‹ El Moghreb al AksaChapitre 19 sur 20 · XXV. Sous LE SELAM : M · texte numérisé non relu

XXV. Sous LE SELAM : M

Th. v. R.

îs à ù ' d’office sur le flanc de notre caravane and >n ie brandi- . sa canne comme un fusil, criant Allah ! Ali;. h Et T \<idor revenu des bains d’Yacoub, et le Kaïd K ï rain du Roumi allume, ont poussé leurs chevaux du des galopades promptement frénétiques. Mal heu •

! et la monture du majestueux et souriant général fa < n \vec des efforts douloureux la bête se relèv iv' ie rav.bv:: v ’e étendu dans le désordr . ■. selams, son turban à dix pas. Est-. \ii,.h f On c •: ■ noir visage est rigide

- veille 1 • A Uh ? . Il se réveille. Il se met suj

*>n séant. L< voici debout. On lui amène le cheval d’un sous-Kaïd. Il grimpe en selle et dit; Je suis tombé, Mas1 Allah ! Je ne suis pas mort, Insha Allah! En route!

La plaine du Sbou à rebours. Tout l’avant-midi, l’aprèsmidi par des planitudes. La verdure rase, les douars au r .s de s n rompant à peine de leur flottille l’horizontalité immense Sur les cabanes, les cigognes, corps blanc, pattes grêles semblent des girouettes au haut des bas mâts de ces cm bai catii n mouillées dans le désert des champs d’orge. Parton ! erysipèh des floraisons printanières. Des soucis par milliard haut d vert de leur purée d’oranges. Quelques fieu

■ os boom An du pays natal, et autour de leu

.n .7 ht m : Iftjai* . , .•7.4 :Vx«"'isiblcs et plus colot que ; n taies. Sous ie léiicat, que percent les infiltr lions du soicil, souffle lèvent du Sud-Est, un vent clair. v • queue, en longue file la caravane suit l’interminable sei dont le ruban moire la plaine. Nous traversons l’aire pim

jaunes du Djouma d’Haouafaoù, à l’aller, nous avons campé et je pense à la fantastique charogne de mule en laquelle, rongeant et grognant, deux chiens poussaient leur sape au devant l’un de l’autre. A droite, très loin, des monts, et, plus loin, d’autres monts frangés de neige. Les hirondelles, les alouettes volent si près qu’on tend la main pour les prendre. Des chameaux nous croisent, à tête plate de vautour où l’on cherche le bec recourbé, progressant de leur pas silencieux, le plus silencieux des pas d’animaux. Derrière nous les montagnes quittées, où reposent Méknâs et Fâs, bleuissent, dissoutes dans la distance. Le Sbou est proche. Toujours du même train de hâte nous défilons mélancoliques en cheminement fatigué avec l’aspect résigné de voyageurs délaissés et pauvres.

Nous atteignons la rive du flumen magniftcum. Les eaux limoneuses coulent en un prodigieux silence. Pas un bateau. Pas un oiseau . Rien que les moires muettes du courant fronçant et défronçant leurs rides. Le soir arrive d’une allure sournoise. Déclin du jour morose en accord avec le déclin du voyage.

Ordre de franchir le fleuve tout de suite. La nuit, de sa venue irrésistible, surprend l’escorte au passage et péniblement dans les ténèbres le mouvement continue, les clameurs du désordre et de ses inquiétudes montant en effluves. On dresse les tentes sur la rive opposée dans le brouhaha de courreries, de confusions, de malédictions, de querelles. Des éclairs vagues et muets soupirent au Sud-Ouest. Le ciel se charge de nuages hypocrites et conspirateurs. Le temps va changer.

Jeudi ier mars, — Du Sbou à Karia Remoush.

Nuit agitée ! « Nuit de Tolède », dit Francesco Gumper, je ne sais pourquoi. La pluie, cette gueuse, persécutrice des pèlerins a, sans interruption, ajouté son mauvais gré à celui des maures, battant la toile des tentes de ses flagellations. Une tourmente envahissait la plaine et, quand nous nous sommes endormis, son souffle véloce déferlait sur le camp baignant dans les ténèbres. De larges gouttes suintantes tombaient sur les couchettes, mates et plates. Rêves tristes de navigation tanguante et roulante par une mer démontée à laquelle parlent haut les sifflements des rafales. Tout à coup l’impression d’un mât qui s’abat couvrant le pont de sa voilure humide et l’équipage dessous à se débattre dans les ruissellements. Oppression, étouffement, angoisse ! Je m’éveille du froid baiser mouillé d’un lambeau qui se colle à ma joue. La tempête au dehors roule une houle grondante. Le poteau central de la tente est renversé et nous gisons pris dans le filet du feutre à fade odeur qui lui fait doublure. Mes pieds touchent le sol : une mare ! Le campement, ravagé par le coup de vent, est plein de rumeurs, de jurements, d’appels. L’Hadj Fatmi vient à l’aide et nous sortons, rampant, des décombres. Il est quatre heures du matin.

A l’aube la plaine apparaît en marécage immense et les gens, les bêtes en naufragés lamentables. Les intempéries,

les fatigues, les privations ont exaspéré l’escorte. Depuis le départ elle n’a pas eu de Mouna. Le Kaïd Rha avait réglé ses étapes de manière à multiplier ses profits. Pour aller vite nous avons dérangé ce bel ordre, et il se désintéresse du voyage. Ses hommes trempés et affamés murmurent, gesticulent, boudent le travail. Aucun apprêt de départ. Resterons-nous ici ce matin? Le Ministre intervient, réclame, menace. Othello impassible s’explique de sa voix grêle, s’excuse hypocritement, accuse le mauvais temps, l’imprévu de ces étapes si rapides. Ce n’est pas sa faute si le seigneur Bashadour a à se plaindre. Après un long et aigre colloque, il envoie ses cavaliers à un douar proche et ils en ramènent en procession des porteurs de Kous’-Kous’. L’escorte avide s’accroupit autour des grands plats, chacun pétrit ses boulettes et déglutitionne. Une demi heure après nos misérables bagages sont juchés sur nos misérables bêtes et plus guenilleuse que jamais la caravane démarre.

Pataugement universel dans les flaques aigretées du poil des herbes à demi submergées. Les pieds des chevaux barattent et à chaque coup l’eau gicle en gerbes. Les piétons barbottent laissant sur la surface quelles rident traîner le bas des djillàbs’ efhloquées saturées de pluie et ne valant plus qu’on les retrousse. Au passage d’une lagune un juif, qui a laissé tomber nul ne sait quoi, fouille le fond pleurant et gémissant, le derrière dans l’eau en bain de siège, pendant que le convoi défile indifférent sans un secours, sans une parole pour le loutre pitoyable.

Nous dépassons Karia Habassi sur la droite, quelque part

entre les collines qui recommencent à gonfler la plaine. Là nous campâmes le i3 janvier, pleins de curieuses espérances, en route pour Méquinez maintenant déjà si sombrante dans les brumes du passé. La caravane ondule sur les croupes royalement tachées de pompeuses iris violettes se dressant en reines au milieu d’innombrables fleurettes primevérales. Voici un garçonnet dartreux tenant en laisse un sloughi qui m’interpelle. Quelle surprise ! c’est le lévrier que nous avions acheté au Djouma d’Haouafa et qui, le soir, a coupé en trois coups de dents la corde qui l’attachait au pilier de notre tente. Étrange scrupule de paysan ! c’est sans doute pour le pourboire ? Il me parait moins beau ce sloughi et on lui a coupé l’autre oreille. Je fais signe que je n’en veux plus. Le garçonnet dartreux sourit niaisement et se met à suivre mon cheval. Soit. On perd ici la volonté de résistance.

Halte sur une pente douce d’un vert infiniment tendre de primes herbes. Le sloughi rôde près de nous, flaire, attrape quelques os de poulet. Sous la tente hâtivement dressée pour nous abriter, nous flânons soucieux. Tout à coup survient le Kaïd Rha avec des gestes d’inquiétude. Il montre un lourd nuage qui du Sud-Ouest monte en marée. En selle, en selle! Il faut craindre de ne pouvoir passer les cours d’eau que ce monstre ténébreux va changer en torrents. Déjà l’avant garde des larges gouttes bat la pente au-dessous de nous et s’avance clapotante. Nous fuyons vers les hauteurs poursuivis, rattrapés, chargés par une averse effroyable, tombant du ciel, en millions de flèches. Des lieux élevés commence la descente reptilienne des eaux glissant, dégringolant, cascadant vers

les fonds en débandade désordonnée. La route dévale, puis s’étale paludéenne. Une première rivière : jusqu’au ventre de nos montures. Le sloughi nous a suivis : d’un bond, le dos courbé en arc, superbe d’harmonieux efforts, il franchit l’obstacle en parabole vivante. Encore une rivière dont l’onde monte visiblement pendant que nous guéons, limoneuse, blanchâtre, défilant rapide. La pluie déferle sans merci. Line troisième rivière, débordée celle-ci et qui roule furieuse. Le Kaïd Rha hésite. Debout sur la rive, nous tous autour stationnant dans le déluge blottis sous nos capuchons, il hèle un paysan qui nous guette, gris dans les herbages olives, seul visible en ces lieux sinistres accablés par le ciel ravagé descendu si proche que bientôt de la main dressée nous pourrons essayer de le soutenir et de l’écarter. Il arrive défiant. Le Kaïd lui ordonne d’essayer le gué. Soultan’ ! Bashadour ! Il écoute et obéit. Le voici, sorti de sa djillàb’, qui se risque dans le torrent. Du premier pas il en a jusqu’aux aisselles; les eaux hurlantes l’ont happé; il est culbuté, roulé, charié comme un paquet. Il échoue sur un bas fond où grelottant, ruisselant, il s’accroupit.

Il faut passer pourtant. Sinon nous serons ici prisonniers dans ces boues, sans abri, par une nuit qui s’annonce combien redoutable ! Long détour en amont, par des terres noires fangeuses. Dans une gorge sauvage, tragiquement déserte, la rivière semble adoucir son frénétique courant. Un homme d’escorte, que ses grosses lèvres en moue nous ont fait nommer Cul-de-poule, le palefrenier de Théo, entre à l’eau pour tâter le gué. Il passe. Le Kaïd Rha pousse son cheval. Il passe,

dérivant sous la poussée du torrent qui l’attaque sans relâche. Je passe, mouillé jusqu’à l’arçon de la selle. Un de nos ingénieurs passe avec d’inquiétants sursauts qui le soulèvent comme ferait d’une barque la houle. Au tour du Ministre. Clameur ! sa monture des deux pieds de devant s’enfonce dans quelque trou. Va-t-il sombrer? Cris d’effroi! Heureusement la bête se redresse d’un furieux élan, nage avec des coups de galop et effarée grimpe la rive. Notre second ingénieur? Bien. Le Kaïd des chevaux, ce grand maure sec, à visage de phtisique, de fanatique qui nous détournait des mosquées : il est renversé, désarçonné et repêché à demi noyé. C’est de plus en plus grave. Mais on ne peut se séparer. Sicsù est encore là, inquiet, hésitant. Et Nicolas, notre apothicaire. Celui-ci est resté le dernier. Tibid! Tibid! crient les marocains. Médecin! Médecin! Il est sur une haute mule, son fusil de chasse gainé de rouge, en travers sur le garot, à la mauresque. Glabre et blême, il crie de sa voix grêle, talonnant sa bête qui se défend et renâcle. Elle cède et prend l’eau d’un pas précautionneux. Malheur! la voici qui manque des quatre pieds ! Le Tibid est à l’eau! La mule nage. Il n’a pas lâché la bride. Elle le remorque, le tire, le sauve. Il rampe sur la berge et se dresse ruisselant. Il n’a pas non plus lâché son fusil et voici que furieux il charge à coups de crosse, crécélant des injures, la pauvre bête qui recule et se cabre.

La tête de la colonne a déjà repris sa marche hâtée. D’autres rivières encore. Il en descend de partout, serpentantes comme des serpents fuyant on ne sait quelle catastrophe ou allant à quelque monstrueuse ripaille. Toujours jusqu’au poitrail des

chevaux. Toujours le sloughi franchissant d’un bond en parabole, le dos courbé en arc, superbe d’harmonieux efforts. La nuit nous tient dans son filet sombre. Nous allons à la file, par des voies rocailleuses, nez à queue, sans paroles, rébarbatifs, transis. Au haut d’un val dénudé, une Koubah solitaire, et par la basse porte une lumière funéraire qui filtre dans le silence : près d’un moribond sans doute, porté là pour guérir, et couché dans l’auge de béton à côté de la tombe bombante du Santo.

Soudain des cris, des appels. Un groupe de cavaliers. C’est le Kaïd Remoush et sa troupe qui nous cherchent depuis longtemps. Ils nous entourent.

Pas de lune. Le temps toujours inclément. Des feux au loin. C’est le camp, car une partie de l’escorte, qui ne s’est pas arrêtée comme nous, avait devancé l’orage. Nous sommes à Ben-Aouda, site du castel maure, de la Karia Remoush. Des bagages manquent. Allah sait où peuvent être les porteurs, dans quelles mouvantes fondrières !

Vendredi 2 mars, — De Karia Remoush au Campement au delà de l’Oued-Gloug.

Encore une nuit agitée. Vers minuit la horde des noirs oiseaux d’un cyclone assaille le camp de ses cris et de ses coups d’ailes. Tumulte des valets réveillés en sursaut qui pèsent sur les cordes de soutien des tentes pour faire contre-

poids à la renversante poussée de l’ouragan. Celle où nous sommes couchés frisonne d’un long tremblement. Au dehors le bruit mat des maillets qui renfoncent les piquets. Pas de pluie, rien que la trombe sonore sous laquelle tout trépide.

A l’aube, un soleil malade. Je suis sur le seuil regardant d’en haut la contrée à travers la transparence humide d’une atmosphère balayée. Tout miraculeusement net. La vallée où coule l’Oued-Gloug jaunâtre est marbrée de larges mares descendues hier des monts. Les cigognes croisent pareilles à des esquifs rentrant au port après une tourmente. Elles portent dans le bec de longs rameaux de bois mort pour bâtir les nids. En voici une qui passe à me toucher, cinglant droit, en torpille pointant au but. D’autres, les ailes étendues, les pattes tendues semblent des arbalètes bandées et planantes. D’autres, de grands cerfs-volants noir-gris-blanc ornant le ciel. Elles poussent des cris rauques bruissant en crémaillières.

Le camp touche un village de cactus à rameaux chimériques, à gestes de monstres surgissant du chaos. C’est le séjour de Remoush, dont nous allons visiter la Karia, la demeure féodale. Encore des ruines dans une enceinte de boue noire. Sur les murs des giclées de cette boue balafrant le ton général qui est celui des cristallisations d’urine dans les pissotières. Des maures blottis sous les djillàb’s semblent cuver la nostalgie des splendeurs éteintes de l’Islam et ressentir la préhérédité de l’anéantissement final de leur race. Les petites poules maigres pullulent et circulent innombrables. Des cavaliers sortent pour des missions inconnues.

Il est dix heures déjà. Ne part-on pas aujourd’hui? Le Kaïd Rha atteste que l’Oued-Gloug là-bas au fond est infranchissable et qu’il faudra attendre qu’il ait dégorgé son trop plein. Combien de temps? Deux, trois, quatre jours, dit-il. Nous nous récrions ! Le Ministre proteste. Une interminable discussion s’engage, querelleuse, imprécatoire. On impute au Kaïd de prolonger le voyage pour le plus grand profit de son trafic de Mouna. Il laisse dire et tranquillement s’accroupit sous sa tente où chauffe son thé vert à la menthe. Notre janissaire Ben-Kador, qui depuis son retour d’Yacoub a des allures singulières, va s’accroupir près de lui. Décidément il y a des fêlures dans l’harmonie de la troupe. Si nous vérifiions le gué nous-mêmes? Je donne un douro à un paysan et je lui en promets un autre s’il découvre un passage. Une demi-heure après il revient et affirme avoir réussi. Théo monte à cheval et le suit. C’est vrai. Allons, Sidi Kaïd Rha, en route ! Le Ministre fait abattre les tentes. Il partira seul au besoin. Othello se décide. Il quitte son thé et souriant s’exécute. La caravane s’ébranle. Les maures du douar l’accompagnent. Une foule bourdonnant de rumeurs descend à la rivière. Le spectacle de cet exode qui roule, en lave, sur le versant, est saisissant d’allure et de couleur barbares.

Nous voici sur l’autre rive en route pour Larache. Au moins nous l’espérons. Le Gharb fertile ! Dans les fonds de beaux pâturages, sur les hauteurs des steppes de lavandes azurées nous encensant de leur parfum balsamique.

Mais pourquoi zigzaguons-nous ? Que rumine ce Kaïd satané ? N’en a-t-il pas fini de ses manigances ? Et la pluie à

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pleins seaux qui recommence. Il nous arrête croupes au vent pour nous préserver du déluge. Puis annonce qu’on ne saurait pousser plus loin aujourd’hui. — Explosion de fureur ! Comment ! nous n’avons pas marché deux heures ! D’ici on voit notre campement du matin ! Flegmatique il persiste. Si l’on continue, pas de Mouna à espérer et les hommes se mettront en grève. Il est sage d’interrompre l’étape. — Mais Larache ! Larache ! quand? — Demain, après-demain. — - Après-demain, non, non! Demain au plus tard, sinon nous y allons seuls. — Demain, soit, Insha Allah !

Oh ! comme il se révèle en sa foncière duplicité, menteur comme tous ici, caressant en apparence, mauvais au fond, rusé, cupide. Si on eût laissé faire, il aurait délayé le voyage de retour en quinze bons jours de route et de Mouna.

Site superbe. Solitaire. Quelques huttes d’où surgissent deux femmes aveugles qui viennent implorer le secours du Tibid. Elles ont la cataracte. En cinq minutes on les en débarrasserait chez nous. Ici elles mourront sans avoir revu la lumière. Tout l’horizon est rempli de monts courant en séries pareils à de grosses vagues arrondies, à de lourdes dunes. Rien que la verdure courte tendrissant sous les effluves printaniers.

Le garçonnet dartreux ne nous a pas plus quittés que son sloughi. Il divague autour de moi cherchant à se faire embaucher pour de petits services, pieds nus, sa djillàbette en loques, empressé, intelligent. Je lui fais ranger notre sommaire bagage flétri, détraqué par les aventures. Il est émerveillé quand je gonfle mon coussin à air : Meziàiï !

crie-t-il, bezaf \ bczaf! beau, très, très! Et la nuit, pendant que le sloughi erre en chacal, cherchant quelque charogne, il gît, lui, devant l’entrée de la tente, au dehors, couché sur le sol mouillé, pelotonné dans ses haillons.

Samedi 3 mars, — Du campement de l'Oued Gloug à Larache.

De nouveau il faut aller vite, rattraper le temps gaspillé par El hadj Akmet’-ben-Elmrabeth, notre renard de Kaïd Rha. Ce matin, je l’ai vu accroupi, urinant comme une femme, à la maugrabine. Pour l’avoir fait à la mode de chez nous, un jour à Méquinez, Théo a été assailli par une rafale de furieuses clameurs. Dans le Livre des Juges , dans Samuel, dans les Rois, Jahvé, en ses colères, n’anathémise-t-il pas en criant : « J’amènerai le malheur sur ta maison, j’en retrancherai tout ce qui pisse contre le mur? »

Départ avant l’aube sur nos bêtes éreintées par le défaut d’orge plus que par la fatigue, sales, hérissées, aux flancs déchiquetés par les éperons, aux croupes maculées d’œillets sanglants par le frottement des harnais sordides. Ali, mon dartreux domesticulet, trotte derrière mon cheval, appuyant la main sur la fesse du pauvre animal et lui inspirant par quelque épine, dard ou épingle une activité inusitée. Lâchement cruel, je laisse faire : que servirait mon infime pitié pour cet infime détail dans cet indéfini de misères et de malfaisance?

Route interminable par des pistes sablonneuses couleur terre cuite se délinéant sur les ondulations molles. Les champs de lavande grands comme nos bruyères. Le printemps continue sa chauffe fermentante : les premières feuilles pointent au bout des rameaux sur les figuiers. Les fleurs poudrent les pâturages en blanc, en jaune, en pourpre. Beau jour paisible. Soleil tamisé par les nues. Dans les clos d’orangers des chants d’oiseaux, infiniment doux, ébranlant à peine l’atmosphère de leurs vibrations caressantes. Partout les cigognes revenues, balancées au-dessus de la mer des plaines, élégantes, majestueuses en leur vol harmonieux berceur de la pensée : essors prolongés, pointes roides comme des coups de flèches. Elles planent, elles louvoient suscitant le souvenir des voiles marines et des paravents japonais. Tout au haut du tronc nu d’un palmier écimé, un large nid, étrange chapiteau habité par un couple. Dans les douars, sur les faites, universellement, leur silhouette demi-deuil. Quel délicat détail elles font dans ce paysage défiguré, mutilé par les dévastations humaines !

Sur des cimes, puis au fond des vallées, notre caravane tangue sans interruption. Les fenouilles frisés se sont fleuris de corymbes souffre tachés de libellules noires à corselets annelés d’écarlate. La route n’est pas celle du départ; nous entrons dans le bois de Si-bou-Selam par un autre endroit. Voici ses chênes-lièges à l’écorce côtelée et veloutée. Sous eux quelle opulence d’arbustes éclatant en fleurs d’or !

Nous débouchons sur Larache.

Larache ! Combien petite! Après la sainte Méknès ! Après

la grande Fâs ! Est-ce là ce qui m’a si âprement intéressé ? Le coloris fienteux des murs a conservé sa violence. Et là-bas l’Atlantique, calme, impérialement sereine, de deux tons : jaune à la côte, bleue au large. Ici aussi les cigognes : sur les créneaux, sur les dômes de la Kasbah, en girouettes, piquées sur une patte, ou dessinant leurs rythmiques allées et venues aériennes.

Nous mettons pied à terre chez M. Clarembaux. Nous y buvons du vin d’El Araïsh. Le Pacha qui est venu à la rencontre du Ministre, seul honneur obtenu depuis Fez par notre caravane humiliée, nous conduit à la Marine, encombrée de maures et de juifs qui inspectent ces Bashadours ressortant de l’inconnu où trône invisible et transfiguré leur Soultan’ ! Passage laborieux du Loukkos dans les barcasses à nageoires de rames. Au loin le noir mont Lixus. Sur l’autre rive le Jardin des Hespérides.

Sites retrouvés. Déjà des souvenirs ! Que la vie, en ses accidents, en ses aventures, est douce et triste. Comme ils vous tiennent les lieux où l’on a passé!

En compagnie de Théo je pars à pied le long du fleuve pour le camp dont les premières tentes dressent à une lieue sur la colline leurs grises pyramides. L’eau jaune déferle sur la rive rouge. La marée monte passant à grandes vagues au-dessus de la barre et palpitant dans le marécageux estuaire. Cheminant, nous causons, apaisés, rêvassant. Quel voyage! Comment désirer encore en faire d’autres dans cette Europe qui maintenant nous apparaît si semblable à elle-même, à nations fongibles, toutes de même race malgré les nuances

là-bas si fortes, ici effacées? Nous sommes rentrés dans la vie nomade, latente en nous peut-être sous le superficiel déguisement de la civilisation comme l’indestructible instinct primitif de la chasse chez les braconniers. Ce Maroc unique, ces villes d’autrefois intactes, ce pays des mystères immobilisé depuis des siècles, sans une strie d’exotisme. Ah ! il faudrait le garder ainsi, inviolable, en paradis du pittoresque barbare, du moyen-âge sémitique, tel que les paysages du parc national des Montagnes Rocheuses aux États-U nis. Nous le ferons bien le récit de cette expédition de brusque et folle fantaisie, car vraiment nous sentons l’intensité pénétrante de nos esprits concentrés en tarière durant trois mois sur ces étrangetés.

Puis nous vient la pensée d’achever ce voyage solennel par la mer. Ce sera le couronner noblement. Foin de la banalité desrailways! Foin des hôtels kelnériques ! Oui, par une mer d’antimoine liquide, de marbre vert ductile, soulevée en roches paresseuses par les vents pluvieux du Sud-Ouest, sur un grand navire à coque noire, sortant du lointain vague des Indes dorées et pointant dans l’horizon brumeux du Nord, avec un équipage de Lascars musulmans faits tels par la seconde main de la conquête, faux maures, compliquant de leurs membres grêles, durant les manœuvres, l’écheveau des agrès, les fleurissant du bouton rouge de leurs petits turbans; un navire soutirant, par ses voiles grises bombées, par son hélice invisible travaillant les eaux à coups sourds, nos âmes hors de ce Maroc auquel les attachent par filaments sans nombre nos sensations, nos émotions, et les ramenant avec la brutalité des violences physiques, pour les échouer en nos

pays de lumière lunaire, sur les sites fumeux noirs, les entassements de maisons bêtes, dans les régions moroses de la ligne droite, du symétrique, de l’alignement et du confortable!

Ah ! nous fûmes servis à souhait dans ce rêve de retour épique. La Valetta « grand navire à coque noire, sortant du lointain vague des Indes dorées » nous a ramenés à Plymouth par des jours d’ouragan, secoués par un roulis et un tangage de démence qui faisaient tinter la nuit la cloche du bord et gémir les membrures à se disloquer!

Cheminant, nous arrivons aux dunes. Celles-ci nues. Ces autres duvetées d’herbe rase. Soir nuageux et frais. Du camp la vue est splendide. Le Lixus sombre. El Araïsh jaspée, blanche et rouge. Le Loukkos nonchalant. L’Atlantique ronflante. La mer et la nuit ces deux vieilles amies des cœurs déserts.

Près de moi, une petite négresse que le Kaïd Rha a achetée à Fez, habillée en garçon, gentiment naïve, d’une longue gaule frappe à petits coups la verge pendante d’un étalon et sournoise la regarde s’allonger et raidir. Pays « brutal et exquis, violent et délicat, amer et raffiné, pareil à ces breuvages de sorcellerie où il entrait à la fois des fleurs et des serpents, du sang de tigre et du miel ».

Dimanche 4 mars, — De Larache au Tahaddart’.

C’est la lointaine Sirène râlante d’un steamer en rade dont le hululement nous réveille. L’ange Fatmi relève les pans de

la tente. Au ras d’un mont sombre, surgit le disque solaire. Par tronçons métalliques le Loukkos traîne en sa large vallée plate vaporeuse. Larache en amphithéâtre blanche, et masquée de fard rouge en plaques, avec l’aspect trompeur de chasteté, de bonté, de tranquillité des villes maures. Vague, le minaret comme un grand cri lancé vers le ciel, le minaret où chantait l’aveugle : il m’a semblé cette nuit Pentendre épancher ses hymnes au-dessus de l’estuaire.

La mer tout entière bruit de vaguelettes. Les dunes au levant roses. Par le ciel des nuages migrateurs passant lentement leurs voiles sur la lune pâlissante. Les longues ombres bleuâtres des tentes et des animaux diaprent de silhouettes fantasques la steppe des palmiers nains entre lesquels sur nos couchettes nous avons reposé respirant l’odeur forte et sèche de ces humbles génies végétaux protecteurs de notre sommeil. Lesdjillàb’s grises fourmillent dans la verdure. C’est une Afrique printanière et suave, un Maroc caressant et bienveillant. La Nature sans ses cruautés et son inflexible sans pitié.

El hadj Akmet’-ben-Elmrabeth, Kaïd Rha del Gaïch, a voulu de nouveau nous retarder. L’effort d’hier vaut, d’après lui, un adoucissement à notre allure précipitée. Il parle de la marée qui nous empêchera de franchir une rivière. Pour réponse, le Ministre embauche un paysan qui s’engage à nous mener ce soir même au Tahaddart’ et prend la tête de la colonne au pas accéléré. Akmet’-ben-Elmrabeth se résigne.

Nous refaisons l’incomparable trajet de Larache à Arzila. L’Atlantique, au reflux, étale sur la plage des nappes de satin

à moirures. Matinée radieuse. Voici les dunes arrondies en grands seins. Voici les falaises obliquement dressées, nues, en dos de cétacés grimpant la côte défiants à.notre approche. Voici l’Ain Edffel et ses lauriers roses. Voici, à l’entrée de son val, La Koubah de Sidi Boumgaït le maudisseurde navires. Nous gravissons le chemin serpentant. Maintenant c’est la mer vue d’en haut, déferlant des flots aphones à cette distance.

Spectacle sublime qui fait fondre mon cœur d’enthousiasme et de reconnaissance. Reconnaissance ! pourquoi, pourquoi? Qu’importe ! Arzila, la tranquille Arzila apparaît. Nous passons sans nous arrêter, la regardant comme on regarde une veuve muette encadrée dans les rideaux d’une fenêtre. Guidés par le paysan célère, nous gagnons, en suivant la plage, avant la marée haute, la rivière qui inquiétait le Kaïd. Nous avons largement distancé le gros de la caravane. Sept heures de cheval. Halte !

Au bord de la mer, sur une colline basse. Les cavaliers de l’escorte, après un repas frugal, dressent une pierre prise aux ruines proches d’un antique avant-poste d’Arzila au temps des Portugais. A quinze pas ils se rangent en demi-cercle et, accroupis, tirent sur cette cible avec leurs longs fusils, à volonté. Un coup sur vingt porte et alors des clameurs de triomphe. Le Kaïd Rha s’amuse avec le revolver du Ministre, magistral de maladresse.

Étape vers le Tahaddart’. La ligne des dunes est écrasée, pelée, pierreuse. Derrière nous, au loin, sur le rivage, défilent nos bagages. Ils arriveront trop tard pour guéer et devront faire un détour dans l’intérieur.

Théo converse avec Akmet’-ben-Elmrabeth qui lui dit : Avez-vous des femmes? — Non. — Et le Ministre? — Non.

— Moi, j en ai quatre et un jeune nègre. — (Là dessus une poignée de mains.) — Voici qu’il tire sa montre en nickel : Que vaut-elle? — Cent douros, dit Théo goguenardant. — Que coûte une grande horloge avec sonnerie? — Deux cents douros.

— (Une poignée de mains.) — Boit-on beaucoup de vin chez vous? — Beaucoup. — Cela fait-il.... (impossible à répéter),... cela rend-il brillant en amour? — Mais oui. — (Bonne poignée de mains.) — Où est l’Amérique? — Derrière cette mer à gauche. — Et la France? — Au delà de la mer devant nous.

— Et l’Allemagne? (toujours ces deux nations d’abord)

— Devant aussi. — Et l’Espagne, et la Belgique? — Devant, toujours. — Alors El Hadj Akmet’-ben-Elmrabeth, général des armées de Sa Majesté Chérifienne Mouley-Hassan’, empereur du Moghreb Al Aksa, roi du Sous’, de Fez et de Tafileth’, d’un geste orgueilleux embrassant tout l’énorme horizon à droite au-dessus des dunes pelées, et derrière lui, dit solennellement : Et voici le Maroc !

Nous arrivons au fleuve par un temps qui s’assombrit. J’erre sur la rive verdie par les dômes plats des lentisques champignonnants. Les débris du naufrage sont encore là : un juif ventru, aux jambes d’hydropique, met en coupe et débite en fagots la forêt gisante des mâts, des vergues, des membrures. Il a construit avec les épaves une hutte de Huron.

Un orage cuit à l’horizon. Pas de nouvelles de nos tentes. La nuit survient affreusement noire. Au Sud-Ouest de larges éclairs horizontaux muets. Pluie lâchant des averses violentes.

Par le campement, de petits feux allumés dans des trous, abrités par l’accroupissement d’une djillàb’, où chauffent de minuscules théières, mettent seuls une clarté d’agonie. Longue attente.

Les bagages arrivent vers minuit, par tronçons, en fuyards, comme une armée en déroute. Les ténèbres sont si denses que les grandes mules et les charges qui leur font des ailerons se devinent uniquement à un vague remous des ombres. On déballe, on plante les tentes à tâtons, on mange comme le soir d’une défaite. Diluvienne, la pluie continue son ruissellement. Nous vidons notre réserve de vin ; un peu de gaité sort des bouteilles.

C’est notre dernière nuit.

Lundi 5 mars, — du Tahaddart’ à Tanger.

Et voici notre dernier jour!

Notre dernier jour! après une nuit de rafales battant et secouant la tente qui semblait gémir et pleurer tant suintait la pluie à travers sa toile fatiguée par le voyage, tandis que la mer querelleuse sans interruption grondait.

Au matin le paysage est saisissant. L’embouchure du fleuve vert pâle. Les flots déferlent, ridés par le vent frais, en une large frange violette. L’autre rive orange, plate, sablonneuse. Au-dessus d’elle, dans un lointain montant, les grosses vagues du large arrivent par escadrons à crinière de neige. L’infini

ouranien bleu foncé, maculé de ouatures grises, lourdes. Un arc-en-ciel superbe de hardiesse a posé son pont sur les deux horizons et continue par reflet dans les eaux son arcature. Paysage mythologique grandiose, peint de grandes couleurs violentes et pompeuses.

Au pied de la dune basse où elle a reposé durant la tourmente nocturne, notre caravane souffreteuse s’écoule dans les deux petites barques qui nous ont transbordés jadis; les bêtes nagent. Par intervalles, une léchée de soleil. Au nord, au loin, le cap Spartel, proue énorme du navire Afrique ancré dans la brume.

Il faut quitter, délaisser tout cela. O regret de perdre ces grandes réalités, avec la seule consolation des grands souvenirs !

En route pour le cap Spartel, le long de la plage. Montée dans les rochers du cap. Paysage sublime! Montée par le chemin rocailleux à mi-côte, mouillé, croulant de pierres aux tons d’abricot. L’Atlantique, vue à profondeur d’abîme, étale des dalles énormes de malachite et de lapis lazuli. Elle ne s’interrompt pas de fatiguer l’écueil de ses caresses jaillissantes. Au-dessus du phare impassible et serein, le rocher domine avec ses aspects de forteresse mutilée encore menaçante. Partout les buissons craquent en fleurs : l’amandier à corolle de soie blanche et cœur d’or; les cystus jaunes, éblouissants quand leurs bouquets s’enlèvent sur l’azur profond de la mer; la fougère arborescente à aigrette argentée d’où flue une fine odeur d’héliotrope, enivrante. Ici, et non à Tanger, l’artiste devrait vivre.

Et bientôt Tanger, en apparition lente, livre à nos yeux ses plus hauts édifices. Oh ! l’européenne silhouette. Est-ce bien là cette cité qui à notre débarquement d’Espagne symbolisait pour nous la Maugrabie et l’Orient? L’hôtel Bruzeau, des villas, des fenêtres ! Ce sont surtout ces fenêtres qui frappent et désenchantent. Plus rien de la claustration froide, concentrée, farouche des villes arabes. Ces fenêtres ! Ces fenêtres ! A peine les éclatantes lampes d’or que le soleil allume en incendie sur leurs vitres allègent-elles leur géométrique banalité, ces lampes verpérales du couchant dont jamais ne s’éclairent les murs sans yeux des maisons musulmanes.

Et voici qu’en groupe des cavaliers en vestons et à chapeaux ronds venus à notre rencontre nous joignent. Ils ont des moustaches cirées! Ils ont des favoris à la Bergami! Plus de djillàb’s ! Et voici une amazone à corsage en taille de guêpe, qui rit de la figure épique du porte-étendard lépreux de notre Kaïd Rha, chevauchant fier sur sa rosse grise, tenant ferme la bannière fripée de son noir seigneur, en soie jaune à frange effiloquée, avançant solennel comme s’il précédait un roi.

Nous entrons dans la ville: les rues nous semblent propres, les maisons blanches. Où est le Maroc? Où est l’Afrique? C’est riant ici, c’est bruyant.

O Moghreb Al Aksa qui fuit derrière moi ! ! !

Nous arrivons à l’Hôtel Continental. Des gentlemen anglais regardent curieusement la bête fauve que je suis devenu. J’éprouve une confusion de mes vêtements souillés

et en loques. Je monte en hâte à ma chambre. Un terrible chef marocain poilu, encapuchonné s’avance au devant de moi les yeux brillants et menaçants. Qui est cet intrus?

L’hirsute sauvage c’est moi-même ! Je suis devant l’armoire à glace. Quelle barbe, quelle chevelure !

— Garçon ! le barbier !

Mon rêve est fini !

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Mon rêve est fini !

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