‹ El Moghreb al AksaChapitre 18 sur 20 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Même date, — De Fez au Pont de Mekkès.

Adieu Fâs ! Pour jamais sans doute dans le gouffre du passé. Adieu le luxe et le tapage de notre arrivée! Nous ne sommes plus l’Ambassade allant au Sultan. Rien que des hôtes congédiés dont on se détourne, qu’on oublie. Toujours certes le Kaïd Rha et son porte-étendard loqueteux. Mais l’escorte imposante est réduite à quelques cavaliers. Plus de fantasias égayant le départ. Cette psalmodie rythmée de batteurs de bétons scandant leurs coups de pilon sur une muraille au sortir de la ville, qui regardent notre défilé morose, ne clame-t-elle pas des injures appuyées d’invocations à l’Allah puissant et miséricordieux qui siège en silence derrière les gris nuages planant sur la grande cité que nous abandonnons?

Allons ! Allons ! au pas machinal de nos chevaux maigres, fatigués avant de partir. Allons ! Allons ! avec ce cortège éparpillé d’ânes éreintés portant les bagages, têtes basses, talonnés par les djillàbaires misérables. Sans nous retourner,

avec l’accompagnement de cette mélopée qui nous chante un ironique « Bon voyage ! > Sur la plaine à courte verdure. A gauche, très loin, des cimes neigeuses. A droite, un mont, livrant ses minuties à travers la transparence revenue : longues ravines dévalantes, oliviers, troupeaux, douars. Devant nous, l’éperon reparu du Djebel Zerhoum, majestueux. Par une pente douce, allongée, nous ascensionnons le montagneux massif.

Un courrier, un Rakas nous croise. On l’arrête. Il ouvre sa sacoche et répand sur le gazon ses lettres. Rien pour nous, sauf un journal que nous lisons sans comprendre, comme on écoute une musique indistincte venant de très loin, mourante.

Ben-Kador, le janissaire, nous quitte. Il se détourne pour gagner Yacoub où les syphilitiques se plongent en des bains sulfureux, invoquant Allah ! Allah! Allah! Peut-on le suivre? Non. Pas de Roumi, de Nazrani dans ces eaux saintes.

Le site grandit. La route se dessine largement entre les monts. De longues croupes pommelées des houpes du fenouil. Les alouettes volettent. Des roches grisaillantes affleurent se dressant en crêtes qui égrènent leurs éboulis au versant des pentes. Sur les lointains des hauteurs les moutons qui semblent des pierres et les pierres qui semblent des moutons. Pas d’arbres ! Cette grandiose misère de végétation : pas d’arbres ! Le sol est d’un brun de sanguine craquelé en écailles de boue séchée.

Marchons ! Marchons ! Les ravinements aux flancs des montagnes latérales se creusent plus escarpés dans la roche

mise à nu, adoucie, arrondie par le lavage séculaire des eaux pluviales. Des coulées humides miroitent au soleil radieux, pareilles aux traces visqueuses de limaces mastodontales. Les massifs surgissent en pachydermes enlisés, bombant leurs dos gras, leurs croupes grasses, la viande de leurs membres charnus.

Rares les passants. Rares les villages secs, épineux, brunâtres, tels que châtaignes aux jarrets de chevaux maigres.

Marchons ! Marchons ! Ainsi toute la journée, en silence et tristes, en bannis. Par intervalles les muletiers crient comme un hosannah : Nous allons à Tanger!

Une rivière, un pont bas. C’est Mekkès. Ici nous camperons.

Des prés humides poudrés de pâquerettes blanches, safranés de pâquerettes jaunes. Car le printemps se déchrysalide. Je monte avec Théo sur une colline, et sous la guérite de nos selams, au soleil couchant nous regardons surgir la végétation cryptogamique des tentes. La pleine lune se démasque et regarde derrière les nervures d’un moucharabi de nuages.

On fera bonne garde cette nuit. Le lieu est dangereux.

Mardi 28 février, — De Mekkès à Schliat’.

Dès l’aube à cheval. Avec hâte nous recommençons une étape vers Tanger, vers l’Europe. Beau temps nuageux. Un

Kaïd et un peloton de cavaliers descendus des monts, venus d’un village invisible, saluent le Ministre au départ, et s’évanouissent sans plus de cérémonie. Longue marche morose à travers un paquet de montagnes, par croupes, par vaux, entre des cimes polies par les lavasses des orageux déluges. Cours d’eau traversés dans les fonds, boue sur les chemins informes en gradins où les chevaux pataugent, où les mules trébuchent, longues descentes, longues remontes. Sur la gauche aux flancs du lourd Djebel Zerhoum, trois villettes attachées, surgissant des bouquets d’oliviers dont elles vivent, tranquilles, muettes, lointaines, grises dans cette verdure qui tapisse les collines voisinantes. Sont-elles quelques-unes des cinq qui m’ont hanté à Méknâs, et qui, glissant au-dessus des cimes, viennent ici me regarder, me saluer, m’inquiéter encore au passage?

Nous voici à gravir un col rocheux au-dessus du château moresque d’un Kaïd inconnu, aux constructions basses plafonnées de terrasses : autour des cabanes. Et pas une âme, pas une âme, pas un être vivant. Brusquement, dans une échancrure, la plaine du Sbou, infiniment vaporeuse et bleuâtre, et sur elle voguant, voile blanchâtre, la tache

blanche d’une Koubah innomée, indécise épave, miraculeusement lointaine. De nouveau les croupes à herbe courte, l’orge germant dans les guérets noirs, les skylles, les lys, et, en fulgurants parterres, des renoncules pourprées ensanglantant le val. Car le printemps se déchrysalide! La route contourne les collines, cherche les vallées, les passages faciles. Clairsemés les bestiaux, les djillàbaires à visages de cuir.

Silence imposant, paysage morne sous le ciel doux. En belles perspectives, pour moi qui, réfléchi, m’attarde en queue, notre convoi se déroule sur les pentes. « Sérénité triste » est pour mon cœur le mot de cette journée. Journée de retour, avec des visions naissantes, flottante aurore, du cher et lointain, lointain chez moi.

Nous joignons la route que nous suivîmes en arrivant et de face se dresse le paysage qu’il y a six semaines nous laissions derrière nous en sillage. La Bab-el-Youca crève de sa lézarde l’ourlet terminal du massif que nous descendons. Un grand escarpement rocheux blanchâtre dévale brutalement jusqu’à la route où s’étalent ses dernières dalles. Les sept monts sablonneux de la Bab sont rangés devant nous comme sept tombeaux de Sultans. Je revois le douar suspect de Bérâbres qui se cache à leur pied. Nous défilons par la crevasse jaune et débouchons dans la plaine du Sbou, immense. Nous campons contre l’Oued-Rdom non loin de notre camp du i5 janvier. Ces lieux me semblent familiers. Ils n’ont plus la séduction de l’imprévu, mais le charme du retrouvé, moins intense. En voyage, il ne faut pas revoir. En quoi faut-il revoir ?

Mercredi 29 février, — De Schliàt’ au Sbou.

Donc plus de fantasias! Nous retournons en disgraciés qui se hâtent. Hier Théo, que cet abandon afflige et amuse, s’est

mis à fantasier d’office sur le flanc de notre caravane amincie, brandissant sa canne comme un fusil, criant Allah ! Allah ! Et Ben-Kador revenu des bains d’Yacoub, et le Kaïd Rha que l’entrain du Roumi allume, ont poussé leurs chevaux et ont battu des galopades promptement frénétiques. Malheur ! un trou ! et la monture du majestueux et souriant général fait le manchon. Avec des efforts douloureux la bête se relève boitant horriblement, le cavalier reste étendu dans le désordre de ses burnous et de ses selams, son turban à dix pas. Est-il mort ? Mash Allah ! On l’entoure. Le noir visage est rigide.

Qu’il se réveille. Insha Allah ? . Il se réveille. Il se met sur

son séant. Le voici debout. On lui amène le cheval d’un sous- Kaïd. Il grimpe en selle et dit : Je suis tombé, Mash Allah ! Je ne suis pas mort, Insha Allah! En route!

La plaine du Sbou à rebours. Tout l’avant-midi, l’aprèsmidi par des planitudes. La verdure rase, les douars au ras du sol rompant à peine de leur flottille l’horizontalité immense. Sur les cabanes, les cigognes, corps blanc, pattes grêles, semblent des girouettes au haut des bas mâts de ces embarcations mouillées dans le désert des champs d’orge. Partout l’érysipèle des floraisons printanières. Des soucis par milliards tachant le tapis vert de leur purée d’oranges. Quelques fleurs de nos bords de chemin du pays natal, et autour de leurs corolles les souvenirs qui voltigent invisibles et plus colorés que leurs pétales. Sous le ciel délicat, que percent les infiltrations du soleil, souffle lèvent du Sud-Est, un vent clair. Nez à queue, en longue file la caravane suit l’interminable sentier dont le ruban moire la plaine. Nous traversons l’aire plate et

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