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Une fois recouché, il se prit à rire, cl pensa avec résignation à l'argent qu'il venait de donner.
— ^ Je suis curieux de savoir quelle histoire nie contera demain cette femme pour expliquer sa deujandc...
Un sourire de satisfaction éclaira tout-àcoup son visage.
— Que je suis niais! dit il; peut-être ai je fait un excellent i^lacement? Peut-être?...
Si bien que Jean, qui s'attendait à une boutade de son maître^ le trouva en rentrant,
de la ineilieure Ijurneurdu inonde et ne reçut aucune réprimande sur le peu de soin qu'il menait à défendre la porte de son maître.
Cependant mademoiselle Lefébure, comme une insensée , s'enfuyait , de l'hôtel de iM. d'Outrepont, et arrivait au pas de course dans les Champs-Elysées. Le visage couvert d'une éclatante rougeur, son bonnet en désordre, elle empêtrait à chaque instant ses pieds dans les plis de son châle qui avait glissé de ses épaules, et qu'elle ne songeait même pas à relever. En allant ainsi, elle j)ortait autour d'elle ses regards et semblait chercher avec anxiété quelqu'un ou quelque chose. Tout-à-coup, elle jeta un cri, releva son châle autour de sa taille, sans tenir compte de la houe qui le souillait, et se prit
à donner à sa course une rapidité plus grande encore. Elle venait d'apercevoir, au loin et stationnant devant un cabaret, le cabriolet qui l'avait amenée. Le cocher, dont la course avait été si généreusement payée, se réjouissait de cette excellente aubaine, en vi- <U\nl une bouteille de vin.
— Ah! voici ma vieille! Sapristi! comme elle court, quoiqu'elle ne soit guère taillée pour ce genre d'exercice.
— Vile! vite! murmura d'une voix étoullée mademoiselle Lefébure, vite!
— Combien payez-vous cette lois la coqr-
se? demanda le cocher que le vin blanc du malin avait mis en belle humeur.
Elle fit un effort violent peur répondre :
— Ce que vous voudrez , — et tomba presque évanouie dans le cabriolet qu'elle venait d'escalader.
— Vous payez bien, on va vous mener rondement, reprit l'automédon.
11 saisit la bride, appliqua à son cheval un coup de fouet et partit.
Quelque rapidement que fût parcourue la distance qui séparait la place Lafayettc de la
l'uo d'Angoulêinc, ce temps suClit pour rendre à la poitrine d'Antoinette un peu de soufte et à son esprit un peu de calme. Elle donna sa dernière pièce de cinq francs au cocher qui se trouva très-mal payé cotte fois, et gravit rapidement les six étages qui menaient chez elle.
Joséphine attendait sa tante avec anxiété sur le seuil de l'appartement. Deux fois Charles avait voulu s'échapper, et les larmes de sa sœur avaient à peine pu le retenir. Dés qu'il entendit les pas de sa lanle dans l'escalier, il s'élança vers elle.
— Sauvé! sauvé! s'écria-t-elle en montant l'escalier.
Il n'osait en croire ce qu'il entendait.
— ir>i —
Mademoiselle Lefébure, les billets de banque à la main, les agitait en l'air par un geste de triomphe, et ne cessait de répéter : sauvé! sauvé !
— Eh bien! demanda-t-elle à son neveu, qu'elle entraîna dans le petit salon, veux-tu encore mourir? doutes-tu encore, ingrat, de la miséricorde de Dieu?
Il répondit :
— Oui, j'ai été un ingrat de douter de vous; de vous, ma seconde mère; de vous, dont la vie entière n'a été qu'un acte sublime d'abnégation et de sacrifices.
En disant cela, il couvrait de larmes et de
baisers les mains de sa lante ; Joséphine embrassait tour-à-tour avec effusion son frère et mademoiselle Lelebure.
— Allons, reprit celte dernière, il est temps, Charles, de vous rendre à votre bureau . Prenez un cabriolet et hâtez-vous ; sept heures vont sonner, et, ajouta-t-elle en souriant à travers ses pleurs, je n'ai point si fort couru pour ne point arriver à temps. Adieu, mon enfant?
Par un gest;^ plein de tendresse maternelle, elle le poussa dehors et le conduisit jusque sur le carré sans vouloir répondre aux questions qu'il lui adressait sur l'origine de l'argent qui le sauvait.
On k' sail, la résignation de M. d'Outreponi en malièrc d'extorsions féminines était grande et magnanime. Cependant les six mille francs qu'il avait donnés à mademoiselle Lefébure lui tenaient quelque peu au cœur, el ce fut avec un sentiment de satisfaction moins vive qu'il se rendit le soir chez les deux Arlésiennes. En homme du midi, '.oujours un peu défiant, et en homme du monde, souvent trompé, il avait senti la poésie qu'il s'était faite sur la candeur de la nièce et sur la bonhomie angélique de la tante s'évanouir en partie dans son cœur : elles avaient perdu, en partie, à ses yeux, le prestige d'ingénuité et de noblesse qui exerçait naguère encore sur lui tant de puissance: l'emprunteur quel qu'il soit se déprécie toujours un peu aux yeux de celui qui prête. Le
cdnur humain i!si lail ainsi, et les anios les plus nobles subissent, à leur insu, dos impressions dont elles rougissent, mais qu'elles ne peuvent étouffer. Or, M. d'Outrepont, habitué à juger l'espèce humaine sur son envers , regardait comme impossible que cette étoffe ne présentât pas, du moins d'un côté, des (ils grossiers et un aspect laid et sans harmonie.
Cependant Joséphine et sa tante, assises l'une près de l'autre devant leur petite table, travaillaient en silence, prêtant toutes deux l'oreille au moindre bruit et regardant avec joie chaque fois qu'elles croyaient ouïr dans l'escalier le bruit des pas de M. d'Outrepont, Lors(ju'elles entendirent le tintement de la sonnette, elles se levèrent toutes les deux:. losé-
phiuc courut ouvrir et se jeta dans les bras de Gaston.
— Il faut que je vous embrasse, une fois, deux fois, cent fois! dit-elle avec toute la naïveté de ses dix-sept ans et son abandon méridional ; qUe je vous aime ! que vous
êtes bon !
— C'est cela, pensa M. d'Outreponl : on me traite en bienfaiteur! Je serai donc toujours dupe de mes illusions romanesques? Et qu'importe après tout? Erreur est bonheur, comme dit un de nos vipux proverbes. F^e bonheur qui ne repose point sur la satisfaction matérielle des sens ne repose que sur des idées fausses : heureux donc, oui heureux celui qui pense faux.
Va\ (Icpil néanmoins do son incrédulité et de sa défiance, il se sentit un instant ébranlé par les témoignages de reconnaissance et de tendresse que lui prodiguaient Joséphine et mademoiselle Lefébure.
— Vous avez été notre ange tutélaire ! dit celte dernière, en lui serrant les mains dans les siennes.
— Je vous aime bien, allez ! ajouta Joséphine d'une voie émue, et en levant ses beaux yeux voilés de larmes; vous nous avez sauvés d'un grand malheur.
'-^ Eh ! ne puis-je donc savoir, demanda lil avec abandon, ne |>uis-jr donc savoir (juel
est ce malheur auquel j'ai été assez heureux pour vous arracher?
Joséphine allait parler; déjà ses lèvres de corail s'apprêtaient à revêler le secret qui jaillissait de son œil de feu quand un geste de sa tante l'arrêta tout-à-coup.
La jeune fdle déconcertée rougit, balbutia et baissa les yeux. M. d'Outrepont se tourna vers Antoinette, qui se trouva prise à l'instant d'une affreuse quinte de toux dont le colonel ne fut pas dupe le moins du monde. L'excellente fdle ne savait pas mieux mentir que sa nièce; lorsqu'elle se hasarda à soulever ses paupières et à regarder le colonel, elle lut sur ses lèvres un sourire de mépris qui la navra. Cependant, »ille se jetait
tîans une absurde hisloir»; de detlos , de créanciers importuns et menaçants, qui, sans compter sa ridicule invraisemblance, avait le malheur de rappeler au colonel les doléances de la mère de Célestine, lorsqu'elle commençait à ressentir le besoin d'argent. A chaque instant mademoiselle Lefébure, honteuse des premiers niensonges qu'eussent jamais prononcé ses lèvres, se sentait prèle à s'interrompre et h dire loule la vérité à Gas ton; mais une voix impérieuse l'arrêtait en lui criant que le secret de son neveu n'appartenait qu'à lui seul, et que le revêler à un étranger c'était peut être exposer le malheureux jeune homme à de dangereuses indiscrétions.
D'ailleurs, comment oserait-il après cette r I. 11
conlidence se présenter devant iVI. d'Outrepont? Sans doute, ce dernier n'accorderait plus nu coupable la protection qu'il avait offerte pour lui à sa tante. Combattue entre ces pensées et l'humiliation du mensonge, elle balbutiait et devenait de plus en plus inintelligible : l'eau ruisselait sur son front; une soif ardente desséchait ses lèvres.
Joséphine l'interrompit tout-à-coup ; elle ne pouvait, plus longtemps, supporter' le sat*casme qu'elle lisait sur la physionomie de Gaston.
— Ma tante , dit-elle, pourquoi ne pas avouer franchement à M. d'Outrepont que nous ne pouvons lui révéler les motifs qui nous oui lait recourir ce malin à sa gêné-
reuse auiiiic? Qu'il lui sitflisc de savoir que nos confidences l'affligei aient inutilement j d'ailleurs ce secret n'est pas entièrement le nôtre.
— Ou la petite est bien forte, ou ce qu'elle dit est vrai, pensa M. d'Outrepont, ému par l'acceni plein de franchise de Joséphine. ^
— Ju as raison, Joséphine, ajouta mademoiselle Lefébure; que Gaston me pardonne tous mes mensonges, j'ai dû lui paraître bien méprisable... Vouloir mentir à lui, noire sauveur! Fi! je ne me le pardonnerai jamais.
- Voyons, dit Joséphine, il ne faut plus
penser à tout cela! iNe songeons qu'au bonheur de nous trouver ensemble! Pour expier nos mensonges, ma tante, je veux aujourd'hui, ce soir même, aller me parer du costume arlésien que vous portiez quand vous étiez jeune fdle et que vous gardez ti précieusement. Voici bien longtemps que M. Gastonvous demande cette grâce, sans que vous veuillez y consentir de suite. Vous remettez toujours cette |>elite fête à une autre fois. Pourquoi cthf
— J'ai tort pour cela comme j'ai eu tort de mentir tout-à-l' heure, répliqua mademoiselle Lefébure. Mais, que veux-tu ? il y a des enfantillages dont nous ne sommes point les maîtres : et celui-ci est presque ^au-dessus de mes foKt's !... Vois-tu, je ne; purs m'y rési-
— It>5 —
gner s.uis un léger senlimenl... faut-il le le dire?... Sans un senliment de jalousie! Oui, mon enfant, de jalousie! Âh! dam, j'ai été jeune et jolie comme toi, et ce costume arlésien me seyait si bien! Demande h Gaston! Hélas ! de la jeune Prevençale de jadis, il ne me reste aujourd'hui que son cœur qui, par malheur n'a pas vieilli comme son visage... Allons, viens! Maintenant que j'ai confessé mon petit travers, me voilà toute soulagée. Attendez-nous , Gaston. Dans un quart d'heure, vous verrez une charmante Arlésienne, comme aux beaux temps de notre jeunesse.
Le colonel ne put réprimer un mouvenieni de mauvaise humeur, tandis que Joséphine et sa tante s'éloignaient.
— Je ne sais quelle rage a la bonne femme (leloujours comparer son âge au mien : est-ce qu'un homme vieillit jamais? Tous les deux (lu même âge!... Oui? à l'exception de deux ou trois années , et davantage peut-être, qu'elle compte de plus que moi ! N'ai-je pas gardé toute ma verdeur et toute ma jeunesse! tandis que la pauvre lille!... Quel est donc ce secret qu'elles me cachent avec tant de soin? car il paraît réellement qu'il y avait un secret. Si je ne me laisse point encore aller à mes illusions habituelles, Antoinette serait morte de fain! plutôt que d'emprunter un sou à (jui que ce soit... Cependant leur joie et leur reconnaissance? ce secret qui n'appartient pas à elles seules! Pardieu, je suis un grand niais! Ce neveu, mon rival? Tout $'cxpli(|ue à présent ' 11 aura signé des lettres
(le change au profit de Célesline. Cette femme rivalise avec Moïse; que cHs-je elle le surpasse, car il ne tirait que de l'eau claire d'un rocher, et elle a su tirer six mille francs d'un commis à douze cents francs d'appointements' li faut avouer (jue c'est upe créature bien intclligenle ! Diable! il ne faut pas qu'elle recommence à donner des preuves de celte inlelligencc-ià. Un instant! Payer tous les deux ou trois mois six mille francs pour mon ancien rival, pour mon successeur?... j'y mettrai bon ordre. Mademoiselle Lefébure connaît-elle les motifs des detles- contractées p'ir son neveu? Serait-elle la complice de ce Charles! C'est un fait qu'il faut que j'éclaircisse! Les vieilles femmes sont si faibles cl aiment tanl à se mêler d'intrigues, quand
oilos n'en |>euvt'nl plus faire pour leur compte.
Pendant qu'il calomniait ainsi tout bas la pauvre Antoinette, la porte du cabinet s'ouvrit et Joséphine parut sur le seuil. Lorsqu'elle laissa tomber à ses pieds CEnveloppey sorte de manlille qu'elle avait drapée sur ses épaules, et dont le capuchon, rejeté sur sa tête, ne laissait voir que ses yeux à la manière des femmes de l'Orient, M. d'Oulreponl ne pul réprimer un cri d'admiration. Une veste brune, à courtes basques, dessinait une taille adorable et se détachait sur une jupe courte de draps écarlale, qui laissait voir deux petits pieds mignonnemcnt chaussés. La coiffef sorte do ruban large, j)arscmé de fleurs d'or, se nouait autour de sa lêtc, laissait à peine
voir, au sommet, les plis d'un bonnet transparent, et jetait h droite et à gauche une pointe disposée avec la plus agaçante coquetterie. Un fichu léger, un peu rabattu en arrière, permettait d'admirer librement la beauté du col, les attaches fines des épaules et la naissance des cheveux relevés en larges nattes. La voix de la jeune fille était rieuse et son regard mutin; cependant, il y avait dans ce beau Iront, laissé lout-à-fait découvert par la Coiffe , une candeur voisine de la majesté.
Elle s'avança vers le colonel en chantant une délicieuse villanelle (|ue lui avait apprise autrefois sa tante : c'était un des petits chefs d'œuvre du chanoine Morcl (jui a semé tant
de charmantes cliansonnelles dans ia Provencect dans le Lanouedoc : ' ''.h^i u^ uwi
Poulida pastourella Qu'amour faï per tcharnia, Sieguès pas tant cruella, Din la saisoun d'aima ; Un tchour t'en pléniras, Et nie régrélarasj
Se lou cour lou pu tendre Mérita d'cslré aïmat, Lou niiou soûl pot prétendre D'estré lou préférât.
Acthadé yeou pietat Din mon cruel estât.
Cliaqua tchour ma cadenua S'alounga d'un anel, Et malgré yeou, ma péna Augmenta à vista d'el, Et cbamaï rés nou vén Soiilatclia incnn {ourméli
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— Suis-je bien ainsi? demanda t-elle certaine et heureuse de son triomphe, mais charmée pourtant de se l'entendre attester.
— Jamais le costume arlésien n'a été porté avec autant de grâce.
Antoinette laissa échapper un soupir : Gaston était trop occupé à admirer Joséphine et Joséphine trop occupée à être admirée par Gaston pour que l'un ou l'autre put prendre garde au soupir de la vieille lille.
— Ce n'est pas tout, dit mademoiselle Lefébure, puisque nous voici à Arles, il faudrait que nous soupassions à la manière arlésien ne.
— Les Frères-Provciicaux excellent dans îa bouillabaisse, interrompit Gaston; allons souper tous les trois aux Frères PçpveKh çaux. ''
— Non, vraiment, répliqua mademoiselle Leféburc. Cette enfarit, quoiqu'il fasse nuit, ne pout traverser Paris avec ce costume... Vous aurez une meilleure cuisinière que les frères Provençaux ; cette cuisinière, ce sera moi. Que la journée qui a commencé par du désespoir et par des larmes finisse par du bonheur et par des rires. Allons, je vais me mettre à l'œuvre.
En achevant ces mots, elle embrassa Joséphine, rajusta quelques plis de sa cox^'e.
qui sojiiblaieiit nii peu dérangés, et passa dans là cuisine, laissant seuls au salon Gaston et Joséphine.
Joséphine s'assit devant la table et prit une broderie; Gaston alla s'asseoir près delà cheminée pour mieux voir Joséphine dans son adorable costume. ^f *^h 5?
Il se fît un long silence entre le colonel et la jeune lille. Celle-ci, pour la première fois, en présence de M. d' Outrepont, se trouvait sous la vague impression d'une émotion et d'une réserve inaccoutumées. Elle se sentait rougir et ses paupières n'osaient se soulever. De son côté, Gaston s'étonnait d'éprouver plus d'agitation (pi'il n'était habitui' à en res-
siiïiir. Son cœur battait vile; ses lèvios restaient contractées; un trouble délicieux le laissait muet et presque timide.
Une pareille situation devenait de plus en plus embarrassante en se prolongeant. Joséphine le sentait et ne pouvait cependant rassembler assez de résolution pour rompre le silence. A la fin elle se leva brusquement, par un effort désespéré et voulut aller se réfugier près de sa tante. Gaston s'empressa de prévenir cette résolution , et prenant ' là main de la jeune fille qu'il empêcha de s'éloigner :
— Vous m'aimez donc bien peu? lui demanda-t-il d'nne voix émue.
Il sonlit ia main de la jeune fille trembler dans la sienne et leva les yeux sur elle; elle détourna la tête sans oser porter ses regards vers lui.
' "• — Ah! je le comprends, reprit-il avec une froideur menteuse, vous n'avez pour moi ni confiance ni affection.
— Moi! balbutia- t-eiié, moi' ^Vl'ûi vous
aime
— Comme l'ami de votre tante? demandal-il, toujours en proie à ses défiances, même en ce moment ineffable.
' '— Non, ('olonel, coanne un frère 1 repli-
<|ua-l-elle fai!)loinent, en tlonnant à ce mot frère une expression de tendresse qui jeta Gaston dans un délicieux enivrement.
— Confuse et hors d'elle-même, elle voulut s'échapper. Il enlaça iégérement de son bras la taille frémissante de la jeune fdle, et murmura :
— Chère Joséphine, si vous saviez combien je suis heureux en ce moment! Je vous aime avec tant de tendresse!
Tout-à-coup la porte s'ouvrit brusquement; Joséphine jeta un en de pudeur et de surprise, s'enfuit près de sa lante et laissa le colonel tète-a-lète avet un jeune homme.
C'était le rival heureux de M. d'Oulreponî près de Célestine, c'était le frère de Joséphine.
Jls SG saluèrent l'un et l'autre avec contrainte. Charles regarda M. d'Outrepont d'un air sombre, et celui-ci l'accueillit avec hauteur.
Mademoiselle S.ei'cbure qi.itta sa cuisine et accourut joyeuse pour ond)rasser son neveu .
— Charles man(|uuit au bonheur de cette soirée, dit-elle; la voici complète niaintenant. Vous avez fait peur à Joséphine, Charles; la petite a été surprise par la manière r. I. ta
brusque dont vous avez ouvert la porte; elle est là toute tremblante dans ma chambre, je crois même qu'elle pleure.
— Je ne pense pas être la c;iuse de l'agitation (le ma sœur, répondit le jeune homme, en donnant à sa phrase une expression sévère et empreinte d'amertume.
Antoinette, surprise, porta ses regards du colonel à Ci»aries et de Charles au colonel ,
— Qu'avez-vous donc tous lesdeux? dit elle. Pourquoi cette froideur entre vous? Est-ce ainsi, Charles, que vous devez accueillir l'ami dévoué de notre famille? Et vous, colo-
siel, lie quoi tort pouvez-vous accuser cet enfant à qui vous avez sauvé la vie? Allons, causez gaiement, entre vous deux, avant que nous nous mettions à table. C'est aujourd'iiui un jour de bonheur, de réconciliation et ue pardon, colonel. Jcséphine, quitte la cuisine où tu vas renverser mes casseroles que tu touches sans nécessité; viens dresseï- le couvert, et que je ne sois plus troublée dans l'importante et difficile confection de ma bouillabeïsse.
— Excusez-nioi, ma tante, reprit Charles; j'ai voulu venir vour voir ce soir un moment pour vous rassurer toui-à fait et vous demander pardon de ma folle conduite d'hier. On m'attend à mon bureau où je dois arrôlt;r les comptes de la journée ; laissez-moi
vous embrasser toutes les deux el me retirer bien vite. Adieu, Josépiiine; adieu, ma tante.
Mademoiselle Lefébure conduisit son ne- \eu jusque sur îe palier de l'escalier, et là , passant son bras sous lu bras do son neveu.
— Pourquoi as-lu (ait à M. d'Oulrepont un semblable accueii? demanda l-cl!e. As- tu (!o!ic ouislié les preuves de dévouement qu'il t'a prodiguées hier? Sans lui qu'aurais je pu faire pour te sauver, moi, une pauvre femme perdue de désespoir? iinlin, ne l'as-tu pas deviné? Sa main nous a sauvés ce matin encore de l'abîme. ÎSous lui devons la vie et riionneur !
— A lui? ma tante, à lui? Oh! malheur, malheur!
— Pourquoi ce chagrin? Il ignore et ton erreur et la cause de ta fatale résolution. En recourant à lui , je lui ai laissé ignorer les motifs qui me réduisaient à l'implorer.
-^ Eh! qu'importe moi? Ma tante; j'ai été un misérable et un lâche! la honte ne serait que la juste punition de ma faiblesse insensée! J'ai été bien plus coupable que je ne le pensais, et la rigueur du châtiment méfait comprendre toute l'ctendue de ma faute : cet homme auquel je dois tout, la vie et l'honneur ; cet homme , ne l'avez-vous point déjà compris, ma tante? il aimeJosé« phi ne.
A CCS mots, un nuage passa sur les yeux de mademoiselle Lefébure, et. elle sonlil son cœur se déchirer.
— Peut-être est-il déyd trop tard, continua le jeune homme; Joséphine, je le crains, jjariage l'amour de M. d'Outrepont. Tout-àl'heure, quand je suis entré chez vous, leur trouble mutuel... j ai même cru voir ie bras d'i colonel qui se détachait do la laiile de ma soeui... Et c'est à lui (jue vous me laites devoir l'hoiineur et la vie'.
Mademoiselle Lefébure n'entendait pas le plaintes de son neveu. Elle se débattait dans une angoisse inexprimable avec cette affreuse pensée : '• Gaston aime Joséphine! >• Oh! c'était un coup au-dessus de ses frjrces.
— Il faut songer h rembourser au colonel l'argent que vous lui avez emprunte, continua Charles. J'aimerais mieux voler; oui voler une seconde fois que de lui laisser le droit de venir renouveler, près de nia sœ*ur les tentatives déjà trop avancées, peut-être, d'une infâme séduction.
En achevant c<-s mots, il quitta sa tante, celle-ci le suivit machinalement du regard, tandis qu'il disparaissait à travers les détours de l'escalier.
Qand elle rentra dans le petit salon, le colonel et Joséphine, debout près de la cheminée, parlaient à voix basse. En voyant la pâleur de sa taille ctragitalion (jui la troublait,
in joune (ille courul ;i elle et lui demanda si /juelque nouveau malheur les menaçait encore.
— Non, mon enfant, non, rassuie-loi, reprit-elle c!) s'efïbrçant de sourire : ton frère, le pauvre enfant, ne peut se consoler d^un moment d'erreur, et son ehagrin.. .
Joséphine serra la main de sa tante pour lui prescrire la prudence, et l'empêcher de trahir le secrel de Charles. Ce mouvement n'échappa poin! au colonel.
— Chère Joséphiiie , dit-il , je voudrais ignorer le seciet auquel fait allusion votre lante, j)uis(jue vous avez cru devoir m'en
faire un mystère. Cependant mon alTeetion pour vous m'impose le devoir de revenir sur un sujet douloureux. Je connais les motifs (jui ont poussé votre frère au suicide, et je sais peut-être mieux cpie mademoiselle Lefébure les causes qui l'ont amené a cet acte insensé de désespoir. Votre frère à compris que j'allais éclairer voire tante à ce sujet, et ses craintes m'expliquent l'accueil embarrassé et presque malveillant que j'ai reçu de lui tout-à-l'îieure.
— Mon frère !
— Votre frère peut retomber demain dans l'abîme auquel il vient d'échapper. Un amour insensé pour ur)c des femmes les plus dangc-
leuses qui puissent entourer de leurs fatales séductions un jeune homme, telle estJa cause de l'emprunt fait par Charles à la caisse de son patron. Cette femme ne lâchera point facilement une proie crédule, et sans armes contre des séductions funestes,
Maderaoiseile Lefébure, en présence du péril de son neveu, oublia ses propres chagrins pour ne plus songer qu'à l'enfant de sa sœur.
— Mon Dieul que m'apprenez-vous là, Gaston ! Oui, vous avez raison, pour que Charles ait pu commettre une pareille faute, il faut qu'un véritable délire ne lui laisse rien de sa raison. Mais n'est-il donc aucun moyen de le sauver?
— Il en esl un hion simple, ré[»oi)dit M. d'Outroponl, c'est de lui faire quitler Paris.
— Hélas! comment y parvenir?
— Voulez-vous charger de cette affaire ma vieille amitié? répîirjua-t-il en insistant sur ces derniers mots. Mes relations me permettent (îeiui procurer n l'étranger, en Algérie par exemple, une place préférable à son humble position de commis-, position sans avenir, rjui ne laisse aucune chance à son ambition et le livre sans défense à l'ardeur des passions de son âge, qu'il ne peut dépenser noblement.
— Oui, oui, s'écria madenioiselle f.efébure!
quehjue douloureuse que doive être pour moi une pareille séparation , elle devient nécessaire; sauvcz-le encore une fois, mon ami.
Joséphine leva les yeux sur le colonel et lui adressa, par un seul regard, un remerciement plein de reconnaissance et d'amour.
Le souper préparé si joyeusement par mademoiselle Lefébure se passa d'une manière silencieuse. L'attitude d'Antoinette exprimait la tristresse et l'inquiétude. Joséphine, rêveuse et confuse, ne répondait qu'en rougissant aux rares paroles du colonel, tout entier au bonheur de contempler ce trouble délicieux. Les convives touchèrent à peine à
la lameuse bouiliabcïssc et se séparèrent de bonne heure.
M. d'Outrepont alla passer quelques instants au Théâtre-Italien et rentra ehez lui rêveur et en proie à mille pensées diverses. Les conseils du bon et du mauvais ange que certains pères catholiques prétendent se tenir sans cesse à notre droite et à notre gauche , l'emportaient lour-à-tour dans son cœur; l'esprit du mal, l'ange de gauche, fut cependant le dernier écouté :
— Avant huit jours ce jeune homme aura quitté Paris ! se dit le colonel en s'endorniant.