LE PROTECTEUR
A l'exception du colonel, aucun des personnages qui, la veille au soir, se trouvaient réunis dans le peiit appartement de la rue Neuve-Hautevilie, ne put trouver de sommeil pendant la nuit. Joséphine songeait à son
frère et à Gaston ; Anloinettc rétîécliissait avec indignation aux soupçons ingrats de Charles contre M. d'Outrcpont, et tie pouvait néanmoins s'arrêter sans douleur à !a pensée de l'amour de son ancien fiancé pour la jeune fille. Cette pensée ne s'effaçait méîue pas dans le cœur de la généreuse et dévouée créature, en présence des révélations du colonel sur les causes de la faute de Charles! Et cependant, l'amour du jeune homme pour une de ces goules dont elle avait parfois entendu raconter, sans y croire, les sétiuctions fatales, et dont la tentative de suicide de son neveu n'attestait que trop la réalité et les mortels effets, excitait à la fois dans son âme la ter- » reur et l'indignation.
Aussi ne put-elle réprimer ce dernier sen-
tinienl, lorsque le lenclemain malin, au point du jour, Charles arriva chez elle. Elle lui adressa de sévères reproches, et ne voulut point écouter une seule des craintes qu'il exprimait sur la loyauté du colonel.
— Ne jugez point de son cœur par le vôtre, conclut-elle. Si Gaston, comme vous le prétendez, aime Joséphine, c'est pour devenir son protecteur et son père. Ne flétrissez point le seul ami que nous possédions. Sons lui, votre sœur et moi nous pleurerions maintenant sur un cadavre déshonoré.
Elie ne voulut rien entendre, et ferma opiniâtrement l'oreille aux paroles de son neveu, qui sortit désespéré et se demandant s'il ne
valait pas mieux mourir que de traîner une existence pareille ;i la sienne? Tout lui manquait, jusqu'à la confiance de sa tante!... Il voyait s'ouvrir devant sa sœur , sans pouvoir arrêter la pauvre fille, un abîme do chagrins et peut-être de honte !
11 y avait encore d'autr.es motifs de désespoir et de fièvre dans le cœur de ce jeune homme, quoiqu'il cherchât à se les cacher à lui-même.
S'il n'avait point revu Célestine depuis le jour où il avait voulu mourir pour expier un amour insensé, cette résolution lui causait des regrets dont il rougissait, mais qui n'en déchiraient pas moins son âme. Pour comble de r. I. 13
fatalité, un des commis de son patron avait raconté au négociant les promenades de Charles au bois de Bouîogn», dans la voiture (i'une de ces courtisannes à la mode dont la triste célébrité sait parvenir jusqu'aux personnes les plus étrangères aux habitudes du monde fasliionnabic. Sans se douter du péril qu'avait couru sa caisse', le négociant avait pris (iéslors en défiance son caissier, l'observait avec inquiéluile, et usait à son égard d'une (roideur qui n'éciiappalt pas au mallieuroux jeune lu-nime. Ciiar'es ignorait la délalioa de son ennemi secret et attribuait ia conduite de son patron à de vagues soupçons sur la fauîe qu'il avait comniise. il se trouvait donc exposé à (les transes sans reiâclic, et s'aS tendait, clia> que ibis que le négociant lui adressait la parole, à s'entendre accuser d'abus de confiance.
el à se voir ignominieusement chnsser. Ces pensées se confondaient dans son imaginalion avec un amour mal éteint, avec un de ces amours corrosifs et insensés auxquels les efforts qu'on fait pour les élouffer semblent donner une nouvelle énergie.
La tête baissée , i! gagna les boulevarls |iOur se rendre à, son bureau, vers lequel cependant i! ne se dirigeait qu'avec un sentiment de découragement et de crainte. Tout-acoup, il aperçut aux fenêtres de l'un des restaurants voisins du quartier du Temple une lumière vive et des tourbillons de danseurs qui passaient et repassaient devant les vitres. Il s'arrêta cloué à sa place par une force invincible. Célestine, à la tête des plus effrénés, boniiissait les bras enlacés aux l)ras d'un
jeune homme qui rivalisait avec elle de délire el de dévergondage. Quatre fois la ronde repassa sous les yeux de Charles dont ce spectacle brisait l'âme , et qui ne pouvait cependant trouver la force de s'éloigner. Le désespoir, la jalousie, la vengeance, se heurtaient en lui et olîurnaient le sang méridional de l'enfant de la Provence. Dans un moment de délire, il s'élança sur le seuil du restaurant, et il levait déjà le marteau de la porte pour se faire ouvrir, lorsqu'un peu de raison lui revint. H s'arrêta et regagna les boulevarts à pas lents, et la lêie penchée sur la poitrine.
De l'autre côié, en face du restaurant, 'se tenait un homme qui s'avança gravement vers Charles : c'était le négociant son patron.
— Monsieur Charles Lefébore, lui dit iL
depuis longtemps on m'avait appris le genre de relations auquel vous vous adonniez; je n'ai point le droit de ni'immiscer à votre vie privée, mais que leriez-vous à ma place, si vous étiez négociant et que vous vissiez votre caissier sortir, à six heures du malin, d'un bal masqué? Veuillez donc trouver aujourd'hui même un prétexte pour quitter ma maison .
Charles rentra chez lui, sans savoir ee qu'il faisait, se jeta sur son lit et passa une partie de la journée dans un étal do profond abattement. Le soir, il était encore là dans la même attitude, lorsqu'un domestique en livrée vint lui apporter une lettre, (xtte lettre était ninsi conçue :
« Le colonel Gaston d'Outrepont prie mon-
« sieur Charles Lefébuio de vouloir bien pw^- « ser demain malin vers neuC heures rue « d'A-ngoulème-Saint Honoré, 40. »
Ce b'ilet jcla Charles dans une grande anxiété, et ajouta encore à son agitation- Le malheureux jeune homme épuisa, pendant la nuit, toutes les conjectures probables sur les motifs (jui pouvaient avoir dètermiBé M. d'Outrepontà demander un rendez-vous à un jeune homme qu'il haïssait et dont il se savait haï! Le cœur humain est ainsi fait que Charles en voulait autant à î^tL d'Outreponl de l'avoir tronipé que ce dt^rnier lui gardait de )'ess(!nliment pour avoir été trompé par lui. Ce fut donc avec un sentiment d'hostilité bien prononcée qu'il se présenta chez le colonel.
lo.iiî, après Mvuirfousiilii' >i'i) îuaître, s'em-
— im —
pressa Je faire entrer Charles clans le cabinet do M. d'Oulrepont, qui achevait de déjeûner.
Gaston, sans se lever de son fauteuil, salua "de la main le jeune homme. *
— Monsieur Charles, dil-il ensuite, après avoir laissé écoulé quelques instants pendant lesquels il voyait le cœur <'u jeune homme battre impétueusement d'impatience et de (Joule : nionsieur Charles, vous voudrez bien m'excuser de tout ce que notre conversation peut avoir de personnel pour vous. Je suis un vieil ami de votre famille, et j'ai quelques droits, je l'espère, à votre confiance.
Charles répondit par un salut silencieux.
— Il y a {iews/ jours, continua le colonel, ie hasard m'a jeté brusquement , cl sans aucune participation mutuelle de notre volonté, dans une confidence que vous eussiez cachée peut-être à votre- ami le plus sûr.
Charles lit un mouvement pour l'inlerr )mpre, mais Gaston continua sans lui tenir compte de l'interruption :
— Je connais les motifs de votre chagrin.
Charles tressaillit et leva les yeux avec terreur sur Iccofonei, ({ui , de son côté, tenait ses regards attachés fixement sur le neveu (le mademoiselle Leféb.^re. Ce dernier détourna la tête pour cacher son émotion et sa pâleur.
Son socrel aux mains de M. d'Outrepont? Sa tante l'avait (!onc trahi ? Peut-être môme le mystère auquel se trouvaient attachés son honneur et sa vie a-t-il été livré par sa sœur à l'homme qu'elle aime d'une passion insensée! Comment se venger? Comment le réduire au silence?
M. d'Outrepont, «jui lisait dans la penséo de Ctiarles, le contemplait avec un sourire de malice (jiii s'eflaça bientôt pour faire place à une expression de bienveillance pleine de bonhomie.
— Allons ! pourquoi ces airs de désespoir? reprit- il. Croyez - vous qu'il soit difficile à un homme de quehjue expérience de com-
prendre combien la position dans laquelle vous vons trouvez est pénible i\ un jeune homme d'intelligence et decœurl Le (ils d'un brave colonel réduit à végéter dans la condition absurde de commis me paraît fort excusable ("l'avoir préféré le trépas a un pareil sort !
Charles, avec surprise, porta sur M. d'Outrepont ses regards qu'il avait tenu baissés jusque-là.
— Cependant, continua Gaston avec un sourire sous lequel Charles sentit sa haine commencera se ranimer; cependant le moyen me paraît un peu violent, quoiqu'il allcste une àmc noble et un caractère déterminé.
Le cœur (le Charles se desserra, el sa poi- Irinc se mit à respirer plus librement.
— Vouiez-vous me [>ermettre devons \woposer iiii moyen lionoraMc d'échanger votre position contre une existence qui, pour le moins aussi honorable, ouvrira devant vous des chances d'avenir, vous délivrera de la ca|)liviié d'un commis, el ne manquera même point d'indépendance et de liberté? De l'air, des voyages, des aventures, un pays nouveau à visiter; de l'absence pour oublier des souvenirs pénible.*, des moyens de mettre à l'œuvre votie capacité et votre intelligence, peutêtre même dans h- loinlain la fortune, voyez, qu'en diJcs-vods?
^- ■ Charles se pensait lo jouel il'un rêve.
— (]royez-m'en , continua le colonel, à voire âge il ne faut pas désespérer parce qu'on a trébuché une fois; le sage lui-même, comme il est écrit dans l'évangile, se trouve réduit à faire sept chutes. Moi qui vous parle, un jour, comme vous, je me suis demandé s'il me restait d'autre alternative que la honte ou la mort-, j'ai résisté, et me voici debout, fort, fier de moi-même, et heureux de me rappeler les fautes de ma jeunesse pour vous donner du courage et vous relever à vos propres yeux.
En achevant ces mots, il lendit la main à Charles qui ne put releuir ses larmes.
— Allons, mon jeune ami , point de tout cela I reprit le colonel , que gagnait l'atlen-
drisscment (le Cliai ios : prenez coltc commis sion (l'adjiu!anl auxiliaire des subsistances militaires; partez pour l'Algérie : des recommandations pressantes vous y suivront et vous y précéderont; vous ne compterez jwrmi vos chefs que des protecteurs empressés à veiller sur vous et sur votre avenir.
— Comment vous exprimer ma recdnnaissance, monsieur, moi dont les torts!...
— Vous voulez parier de Célesline, interrompit le colonel en riant et en faisant passer • brusquement la conversation sur le terrain d'une affectueuse familiarité. Pardieu, vous m'avez rendu un grand service en me débarrasser de celte créature.
H sonpira et ajouta en serrant la main de (lliarles:
— Hélas! je ne suis plus assez heureux, moi, pour que la passion me rende malheureux.
En exprimant ces regrets, il posa son doigt sur la poitrine de Charles.
— Ce sont les haules intelligences et ks cœurs bien placés qui commettent, à votre âge, de semblables erreurs! Cependant il faut s'efforcer d'y mettre un terme le plus tôt possible. Si vous voulez en croire mon amitié, vous partirez dès demain pour Alger. Le meilleur moyen de vaincre un péril, c'est de l'éviter,
Laissez-moi jouer près lic vous le rôle tia classique Menlor |)rès de Téiémaque : à mesure que vous vous éloignesez de Paris, vous sentirez votre cœur se dégager, et votre raison revenir; vous souiirez, si nierne vous ne riez pas de tout ce que vous prenez mainlenant au sérieux.
Il y avait dans la manière dont parlait et s'exprimait M. d'Ouirepont, une franchise loyale et indulgente, contre iaquelle Charles ne put défendre son cœur.
— Je partirai demain, monsieur, dit-il; j'espère me montrer digne de l'intérêt (jue vous me témoigiiez. Vous m'avez relevé à mes propres yeux: grâce à vous, je me sens plein
de force et de courage. Je partirais sans 'un regret, continua-t-il d'une voix qui s'altéra; oui, je partirais san^un regret, si je ne laissais à Paris ma tante et ma sœur! Ma pauvre sœur surtout, enfant sans expérience et que !a tendresse de ma tante ne sera pas toujours, je ie crains, efficace à sauver des déceptions et des périls de la vie. Vous seul, monsieur, pouvez lui donner une protection efficace.. Vous voyez quelle justice vous m'obligez à faire des indignes soupçons qui se sont hier présentés à mon esprit : je laisse ma sœur sous votre tutelle; je mets en vous tout mon espoir et toute ma confiance.
— Et ni l'un ni l'autre ne seront trompés, répartit avec elfusion le colonel.
îls se serrèrent la main et s'embrassèrent.
Quand Charles se fut éloigné, le colonel se mil à parcourir à grands pas son cabinet; puis s'arrélant touj^-à-coup.
— Ce diable de garçon m'a vaincu ; je tiendrai la promesse que je lui ai faite, dût- il m'en coûter encore plus qu'il ne m'ena coûté. Ma foi, je préfère encore jouer le rôle de dupe en cette occasion que de tromper la confiance de Charles. Ah! j'ai beau faire, ma nature crédule et sentimeutale, l'emportera toujours! Le passereau ne saurait se faire aigle. Tromper Charles, qui met noblement sa conliance eu moi, et qui place sa sœur sous ma protection; perdre une orpheline, réduire au désespoir cette pauvre Antoinette! Allons, je vais suivre, pour mon compte, le conseil que j'ai donné à ce jeune homme. La session touche
T. I. ii
à son terme, le printemps commence à déployer ses trésors dans le midi, j'oublirai bien Tite, près de quelque j©lie Provençale, les yeux veloutés de Joséphine,
Alin de bannir celle pensée de son esprit, il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit pour rafraîchir son cerveau, auquel toutes ces agitalionsavaientfaitporterlesanget semit à siffler une marche militaire qu'il accompagna en frappant de ses doigts sur la vitre.
Le colonel, lorsqu'il se livrait à la bonté primitive de sa nature, sans tenir compte des défiances et -lu mépris des hommes qu'il devait à l'expérience, se sentait toujours le cœur plus léger. iVaillcms;, ainsi «ju'on l'a vu,
il cominençail à devenir ainourcux, cl l'amour ressemble aux charbons du prophète Isaïe : sa chaleur purifie les lèvres et la pensée.
Il se demanda s'il ferait le soir, à Joséphine et à sa tante, la visite quotidienne a laquelle il les avait habituées depuis quelque temps. Le plus sage eût été de suivre le précepte de Platon : Dans le doute abstiens- toi*: le colonel se cita celte sentence à lui uiême en langue grec(jue, tion sans s'accorder le sourire de satisfaction que laisse échapper toutèri;dil en reproduisant avec netteté une bribe de ses auteurs classiques. îl chercha donc à s'occuper, ce soir-là, de manière à ne point trop s'ennuyer et à diriger son imagination vers d'autres pensées. Mais le <afé de Paris, les
îlalicns, la Giisi, les visites dans les loges el les conversations du loyer ne parvinrent point à le préoccuper. A. neuf heures, il trouvait des motifs sans nombre pour se rendre rue Neuve- Hauteville-, à neuf heures et demie, il commençait à se blâmer d'avoir pu abandonner les deux pauvres femmes, au milieu des chagrins que leur causait k^ départ de Charles; à dix heures , sa voiture traversait la place Lafayette et s'arrêtait rue Neuve-Hauteville, tandis que M. d'Oulrepont ouvrait la portière pour descendre plus vite.
Quoique mademoiselle Lefébure et sa nièce reconnussent la nécessité du départ de Charles, ce départ ne leur en avait pas moins porté un coup douloureux. Joséphine pleurait et Antoinclle «e pouvait retenir ses larmes, tout
on iihcrcliaiil à Jounoi du courage à la jeune lille.
L'absence de Gaston ajoulail encore à leur chagrin. Toutes les fois (jti'un bruit de voilure se (\iisail entench^e dans la rue, chacune d'elles épiait ce bruit, dans l'espoir de l'entendre s'approcher de la maison; quand le murmure des roues s'en allait expirant d'un autre côté, elles échangeaient un regard de désolation, «'t laissaient échapper un soupir.
Charles lui-ménjc partageait l'atlente des deux l'emnies. La pieuse confiance qu'elles mettaient dans la loyauté du colonel, leur indignation au moindre doute avaient achevé d'effacer dans son àme jusqu'aux plus légères
traces ties s(3Ujjçons qu'ii avait conçus contre M. d'Outropont à l'égard de Joséphine. Aussi, les trois inforlunés, au moment de se voir séparés pour longtemps, pour toujours peutêtre, éprouvèrent-ils, au milieu de leur désespoir, une véritable joie lorsqu'ils entendirent dans l'escalier le bruit des pas de Gaston.
Joséphine courut ouvrir la porte et s'élança vers lui en s'écriant :
— Je l'avais bien dit (ju'il ne nous abandonnerait point !
Charles lui serra silencieusement la main, et mademoiselle Lefél)ure murmura, en pas-
saiU i'extrémilc do ses doigts sur sos yeux rougis par les larmes:
— Grâce à l>icu, eiiliu le voici!
Cette effusion de toute la fansille, à sa vue, la tendre confiance qu'elle lui témoignait , ne trouvèrent pas insensible le cœur de Gaston.
— Allons, dit il, allons, ne manquons point de courage, (|uand nous en avons tant besoin! En quittant Paris pendant quelque temps, Charles se prépare un avenir heureux -^ et brillant peut-être: est-ce donc la un si grand n.otif de chagrin et de larmes?
— Il a raison, répliqua mademoiselle Lelebure, il nous faut plus de courage que nous n'en avons déployé jusqu'ici.
— Charles sait qu'il vous laisse confiées à la sollicitude dévouée d'un ami à l'épreuve.
Le jeune homme lendit de nouveau la main au colonel, qui la garda dans la sienne et la serra doucement en signe d'intelligence, tandis qu'il ajoutait avec émotion :
— Je me suis entendu avec lui pour quelques améliorations dans votre position. Le troisième étage de cette maison est à louer; vous l'occuperez; chaque mois vous recevrez une petite pension (|ui vous pei mettra de Ira-
vailler moins tard et de vous occuper de travaux plus agréables. Charles pourra bientôt prélever sur ses appointements la somme nécessaire pour acquitter ces avances que je veux qu'on accepte sans un mot, sans une observation, si l'on tient à mon amitié. 1! ne faut point, pendant l'absence de Charles et la mienne, que nos chères pupilles puissent se trouver exposées à des privations et à des ennuis.
En parlant ainsi, il échangea avec Charles un regard dans lequel celui-ci put lire la sincérité, la délicatesse et le désintéressement des pensées qu'exprimaient les paroles de M . d'Outrepont.
— Vous allez aussi nous ({uitter? fit avec
surprise cl cliiigrin inademoisellc I.cfébure.
Joséphine ne put que jeter un regard de reproche et de douleur sur Gaston.
— La session touche à sa fin, répliqua le colonel; ma présence à Paris ne so trouve nécessaire ni à nies devoirs, ni à mes affaires ! . . . Et puis le soleil du pays me fera du bien.
Joséphine s'éloigna de M. d'Oulrepont et se rapprocha de son frère.
Le reste de la soirée s'écoula sans qu'elle échangeai une parole avec le colonel, et sans même ({u'clle levât les youx sur lui.
Cependant l'Iieure du départ de Charles avançait, et mademoiselle Lefébure en achevait les dernières dispositions. Il fallait que le jeune homme partit dans la nuit même pour arriver à Toulon avant le départ d'un bâtiment de l'Élat, qui devait faire le voyage d'Algérie, à cinq jours de là. Le service des départs pour l'Afrique n'avait encore rien de régulier à cette époque, et s'il eût manqué cette frégate, Charles se fût exposé à ne point rejoindre, en temps opportun, le chef du service auquel l'avait fait attacher son prolecteur.
La dernière heure que le jeune homme passa prés de sa familte s'écoula dans un accablement morne et silencieux. Quand le lim~
brc de la |jendule eût sonné une iieure et demie, le colonel se leva et dit :
— Embrassez votre tante el votre sœur, et venez, Charles.
A ces mots, on eût pu croire qu'elles apprenaient pour la première fois le départ du jeune homme, tant leur désespoir éclata vivement.
— Mon enfant, dit mademoiselle Lefebure en détachant de son cou une médaille d'argent à l'efligie de la Vierge, au moment de me quitter, jure-moi de porter toujours sur la poitrine la relique que voici. Elle se trou\e
dans notre fairiillc lîcpiiis bien des années ; ma mèro l'avait donnée à la tienne , qui l'a gardée jusqu'à sa mort. Ce que je te demande paraît bien enfant, n'est-ce pas?
Qu'importe, je t'en prie comme d'une grâce; porte toujours celle médaille.
— Je vous le promets, ma tante, répliqua Charles, qui, s'armanl de courage, emhrassa sa tante et sa sœur une dernière fois, s'arracha de leurs bras et suivit le colonel, ou plutôt se laissa entraîner par lui.
Une heure après , Joséphine entendit les
pas de M. d'Outrepont dans l'escalier.
— El mainteuani, ini demanda t-ell<' en al-
iant lui ouvrir la porte , maintenant, n'est-ce pas, vous venez aussi nous faire vos adieux?
— Oui, dit-il, Joséphine, oui, je viens vous annoncer que je pars. Rester , serait me préparer des regrets, des chagrins et peut-être des remords?
Elle le regarda avec; surprise
— Adieu donc! conlinua-t-il, en lui tondant une main qu'elle n'accepta point.
— Non, dit-elle, non , puisque vous jugez à propos de nous abandonner aussi , quand tout nous abandonne; puisque votre affection pour nous ne vous inspire point la pensée de différer un voyage sans nécessité, je ne me
séparerai point de vous, comme on se sépare iVunami. Je ne rendrai point étreinte pour étreinte à une main indifférente. Adieu ,
monsieur
— Ingrate! répliqua Gaston, vous ne comprenez donc pas qu'il faut que je m'éloigne (le vous à tout prix? Mon (;oiirage est à bout! Vous ne voyez donc pas ()ue je vous aime !
Cette fois elle prit sa main dans ses mains tremblantes d'émotion.
— Joséphine, demanda en ce moment mademoiselle l.efébiire. ce n'est donc point le c()lonel"qni csIIm?
— Si fait, ma tante , répondit la jeune fille d'une voix émue. Il vient nous ahnoncer <ju'il renonce à son voyage... N'est-ce pas? fit elle avec un adorable despotisme.
— Merci, mon Dieu, merci ! ajouta mademoiselle Lefébure, votre bras ne s'éloigne pas tout-à-fail de nous.
Tous !es trois passèrent encore une heure ensemble. M. (f Outrepont transmit à Joséphine et à sa tante les derniers adieux de Charles, que mademoiselle Lefébure écoula en levant les yeux :m ciel et en demandant à Dieu, dans une prière mentale, la protection divine pour son neveu et un peu de courage pour elle-même. Joséphine était radieuse ,
l'égoïsme de la passion s'était emparé d'elle; une joie inelTable brillait dans son regard, se trahissait dans ses paroles et se révélait jusque dans les moindres inflexions de sa voix. Elle avait tout oublié : chagrin, départ, absence, frère; elle n'avait qu'une pensée et qu'une sensation, qui l'enivraient de bonheur et d'extase; aimée de Gaston ! aimée de celui qu'elle aime!
Quand le colonel se leva pour prendre congé des deux fennnes , Joséplii-ie se leva, comme d'habitude, pour éclairer M. d'Outrepont jusqu'au seuil de l'appartement. Tandis qu'il descendait les premières marches de l'escftlier, elle se pencha sur la rampe, avec une adorable expression de triomphf el de tendresse :
— A demain de bonne heure, n'esl-ce pas ? dit-elle.
liiiie le suivit du regard,dajîs les détours do I escalier;^ et au moment ou elle allait le voir disparaître, se faisant un poiie-voix (îe ses mains charmantes qu'elle plaça autour de ses lèvres :
— A demain de bonne heure! répéta Joséphine, à demain de bonne heuie!
M. d'Outrepont, rentré dans son hôtel, malgré l'heure avancée de la nuit, ne s'endormit point aussitôt, qomme d'habitude, d'un prompt et paisible sommeil. Il se sentait agité, inquiet, brûlant. Les dernières paroles
lie Joséphine : « Adieu, à demain de bonne heure, n'est-ce pas?» qu'elle lui avait dites en le reconduisant, ne cessaient de murmurer à son oreilie avec les délicieuses modulations pleines de grâce et surtout de tendresse que leur avait données la charmante provençale. A la fin, cependant , et quand le jour commençait à paraître, la fatigue l'emportaj mais le sommeil ne parvint pas à soustraire le colonel à son agitation : Gaston letrouva dans ses rêves le souvetiir, la voix vt l'image de Joséphine.
La journée du lendemain j^arul longue à M. d'Oulrepont; il l'employa cependant à réaliser le projet dont il avait p-ailé la veille aux deux femmes, devant Charles : il eut une longue conférence avec son tapissier, et mit une
persévérance et une ardeur de jeune honime à faire disposer, pour le soir même, !e petit appartement destiné à mademoiselle Lefébure et à sa nièce.
Ce n'était point la première fois que ic tapissier, habitué aux fantaisies du colonel , avait à opiTcr de semblables miracles d'improvisation, il installa en secret vingt ouvriers au troisième étage, profita des premières heures de la matinée pour transporter les meubles, et fit preuve de tant de célérité, dégoût et d'intelligence, que tout fui prêt à neuf heures el demie du soir. Rien ne s'était fait <|ue d'après les idées et les oriires de M. d'Outreponi. Il n'avait pas dédaigné d'entrer dans les moiiidres détails, et de son quartier-général, étnbli au fond de l'arrière-boutique du
tapissier, il n'avait point cessé de iransmcUre des ordres h desaides-de-canip en blouse, qui allaient et venaienl sans cesse deiarue IN'euve- HaulevilJe au magasin du bonlevarl. Plein d'impatience, il vouînl présider lui même à la disposition des meubles, se glissa furtivemenl dans la maison ei le cœur battant. joyeusement, parce qu'on ne l'avait point aperçu, il mit lui même la main à l'œuvre, en passant une inspection générale et minutieuse: — une inspection d'artiste et d'amant , — et monta enfin chez celles pour qui se préparaient ces mystérieuses merveilles. Joséphine, parée de son costume arlésieii, n'attendit pas mômeque le colonel tirât le cordon; elle vint lui ouvrir, le visageaninié d'une joie qui renditson amant le plus heureux des hommes.
— Fi! iDotisicur, s'écria - t - eile en lui lentlant sa jolie main ; ù ! que vous aurivez tard !
— Peut-être les importâmes affaires qui m'ont retenu loin de vous sont-elles de nature à me justifier, répondit-il en portant à ses lèvres la main que iui présentait la jeune provençale.
— Des affaires! dit-elle avec un peu dé dépit; des affaires! Vous avez raison; vous ne pouviez les saeriijer, mèujc pour nous consoler un peu du départ do mon frère.
Elle essuya les larmes (pie le souvenir de Charles avait fait glisser de sa jtaupièrc sur sa ioue rose et brune ;'i la fois.
— J'avais à remplir une promesse.
— Une promesse? répéta-t-elle; et envers qui- aviez-vous contracté cette promesse?
Il hésita avec perfidie avant de répondre. .
— Je ne veux plus rien savoir, dit-elle: c'est un secret : excusez mon indiscrétion, colonel.
En parlant ainsi , son visage enjoué sur lequel n'avait fait qu'apparaître, comme un nuage sur un ciel bleu, le souvenir de son frère, reprit une expression sérieuse et presque triste?
-- Ma îante , continua-t-eile en ouvranC la porte (!u pelil salon ; voici monsieur le colonel.
rvladenioiseile Lcfébiire se rangea prôs de la table à ouvrage pour (ionner au colonel la place qu'il affectionnait entre elle et Joséphine. Joséplnne s'assit et se mit à broder silencieusement.
— Ainsi donc, demanda Gaston, qui était resté debout, ainsi donc, mademoiselle, j'ai mérite de vous trouver boudeuse, parce que je me suis montré (idèle à une promesse que j'avais faite.
— Monsieur le colonel se îromj>e, intervompit Joséphine avec vivacité, je n'ai point
le droil de me monîrcr houtlouse envers lu!. Je ne boude point.
Il sourit en liomine sur de son pnrdon.
— Je vous en fais juge toutes les deux, mesdames : manquer de promesse à une femme...
— S'il s'agissait d'une femme, vous n'êtes (léj;j que trop justifié, colonel, réplicpia-t-eile en donnant à son aiguille un si brusque mouvement que le fil se rompit.
— De quoi s' agit-il? demanda mademois(ille Lefébure (jui ne compreuint rien à eelte <pierelle-
— Puisque mademoiselle Joséphine a daigné me pardonner, répondit M. d'Outrepont avec une fausse candeur qui redoubla la colère de la jeune (ille, laissons là celte discussion. La soirée est bien belle : ne voulez-vous point me perniellre de vous offrir mon bras et de vous accompagner dans une promenade sur le boulevart?
— J'ai promis de terminer cette broderie ce soir et je dois tenii' ma promesse, répondit Joséphine en posant la main sur le bras de sa lanle, qui se disposait à se lever.
Le colonel reprit son cbapeau, qu'il avait déposé en entrant sur un vieux meuble servant à la fois de console et d'armoire.
— Bonsoir donc, mesdames, dit-il.
Jescphine, en !e voyant s'éioignei', sentit s'évanouir sa colère et son courage. Elle le ramena près d'elle par un regard plus doux,
— Vous vous décidez donc à sortir ? deui'anda t-il triomphant.
— Oui, si quelque autre engagement ne " vous défend point de nous accompagner.
— Au fait, dit-il, vous «ne rappeliez que j'ai affaire dans la maison.
Joséphine se mordit les lèvres jusqu'au
sang et se disposait à reprendre sa broderie. F^e colonel passa ie bras de Josépliine soîjs le sien.
— Parlons, dit-il.
— Il faut que Joséphine change de robe, objecia mademoiselle Lefébure. Elle a voulu se parer encore ce soir de mon costume provençal , cl ce costume, au milieu des rues de Paris...
— Venez , venez, interrompit le colonel qui entraîna Joséphine 5 suivez-nous, chère Antoinette.
En (juehjues instants, il les eut emmenées
dans rapjjartCiiRMit qu'il avait fait disposer au Irolsièmo étage. Joscpiiine, ébîouic, ne ]jut retenir un cri de joie et de surprise; uiademoiselle Lefébure se sentit à la fois mécontenleet lieureuse, à la vue de ce petit paradis, comme elle l'appela.
— Désormais plus de travail, plus de fatigue, plus de soucis! le botiiicur et l'aisance pour vous, Joséphine! ot |)0ur vous aussi, ma bonne et tidèle amie!
Mademoiselle Lefébure , profondément émue, resta (juelques instants sans pouvoir prononcer un mot. Elle s'efforça cn(in de retrouver un peu de force et de sang-froid :
— Ecoutez-moi^ Gaston, dit-elle, et si vous
trouvez clans mes paroles quelque chose qui vous afflige, pardonnez-le moi; mon cœur ne saurait être le complice de mes lèvres. Charles, quelque soit l'importance de l'emploi que vous lui avez fait obtenir, ne peut se trouver, de longtemps, assez riche pour s'acquitter envers vous du prêt généreux que vous m'avez fait pour lui, et auquel étaient attachés sa vie et son honneur. Nous ne saurions maintenant lui laisser contracter envers vous de nouvelles dettes.
Le colonel fronça le sourcil.
— Vous comprenez hien, n'est-ce pas, mon ami, les sentiments qui me font vous tenir ce langage ? Merci pour vos fraternelles et gêné-
rcuses intentions; merci pour la tendre arnilic dont vous nous prodiguez de si nobles preuves?... Mettez-vous à noire place, et ditesnous si vous n'agiriez point comme nous le faisons en ce moment.
— Oui, colonel, reprit Joséphine; votre affection pour nous vous a entraîné trop loin: permettez (|u'cn refusant vos dons, comme il est de notre devoir , nous vous en aimions néanmoins plus encore, s'il est possible.
— Eli quoi ! s'écria M. d'Outrepont, n'estce point les intentions de votre frère que je remplis en ce moment? Fais-je. autre chose que de m'acquitter du mandat dont il m'a chargé ©n votre présence ?
— ti4U —
— Colonel, ùilerrompil Joséplvine, je fais un appel à volie honneur; votre réponse terminera ce débat. Quels/sont les appointements affectés à l'emploi que vous avez (ail obtenir à mon frère?
M. d'Oulreponl, déconcerté, balbutia quelques mois confus.
— Vous !e voyez, mon ami, nous ne pouvons point accepter, continua Joséphine avec une fermeté calme, mais qui ne laissait aucun espoir au colonel. Si vous tenez à ne point m'affliger, ne parlons point de tout ceci; oublions-le;, remontons dans notre mansarde et prenons gaîment le thé.
M. d'Outrepont garda quelques instants le
silence. Appuyé contre la cheminée, il semblait en proie à une lutte violente.
— Ainsi , dit-il d'un ton froid et en revenant près des deux femmes, ainsi, mademoiselle Antoinette refuse à l'ami de sa jeunesse, à celui qu'elle avait choisi pauvre et obscur, d'accepter ses services maintenant qu'il est riche et heureux.
— Soyez notre juge, Gaston!...
— Ainsi , mademoiselle Joséphine, continua le colonel, ne veut point permettre à l'ami de son frère de devenir le protecteur et l'appui de la sœur que Charles a confiée à sa sollicitude!
— N'insistez pas, mon ami , vous m'affligeriez sans me faire changer de résolution.
— Vous avez raison, mon zèle m'a égaré»
La fille du colonel Lefébure ne doit accepter
la protection de personne, pas même celle
d'un frère d'armes de son père. Cependant ,
ni vous, ni votre tante, vous ne pouvez rester
dans une situation indigne de toutes les deux;
vous ne pouvez plus longtemps soutenir une
lutte inégale contre le malheur. Voyons, n'est-il
aucun moyen de tout concilier? continua-t-il
d'une voix <]ue l'émotion rendait tremblante;
ce que vous refusez du colonel d'Outrepont,
ne pouvez-vous l'accepter d'un fiancé, d'un
époux?
— Que dit-il? 'que dit-il donc? s'écria
mademoiselle Lefébure éperdue.
Le colonel soutenait Joséphine, que la joie avait presque fait défaillir. Il n'entendit point l'exclamation douloureuse que ses paroles avaient arrachée à Antoinette.
— J'attends un mot de vous, chère Joséphine ; je l'attends comme un arrêt duquel dépend tout le bonheur de ma vie.
— Vous savez bien que je vous aime! répondit-elle.
Il y eut un moment où leur joie faillit arracher une malédiction de mademoiselle^ Lefébure.
— Mon Dieu! pensa-t-elle , soutenez-moi
— lAA —
» de voire aide divine; une pareille épreuve 'dépasse mes forces !
— Ma tante, nous allons donc prendre possession de cet appartement, de ce nid délicieux? demanda Joséphine enivrée de bonheur.
— Oui, madame la colonelle ! répondit la martyre qui eût la force de trouver un sourire.
nONHKUR.
Un mois après le départ de Charles, pour l'Afrique, un bonheur sans mélange, un bonheur à faire envie régnait, en apparence du moins, dans le délicieux petit appartement de la rue Neuve-Hauteville; Joséphine travaillait
à son trousseau de mariée, et le colonel venait, dès le matin, s'asseoir prés de sa charmante fiancée , qui souvent l'accusait encore d'arriver trop tard.
Cependant, on ne le voyait à la Chambre que les jours où de graves questions y rendaient sa présence indispensable. Quant au Jokey-Club, à l'Opéra, aux Italiens et au café de Paris, il n'y paraissait point, et l'on s'y livrait à mille suppositions sur la vie solitaire qu'il avait adoptée ; personne de ses amis ne se méprenait toutefois sur la cause de cette retraite mystérieuse; et chacun s'accordait à l'attribuer à l'amour.
Ces conjectures, justes a leur point de dé-'
- '■Ul --
pan, se perdaient et s'égaraienl pourtant quand il s'agissait de découvrir l'objet d'une pareille passion. La passion n'étonnait point, car on connaissait la nature impressionnable et romanesque du colonel, et on était habitué à le voir, de temps à autre, se livrer aux extravagances d'un amour de bonne foi , — tant qu'il durait. Par malheur ou par bonheur, jamais pourtant sa durée ne se prolongeait d'une manière inquiétante ; — la guérison survenait aussi promptement et aussi brusquement que la maladie. Quand donc les amis du colonel et surtout le général Bonnivet, venaient à parler de cette fantaisie de solitude, ils ne manquaient jamais de conclure en prédisant un prochain retour du colonel à ses habitudes abandonnées.
Cependant le colonel, loin de sentir diminuer son amour, devenait de plus en plus épris de sa fiancée. Jamais, depuis jbien des années, il n'avait été aimé d'une tendresse aussi vraie et aussi pure. Lui-même se sentait renaître à une jeunesse de pensées et à une fraîcheur d'imagination qui regénéraient son cœur et lui rendaient (!e la foi en lui-même- 11 ne vivait que par Joséphine, et Joséphine ne vivait que par lui; les fiancés se confondaient dans ce sublime égoïsme à deux, qui ne tient compte de rien, au monde, que de sa propre ardeur, et qui, tout entier à ses extases, dédaigne et même oublie le reste. Ni l'un ni l'autre ne s'apercevaient delà tristesse d'Antoinette et des efforts généreux et souver>t inefficaces de la noble fille pour cacher sa douleur. Quand elle sentait la force l'abandon-
ner, elle quittait quelques instants lesiiancés, allait pleurer dans la |3ièce voisine, et rentrait calme en apparence, cachant sa peine sous un front serein. Celte candide créature avait appris en peu de jours à dissimuler avec une énergie et un savoir-lairo que lui eût envié le roi Louis XI, quand il avait à lutter avec ses plus redoutables et ses plus rusés adversaires. Elle était parvenue à parler à Gaston et à Joséphine de leur bonheur et et de leur mariage, le sourire sur les lèvres, le regard calme et la voix sûre. La mort était dans son âme et la satisfaction sur son visage.
Un seul changement se faisait remarquer dans ses habitudes , c'était un redoublement de ferveur religieuse. Chaque matin, au point du jour, elle entendait lu messe et le
soir se rendait à l'office, au grand chagrin de Joséphine, qui se voyait enlever, par ces soins pieux, une grande heure des visites du colonel. Elle avait bien essayé plusieurs fois de protester indirectement contre cette recrudescence de piéîé; mais sa tante lui avait répondu :
— Mon enfant, quand Dieu nous comble de ses bienfaits, ne faut-il pas lui en témoigner sa reconnaissance?
Élevée, comme toutes les jeunes fdies du I Midi, dans l'observance rigoureuse des devoirs religieux, et sachant d'ailleurs l'inutilité d'une lutte qui blesserait sa tante sans rien modifier à ses résolutions, Joséphine se résigna donc à ce sacrihce, et s'en dédommagea un peu
en priant avec ferveur pour celui qu'elle aimait.
Le colonel s'occupait activement des dispositions à prendre pour son prochain mariage, quoiqu'il trouvât un bonheur ineffable à voir se prolonger sadélicieuse situation de fiancé, età b'enivrer des parfums du bonheur, préférables peut-être au bonheur lui-même. Il se sentait tellement heureux qu'il redoutait de faire un pas de plus, dans la crainte de sentir son extase rencontrer quelque triste réalité et se briser en s'y heurtant.
Grâce à Dieu, jusqu'ici sa passion n'avait fait que prendre un caractère fervent et durable. Chaque jour il aimait et il était aimé
davantage, quoique chaque jour il regardai ce redoublement de tendresse comme désormais impossible.
Un soir il sortit de chez sa Oancée, après une de ces adorables querelles que suit une réconciliation plus adorable encore; querelles semblables à de légères ondées qui rendent les prés plus verdoyants et donnent plus d'azur au ciel. Pour rentrer sitôt chez lui, il se sentait trop délicieusement ému; il trouvait trop de joie à se souvenir de son bonheur et à se rappeler un à un les moindres incidents de sa journée d'amour, 11 renvoya donc sa voiture et résolut de retourner seul et à pied jusqu'à son hôlei. Depuis un quart d'heure, il marchait enfoncé dans sa rêverie, lorsqu'il sentit une main se placer familièrement sur
son épaule; en même temps, une voix amicale l'interpella avec gaîté : c'était le génériil Bonnivet, son collègue à la Chambre, son camarade à l'armée et son ami depuis vingt ans, comme le répétait sans cesse le vieux soldat, devenu une des puissances du vote assis et lever.
— Ah! ah! fit-il en passant son bras sous le bras du colonel, il liant se promener à minuit sur le boulevart des italiens pour vous rencontrer! On ne vous voit nulle part, pas même à nos séances de la Chambre; j'ai demandé de vos nouvelles à tous nos amis, personne n'a pu m'en donner. Célestine prétend que vous songez à fonder un couvent de trappistes en faveur des rats convertis. Encore trente années de vie joyeuse, a-t-elle ajouté.
cl je réclamerai l'honneur de devenir l'abbesse de cette sainte maison.
A CCS plaisanteries qui sentaient leur coulisse, le colonel fronça le sourcil et pressa involontairement le pas.
— Diable! diable! je commence à croire qu'il y a quelque chose de vrai dans tout cela, reprit le général en riant. Une des innocentes plaisanteries que vous aimiez tant jadis vous effarouche aujourd'hui; êles-vous donc amoureux d'une religieuse ?
— Non, mais d'un ange! interrompit-il avec impatience.
— Toutes les femmes que l'on aime sont
des anges ou des démons, cela est connu, repartit le général qui ne comprenait guère d'autres passions que l'ambition, la fortune, la bonne chère, et qui, semblable à certains aveugles nés qui nient l'utilité de la lumière, traitait avec fort peu de respect l'amour qu'il était incapable de ressentir.
— Je vais me marier, continua brusquement Gaston, résolu de se débarrasser à tout prix des réflexions de son ami, ei qui pensa le réduire au silence en lui apprenant sans détour la résolution qu'il avait prise.
Le mot de mariage acheva de jeter le général Bonnivet dans un profond ébahissement.
— Vous marier! dit-il, vous! Vous! le plus heureux et le plus échevelé de nous tous? Vous! l'honneur de la loge infernale, le roi du Jockey-Club, le protecteur de l'Opéra? vous! Gaston d'Outrepont I vous allez vous brider, vous mettre un mors? vous allez promener une femme, — voire femme, votre véritable femme, sur le boulevard des Italiens, el regarder de travers vos amis qui la salueront trop profondément!... Ainsi vous voilà restant au bal jusqu'à cinq heures du matin, dînant au logis, troublé la nuit dans votre sommeil par des cris d'enfants, et astreint à la respectable existence de père de famille? Sans compter la pauvreté qui vous arrivera malgré vos quarante mille livres de rente ! Oui, un riche garçon s'appauvrit toujours en se mariant, quelque dot qu'il re-
— 'iô7 —
çoive de sa femme. Vous allez doniiei' chez vous des dîners, des soirées, des matinées, des bals; vous recevrez et vous rendrez des visites; vous n'irez plus qu'à pied pour laisser votre voiture à votre femme!
Pendant cette philippique contre le mariage, M. d'Outrepont avait peine à contenir son impatience; mais chaque fois qu'il voulait interrompre l'orateur , celui-ci , habitué aux luttes de la tribune, élevait la voix et se maintenait la parole.
Gaston, en désespoir de rinlerronq)re, linii pat prendre le parti de le laisser aller jusqu'au bout.
— Avez-vous iini? demanda-t-il en croir. I. 17
sant les bras et lorsque le général, épuisé par sa bordée d'éloquence , se vit réduit à subir ({uelques instants de repos.
— Attendez, que je reprenne haleine, répliqua en souriant l'orateur essouiflé.
— Epargnez-vous celte nouvelle fatigue.
Celle que J'épouse est une jeune fille simple, modeste, ennemie du bruit et du monde, qui trouvera le bonheur chez elle et qui ne le cherchera point autre part.
— Voyez-vous ! s'écria Bonnivel étourdi de cette réponse. Il ne manque plus à votre héroïne que d'avoir dix -sept ans et de ne pos-
séder pour dot qiu; les susdits dix-sept printemps, ses vertus et sa beauté !
Le colonel rougit légèrement à ces mots.
— Vous serez un des témoins de mon ma* riage, et quand vous aurez vu ma femme, vous m'envierez mon bonheur.
— Or çà, Gaston , interrompit le général, faut-il prendre tout ceci au sérieux? Vous mariez-vous réellement ? Quelle est la femme que vous songez à épouser?
— La fille d'un colonel tué à Waterloo, mademoiselle Lefébure?
— Et quelle dot apporte-l-elie?
— Je vous l'ai dit, aucune.
Bonnivet regarda le colonel comme il eût regardé un homme en délire.
— Ce mariage se trouve irrévocablement arrêté?
— Irrévocablement.
— Et vous vous mariez?
— Dans un mois au plus tard; j'attends quelques papiers indispensables pour faire idficlier mes bsns.
— Bonsoir, Gaston; vous voici arrive devant votre hôtel.
: Vr'f .... -1^ - ' -,
— Bonsoir, général.
Il se séparèrent ; le colonel se coucha de fort mauvaise humeur contre les amis qui ont la rage de se mêler d'affaires qui ne les regardent point et qui donnent des conseils inutiles et irritants.
Le général Bonnivel reprit le chemin du boulevart en se disant :
— ^" j'y perdrai mon latin , ou j'empêcherai Gaston de conclure une pareille folie.
Le général était un de ces caractères trop fréquents dans le monde, qui ne jugent les actions des autres qu'à leur propre point de vue et ne sauraient mettre en doute Tinfaillibilité de leur jugement; ils ne manquent jamais de s'immiscer dans les affaires de leurs amis, même quand cette intervention n'a rien d'agréable pour ceux sur lesquels elle s'exerce. M. Bonnivet aimait le colonel comme il aimait vingt autres personnes à Paris; M. d'Outrepont fût mort tout-à-coup, que son* ami Bonnivet eût dit en poussant un soupir :
— Pauvre garçon ! il n'avait guère plus de quarante ans.
Et celle oraison funèbre terminée, il eût
passé la journée, comme d'habiliulc, sans penser autrement au défunt qu'en racontant à tout venant sa mort imprévue, et en se faisant les honneurs de cette triste nouvelle au Jockey-Club et au foyer des Variétés, dont il était un des habitués. Le lendemain, il n'y eût plus songé, si ce n'est pour aller, chez ses autres amis de l'armée, les prévenir qu'une place se trouvait vacante à la Chambre, et que le ministère avait à nommer à un grade de colonel dans l'élat-major.
Cette amitié banale qui reposait sur une sorte de confraternité militaire, sur des paris extravagants, sur des soupers échevelés H sur l'habitude de se rencontrer à peu près tous les jours, à la même heure, à la Chambre et au boulevart des Italiens, n'en prit pas moins
sur eile de rendre au colonel, sans qu'il le soupçonnât, ce que le général nommait un service éminent ; il s'affubla du rôle de tuteur, s'érigea en providence mystérieuse de son ami, et se rendit dès le lendemain matin chez le ministre de la guerre. Après avoir entretenu de ses propres intérêts le fonctionnaire chargé de l'administration de l'armée, il parla en termes vagues du mécontentement que ressentait d'Outrepont de se voir inoccupé. Ne devait-il point s'étonner de n'avoir point encore été mis en position de vSe conquérir les étoiles de maréchal-de-camp? Ses plaintes, s'il lui en échappait, n'étaient-elles point légitimes?
Le ministre s'étonna de ce langage; il avait vu, la veille encore, le colonel, et le colonel
ne lui avait point dit un mot de ces projels d'avancement .
Il ajouta :
Si M. d'Oulrcpont m'eût jamais manifesté le désir que vous m'exprimez en son nom, depuis longtemps je me fusse empressé de lui rendre une justice à laquelle il a tous les droits possibles. Une mission difficile dans laquelle se trouvent de grands périls à braver et d'immenses services à rendre au pays me fesait chercher autour de moi un officier digne de se la voir confier. Je vais écrire à l'instant même au colonel que je la lui donne.
Le général témoigna une joie extrême et remercia vivement le minisire.
— Je désirerais, continua-t-il, après un moment d'hésitation, je désirerais que le colonel ne sût rien des confidences que j'ai faites à votre excellence. Il lui saura plus degré d'avoir prévenu son désir, et peut-être m'en voudrait-il d'avoir révélé un mécontentement qu'il n'a confié qu'à moi.
— Soyez sans crainte, répliqua le ministre, qui écrivit sur le champ à M. d'Outrepont la lettre suivante :
« Mon cher colonel, voici la session termi- *f née ; la Chambre n'a plus besoin de vos ser- « vices jusqu'à l'iiiver prochain; l'État les « réclame et vous ne les lui refuserez point. « Je joins à ce billet un ordre de départ pour
« l'Algérie. Je vous y charge d'une mission « digned'uninlrépideofficieretd'un diplomate <r habile. Je vous attends demain malin pour « vous remettre moi même vos instructions. Il « est urgent que vous partiez immédiate- « ment. »
Un estafette porta sur le champ à l'hôtel du colonel cette lettre, accompagnée d'un ordre de départ. Le colonel se trouvait sorti depuis une heure, et Jean avait profité de l'absence de son maître pour donner l'après-midi à ses affaires particulières. La lettre resta donc chez le concierge, habitué à recevoir d'ailleurs de fréquents messages des ministères pour M. d'Outreponl, et à en donner à l'estafette le reçu exigé.
Le colonel ne rentra point chez lui de la journée. Minuit sonnait lorsqu'il put s'arracher àgrand peine d'auprès de Joséphine, qui, encore, l'accusait de la quitter de trop bonne heure. Comme il passait devant le Jockey- Club, sans même lever les yeux vers les salons ou naguère se dépensait une partie de ses soirées, il s'entendit appeler par trois de ses amis qui sortaient du cercle; parmi ces amis se trouvait le général , qu'il n'avait point aperçu, dans sa préoccupation des souvenirs de la journée.
— Vous verrez qu'il partira sans même nous serrer la main! s'écria l'un d'eux.
— <^u'il n'en reçoive pas moins nos sin
cères ("élicitations ; avant quatre mois, nous compterons un général d** plus parmi nos amis.
M. d'Outrepont témoigna sa surprise el avoua qu'il ne comprenait rien à ce qu'on lui disait.
— Denmndez-le donc au journal ofliciel (lu soir, qui annonce votre dépari pour i'A- Jrique et l'importante mission que le gouver-
, nement vous y eoniie?
Le colonel pâlit.
— Tout cela ne peut être que le résultai d'une méprise, répondit-il. Des affaires gra-
ves ne me permettraient point d'accepter une pareille mission, même en supposant qu'elle me fut proposée.
— ÎNous ne parlons, ce soir, que d'après l'organe officiel du ministère, répliqua gravement Bonnivet. Demain malin tous les journaux répéteront celle nouvelle; après-demain la France entière la connaîtra.
L'agitation du colonel devint de plus en plus vive; le général lui prit le bras, et l'emmenant à l'écart :
— Cette mission n'aura que deux ou trois mois de durée; il est trop tard pour la réfuser. L'honneur vous fait un devoir de
no pas même adresser au ministre une seule objection. Vous seriez, deshonoré.
Gaston tressaillit.
— Déshonoré, répéta-t-il avec énergie...
Oui, déshonoré! Je serais un misérable de ne pas vous dire aujourd'hui œ que vous penserez vous-même demait).
11 lui serra la main, cl s'éloigna en se disant :
— Dans un an, mon pauvre Gaston, vous ne songerez plus à épouser une enfant, et vous saurez alors quelle main amie vous a empêché de faire celle sol lise,.,,..,,,;,; .
En rentrant chez lui, le colonel trouva la lettre du ministre et l'ordre de départ qui l'accompagnait.
D'abord il se livra sans réserve à un violent accès de colère dont Jean lut la preraière victime et qu'il supporta avec une admirable résignation, en homme qui n'en était point à son premier orage de ce genre. Gaston se lassa bientôt de s'emporter contre un pauvre garçon qui n'avait d'autre tort que de n'avoir point porté sur-le-champ, à son maître une dépêche dont il ne pouvait soupçonner l'importance. Il s'enferma dans son cabinet, lut la lettre du ministre et l'ordre de départ qui l'accompagnait, les commenta et finit par s'avouer qu'il ne pouvait y voir qu'un sentiment de bienveillance. La mission
dont on le chargeait était glorieuse et ne saurait manquer de valoir à celui qui en était chargé un avancement qu'il désirait depuis longtemps. Mais quitter Joséphine! mais différer tant de bonheur!... Cette affreuse pensée efface pour lui toute idée d'ambition. Non, ce départ n'est point possible! il verra le mi« nistre dq^main matin, il refusera... El ces maudits journaux qui ont proclamé partout la nouvelle de sa mission ..Ah! le général n'a que trop raison; un refus, c'est le déshonneur!
Il passa toute la nuit sans se coucher, tantôt en proie à la colère, tantôt pleurant à la pensée de Joséphine.
Le lendemain matin, au point du jour, il
se rendit chez le ministre; il le trouva déjà au travail.
— Colonel, lui dit l'homme d'éiaf, je vous coRfie de graves intérêts; vous vous mettrez en route dans une heure. Les dépêches que je viens de recevoir d'Afrique rendent encore plus pé*^illeux qu'ils ne l'étaienl les devoirs de votre mission. Les balles arabes vous attendent ; il y aura de la gloire à conquérir I
En présence du vieux soldnl, le colonel sentit mourir sur ses lèvres toutes les objections, et se répéta la parole de Bonnivet qui n'avait cessé de le poursuivre : Déshonoré. 11 écouta froidemenl les instructions du ministre, prit congé de lui, et donna à Jean
l'ordre de faire préparer sur-le-champ une ciiaise de poste et de la lui amener chez mademoiselle Lefébure. Il remonta ensuite dans sa voiture cl se fit conduire rue Neuve-H^uteville.
Joséphine dormait encore de ce doux et profond sommeil que donnent dix-sept ans, le bonheur et l'amour. Tout-à-coup le bruit de la sonnette, brns(piement secouée, l'éveilla en sursaut.
Elle souleva la lête et s'appuya sur le coude pour mieux écouter 5 la sonnette tinta de nouveau, tandis que la femme de chambre attachée récemment au service de la fiancée du colonel se levait à la hâte. .Avant
que cette dernière n'eût ouvert, la sonnette renouvella encore son appel impatient, et Joséphine reconnut la voix el le pas de Gaston. Il entra brusquement dans la chambre de la jeune fille; elle s'enveloppa à la hâte d'un grand châle.
— Qu'avez vous? s'écria-l-elle; qu'avezvous, mon ami? Pourquoi celte pâleur?
Pourquoi cette agitation?
Trop ému pour prononcer une parole, il jeta sur le lit de Joséphine la lettre du ministre, et tomba à genoux et en larmes aux pieds de sa fiancée. La jeune fille lut jusqu'au bout et lentement le fatal ordre de départ.
— Mon arai^ dit-elle en s'efforçant de don-
ner du courage a sa voix défaillanic, mon ami, en acceptant le litre de voire femme, j'en ai accepte tous les devoirs, et j'espère que Dieu me donnera la force de les accomplir courageusement. Puisque l'honneur vous oblige à partir, partez! J'ai foi en vous comme vous avez foi en moi-, j'attendrai votre retour, sinon sans douleur, du moins avec résignation. Partez , dit-elle , et que Dieu vous protège. Votre fiancée vous attend 5 vous la retrouverez digne de vous, comme elle vous retrouvera fidèle el tendre.
— A toi, à toi pour la vie! réponditil en couvrant do baisers la main de Joséphine.
— Hélas! pensa Antoinette qui était
survenue , ce sont les uièines adieux qu'il m'a faits à moi qui ai été aussi sa Uancée !
En ce moment le bruit de la voiture de poste (|ui arrivait (levant la |)orle se fit entendre dans la lue.
Il y a des douleurs et des émotions que lien ne saurait décrire; tel fut le désespoir de Gaston et de Joséphine en se séparant.
Mademoiselle Lefél)ure pl(Hirait el priait près i!e sa nièce.
— Mon Dieu! 'lisait elle, au nom de mes
souffrances , laites *qu'il no l'oublie point comme il m'a oubliée.
Quoique cruelle que soit l'heure de la séparation, les heures de l'absence la surpassent en tourments. Elles arrivent lorsque les forces sont épuisées par la lutte et par le temps. Joséphine, qui avait montré tant dé courage en quittant le colonel, ne savait que pleurer et se désespérer depuis le départ de son fiancé 5 elle restait plongée dans un abattement que ne parvenaient jamais à dissiper, même pour quelques instantsja sollicitude et les témoignages de tendresse que lui prodiguait sa tante.
Un soir, mademoisello Lefébure lui dit:
— Hélas î mon enfant, prends courage; n'ai-je pas, moi, souffert et attendu comme loi, pendant de longues années? Ne m'a-t-il pas fallu me courber avec résignation sous les souffrances de l'isolement el de l'abandon ?
Joséphine répondit :
— Vous ne l'aimiez pas comme je l'aime, ma tante! Le temps a changé votre amour en amitié; de fiancée, vous êtes devenue une sœur pour Gaston.
Mademoiselle Lefébure regarda tristement sa nièce.
— Mon Dieu, dit-elle, mon Dieu, elle ne soupçonne même pas l'étendue de mon affreux sacrifice! Je me meurs pour elle , et elle ne comprend aucune de mes souffrances et de mes tortures !
Joséphine ne vivait que dans une seule pensée, l'attente des lettres de M. d'Outrepont. Assise près de la fenêtre, les cheveux en désordre et enveloppée dans une robe de chambre, insoucieuse de sa beauté ; brisée, pâle, elle épiait sans cesse, en silence, l'arrivée du facteur; son cœur battait avec anxiété jusqu'au moment où il franchissait le seuil de la maison. Alors elle appelait sa femme de chambre qui s'élançait dans l'escalier pour recevoir la lettre bénie et l'apporter à sa mai-
tresse, debout et impatiente sur ie seuil de l'appartement.
Le colonel, jusqu'au moment où il s'était embarqué à Marseille, avait écrit à Joséphine, de presque toutes les villes qu'avait traversées sa voiture; c'étaient toujours quelques lignes tracées précipitamment au crayon et pour confirmer à la jeune fille l'amour et la douleur de l'amant que la fistalité séparait de sa fiancée. Joséphine lisait et relisait ces billets , et les renfermait précieusement dans un petit coffre d'or dont la mère du colonel <tvait fait autrefois don à son fils. Rien jusqu'alors n'avait pu le séparer de celte pieuse relique confiée à Joséphine au moment <ic la quitter. Quand le courage
l'abandonnnil tout - à - fait , ou l)ien lorsque le facteur \enail à passer sans s'arrêter, elle ouvrait le coffret, lui demandait des consolations et relisait une à une les lettres de Gaston. Faut-il ajouter que, chaque jour, une longue lettre parlait de Paris pour le colonel, afin qu'il en trouvât du moins une avant de quitter Toulon, et que les autres allassent le rejoindre en Afrique?
Après que M. d'Outiepoiit eut quitté la France et fut débarqué en Algérie, ses lettres n'arrivèrent plus qu'irrégulièrement et à d'assez longs intervalles. Un service de paquebots ne se trouvait point alors organisé comme aujourd'hui entre la colonie et Mar seille.
Lorsqu'un long retard survenait, mademoiselle Lefébure ne savait comment rendre un peu de raison à sa nièce, qui se livrait à ses inquiétudes avec l'exagération naïve de la passion de la jeunesse et du sang provençal. Elle accompagnait sa tante à l'église, faisait des neuvaines, promettait des ex-voto el demandait avec instance à la sainte Vierge sa protection pour Gaston, exposé à tant de périls sur une terre ennemie. Rentrée chez elle, elle se faisait apporter des journaux, lisait et commentait tout ee qui, dans leurs colonnes, ^parlait de l'Afrique, et suivait sur des cartes de géographie la marche des armées françaises. A cette époque, des combats avaient lieu presque tous les jours, et souvent ils se livraient dans les pays que parcourait le colonel. Rien ne saurait exprimer les an-
goisses de la pauvreiille jusqu'au moment où une lettre venait la rassurer et lui apprendre qu'aucuiî malheur n'avait frappé son amant. Mais cette lettre était écrite depuis dix jours, et depuis dix jours, hélas ! que de chances funestes avaient pu survenir et le frapper !
Après deux mois, les lettres du colonel devinrent rares^ et Joséphine crut remarquer moins d'amour dans leurs lignes rapidement écrites, peu nombreuses et souveftt indifférentes. Les dernières surtout peignèrent le cœur de la jeune lille et ne causèrent pas moins de chagrin à mademoiselle Lefébure, qui chercha cependant à tromper sa nièce et à lui démontrer que la froid(?ur du colonel
n'existait qu'eu imagination. Ântoinellc écrivit en secret au colonel pour le supplier de ne pas réduire au désespoir une enfant que le chogrin avait presque déjà affollée, et qui succomberait à un coup au-dessus de ses forces épuisées, dette lettre resta sans réponse..
Rien n'arriva plus d'Afrique pour Joséphine que des lettres de son frère.
Aucun doute ne pouvait rester à la pauvre (ille sur les motifs du silence gardé par M. d'Ou- Irepont. Presque chaque jour, les feuilles publiques parlaient du colonel et des opérations militaires auxquelles il se trouvait associé. 11 n'était donc ni malade ni placé, par Téloi-
gnement ou par l iiUercepUon des communicalions, dans l'impossibilité de donner de ses nouvelles.
Mademoiselle Lcicbiire éerivii une sccon(!e fois à Gaslon sans obtenir plus de succès et sans parvenir à lui faite rompre le silence. Quant à Joséphine, elle avait cessé d'adresser à Gaston des lettres (ju'ellc savait inutiles. Avec un sang-froid qui épouvantait sa tante, elle reprit ses travaux d'aiguille et s'efforça de paraître calme. Un matin elle dit à mademoiselle Lefébure :
— iNous ne pouvons rester dans notre appartement, il appartient au colonel ; allons chercher un logement éloigné de cette mai-
son, et qui soit plus enharmonie avec notre position.
Appuyée sur le bras de sa tante, elle se traîna jusqu'à une mansarde qui se trouvait dans un quartier voisin et déchira vouloir s'y établir : elle exigea encore que dès le lendemain les meubles du logement qu'elles avaient quitté pour l'appartement disposé par Gaston fussent repris chez le tapissier qu'on en avait fait dépositaire et placés dans la nouvelle habitation. La clé de l'appartement qu'elles quittaient fût remise en échange à ce tapissier pour qu'il la rendît plus tard au colonel.
L'accomplissement de toutes ces choses
acheva d'épuiseï' le peu de forces qu'il restait à Joséphine. Déjà depuis longtemps sa beauté, naguère si pleine de fraîcheur, avait pris un caractère touchant et mélancolique; le désespoir vint à son tour effacer cette empreinte et apposer sur le front de l'infortunée son funeste cachet. Une pâleur livide voila ses traits et les décomposa ; son œil s'alluma d'une flamme sinistre; une rougeur fiévreuse colora les pommettes de ses joues amaigries ; des veines bleuâtres et transparentes commençaient à se dessiner sur ses mains naguère pures, blanches et taillées, comme la main de marbre d'une statue antique. Sa voix ne vibrait plus avec un timbre argentin, et ne faisaitplus entendre la douce musique de l'accent provençal, si pétulant, si mélodieux, quand il est prononcé par les lèvres roses d'une
jeune (illo. Elle parlait avec lenteur, et une toux conviilsive interrompait souvent Ses mots saccadés.
Un jour mademoiselle Lefébure proposa timidement à sa nièce de faire appeler un médecin. Joséphine répondit par un regard si triste que sa tante n'osa plus renouveler cette proposition.
Cependant le mal empirait, et ses progrés rapides devenaient de plus en plus irrécusables. Il fallut renoncer aux veilles, il fallut même renoncer au travail.
Vaincue un soir par la souffrance, José-
phine s'était jetée sur son lit, et mademoiselle Lefébure, assise près d'elle, lisait à haute voix quelques pages de V Imitation-, ne sachant plus comment consoler sa nièce, elle recourait à Dieu. Joséphine n'écoutait point les paroles du livre chrétien. L'œil fixe, l'âme et la pensée étrangères à ce qui se passait autour d'elle, elle rêvait à Gaston et au lâche abandon dont il avait payé son amour. Tout-à-coup, elle se souleva sur son lit, et passant avec tendresse ses bras autour du cou de sa tante :
— Je ne puis mourir ainsi s.ins l'avoir revu! s'écrie-t-elle. Ma tante, parlons pour l'Algérie!... Peut-être, en me revoyant, sentira-t-il son amour se réveiller dans son cœur.
— Pauvre enfant! murmura mademoisetle Lefébure, pauvre enfant!
— Je suis folle, n'est-ce pas? reprit Joséphine; plût à Dieu que je fusse folle tout-àfail! Je ne me souviendrais plus! Mais mourir avec toute sa raison... mourir sans le revoir! Oh! ce serait trop affreux. Je sens qu'un mot, qu'un regard de lui me rendraient l'existence et la santé!... Tu neveux pas que je meure, n'est-ce pas, ma tante? E!» bien partons, parlons dès demain? Tu reverras, en passant, notre belle Provence, ce pays adoré que Xu n'as point salué depuis tant d'années... Partons! Gaston, quand il me reverra, me tendra la main, et tout sera oublié... Il me dira du moins pourquoi il m'abandonne. Partons,
ma lante, ou je sens, vois lu, que je mourrai en reniant Dieu, qui m'a f;ùt de telles douleurs.
De même qut; toutes les natures qui poussent le dévouement jusqu'à l'excès , Antoinette se trouvait sans force contre la volonté de ceux qu'elle aimait. Sa raison lui démontrait en vain combien le départ exigé par Joséphine manquait de prudence et de raison; sa prudence et sa raison disparaissaient en présence des angoisses et des gémissements do la jeune fille qu'elle avait reçue des mains d'une sœur mourante, d'une sœur qui lui disait comme le Christ disait à Marie en lui montrant le disciple bien-aimé : Femme,désormais voici votreenliint! Elle ce-
(lait (ionc aux instances de Joséptiine, n)algré elle et entraînée par la fascination irrésistible d'une volonté plus puissante que la sienne. On ne refuse rien à un mourant qui supplie! Refuser, c'était tuer cette enfant qui peut être pouvait survivre quelque temps encore. Ainsi Lenore suitle fantôme de la
ballade, quoiqu'elle sache bien qu'il l'einmène vers un abîme.
Mademoiselle Leléburo se mil donc à faire les préparatifs d'un départ dont elle reconnaissait, hélas! l'inutilité, la démence.
— Après m'avoir revue, si Gaston me repousse et m'abandonne encore, disait Joséphine, à qui la ccrtiludc «iu départ avait
loul-à-coup fait retrouver de la force, eh bien! nous aurons pour nous protéger et pour nous consoler, mon frère, mon bon Charles, dont les lelircs sont si tendres. En le revoyant, en nous retrouvant près de lui, nous renaîtrons à la vie. Mais Gaston ne résistera pas, vois-tu ! Je me traînerai à ses pieds, je le supplierai avec tant do tendresse qu'il me relèvera et qu'il essuiera mes larmes. Tu verras, ma tante! Il est bon, il m'nime; un moment d'erreur peut faire faillir le plus noble cœur. Charles, notre Charles bien-aimé, n'a-t-il pas succombé lui même? N'as-tu pas été heureuse de lui pardonner; eh bien, je pardonnerai à Gaston, comme tu as pardonné à Charles, sans me souvenir du passé et en me vengeant de lui à force de bonheur et d'amour.
Nous le répétons, mademoiselle Lefébure écoutait ces paroles d'espoir sans rien partager de leur conviction. Elle n'en passa pas moins la soirée à réaliser le peu d'argent qui lui restait. Deux places furent retenues à la diligence, et le lendemain matin Joséphine et sa tante quittèrent Paris pour se diriger sur Marseille.
EL IHOUDl.
L'absence est toujours pour celui qui pari un mal moins grand qu'il ne se l'était figuré, La douleur de Charles, à mesure qu'il s'éloignait de Paris, perdait insensiblement de son âpre désespoir, pour prendre un caractère
tolérable, et se transformait en résignation mélancolique. Peu à peu, il s'occupa de ses compagnons de route , échangea quelques mots avec eux et se laissa distraire de son chagrin par les suppositions qu'il se sentit entraîné à former sur les personnes entassées autour de lui, dans l'obscurité profonde de la diligence. Il finit par s'endormir d'un sommeil incomplet, il est vrai, mais qui se prolongea jusqu'au jour.
Le jour venu, il s'éveilla et put distinguer ses compagnons de voyage. Deux joyeux jeunes gens, qui ne tardèrent point à se conter mutuellement leurs affaires et à se proclamer des commis-voyageurs, une vieille femme et une jeune fdle de seize ans, vêtue de deuil, se Uouvaient réunies avec Charles dans la caisse
étroite derinléiieur, pour y demeurer les uns près des autres pendant la journée et la nuit qui devaient encore s'écouler avant qu'on n'arrivât à Gliâlons. Les commis-voyageurs possédaient un répertoire de chansons grivoises fort plaisantes peut-être, mais qui n'avaient rien de bien rassurant pour une jeune fdle et pour sa gouvernante. Déjà Déranger et quelques uns de ses couplets avaient obligé la vieille femme à porter avec inquiétude ses reg;ir(ls vers Charles , pour lui demander protection contre les refrains encore moins réservés qui menaçaient de succéder. Tout-à-coup un incident vint interrompre les chants des commis égrillards et lixer l'attention de tous les voyageurs. On entendit, i\ l'un des relais de la voilure, le conducteur cnlanier une querelle av<;(' un pauvre diable
qui , sans (iiçon et sans payer, avait piofilL' des messageries royales pour abréger sa roule, et la rendre moins fatigante. D'abord il s'était contenté de courir derrière la voiture, s'accrochant de temps en temps à la portière de la rotonde, et se laissant entraîner par la rapidité du mouvement 5 quand il se sentit par trop essoufflé et qu'il vit le postillon se retouiner moins fréquemment vers lui, en le menaçant de son fouet, il se hasarda à poser, sur le marche-pied, un de ses gros souliers ferrés; chaussure plus propre assurément à meurtrir celui qui la portait qu'à le soulager dans sa marche. Le postillon chercha à se débarrasser du voyageur illégal et lui lança de nouveau des coups de fouet; mais l'homme, pour les esquiver, s'abaissait, se relevait, se pliait, se tordait, cl quand pai h'isard il était
atteint, se contentait de remuer les épaules. Couvert de boue, sans autre abri contre une pluie glaciale qu'une mauvaise redingote i)eaucoup trop large, et que chamarraient de* pièces de couleurs disparates, l'eau découlait sur son chapeau, ruisselait sur son visage et le rendait un véritable sujet de compassion . Le postillon néanmoins ne se laissa point aller à la pitié et continua à jouer du fouet.
Voyant approcher un relai, le voyageur parasite résolut de se soustraire aux brutalités pluspo^ritives encore dont le conducteur et le postillon, avec dos injures épouvantables, le menaçaient, dès que la voilure arrêterait. Il voulut quitter le marchepied, glissa, se prit la jambe dans une sorte de piège qui l'empêcha de se débarrasser et l'obligeu à se crampon-
ner de nouveau à la voiture. L'aulocrale en vesle fourrée vint à l'homme, le prit au collet, le secoua brusquement, le fit tomber lesmains dans la boue, et lui cria de quitter la voiture, sans s'apercevoir que la chose était impossible. Il en résulla, pour son adversaire, une écorchure assez grave à la jambe. Le blessé adressa au conducteur quelques paroles en mauvais français mélangé d'allemand, lui montra sa jambe endommagée, et se débarrassa enfin de l'étreinte du marchepied, sans proférer une plainte, sans répondre un mot aux injures du conducteur et aux railleries du postillon.
Il s'assit sur une grosse pierre, tira de sa poche un mouchoir crasseux, lava sa plaie, et la couvrit d'un autre chillbn presque aussi
— lioa —
décliiré i|uc le premier. Les commis-voyageurs fireni chorus avec les deux antagonistes du malheureux pour s'égayer à ses dépens, et le harcelèrent à leur tour d'une série de facéties grossières.
Emu de la patience et de la misère de cet homme, et peut-être encore plus irrité contre les commis-voyageurs dont la slupide gaîlé le fatiguait depuis la veille, Charles sortit la tôle de la voiture el dit au postillon :
— Cessez de tourmenter monsieur, et faites-le monter dans l'intérieur de la voiture, où se trouve une place vacante. Je paierai cette place jusqu'à Ghàlons.
La jeune lille leva les yeux sur Charles el
lui sourit pour le remercier de cet acte de charité.
Le conducteur porta la main à sa casquette et ouvrit la portière.
Les jeunes gens se récrièrent, prétendirent qu'on ne pouvait point admettre dans la voiture un homme couvert de boue, et signifièrent qu'ils ne le laisseraient point prendre place entre eux deux .
Le conducteur, pour toute réponse, dit au blessé :
— Montez, les chevaux sont attelés.
L'homme quitta son siég(^ de pierjc, se traîna jusqu'à la voiture, se hissa et se plaça entre les récalcitranis, malgré leurs efforts pour le repousser. Une foison possession de sa place, il salua les deux femmes et s'inclina devant Charles, après quoi, il s'établit commodément sur la banquette, appuya carrément les épaules contre le dossier, prit ses aises aux dépens de ses voisins, et se contenta de répondre à leurs brutales récriminalions .
— h^xcnsez, messieurs, excusez !
Ceci dit, il allongea les jambes, ferma les yeux, el parut se disposer à dormir paisiblement.
Lcralmc do cet liommo exaspéra, jusqu'à la fureur, les commis. Ils l'accablèrent d'injures, l'appelèrent juif et s'acharnèrent contre lui avec une cruauté que rend^iil impardonnable la patience de l'israélite; l'accent de cet homme et le caractère de sa physionomie attestaient en effet une origine madianile. Charles finit par ressentir de l'humeur <>'n voyant persécuter ainsi le pauvre diable <jui selrouvail en quelque sorte placé sous sa jirotection.
— Messieurs, dit-il d'une voix sévère, cessiez, je vous prie, de tourmenter, comme vous le faites, ce voyageur. Je vous préviens (pi'à l'avenir je prendrai pour mon compte ii>s irijures (|ue vous dirigez sur lui. Tenezvous en bien avertis.
— Oui-dà! s'écria un des jeunes gens : je voudrais vous voir un pareil voisin, mouille, crotté et faisant soulever le cœur par les parfums empuantisqu'il exhale. Que ne lui donnez-vous votre place?
La rougeur de l'indignation monta au visage de Charles, La jeune fille, placée près de lui, le regarda avec des yeux pleins de sollicitude et de larmes.
— Pour la dernière fois, laissez cet homme en repos, messieurs, leurenjoignit-ii.
ïls répondirent en réunissant leurs elïoris pour presser entre eux le juif.
Charles, éperdu i!e colère, se souleva pour
prendre un des impertinents au collet; le juif le prévint, étendit à droite et à gauche deux mains nerveuses et saisit de chacune, un des bras des commis-voyageurs. Il les maintint ainsi dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement.
— Tout cela va-l-il finir enfin? demanda-til (l'une voix qui ne trahissait pas la moindre émotion : tout cela va-t-il finir, mes petits messieurs?
Ils voulurent se débarrasser violemment des mains du juif et ne firent qu'en resserrer les étreintes de fer.
— Vous le voyez, dit-il en les lâchant
après qu'Us eurent constaté toute la force de ses redoutables poignets, si vous ne me laissez point tranquille, il ne me faudra pas grand'peine pour vous mettre à la raison. Restons donc amis, et n'effrayons point ces deux dames par des plaisanteries de mauvais goût.
Il salua de nouveau Charles, sourit à la jeune fille pour la rassurer, s'adossa sur la banquette , allongea les jambes et relernici les yeux. Les commis - voyageurs murmurèrent quelques menaces, mais si bas que leur voisin pouvait à la rigueur ae pas les entendre, et tlnirenl; prudemmeni par s'endormir ou par feindre le sommeil.
Sur ces <iAil refaite s, la nuit était venue et
commençait à jeter entre Charles et les jeunes gens un rideau qui bientôt les empêcha mutuellement de se voir. Un silence profond régna dans la voilure jusqu'au moment où elle arriva à Châlons. Alors chacun se hâta de descendre, de faire mettre à terre ses bagages et de s'assurer une placêsur le bateau de la Saône qui conduit à Lyon.
Les deux commis s'arrêtèrent à Chalons même.
' iCharles, les deux femmes et le juif se retrouvèrent le lendemain sur le bateau. Le juif se tenait à l'avant, aux places de troisième classe. Quant on eut commencé à naviguer, il profita d'une promenade de Char-
los sur le pont pour s'approclicr de lui eu boitant et lui glissa dans la main un petit paquet; c'était le prix de la place de la diligence qu'avait payé le jeune homme pour l'israélite.
— Pourquoi ne gardez vous point cette petite somme? demanda Charles touché d'un pareil procédé cliei un malheureux en haillons; vous m'affligeriez en me privant du plaisir de vous avoir obligé.
— Vous ne m'en avez pas moins obligé pour cela, répondit le juif en s' inclinant profondément, et je vous en garde une vive reconnaissance.
— Eh bien, prouvez-moi cette reconnais-
sance en reprenant l'argent que vous m'avez rendu. Vous êtes blessé, vous avez peut être une longue route à terminer; je ne veux que vous faire un prêt, soyez-en bien convaincu . Quand vous serez arrivé au terme de votre voyage, vous donnerez, en mon nom, celte petite somme à une famille pauvre.
Le juif hésita quelques instants.
— Vous avez raison, dit-il en souriant : je dois garder votre argent ; Dieu ne vous inspire pas en vain cette pensée , je l'espère...
Il porta la main à son chapeau crasseux et s'en alla regagner sa modeste place.
Charles s'approcha des deux femmes et
leur raconta la preuve de délicatesse que le juif venait de lui donner.
— Voilà un brave homme! s'écria la jeune fille émue. Je vous en ai plus de reconnaissance encore d'être venu à son aide, dit- elle en baissant les yeux ; car elle se sentait rougir, sans trop savoir pourquoi, sous le regard de Charles,
Les quatre voyageurs, après s'être trouvés réunis en diligence et sur la Saône, se rencontrèrent une troisième fois sur le bateau à vapeur du Rhône.
Le lendemain de son arrivée à Marseille, cl au moment où il se dirigeait vers le navire
qui devait l'ommener en Algérie, Charles lit rencontre du juif qui marchait ic long du
Et
quai, etqui semblait en proie à unevivepréoccupalion. Après avoir paru balancer quelques instants, il s'approcha enfin du jeune
homme.
— Monsieur, lui dit il, je n'ai point les papiers nécessaires pour passer en Afrique ; vous pouvez me procurer mon embarquement en me faisant inscrire comme votre domestique : voulez-vous me rendre ce service ?
En parlant de la sorte, il tenait ses regards attachés sur les yeux de Charles, dans lesquels se lisait de l'irrésolution.
— Excusez-moi, dit-il : j'avais pensé (|ue vous me rendriez volonliersce dernier service, le plus important pour moi. Dieu ne vous en bénise par moins pour le bien que vous m'avez déjà fait!
Il salua en soulevant son chapeau crasseux et s'éloigna.
Charles le rappela.
— Le hasard, ou plutôt la Providence, ne nous a point en vain placés sur la route l'un de l'autre, dit-il. Je ne vous connais point, et cependant il m'en coûterait de vous laisser dans l'embarras. Une voix, du reste, me révèle tout bas (\\iv je n'ai point tort de vous té-
moignor de l'intérêt et de la conriance, quoique...
— Qoiqu'en moi les apparences ne semblent guère justifier vos bienfaits, n'est-ce pas? continua le juif. Soit! Eh bien, moi, ajouta-t-il, j'entends aussi une voix secrète qui me dit tout bas que je puis accepter vos bienfaits, parce qu'il me sera permisun jour, non de m'acquitter, mais de vous prouver ma reconnaissance. Dans l>es mains de Dieu, un grain de sable peut autant que les montagnes de l'Atlas.
— Ce soir , j'aurai un passeport pour vous et je retiendrai votre passage à bord comme si vous étiez mon domestique. Sous quel nom dois-je vous faire inscrire?
— -Mon nom? On m'appelle en arabe El Ihoudi, et en français le juif.
— El Ihoudi? le juif? ce nom...
— Ne vous nommez- vous point Lefébure, ou le forgeron? reprit Tisraélite. Je m'appelle le Juif, comme on s'apelle Lepoilevin ou Lebreton?
— IVous avez autrefois habité l'Algérie?
— Autrefois, répontlit-il en soupirant.
— J'ai promis, je tiendrai ma promesse, malgré les mystères qui semblent vous environner.
— Dieu vous bénira et vous récompensera,
conclut le juilen donnant uno singulière expression à ce dernier mot.
Après quoi il s'éloigna.
Charles, au moment <ie l'embarquement, retrouva le singulier personnage qui l'attendait sur ie port, en face du bateau à vapeur, prêt à partir pour l'Afrique. Il lui lit signe de le suivre : le juif se glissa derrière lui dans la foule, répondit à 1 appel du contre-maître, et alla se blottir dans un coin, à l'avant du navire.
I^ bateau n'avait point encore fait tourner ses roues que déjà Charles avait rencontré sur le pont la jeune fdie et sa vieille compagne; il faut bien dire que le hasard seul ne les réunissait point en ce moment et pour
celte traversée; la bienveillance de Clliarles envers le juif avait établi une véritable intimité entre lui et ses conjpagnes de route. Voyageant sans protecteurs, elles s'estimaient heureuses de se trouver sous le patronage d'un jeune homme doux et aimable qui les comblait d'égards sans songer à se prévaloir des services qu'il leur rendait.
Lejuifvenaitquelquefois se mêler àl'entretienjilnelefa.isailtoutefois qu'avec uneextréme sobriété:il fallait presqueloujoursquela jeune (ille allâLle chercher à l'avant du bâtiment. Quelque réserve que les deux femmes apportassent dans leurs conversations avec Charles, elles finirent toutefois par lui confier les motifs de leur voyage en Algérie. C'était une de ces liisloircs vulgaires, pleines de dou-
leurs pour ceux qui en sont les héros et à peu près insignifiantes pour les indifférents qui les écoutent. Mademoiselle Véronique Delsarte était la fille d'un négociant espagnol longtemps établi à Paris : à peu près ruiné par des affaires malheureuses, il avait été demander à l'Algérie des chances moins funestes. La jeune fille, restée en France avec sa mère, avait vu s'éteindre dans ses bras la pauvre femme, frappée, par le chagrin, d'une maladie de langueur; son père, en apprenant le nouveau malheur qui l'accablait, avait écrit à Véronique de veuir le rejoindre en Algérie et de s'y faire amener par une vieille bonne, attachée depuis vingt ans au service de sa famille ; il comptait sur sa fillepour le secourir dans ses travaux commerciaux et prendre la direction de ses magasins.
Malgré riunuble condition (\u'\ l'atlciulail en Afrique, les manières et lo langage de mademoiselle Deisarle attestaient une excellente éducation et un esprit mûri, avanl l'âge, par l'adversité. Habituée depuis sa jeunesse à veiller près de sa mère malade, elle se montrait sérieuse par habilude plutôt que par tempérament, et répondait même avec ce bon rire, privilège exclusii de la jeunesse, aux propos enjoués que Charles disait aux deux femmes pour se distraire des influences du mal de mer, et les épargner à ses deux compagnes de voyage. Encouragées, grâce à son exemple, elles restèrent bravement sur le pont, et luttèrent avec opiniâtreté contre la soulFrance, quoique la mer devint grosse et que la violence du roulis ne cessât d'augmenter. Celte fermje volonté conjura en par-
lie !cs syniplônses let. plus graves; ils n'alléroiit [Joint au-delà de lincxpriinable malaise qui parl'ois n épargïie mêuie pas les passagers les plus aguerris.
Par malheur, il u'en lui point ainsi d'El Ihoudi ; brisé, anéanti, sans force, sans mouveinenl, il ne larda point à tomber sur le pont. S'il irest point de plus atroces douleurs (|ue le mal de mer, en revanche, il n'en est guère qui inspirent moins de pitié; on passait donc avec indifférence près (le l'Israélite inourant, (|uand on ne riait pas 'i<' ^^('s gémissements ei de ses contorsions.
FIN 1)1 PHEMllîK Voi.liMK.