenirs les plus saints et les plus doux
Tandis que son maître se livrait à ces pen sées, Jean entendit tinter modestement, et d'un seul petit appel, la sonnette de la porte. Il alla ouvrir : c'était madame Lefébure.
— Vous arrivez de bien bonne heure, dit le valet de chambre, qui, tout favorablement disposé qu'il se sentît pour la pauvre femme, n'était point fâché de trancher de l'important et de faire valoir le service qu'il rendait.
— J'attendrai, si vous le permettez, ou je reviendrai tout-à-l'heure , balbutia-t-elle effrayée.
— Asseyez-vous là, madame, reprit Jean, désarmé par la limide résignation de la solliciteuse. Je vais vous annoncer au colonel.
— Une dame désire vous parler, dit il à Gaston, qui jeta un regard sur sa robe de chambre et qui se leva pour aller revêtir un costume moins sans façon.
- — Quelle est celte femme? demanda-t-il toutefois avant de s'éloigner de la cheminée.
— Je crors qu'elle m'a dit s'appeler madameLefébure, réponditJean, qui laissa tombe!, une à une, avec une prudente lenteur, les dernières syllabes do sa phrase.
— Madame Lefébure! s'écria M. d'Oulrepont en se blotissant au fond de son fauteuil; madame Lefébure 1 un abominable chapeau de paille noire; à forme évasée, n'est-ce pas?
Un châle fifiné? une robe de laine grise? Voici deux jours qu'elle me poursuit partout! dites que je n'y suis pas.
Jean n'abandonnait point si vite les protégés qu'il avait adoptés; il connaissait trop d'ailleurs l'humeur mobile et facilement impressionnable de son maître pour se tenir vaincu dès le premier échec.
— Voici une triste nouvelle pour le chapeau noir, dit -il du ton moitié familier et moitié respectueux que se permet parfois un ancien domestique avec son maître.
M. d'Oulrepont ne répondit point et haussa les époulos.
— Tant pis pour cette femme, continua Jean ; aussi , pourquoi s'avise-t-eile de ne point amener avec elle la jolie personne qui l'accompagnait hier.
Jean mentait en parlant ainsi 5 mais Jean, nous sommes forcés de l'avouer, ne dédaignait pas de recourir au mensonge, quand il en reconnaissait l'utilité.
Déjà Gaston se sentait des dispositions moms hostiles contre le chapeau de paille noire.
* — Mais que me veut l'opiniâtre créature? fit-il, entrant ainsi en pourparler et n'exigeant plus l'expulsion immédiate de la sollicilcuso.
— ÀA —
— Monsieur ferait peut-être bien de la recevoir, insinua Jean. Il sera toujours temps de s'en débarrasser, après l'avoir entendue, si la demande qu'elle veut adresser à monsieur n'est pas digne d'intérêt.
— Allons, Jean , soupira le député, faites entrer madame Lefébure.
Et il se laissa retomber dans son fautenil avec un geste qui tenait à la fois de la résignation et de l'impatience.