‹ El-IhoudiChapitre 3 sur 8 · LA FEMME AU CHAPEAU DR PAILLE NOIR · texte numérisé non relu

LA FEMME AU CHAPEAU DR PAILLE NOIR

Jean alla clieicher sa protégée dans l'antichambre. M. d'Outrepont, qu'avait entraîné un mouvement de bienveillance ou plutôt de faiblesse irréfléchie, commença à se repentir sérieusement, à la pensée de l'ennui de cette

en I revue : des doléances à écouter, des relus à donner, des sollicitations à subir, d'opiniâtres importunités à entendre, des espérances folles à détruire... et tout cela pour une femme inconnue, laide et vieille!

— Au diable Jeanl C'est la dernière fois que le fat tranchera du protecteur et abusera de la bonté de son maître !

Telle était la situation morale du député , lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, el que # Jean annonça de sa plus belle voix :

— Madame Lefébure!

En même temps, il glissait un chaise derrière la pauvre femme, qui s'avançait en tremblant, puis il disparut.

Le front plissé par la mauvaise humeur, le colonel jeta les yeux sur la solliciteuse. L'examen qu'il en fil ne le ramena point à des sentiments plus bienveillants pour elle. Rien n'était changé au chapeau de paille noire de la veille, si ce n'est qu'un voileen recouvrait les bords évasés. En entrant dans le cabinet, madame Lefébure avait jeté sur son visage les plis de son voile , qui, cependant , laissaient encore trop entrevoir, au gré de Gaston, une physionomie insignifiante. Le reste du costume se trouvait parfaitement en harmonie avec le chapeau et les traits de la pauvre femme, qui se tenait là, sur le bord de sa chaise, tremblante, émue, les yeux pleins de larmes et la poitrine agitée.

— Vous avez à me parler, madame? d«-

manda d'une voix glaciale M. d'Ouireponl qui ne se sentait point ému du trouble de madame Lefébure, et qui déjà accusait, avec impatience, la durée de cette entrevue. Parlez ! veuillez me faire connaître les motifs qui me valent l'honneur de votre visite ? conlinua-t-il,

— L'émotion que j'éprouve... balbulia-telle en essuyant ses larmes...

— J el'auraispréférée moins hydraulique et plus prompte à parler, pensa Gaston, en portant les yeux sur la robe de laine de madame Lefébure, ou plutôt sur la taille épaisse dont cette robe dessinait les contours largement accusés.

Cependant ragiiation de madame Leiebure, loin de s'apaiser, semblait au contraire s'accroîlte encore. Ses lèvres convulsives cherchaient à murmurer des mots que leurs sanglots rendaient inintelligibles. Le député jeta un regard sur la pendule et dit d'une voix brève dans laquelle se trahissait de l'impatience.

— L'heure qui m'appelle à la chambre ne tardera point à sonner, madame; j'ai d'autres personnes à recevoir avant de me rendre à la séance. Je vous en conjure, veuillez vous remettre d'une émotion que je ne m'explique point et que je ne sais comment calmer.

Elle se leva en pleurant et se dirigea vers la |>orlo pour s'éloigner.

Le colonel , se sentant pris enfin de pitié pour cette douleur vraie et profonde, cimn gea de manière avec madame Lefébure :

— Il faut m'excuser, madame, et me par 1er avec confiance, dit il en la prenant par la main et en la forçant de se rasseoir. Voyons, mettez de côté toute crainte, et croyez à mon désir sincère de vous être utile.

— Oh! merci! dit-elle avec effusion, merci! Vos paroles nie rendent un peu de force et de consolation. Si vous saviez ce que je souffre depuis hier !

— Un chagrin inattendu vous a donc frappée ?

— Le plus cruel qui pût, hélas! ni'advenir. Il détruit toute.s les croyances de mon cœur-, il m'enlève la seule pensée qui me soutint encore dans la vie.

— Les députés, madame, peuvent contribuer à réparer les injustices du sort, mais non point à consoler les peines de cœur, interrompit le colonel en souriant; ces confidences...

— Vous avez raison, monsieur, reprit elle à son tour avec un sourire amer; je vais me hâter de parler et tâcher d'oublier des larmes et (les regrets — ridicules, n'est-ce pas^ de la part d'une vieille femme? J'arrive à ma pétition, monsieur. Fille d'un employé supérieur de la douane, sœur d'un colonel mort au ser

vice de son pays, pendant dix-sept ans j'ai lutté contre la pauvreté pour donner aux orphelins de mon frère une éducation honorable. En remplissant ce devoir, monsieur, j'ai épuisé mes ressources. Ma vue s'affaiblit, les veilles l'ont fatiguée, à ce point de me rendre difficile tout travail à la lampe. Sans vous, sans votre protection, je ne sais que devenir... Kt cependant il faut encore que je vive pour les enfants de mon frère, pour sa fille surtout ([ui compte à peine dix-sept ans.

— Vous appartenez à la ville que je représente à la chambre?

— Non, monsieur.

— Êtes-vous née du moins dans le dèpar-

tement auquel m'attache mon litre de député?

— Non, monsieur.

— Hélas ! uiadame, je n'ai point le droit de faire valoir près du ministre vos demandes si légitimes.

— Que vais-je devenir? Que vont devenir les enfants de mon frère, monsieur? Pour moi, la mort, fût-ce la mort qui donne la faim, serait un bienfait ! Mais ces orphelins...

— Allons, ne perdez pas tout espoir, madame : mettez voire confiance en moi. Si je ne puis faire valoir vos droits près^du minis-

trc, j'espère trouver des amis qui, par affection pour moi, se chargeront de ce soin. A quel département appartenez-vous?

— Au déparlement (les Bouches-du-Rliône.

— Et dans (pielle ville ètes-vous née?

— A Arles.

Il écrivit ces notes sur son calepin.

— Vous-même, monsieur, reprit niadame Leléhure, vous avez habité Ailes autrefois?

— Hélas, dit-il en soupirant, dos souveniis bien chers et bien doux se l'altachcfit pour moi a celte ville.

— Vous n'étiez alors qu'un obscur employé sans fortune, sans avenir, conlinuat-elle.

— Comment donc savez-vous ces détails?

— Et cependant, reprit-elle avec une émotion fiévreuse, et cependant, malgré la distance qui vous séparait d'une jeune fille, alors riche et appartenant à une famille puissante, vous ne pûtes vous défendre d'un amour insensé pour Antoinette.

— Oh ! taisez-vous! Ou plutôt parlez, parlez au nom du ciel ! jamais la pensée de cette jeune fille ne s'est effacée de mon cœur. Le rang, la fortune que je me suis conquis à l'armée, je les lui dois, car c'est pour elle que

je voulais les conquérir. Entraîné à lu suite (les armées impériales, fait prisonnier de guerre, lorsqu'après quinze ans je pus enfin rentrer en France, tous mes efforts pour retrouver Antoinette restèrent infructueux.

Elle avait quitté Arles et le département des Bouches-du-Rhône. Son père n'existait plus, on ignorait le" pays qu'elle habitait... Mais vous qui la connaissez, vous qui savez d'elle le secret de nos chastes et douces amours, dites-moi, je vous en supplie, si je puis espérer de la revoir ?

— Connue elle vous l'avait juté, Antoinette vous est restée lidéle, monsieur, répondit madame Leféburc; ni l'autorité de son père ni les partis brillants que lui proposait sa fa mille n'niif pu ébranler sa constance cl la for-

cor à manquer aux serments qu'elle avait faits à son fiancé devant Dieu.

— Que la pensée de la revoir me rend heureux ! Mais, j'y songe , vous portez le même nom qu'elle, madame; peut-être êtes-vous la parente d'Antoinette Lefébure?

— Oh! c'est trop souffrir! c'est trop souffrir! murmura madame Lefébure en se cachant le visage dans ses mains; puis, relevant la lêle :

— Gaston , dit-elle avec une expression ineffable de douleur, vous ne reconnaissez donc point votre fiancée ?

11 tressaillit cl recula.

— L'âge et les soufrances ont bien changé, n'est-ce pas, la jeune fille qui grava son chiffre et le vôtre sur le socle de celte pendule d'albâtre. Hélas! c'est la dernière relique dont la misère m'ait réduite à me séparer.

M. d'Outrepont restait anéanti et ne pouvait maîtriser son désappointement. Voir tout-à-coup se matérialiser les premiers rêves de sa jeunesse! retrouver, flétrie par l'âge et par la pauvreté, une jeune tille éperduement aimée de cet amour qu'on n'éprouve qu'une fois dans la vie, et qui décide presque toujours de la destinée entière d'un homme

C'était un de ces coups rudes et imprévus qui étourdissent et qui abattent des caractères plus énergiques que l'imagination mobile du colonel.

— Antoinette! bégaya-t-il enfin : vous, An toinette !

— Non pas l'Antoinette d'autrefois, ditelle; vous avez eu raison de la voir sans la reconnaître! . .. c'est une pauvre femme qui vient solliciter votre pitié pour deux orphelins.

Tandis qu'elle parlait ainsi, M. d'Outrepont se regardait avec anxiété dans la glace de la cheminée et se demandait, non sans effroi, si les ravages du temps l'avaient stygmatisé aussi profondément qu'Antoinette. La fraîcheur de son teint, lablancheurdesesmainset l'élégance de sa tournure, à laquelle ne messayail pas l'embonpoint, le rassurèrent complètement.

— Chère Anloinette ! dit-il enfin en balbutiant à son tour : que voulez-vous? ce nom de Lefébure, si répandu, si banal... et puis le titre de madame dont cet imbécile de Jean l'avait fait précéder...

Elle l'interrompit doucement.

— Je ne suis plus pour vous qu'une vieille amie, tendre et dévouée ; je comprends toute l'étendue qui sépare les rêves de notre jeunesse de la réalité du présent. Je bénis Dieu, qui du moins a laissé dans votre cœur le souvenir d'un amour... depuis longtemps impossible pour vous; et je n'éprouve aucun regret de ma pieuse fidélité à nos serments. Adieu, Gaston!

— (îi -

ii y avait dans celte entrevue avec sa fiancée je ne sais quoi de si trîste et de si embarrassant, que M. d'Outrepont la laissa s'éloigner sans songer à la retenir. Il s'en voulait de sa froideur à l'égard d'Antoinette, et cependant, de bonne foi, pouvait-il, sans désappointement, retrouver en elle, sous cet intolérable chapeau de paille noire, la charmante jeune fdle, entourée des prestiges du luxe et de la fortune? En incrustant leurs chiffres sur le socle d'une pendule, ils traçaient, sans le savoir l'iioroscope de leurs amours.

11 sourit de cette plaisanterie , sonna Jean pour qu'il lui servît à déjeuner et se rendit à la Chambre, tout préoccupé de son aventure bizarre. C'était déjî'i de cette

cpithète qu'il qualifiait son entrevue avec Antoinette.

La séance de la chambre offrait ce jour-là peu d'intérêt; les lois qu'on y discutait n'étaient de nature à soulever ni questions, ni passions politiques. M. d'Outrepont, à demicouclié sur son banc, finit peu à peu par ne plus prêter l'oreille aux orateurs. Il devint étranger à ce qui se disait à la tribune et à ce qui se passait autour de lui. Il tomba dans une rêverie profonde, et ne tarda point à se retrouver tout entier sous l'influence des incidents qui le préoccupaient depuis deux jours. Célestine et sa trahison le laissaient à peu prés insensible, mais le souvenir d'Antoinette lui causait une sorte de malaise plein de confusion, de regret et de désappointe-

ment. Sa rupture avec une maîtresse qu'il n'aimait que médiocrement n'était, pour lui, qu'un incident vulgaire et sans importance de sa vie habituelle ; mais il ne traitait pas avec la même insouciance la perte de sa dernière ou plutôt de sa première illusion. Son cœur éprouvait un vide immense en voyant s'évaporer et s'anéantir la seule croyance qu'il eût gardée; il lui semblait que la vieillesse posait sur lui une main glacée dont il n'avait pas encore subi le triste contact. Peu à peu cette tristesse et ce mécontentement contre le sort, peu à peu cette conscience de son âge , dégénérèrent en une vague irritation contre celle qui était la cause innocente de ses désillusions. D'autrefois, il en voulait à sa fiancée d'avoir vieilli : en lui montrant son visage flétri par le temps, elle avait dissipé le char-

manl fantôme qu'il gardait comme un trésor dans sa pensée. Il ne tenait compte à la pauvre femme ni de sa longue et noble fidélité, que rien n'avait pu faire démentir, ni de sa destinée à jamais perdue par celle même fidélité.

Il chercha à se soustraire à ces idées pénibles : elles éloignaient de son esprit une sérénité et une insouciance sur lesquelles il avait établi son bonheur, et qu'il voulait conserver à tout prix. Pour oublier l'image mal plaisante d'Antoinette vieillie, il recourut donc, en sortant de la Chambre, aux distractions les plus efficaces et leur livra son imagination mobile. Deux de ses amis, dont il connaissait la gaîté, furent conviés à dîner par lui, et il lutta d'esprit avec eux, ne dédaignant point

li^anime^ sii verve à l'aide des vapeurs hilariantes du vin de Champagne. Enfin il alla terminer sa soirée au bal de l'Opéra.

Un domino à la taille fine et cambrée, aux pieds mignons, à l'œil noir qui flamboyait à travers les ouvertures de son masque, ne tarda point à lui prendre le bras et à l'entraîner dans une de ces piquantes intrigues qui joignent à tant de privilèges le charme incisif du mystère. Tandis qu'il cherchait à deviner le mot du masque énigmaliquequi se montrait initié à mille circonstances de la vie de sa victime, le colonel contemplait avec complaisance les dents charmantes et les lèvres roses que laissait entrevoir la bavette de satin soulevée chaque instant par le souffle de cette femme. Il pressa et finit par déganter une petite main

blanche, potelée, aux doigts effilés, qui ne résislail point trop. Ajoutez encore que la voix douce et incisive de la mystérieuse fée, murmurait des paroles magiques au milieu lies bruits de la foule , des accords de la musique et du mouvemerat ^étourdissant de la foule qui se pressait et s'agitait dans l'enceinte (lu foyer .devenue trop étroite. Gaston se perdait en conjectures, bâtissait sur un mol des échafaudages de suppositions, détruites par un autre mot, et faivsait de sa jolie persécutrice, tantôt un femme du monde, tantôt une de ces adorables magiciennes dont il aimait, on le sait, à subir les enchantements et à porter les chaînes , si légères et si faciles à briser.

A la fin de la nuit, il obtint la promesse

tlun rendez-vous pour le bal suivanl ; puis au moment où il sollicitait un gage de celte promesse, le domino, prolitant d'un mouvement tumultueux qui survint dans le foyer, s'échappa, se jeta par une f'ui^e brusqueetrapideau milieu delà foule, et disparut, laissant inutiles les efforts de M. d'Oui repont pour retrouver ses traces.

Il rentra donc chez lui adorablement tourmenté du souvenir de cette intrigue, el s'endormit en songeant à l'inconnue si belle, si piquante, et qui avait prodigué pendant la soirée, pour lui seul, des trésors d'esprit, de gaîté et de malice à faire envie à un démon .

Le lendemain à son réveil , c'est-à-dire vers

deux heures, on lui remit un petit billet dout les six lignes, évidemment écrites par une femme, jetaient à l'heureux Gaston un nouveaux défi de l'héroïne de son intrigue. Il y avait, dans ces six lignes, un parfum d'esprit aventureux qui attestait combien le petit roman, encore ébauché et à son premier cbapi tre, sortait de la ligne banale et promettait des pages piquantes avant d'arriver au dernier volume. 11 se rendit donc à la Chambre sous l'influence de ce bonheur juvénile queles liommes les plus supérieurs ressentent en pareil cas, s'estiment heureux d'éprouver, et recherchentavec avidité, surtout à quarante ans.

En arrivant au Palais-Bourbon , il trouva tous ses collègues émus par une de ces graves questions qui jaillissent lout-à-coup d'une

discussion , inféconde en apparence, et qui peuvent décicier de rexistence d'un ministère ou du triomphe d'un parti. Tantôt un orateur semblait remporter la victoire et tailler en pièces ses adversaires, tantôt au contraire une réplique habile rendait l'espoir aux vaincus et remettait en doute l'issue de la bataille. La lutte fut si longue et si redoutable, que l'assemblée se répara sans rien conclure, et que la discussion fut ajournée au lendemain.

Au sortir de I4. séance, les amis politiques de M. d'Oulrepont lui donnèrent rendez-vous le soir, chez un des leurs, pour aviser aux moyens de s'assurer la majorité et de ne point céder à leurs anlogonistes. Ce furent donc de nouvelles émotions réservées à l'heureux député, qui sentait doubler son existence, au

milieu de ces agitations de la vie politique.

A minuit, il rentra chez lui , cette fois encore, disposé merveilleusement au sommeil par une bonne fatigue, et il s'endormit en pensant aux luttes, et il l'espérait bien, — au triomphe du lendemain.

Un second billetdu domino l'attendait à sou réveil. Un combat à la chambre eij une intrigue au bal (ie l'Opéra ! Pouvait-il trouver le temps d'une pensée pour des souvenirs désobligeants? Trois jours s'écoulèrent donc sans qu'Antoinette se présentât à son imagination. Encore fallut-il, pour qu'il y songeât, qu'une lettre de mademoiselle Lefébure lui fût remise en mènK' tcmj>s que ie cinquiènu' billet du

domino. Il itil le hiilel el ijarcourul la lettre ^ il médita et commenta chaque mot du papier parfumé, et ne jeta plus les yeux sur la grosse et prosaïque écriture qui pétitionnait, en termes humblement persécuteurs, je ne sais quelle place vnigaire.

— Quelle fatigante insistance ! Pourquoi réclamer ainsi l'accomplissement d'une promesse à peine donnée? Cette femme doute donc do moi? Oh ! que les vieilles solliciteuses sont. impitoyables! En voici une qui arrive du fond de sa province, et qui se figure que les députés possèdent unebaguettedont il leur suffît de frapper le rocher du budget pour en faire jaillir des faveurs... Et puis, cette spéculation sur un piemicr amour a vraiment quelque chose d'odieux. On n<^ saurait arra-

cher |>lus impitoyablement à un homme sa dernière illusion.

Il soupira, jeta la lettre sur son bureau, se mit à sa toilette et sortit en plaçant dans sa poche le billet du domino.

Il pleuvait, celte après-midi là, des lettres pour Gaston, comme il pleuvait des soufflets dans la fanjeuse nuit du Mariage de Figaro.

A peine M. d'Outrepont se trouva-t-il installé sur son banc, qu'un huissier de la chambre vint, gravemeut ei à pas comptés, lui apporter un billet sur l'adresse duquel l'ancien ami de Célestine reconnut l'écriture de son ex-protégée. Il sourit froidement, comme un

habile maître d'escrime sourit de la botte impossible qu'un écolier maladroit veut lui porter, et qui ne saurait même effleurer le plastron, cette botte se trouve parée aussitôt que lancée. Il décacheta donc la lettre de la danseuse, non sans un petit geste de dédain, qui eût fait honneur au maréchal de Richelieu lui-même.

Voici ce que contenait le billet de Célestine, qui, depuis sa rupture avec le colonel, s'était silencieusement résignée à l'abandon :

« Mon cher Gaston,

« Je vous ai trompé, seulement parce qu'il « est dans votre nature de rélrc, et que rien « ne saurait vous soustraire à votre vocation.

« En ce moment encore votre imagination de « poète et votre bonne opinion de vous-même « vous font prendre, pour une femme jeune, « jolie et spirituelle, une vieille, laide et « sotte créature. Depuis huit jours vous vous « laissez mystifier par Adèle Bourgeois. Elle « vous fait écrire des lettres par une de ses « amies forte sur l'orthograplie. Comment le « gros vilain signe qu'Adèle porte au menton « ne vous a-t-il point appris à qui vous « aviez à faire? Erreur pour erreur, du moins « je ne suis ni vieille, ni laide, ni sotte. Vous <( me trouverez donc, quand vous le voudrez, <( prête à vous pardonner les torts que j'ai « eus envers vous.

«Célestine. »

Une légère rougeur couvrit les joues de

Gaston pendant cette lecture : Célestine , à n'en point douter, disait vrai: la fée du bal de l'Opéra n'était qu'une sorcière. Le maître d'escrime avait été touclié par l'écolier dont il se riait tout-à l'heure. Il reconnut de bonne grâce une défaite à laquelle \ï attachait peu de regrets. Ces intrigues, pour lesquelles il se passionnait de bonne foi, ne lui offraient d'autre intérêt que l'ardeur et les émotions d'un joueur pendant une partie d' échecs. Tant qu'on manœuvre les pièces, on se livre corps et âme à leur marche ; on s'afflige de certaines combinaisons, et on se réjouit avec exaltation d'une victoire. La partie terminée, on jette là les pions et le damier, sans s'inquiéter de ce qu'ils deviendront, et on ne pense plus ni au roi, ni à la dame, ni aux cavaliers, ni enfin à ces aimées d'ébène et do

buis, qui naguère absorbaient lellement l'allention qu'on en oubliait même les soucis les

plus sérieux.

Il déchira la lettre de Célestine et la lettre du domino de l'Opéra et en confondit les morceaux, qu'il éparpilla autour de son banc. Après quoi, il se mit à écouler attentivement un orateur qui traitait avec talent une question pleine d'intérêt politique, et qui pouvait soulever une tempête au sein de la chambre. Une heure après il ne songeait plus à la mys- ^ tification du bal masqué, ni à la lettre de la danseuse.

Cependant il s'ennuyait 5 il ne savait corn ment combler le ville ou plalôt l'oisiveté qu'il

(jprouvait; pour comble de malheur, il ne dînait point en ville ce soir-là, et personne de ses amis ou de ses collègues ne se trouvait au Café-de-Paris. Les affiches des spectacles n'annonçaient rien de nouveau et qui pût lenler une curiosité quelque peu blasée. Enfin il pleuvait un peu, et l'aspect triste des boulevarts induisait en mélancolie. Tout en aspirant lentement la fumée de son cigare, Gaston laissa peu à peu son âme se replier sur ellemême : les souvenirs de sa jeunesse revinrent doucement passer devant son imagination. Antoinette, son amour ol son long dévoûment, s'emparèrent de .sa pensée : il se reprocha l'ingratitude qu'il lui avait témoignée ; puis il songea tout à-coup à la joie qu'éprouverait la pauvre femme s'il allait la voir et lui tendre une main alfeclueuse. Le matin encore

il ne pouvait, sans désappointement, se trouver face à face avec le souvenir de celte vieille femme que son imagination lui avait gardée si longtemps jeune et belle. Maintenant, grâce à la mobilité d'esprit qui le caractérisait, il trouvait charmant de se rendre chez elle, de la surprendre, de la charmer par cette visite inattendue, enfin d'évoquer pieusement avec elle les souvenirs du passé. Habitué à satisfaire complaisamment ses fantaisies , à suivre ses caprices et à se livrer aux plaisirs de l'imprévu, il se'jeta dans une voiture de place et se fit conduire vers le quartier lointain que mademoiselle Lefébure occupait , sur la frontière des plaines , solitaires à cette époque , au milieu desquelles commençait à s'élever l'église de Saint-Vincentde- Paul.

— li) —

Il y avait alors, à la droite de Téglise, une maison qui formait à elle seule une rue entière triomphalement indiquée par un cartouche municipal portant cette inscription : Rue Neuve- Hauteville. Après avoir erré sept ou huit minutes, en prenant des informations chez tous les marchands de vins du voisinage, le cocher de fiacre finit par découvrir la maisoaet la rue.

Gaston s'était amusé beaucoup de ces découvertes géographiques au milieu de Paris. L'abandon du quartier, mal éclairé et parsemé çà et là de maisons à demi-bâties, l'église qui dressait ses colonnes encore inachevées, tout cela, éclairé par l;i lune et vu à travers le voile indécis du brouillard, prenait un carac» térc de bizarrerie fort au goût (h^ l'imagina-

lion romanescjue du colonel. Ce fut nvec les mêmes impressions qu'il monta les cent quarante marches qui conduisaient à la mansarde de mademoiselle Lefébure. La nouveauté de celle excursion l'empêchait de maugréer contre la fatigue qui courbaturait ses jambes et qui essoufflait sa poitrine.

A la fin, il arriva au terme de son ascension, sur un étroit carré, sans autre clarté que les lueurs lointaines d'une lanterne destinée à éclairer les étages inférieurs.

Il s'adossa un moment contre le mur pour respirer, s'essuya le front, rajusta ses cheveux, et tira le cordon do la sonnette, non sans l'avoir quelque temps cherché à tâtons.

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