DE BRUXELLES A TANGER
Dimanche 4 décembre 1887, — chez moi à Bruxelles.
Brusquement, brutalement, me voici décidé à ce départ, hiatus dans mon existence affairée. Comme si je m’enfuyais, laissant protester mes procès et se morfondre mes clients. Fugue en pleine année judiciaire, coup de tête en pleine maturité! Un enlèvement, par coup de passion, d’une femme adorée, oui d’une figure féminine adorable : la Fantaisie.
Folie! Une de plus, grande en son allure. Oh! les chères folies, les meilleurs souvenirs dans les jours déclinants. Puisse celle-ci abondamment peupler le vivier où repose mon passé, sensations, impressions, d’une pêche miraculeuse. Quel blasement engrise le milieu de la vie, malgré le travail, malgré l’Art, malgré les affections ! Il faut un sursaut dans le trottinement monotone des occupations coutumières sur la grand’route droite et plate des fonctions réglées. Debout ! et fuyons, à fond de train, oublieux du retour. Quelle audace et quelle jeunesse subitement en moi répandues. J’entends les
appels du lointain, là-bas, venant d’Afrique, en longs, en profonds murmures. D’Afrique! D’Afrique!
L’heure ronge cette matinée silencieusement brumeuse. Des amis entrent, sortent hâtivement, me serrant les mains. Distraites mes pensées : les Syrènes déjà m’entraînent. Pas assez de tendresse pour ces adieux dans mon cœur en dérive. Est-ce ainsi qu’on meurt quand on croit la mort un départ? quand on entrevoit les rivages de l’inconnu, vagues, derrière des nues d’or?
Midi. Une courte station au dernier repas de famille. Ma Femme, mes Fils, visages doux avec des plis tendres, souffrants. C’est loin, c’est inopiné, c’est confus, ce voyage, ce Maroc. Combien de temps? comment? avec quelles aventures? Je vois ce : qui sait? oscillant sur leurs bouches songeuses, et malgré tout, mon gosier se serre et mange mal. Vite, toi, mon aîné, remplis ce vieux gobelet d’argent, emblème de ma primauté familiale, et que je vide d’un trait en moi la chaleur d’un vin brun d’Espagne. Après-demain, en Espagne, j’en boirai en pensant à vous.
Même date, — en express : Bruxelles, Paris, Bordeaux.
A tire-de-roues nous roulons. La banale fusée horizontale dun rapide fendant des paysages terreux d’hiver sans neige qui se referment inépuisablement derrière nous. Nous : Théo
est avec moi, Van Rysselberghe, le peintre, voué aux joies et aux affronts facilement portés des novateurs. Fraternellement, malgré nos âges, du simple, lui, au double, moi. Même horreur du convenu, même fringale insatiable du neuf nous égalisent. Nous ferons (nous fîmes) bons compagnons.
Près de nous, une voyageuse. Mûre, élégante. Difficilement définissable.
A Mons, un ingénieur nous rallie : il y a un chemin de fer à offrir par la Mission belge dont nous serons, au sultan Mouley-Hassan. Jeune, grande barbe châtaine, cordial visage : Louis Canon. Connaissance simplement, vitement faite, avec le désir de se plaire (nous nous plûmes).
De nouveau la banale fusée horizontale du rapide. Réservée, familière, donnant, reprenant, la voyageuse cause. Mondaine, demi-mondaine, actrice, grande faiseuse. Difficilement définissable. Elle parle de Francis Planté! Puis d’autre chose. Puis y revient. Puis le lâche. Et avec persistance y revient. Et le pianiste nous reste dans l’esprit. Pourquoi ce pianiste qui m’obsède?
Traversée de Paris, le soir, bruyante en omnibus, sonnante du cliquetant tapage des vitres secouée par les cahotements sur les gros pavés cabochons. La ville très noire au long des quais : grand étang noir avec les réverbères en nénuphars de clarté rougeoyante.
Descente à la gare d’Orléans dans le chaos des malles. Encore un ingénieur : en bonne trentaine, grande barbe noire, cordial visage : Henri Baumgarten, Hongrois. Connaissance
simplement, vitement faite, avec le désir de se plaire (nous nous plûmes).
Pas de place dans les wagons-lits. Au diable! De bon cœur allons aux wagons ordinaires. Nous en verrons d’autres, là-bas, sous la tente ! Installation de garçons. Nous mangeons en troupiers des vivres cueillis au buffet et buvons de même. Et bonsoir ! avec cet efficace remède contre l’insomnie : la volonté de dormir, l’hypnotisme personnel, l’auto-suggestion appliquée aux voyages de nuit dans les trains.
Courts réveils au tintamarre criard des entrées en gare. Vers minuit, mes yeux s’ouvrent, comme en un rêve polaire, sur un pays uni, fardé de lumière lunaire. Et je rêvasse, pensant plus, triste souci, à ce que je quitte qua ce que je vais joindre.
Lundi 5 décembre, — en express :
Bordeaux, Madrid.
Réveil joyeux à Bordeaux, au petit jour d’une aurore méridionale, tiède, apâlie par l’hiver. Mes compagnons, en belle vivacité, paraissent avoir l’humeur voyageuse, faciles aux petites misères et d’avis que le meilleur moyen de se tirer d un mauvais pas c’est la gaieté. Tant mieux !
A travers les landes maintenant se projette la banale fusée du rapide. Matinée grisoyante. Plaines tout en sables. Notre
campine anversoise, n’étaient les maisons à toits plats, carrées, jaunâtres. A Biarritz, entre les dos des collines, des brèches sur la mer, venant vers nous en lames mourantes, lentes, lentes. Fontarabie! Déjà l’Arabie, le Sarazin, le Maure, le Sémite, mais rien que par le souvenir d’un lieu jusqu’où vint, jadis, l’onde de sa stérile marée sur l’Europe aryenne, réfractaire.
Hendaye ! Nous sommes en Espagne. Rien de changé dans cette gare, qui continue le chapelet des gares en l’assommante monotonie des trajets par chemin de fer, simulacre du déplacement, mystificateurs. Rien de changé, sauf les tricornes des gendarmes, et les gants des soldats, verts ici, pourquoi? Sur les buffets entrevus, mêmes pyramides d’oranges, mêmes rangées de bouteilles à étiquettes vulgivagues. Et au long de la route reprise, tranchées, remblais, poteaux télégraphiques, traînée immense de vulgarités débobinantes, par des paysages mal vus, trop près, trop loin, jamais au point, les lignes de perspective se mêlant en girations où l’œil s’exténue par la vitesse de l’en avant.
Dans la nuit approchante nous franchissons la chaîne cantabrique. Froidure par ces vallées étroites montant au col de partage ou en dévalant. Sommeil profond sous le capuchon de ma capote.
A l’aube, nous serpentons dans le désert qui emprisonne Madrid. Froidure pinçante, cîmes neigeuses. L’Escurial non vu, mais senti, comme au voisinage d’un massif glacial. Sur cette terre héroïquement et lugubrement historique, toujours le passé s’évoquant dans le présent triste.
Mardi 6 décembre, — Madrid.
J’ai passé douze heures dans cette capitale, plantée en aridité, en solitude, en morbidité, par une puérilité de tyran regardant la carte et disant, pointant du doigt : voici le milieu de mon royaume.
Rien de neuf que la langue et la capa. Cité moderne, servile à l’alignement, administrative, ressemblant aux autres. Pas l’impression quon a voyagé : un déplacement purement matériel, platonique, dans l’uniformité. Des maisons de rapport. Le damier obsédant des fenêtres, qu’on compte, machinalement. Une architecture d’architectes bien mis. Des statues idiotes. Omnibus, hôtels, tables d’hôtes, kelnérisme. Des Anglaises en migration dont les regards disent : flirtons. La civilisation progressive mijotant dans la monotonie et la diffusion du confortable bête.
Où aller pour trouver la secousse? Sera-ce dans ce si peu visité Maroc? L’espérant je suis parti. Mais .
Pour sortir de letouffoir, j’ai été au Musée, Walhalla non des héros, mais des œuvres prolongements inertes des fiévreuses existences d’artistes.
Dès l’entrée, dans un vestibule circulaire empénombré, le Saint-Georges de Rubens, éblouissant orage de couleurs. Toile prise d’assaut, violée, par le coloriste en rut. Une symbolisation superbe de cet art de pompe et de violence si
étrange dans la demi-morte Anvers du dix-septième siècle. Puis tout de suite, au long de la grande galerie, coup sur coup, les grands Velasquez célèbres, somptueux, les portraits équestres surtout, le Philippe III au petit galop de parade, baignant, moustaches en crocs, feutre au chef, dans une atmosphère grise, mouillée, transparente, la campagne madrilène au fond. Les nains aussi, et les naines, la débauche des naines et des nains, baroques, susciteurs d’énigmes, méchants, ricanant et pourtant pitoyables. Du Titien, Charles- Quint : en selle, armé, marchant, lent, effrayant, impérial, impérieux, fatal, résumant soi-même toute sa prodigieuse histoire, exténué de gloire, grandiosement fini, achevé en sa destinée, tel qu’il dût entrer à Saint-Just comme on entre dans la mort. Les Murillo, les Raphaël connus, bourgeois, chers aux touristes. Les personnages en buste de Greco, des merveilles, sinistres, fantastiques, fantasques, inquisitionnaires : l’anticipation d’Odilon Redon. Goya, médiocre ici, presque toujours, à mon poignant désappointement.
Admirable conservation des tableaux : l’air d’Espagne leur est balsamique.
En haut, quelque part, dans une salle en entrepont, l’école ibérique moderne, ignoble; encore des portraits de cour, mais nauséabonds.
Et je sors étourdi : cette vue hâtive des œuvres surcharge le cerveau comme un repas précipité de gare, l’estomac.
Il faut voir la rue d’Alcala, le pont sur le Mançanarès, et j’y vais voir : les blanchisseuses bariolent les bords des mares rares, rares, et mouettes piaulantes, tracassent les linges.
d’octroi qui nous persécutent. On nous mène à l’hôtel de Paris : échappe-t-on jamais à l’hôtel de Paris ? Enseigne française, cuisine espagnole : coriace. Flânerie nocturne par des rues étroites à miradors surplombant illuminés de bougies dans toutes les maisons où gîtent des filles affublées du nom saintement impudique de Conception; car c’est, nous dit-on, demain jour de fête pour la Vierge.
Je m’étends dans un lit à baldaquin en cage d’oiseau, enveloppé de mousseline, très gentil. Je rêvasse. L’Espagne que je viens de traverser de mont à mer est au-dessous, certes, de celle qui se peignait en mon imagination : moins accidentée, moins ombragée, moins colorée. Mais par chemin de fer .
Jeudi 8 décembre, — de Cadix à Tanger, à bord du Mouley Hassan.
A cinq heures du matin, dans l’ombre nocturne diminuante, 1 honnête association d’hôteliers et de commissionnaires qui s étaient emparés hier soir de nos malles et de nos personnes, nous met en voiture pour franchir les cent mètres qui nous sépaient de la rade. Nous allons au pas entourés d’une escorte de coligères. Lun portait la cuirasse, l’autre ne portait rien. LTn petit vapeur chauffe là-bas, très humble. Sur les eaux vagissantes, dans la poussière bleue du tiers-jour, par centaines endormies, des tartanes, les antennes courbées, pointant toutes vers le même secteur de l’horizon, comme si
un vent du large les opprimait. On nous rame à bord à travers un champ de vaguelettes, courtes et vertes, feuilles de choux bruissant sous la brise. Il lui convient d’être humble au petit vapeur : combien détruit, détraqué, raffalé, malgré son nom sultanesque : Mouley Hassan !
Brusquement à l’orient une bande rouge et dans le bas une coupole d’or surgissant : le soleil ! En même temps un coup de canon crève la paix matinale. Salue-t-on ici en roi le Soleil ? Un deuxième coup, un troisième, et un autre, et des autres. C’est pour la Vierge! hier l’illumination des bougies dans les miradors, aujourd’hui l’éclair des salves dans les forts : Salve, Stella matutina !
On vire l’ancre à haut pic, on dérape. Les roues à palettes commencent leur monotone barattage des ondes. Panoramiquement la côte défile, Cadix tournant sur elle-même, blanchâtre et rosâtre, telle qu’une cité de cire.
Ciel de douceur ! Mer divine, Aphroditique. « Devant toi, » ô déesse, les vents deviennent favorables. Quand tu parais » les nuages se dissipent, les vagues semblent te sourire, et » tout le ciel resplendit pour toi d’une lumière sereine. » Le détachement maritime des misères humaines s’opère en moi. En groupes migrateurs, s’élevant du passé, les souvenirs de mon ancienne vie de marin arrivent à tire d’ailes. Mon âme s’entr’ouvre à la féerie des palais nomades dont les effigies fragiles peuplent la région mélancoliquement diaphane des jours évanouis.
A bâbord, le cap Trafalgar : pointe jaune, en muraille, elle aussi fardée du rose virginal matutinal. On le voudrait
sombre, ce muet témoin, comme sa tragique histoiie, ou sanglant.
Mais au Sud, à l’avant tribord, la délinéation d’une autre pointe : le cap Spartel, première sentinelle d’Afrique. Et se prolongeant vers la gauche, en masse protoplasmique, la côte Numide à la traîne, ombre vague gris de nuage. Tes roues à palettes infatigablement barattent l’onde, petit vapeur, et tambourinent un accompagnement pour ma contemplation. Aux rêves il faut des bruits monotones qui donnent et reprennent le sommeil, tenant la conscience suspendue entre deux eaux dans le bain mol des abandons psychiques. A l’Est, une bouche énorme, ses mâchoires de rochers ouvertes, expectorant toute une mer, avec des voiliers et des steamers : le détroit de Gibraltar béant, versant dans l’Atlantique ce que la Méditerranée ne garde pas du Danube et du Nil.
Cependant la baie de Tanger se creuse. Vers midi, elle est visible en tout son contour et les édifices, les arbres, commencent à sortir de l’indécis. La ville, abritée dans un repli, demeure cachée. Théo m’indique où, et des yeux je fixe la place. Elle ne se montrera qu’au dernier quart d’heure; lassé d’attendre quelle se dévoile, mon attention va vulgairement à la grosse carapace noire d’un cuirassé italien monstrueux, mastodontal, qui repose lourdement à la surface lazuléenne du golfe, assailli par un essaim de canots moucheronnant.
Mais voici que l’écran du promontoire qui à droite masquait la cité Tingitane glisse et pivote : en étages, blanche, éblouissante, elle apparaît, me secouant de son imprévu. Rêve oriental ! ville comme le caprice des vents en bâtit dans les plaines
sereines de l’atmosphère, sur les bords des golfes imaginaires, aux flancs des monts qu’un souffle défigure !
Mon âme vogue. Ravie elle vogue mon âme!
Mais quel tressaut! l’ancre, râclant de sa chaîne l’écubier, secoue de borborigmes en ses membrures le navire et d’un coup sourd touche, touche le fond.