A TANGER
Jeudi 8 décembre. — Tanger.
Étourdissement! Assomption à une autre planète! Plongeon dans une autre civilisation! Un retournement brusque comme celui qu’on éprouverait au centre de la terre, glissant sur la ligne qui réunit les antipodes. Une chute, tête en bas, dans le neuf. L’Exotisme!
Telle la première et immédiate impression pour l’Européen abordant à Tanger. Souvent notée. Résultant du jaillissement aux yeux des détails multiples, singuliers, inattendus de la vie arabe, tirant le regard, l’absorbant, masquant les à-côté. Sensation culbutante si violente qu’à ceux qui bornèrent leur contact avec le Maure à un séjour dans Tanger il est malaisé de persuader qu’ils ne l’ont qu’insuffisamment vu. Et pourtant combien peu!
Bouleversant et mouvant tableau. Le voici à deux heures de son Europe, cet Européen; qu’il se retourne : il peut voir la côte d’Espagne, la nébuleuse grisâtre qu’y mettent les
maisons de Tarifa, et Gibraltar dressant son massif signal de rocher. Mais ici ! Autour du steamer qui l’a amené, à peine ancré, évolue déjà l’étrange. Dans les embarcations, des mariniers bizarres : physionomies inaperçues, expressions énigmatiques, regards disant l’incompréhensible, gesticulations sans signification pour l’arrivant, langage guttural et grêle projetant des mots sans analogues, attitudes incohérentes, costumes dont on cherche vainement la composition et le sens. Par tout ce qu’ils sont, par tout ce qu’ils font, ils dérangent. On sent d’instinct l’impossibilité du bout-à-bout avec eux sur n’importe quoi. Tous les points de départ différents. Tous les postulats mis en question. Tous les axiomes contestés. Ils disent cela, crûment, sans le parler, mais des pieds à la tête. Oui, vraiment, ils affirment, sans s’interrompre, toujours, le brutal « Pas d’accord ».
On débarque, charrié dans leurs lourds canots ou sur leurs épaules. On est pris dans le cortège formant courant de tout navire qui arrive, à la ville où l’on se disperse, procession en rumeur et en désordre, s’insinuant, serpentant entre les ballots qui jonchent le quai de la Marine, dirigeant sa cohue bariolée et tapageuse vers un passage voûté trouant des remparts blancs de chaux sur lesquels sont affûtés, rébarbatifs, de gros canons grotesques d’antiquité et de rouille. Là accroupis, tenant bureau par terre, deux froids personnages enturbanés; leurs pâles visages, encadrés de mousseline, relevés par des barbes noires légères, baignent dans l’impassibilité. Ils ne disent rien, ils ne font rien. C’est la douane. Devant eux les Maures qui escortent le voyageur clament et
se démènent, chacun désignant frénétiquement la malle qu’il s’est arrogé de porter, voulant qu’on la visite ou qu’on lui donne la passe. Du doigt, d’un mot, la décision est exprimée.
Tumultueuse la marche reprend dans une rue en défilé, montueuse. Des passants en longs vêtements de laine écrue s’aplatissent contre les murailles, les hommes, blancs, bruns, noirs, de tous les blancs, de tous les bruns, de tous les noirs, le visage au clair, barbares; les femmes, la tète enveloppée et voilée d’un pan. Une odeur de ménagerie et de charnier. Des portes basses entrouvertes par lesquelles une vue furtive dans les corridors et les cours. Une fontaine aux parois de faïence s’écaillant, où des haillonneux se lavent, où des bêtes boivent, embourbant le pavement caillouteux du surplus de leurs ablutions. Une mosquée dressant son minaret carré cuirassé de tuiles vertes vernies. Des boutiques s’enfonçant dans les murs, petites, pareilles à des armoires, le marchand sur le comptoir, accroupi, couché, niché. Mulets malingres, chevaux décharnés, petits ânes pitoyables, chameaux au pas lent de caravane. Mendiants par rangées, ployés sur les talons, clamant des noms de marabouts indéchiffrables, quelques-uns aux yeux récemment crevés pleurant une suppuration sanguinolente. Des porteurs d’eau en tunique courte, une outre en peau de chèvre, suintante, au côté, une sonnette tintante à la main, breloquant leurs gamelles de cuivre.
Étourdissement, ahurissement, par la multiplicité, le tohubohu des sensations de l’œil et de l’âme!
A la nuit, par les rues en corridors obscurs, sous l’immense, mourante et déprécatoire incantation des Mouezin' s, tombant
des galeries des minarets, une circulation de fantômes à longs plis, balançant des lanternes. On va, tâtant les murs, les pieds s’engluant dans les fanges. A travers les mailles de filets suspendus aux baies faiblement lumineusesdes cafés mauresques, des conciles entrevus d’Arabes sur des nattes, fumant le kiff dans des pipes à minuscules fourneaux de terre cuite, buvant le café ou le thé vert parfumé de menthe, dans une atmosphère en laquelle plane un parfum d’encens ou de bois de santal brûlés sur des charbons ardents. L’Européen vaguant et regardant a le malaise des contacts inaccoutumés et hostiles. Il rentre hâtif et inquiet, la tête résonnante du bourdon des choses, la pulpe irritée à ces frottements inattendus, ivre à demi, cherchant à canaliser cette inondation de notions perturbatrices du cerveau comme un vin trop fort le serait de l’estomac.
Vendredi 9 décembre. — Hôtel Continental, Tanger.
Je me réveille dans un lit de fer anglais confortable, vraiment trop confortable, à l’Hôtel Continental, britanniquement tenu par un Espagnol. Théo et moi dans la même chambre ayant vue sur le golfe : ça se paie plus cher. Mobilier britannique, accessoires de toilette britanniques. Hier soir, dîner britannique, à une table d’hôte britanniquement parée d’une procession d’horribles ustensiles en simili-argent : < Table s’allongeant tous les jours sous des rallonges de
sots. > Trois serveurs costumés en Maures, un vert, un rouge, un jaune, mais avec les déviations que les convenances anglaises réclament. L’hôtelier avait dépêché au débarcadère un maître des cérémonies vêtu en turc d’opéra, une longue canne à la main. Nous sommes en milieu kelnérique, tempéré habilement de maroquinisme. Assez pour l’ornement, pour l’ébahissement du touriste gobeur. Ici l’Europe reprend place par l’universelle banalité chère aux travellevs londoniens, engeance à tub et à lawntennis qui veut bien voir du neuf, mais ne souffre pas que ce neuf empiète sur son confortable, et voyage enveloppée d’un home circulant, regardant par les lucarnes, prisonnière d’elle-même, rivée aux courtes chaînes de ses habitudes.
Devançant la visite que nous lui devons, notre Ministre, le baron Whettnall, est venu nous voir. Simple en sa courtoisie, affable, sans morgue diplomatique. Longtemps, hier soir, sur le divan d’une salle de billard rappelant nos cafés, nous avons causé de ce que nous venions de quitter, la Belgique, de ce que nous allions visiter, le Maroc. Avec lui Abraham Sicsù, le drogman de la Légation, que j’avais vu à Bruxelles, il y a trois ans, habillé alors à l’orientale. Mais le voici en Européen. Sicsù est Marocain de naissance, sémite donc, et de la branche juive. Il s’est frotté, à Tanger, au monde des Légations et son désir est de sortir de sa nationalité barbare pour se mêler à une civilisation plus haute. Il s’abandonne au glissement d’idées, de mœurs, d’allures qui, sur toute la côte, amène insensiblement une frange de négociants et de trafiquants indigènes à se fondre dans le
contingent interlope d’étrangers que l’esprit d’aventure verse aux pays neufs. Il est dans la zone d’interpénétration où les deux races mélangent et échangent leurs vices plutôt que leurs vertus, marché d’ambitions et d’intérêts dont les ressorts sont le calcul et l’intrigue. Il ne pénètre pas ce phénomène social et comprend la transformation qu’il recherche et qu’il a inaugurée par le costume, comme une ascension vers une plus brillante destinée.
Le Ministre nous donne des nouvelles de l’escorte que le Sultan, selon l’usage, envoie pour nous mener à la Cour présentement à Méquinez. Elle est en route; on assure même quelle est proche de Tanger; quelqu’un l’a dit. — Mais officiellement qu’en sait-on? risqué-je. — Officiellement, rien. — Comment! vraiment? — Oui; dans ce pays, c’est toujours comme ça.
Nous qui avions brûlé deux mille kilomètres, passé sans désemparer trois nuits en wagon, accompli ce tour de force d’arriver de Bruxelles à Tanger en quatre fois vingt-quatre heures parce que le Département des Affaires étrangères nous avait mandé qu’il y fallait être rendu le io, au plus tard!
Bah! l’endroit vaut qu’on y flâne.
Même date.
Remontant la grrrrande rue (largeur : cinq mètres), nous sortons de la ville et rôdons dans l’immédiat voisinage.
C’est d’abord l’aire en pente, bosselée, fangeuse, fienteuse d’un marché confinant aux remparts délabrés et lépreux : le Soko, le grand Soko verminant de campagnards deux fois par semaine, calme aujourd’hui, mais infect des détritus d’une séance tenue hier. La boue palpite encore des milliers de pieds humains et animaux qui l’ont pétrie. Vendredi : c’est le Sabbat de l’Arabe. Demain celui du Juif. Après demain celui du Chrétien. Sabbat , repose-toi. Un jour sur sept, pour tout le monde : Aryens, Sémites sont d’accord là-dessus, probablement parce que la muette économie du corps l’impose.
Les boues du Soko baignent un cimetière maure, champ montueux de palmiers nains enserrant les glaives en faisceaux des aloès. Des couchettes blanches en pierre, au-dessous desquelles, en terre couché, le mort. Partout des femmes, marchant lentement, ou assises, ou accroupies, priant, rêvant, causant. Uniformément elles sont enveloppées dans l’inévitable long vêtement de laine écrue. Et ma pensée vagabonde. Droites comme des lis, affaissées comme des nénuphars, sont-elles la floraison pâle de cette raide végétation ? Ou bien des Camaldules blanches visitant les tombes du monastère ? Des baigneuses en peignoirs revenues de la mer limpide qu’on aperçoit là-bas dans les échancrures des terrasses ? Des malades se traînant hors des murs, au soleil, serrées dans leurs draps d’hôpital ?
Par une route sinueusement pittoresque, dans la montagne de la côte, Sicsù nous conduit à son jardin « le Jardin de Belgique », créé, il y a quelque vingt ans, par un de nos ministres, M. Daluin. Derrière la grille d’entrée, comme en
cage, deux lions belgiques façonnés par un de ces potiers façonneurs des statuettes rustiques de nos jardins flamands. Après ces concierges ridicules, en détours romantiques, en enchevêtrement d’ombrages, en désordre de végétation, en charme de solitude, le jardin de Marguerite, ou celuideCossetteetdeMarius. Décembre ! et pourtant de la verdure : orangers, citronniers, mandariniers avec le faste de leurs fruits. Décembre ! et pourtant des fleurs : géraniums, roses, violettes, héliotropes avec le faste de leurs couleurs. Et des arbres bizarres que je ne sais nommer. Et des fleurs charmantes que je ne sais nommer. Quelques ramures dépouillées telles qu’en nos hivers : des plantations d’Europe qui font leur mue. L’eau irrigue partout, puisée par le manège des norias égrenant la ruisselante contribution de leurs seaux en chapelet, les norias inventées par l’Arabe, comme les moulins à vent, et dont le nom a pour racine un verbe qui signifie « laisser jaillir le sang par saccades >.
Un grand jardinier maure, jarrets et pieds nus, jardine. Là-bas, ornement ambitieux et puéril, une construction basse, chalet de nos banlieues mâtiné de mauresque. Latente ou germante, cette interpénétration côtière des deux civilisations bâtarde tout.
D’ici on voit la mer lazuléenne entre les brindilles qui lui mettent une résille, — et au-delà, à l’horizon que recule dans un lointain profond la vue de si haut, en un estompage roux, l’Espagne, vapeur fuligineuse traînant sur la cuve des eaux la buée d’une cuisine mystérieuse de géants sous-marins.
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Samedi io décembre.
Déjà par tous les pores intellectuels entre en moi le besoin de m’expliquer ce peuple que j’ai à peine touché et qui, magnétiquement, sollicite, au plus profond de mes pensées, la réflexion. Les ondes de cette civilisation viennent ici 'mourir, frelatées et mélangées d’européanisme, mais ayant encore assez de forte odeur, d’âpre saveur pour susciter dans l’esprit l’étude des secrets de cette décadence, tout au moins de cette existence si autre que la nôtre. Décadence! Oui, si tout ce qu’on est accoutumé de dire et de croire sur les splendeurs mauresques d’autrefois est vrai. Mais alors pourquoi si prompt et si irrémédiable le recul !
Je les ai entrevus, sinon vus, depuis deux jours, les éléments de cette population du Maroc, contrée orientale pour nous, mais qui, pour l’Arabe épandu du Gange à l’Atlantique, avec Bagdad, Stamboul ou le Caire pour centres, est l’extrême Occident, le Far West, El Moghreb al Aksa, de la race sémitique. Berbères autochtones : les Numides de Jugurtha, les mercenaires de Carthage, secs, nerveux, basanés, noirs de poil, indisciplinés, menaçants, farouches, tête nue et rasée. Arabes conquérants : au teint pâle, au visage affable, au langage mielleux, à la barbe longue et peu touffue, emmaillotés de draperies blanches. Nègres : importés du Soudan par le trafic des esclaves, à qui on impute de vicier le sang Maugrabin par la prédilection sensuelle des maîtres pour les
négresses. Triple contingent ethnologique ayant produit l’être mixte, le Maure, par le brassage et le malaxage des générations et des croisements. Ils sont six millions, sept millions, huit millions (qui le sait dans ce pays sans état civil et sans recensement?) occupant un terrain grand comme la France.
Leur destinée? Sans doute être submergés par la marée aryenne qui monte sur l’Afrique sémitique, gagnant, gagnant son littoral septentrional, et chassant vers le Sud l’Arabe sur le Nègre par des lignes isopètes parallèles à l’Équateur. Jadis c’était l’avancée contraire, des Sémites sur l’Europe, en Macédoine, en Sicile, en Espagne. Tanger était alors le point d’écoulement des invasions, comme il est aujourd’hui le pôle de retour du fluide humain. Sur la ville flottent les pavillons de quatorze nations pensant toutes à la belle conquête que serait ce pays aux plaines limoneuses, portant par an deux moissons presque sans culture, aux montagnes recélant des trésors minéraux, au climat constamment tempéré par les pluies de l’Atlantique et les neiges de l’Atlas. Chacune rêve l’annexion ; surtout la France, la voisine africaine; l’Espagne, la voisine continentale, que ses luttes d’autrefois, au temps des guerres saintes, ont sacrée victorieuse de l’Islam; l’Angleterre, dévoratrice insatiable de colonies. Elles sont ici, toutes, comme des vautours, autour du Moghreb mourant, prêtes à donner le premier coup de bec, prêtes aussi à déchirer qui d’entre elles s’y risquerait.
Quoi, de tout cela? Attendons pour conclure que nous ayons été plus loin.
Même date.
Avec Sicsù nous allons à la Kasbah.
Citadelle élevée sur la ville, aux flancs de ce promontoire qui nous la cachait à l’arrivée. Autour, troupeau autour de son pasteur, des maisons maures cubiques, avec terrasses, s’étageant, s’entassant ; quartier distinct dans Tanger, ayant ses murailles dans les murailles, asile de la population arabe sans mélange souillant de chrétiens détestés, « ces fils de chiens, ces Roumi, ces Nazrani, qu’Allah confonde ! Qu’ils y passent, soit, au milieu des regards défiants, des malédictions proférées à demi-voix, des gestes conjuratoires du mauvais œil; mais qu’ils n’y demeurent point. C’est assez de les voir supplanter les vrais Croyants dans la partie basse, puisque telle est la volonté du Sultan, notre Seigneur (qu’Allah lui donne de longs jours !) ».
Les ruelles étroites, disloquées, puantes d’immondices, s’enchevêtrent en labyrinthe montant. Murs aveugles, blancs d’un blanc de détrempe éblouissant sur la chauffe du soleil, ou rongés de toutes les dartres vétustes des saletés, des intempéries, des délabrements. Une apparence générale de ruine avec quelques efforts pour arrêter l’irrémédiable écroulement. Au pied de ces murs aveugles, des portes basses cloutées de clous à grosses têtes achevant l’aspect malveillant de prison muette. Pour se garder du mauvais œil des Nazaréens, les
gestes conjuratoires ne suffisent pas, non, pas même les griffes recourbées d’hyène ou de lion cachées aux plis des vêtements, pendues au col des bêtes : il faut, à l’entrée des habitations, peindre en rouge vif, en bleu dur, en vert cru, cinq doigts menaçants, ou les six angles de l’anneau de Salomon. Ces images aux tons violents détourneront le regard funeste de ces basiliques. Ils viennent rarement dans ces lieux retirés : les femmes, les enfants peuvent aller et venir en paix, les portes peuvent rester ouvertes. S’ils sont signalés, que tous, en hâte, rentrent et se barricadent ; que les battants poussés battent bruyamment. Si du haut des terrasses des curieuses regardent ces intrus maudits, quelles soient étroitement voilées de leur haïks et quelles les saluent d’une injure ou d’une mimique obscène. Mais il faut se garder d’y toucher, car ils ont la force, et, insolents, ne pardonnent rien. Le Pacha doit accueillir leurs plaintes contre les vrais Croyants, puisque telle est la volonté du Sultan, notre Seigneur (qu’Allah lui donne de longs jours !).
Nous arrivons dans la Kasbah proprement dite : une cour irrégulière, raboteuse. Des chevaux, des mulets éreintés, hérissés, entravés en plein vent, mâchonnent, tendant le cou, une orge rare jetée devant eux. Isolés ou en groupes sur le sol, des maures, basanés, tête rasée, tête nue, avec, autour, une corde brune tordue en étrange couronne. Toujours le long vêtement de laine écrue. J’en sais le nom maintenant : Djillàb ’. Y en a-t-il ! y en a-t-il ! de ces djillàb’s sur cette terre marocaine quelles peuplent de spectres en linceul jaunâtre, de moines en froc jaunâtre, de malades en chemise jaunâtre.
Enfermant la cour, des bâtiments: un péristyle mauresque, à triple arche en fer à cheval sur colonnes légères, crépi à la chaux; dans une arrière cour s’enfonçant en montant, une grande arche unique en fer à cheval, crépie à la chaux, béante sur un vestibule obscur ; à l’un des côtés, une logette à triple arche en fer à cheval, crépie à la chaux; et, reliant ces architectures, des murs longs, maussades et farouches, jaspés de coulées grises, marbrés d’écaillures. Un intérieur de ferme, mal tenue, bibliquement rustique.
Sicsù nous mène à la grande arche que gardent nonchalamment de longs soldats maigres, enrobés de blanc, portant sur l’occiput le bonnet de feutre rouge, pointant en arrière, à gland bleu filandreux, « le poivron, le piment », allusion à la gousse du poivre d’Espagne à laquelle il ressemble. On parlemente : il s’agit d’aborder le Pacha. Et en effet, maintenant, au fond du vestibule béant obscur, nous apercevons un vieillard en turban, à barbe de patriarche, blanc partout, accroupi à la turque, silencieux, immobile, hiératique. C’est le Pacha, prêt pour les audiences, prêt pour les affaires, attendant l’occasion en égrenant son chapelet. Un soldat a été de nous à lui et revient de lui à nous dans l’ombre transparente qui remplit le vestibule sombre, comme l’eau limpide une citerne. Nous avançons : la peau pâle des Arabes de l’Hedjaz, l’air bénisseur d’un évêque. Les lèvres seules remuant en toute sa personne noyée sous ses vêtements, nuageux, placide, il susurre quelques politesses aux doucereuses images, et nous passons.
Nous voici dans le patio d’un palais maure; la colonnade
quadrangulaire en cloître resserrée a des chapiteaux grecs, lestes de la vieille Tingis des empereurs de Rome ou de Byzance. Au milieu la vasque sacramentelle. Sous le portique, dans les quatre murs qui enferment la cour, les hauts vanteaux de portes s’ouvrant chacune sur une seule pièce, oblongue, haute, sans fenêtres. Le bois des vanteaux couturé de dessins géométriques s’étalant en figures de kaléidoscope. Au-dessus des baies, la dentelle, en colerette, de reperçages à jour dans le stuc. Gravures, dentelles, laissent entrevoir la misère et l’effacement de peintures détruites. Certains plafonds, découpés, déchiquetés dans le bois massif, miraculeux de fantaisie et de couleurs en mosaïques. Quelques revêtements en faïence, eux aussi dessinant des rosaces en géométries et kaléidoscopies : le Coran défend de représenter l’être vivant, homme, animal, et, pour les archi-purs, même les fleurs.
Tout cela vide, abandonné.
Au fond de réduits qui furent des cellules de femmes, des boudoirs, des alcôves, en amoncellement les ordures. Un badigeon, barbarement appliqué, salit le pourtour des faïenceries et les bords des boiseries. La vasque, sans eau. Partout des effrittements, des décollements, des souillures: la décomposition lente par la ruine contre laquelle on se défend à peine. Pour unique remède sur les blessures pourrissantes, le fard grossier de la crépissure étendue au balai.
Dimanche 1 1 décembre.
Il y a dans l’hôtel un piano, et des Anglaises jouottent. Ce n’est pas étonnant, et pourtant je m’en étonne, et je m’en irrite. Cette machine si tant de chez nous me gâte mon rêve, le rêve en lequel s’était dilué en s’apaisant mon étourdissement du premier jour.
Je commence à discerner l’énorme dose d’européanisme introduite dans Tanger et que m’avait masquée d’abord l’illusion de l’Arabisme seul tirant mon œil par son étrangeté. Il y a des chapeaux noirs, il y a des redingotes qui circulent avec, dessous, des types à favoris et à moustaches. Il y a des jupons et des corsets. Tantôt la Chérifa de Ouazari a passé sur une mule', non pas à califourchon comme les Marocaines, mais de côté, sur une selle, avec un toquet et un voile. Un grand hôtel domine le Soko de ses façades à étages déployant en fer à gaufres ses fenêtres armées de volets verts. On m’assure que le Five-o-clock tea sévit et que dans les dîners priés on n’échappe pas à l’Ox-tail-soup, ni au filet de bœuf à la Godart. J’ai lu tantôt, près de la mosquée, cette enseigne : « Great Moorisl ■ Sazar ». Et près de l’arsenal maure : « Succursale du Printemps , Jaluzot et Cie ». Il y a des boîtes aux lettres dans la grand’rue. Il y a des cabines de bain sur la plage. Et des journaux, en français, en anglais, en espagnol, servant des intérêts étrangers. Il y a des Flamencos où l’on castagnette comme à Séville. C’est une Algérie commençante. Je vois
maintenant tout cela, je ne puis m’empêcher de le voir, je pourrais bien tout-à-l’heure ne plus voir que cela, comme dans un orchestre on n’entend que les fausses notes. Est-ce damnant pour qui cherchait le neuf!
Ville bâtarde. Accueillant les premières troupes d’invasion: la diplomatie intrigante, le commerce interlope. L’éternelle avant-garde, le Rastaqouérisme. Et dans les mœurs, les grotesques maladresses de l’emmêlement de deux civilisations: celle qu’on entend moins parce qu’on la quitte, celle qu’on entend à peine parce qu’on y entre. Une cohue amphibie, insolente et vicieuse. L’intérêt en ses audaces les plus cyniques. L’argent, seul mobile. La grande flibuste contemporaine, sans les aventures héroïques, mais avec l’âpreté au pillage, et, chez les prétentieux et les parvenus, la singerie en terre d’Afrique des façons du High-Life et du Bel-Air.
Ailleurs que dans le quartier de la Kasbah le mélange est complet. C’est le juif indigène surtout qui l’accentue, avec ses besoins de vanité, son désir de se hausser aux mœurs aryennes, et sa manie d’enrichissement. Sur les portes de maisons à prétentions, avec glaces de café et balcons, reluisent des plaques avec noms sémites à demi transformés en appellations moins asiatiques. Il y a des banques pour remplacer les taudis où jadis les ancêtres faisaient leurs opérations sous le nom plus sincère d’usure. Si le juif marocain ne saurait être ministre résident, il est fréquemment agent, drogman, chancelier, attaché à l’une ou l’autre des légations dont les mâts de bannière, gréés comme des mâts de navires, pointent, à qui le plus haut, au-dessus des terrasses des maisons consulaires,
déployant, dans les grands jours, l’agitation bariolée de leurs pavillons fleuris de couleurs.
Les diplomates et leurs familles, tous grevés d’habitudes européennes, font ici un petit monde fermé, tournoyant de visites, bourdonnant de cancans, essaim de mouches zigzaguant dans des raies de soleil. Des compétitions masculines, des rivalités féminines, le picotage des susceptibilités, les querelles pour des riens, les brouilles, les réconciliations, les rebrouilles. Solennellement quelques légations gonflent leur importance : l’Angleterre, se posant en vieille conseillère sûre, écoutée du Sultan; la France, consciente des défiances que suscite sa situation de conquérante présomptive; l’Allemagne, sans programme bien défini, mais affichant lourdement sa force; l’Espagne, aux grands désirs et aux petites ressources. Pour les dehors, des courtoisies, de la cérémonie. Pour les dessous, des querelles acharnées, venimeuses, exaspérées parfois d’intérêts personnels cachés, mais bientôt dénichés et alimentant les bavardages poliment fielleux.
Ville bâtarde! Sa destinée est d’être le cancer qui rongera la Maugrabie jusqu’au centre. C’est déjà un comptoir de mercantis. Ce sera bientôt une station hivernale pour les malades. Ville bâtarde ! formant un double entonnoir s’évasant au Nord, s’évasant au Sud, recueillant tous les sous-produits sociaux des deux races inconciliables entre lesquelles elle forme communication. Ville bâtarde! recevant en écume les volutes de la marée qui lentement, irrésistiblement monte d’Europe et mouille de ses flots, chaque an un peu plus avant, la terre africaine.
Lundi 12 décembre.
Le sort a-t-il voulu me dédommager aujourd’hui de l’ennui d’hier, de l’ennui européen? De l’intérieur, vomie, est venue une bouffée de vraie vie marocaine. J’ai vu les Aïssaouas, ces fanatiques que Delacroix a peints sous cette dénomination accessible, dans le Salon de Paris, aux boulevardiers et aux reporters : les Convulsionnaires de Tanger.
A l’hôtel, on a averti les étrangers. Ne leur doit-on pas des spectacles? Et nous sommes allés au Soko avec toute la table d’hôtes.
Rien encore. Ils sont à prier à l’intérieur d’une mosquée sans minaret qui fait pendant, aux entours du marché, à une révoltante chapelle évangélique, toiturée de zinc, que le bigotisme anglican a plantée là. Tout est calme et nous attendons.
La foule amène ses alluvions. Des centaines de jaunâtres djillàb’s s’accumulent. Sur les terrasses, aux fenêtres, des vestons, des casaquins, des ombrelles. Enfants de Sem, enfants de Japhet. Le soleil, ce soleil qui darde depuis notre arrivée, darde.
Une musique lointaine, dans la ville, approchante, en marche turque, barbare ; des hautbois glapissant, des tambourins ronronnant. Et bientôt, hors la porte crénelée, avec un bruit soudain grandissant, un cortège empanaché de drapeaux rouges, violets, verts, très fanés. Il monte à travers le
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Revoici quon tambourine et qu'on fifre k >. nières décolorées. Et en un tiès lent me-: . a
quelle ne marche, approche une confi n Cest une masse remuée en r u;t- ■ et s’abaissant comme dans ?.
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gommes c n e; ms, ; e : > .
d C • : ! U :h ■ . 1 Ml 11
fonda leu: : en un lointain jadis, il - en arrivent en dansant
une danse frénétique, suant, éreintés, exténués, comme à
Echternach, en pays chrétien, oui, en pays chrétien, deux pas en avant, un pas en arrière.
Tiens ! un Berbère qui accourt de ses jambes maigres, nues, avec un mouton sur les épaules, tête pendante, pattes ramenées en avant; tel le bon pasteur. Qu’est-ce? Ah! la pauvre bête ! il la jette dans le tas doù sort un rugissement. Et tout de suite '.u lair, volent des flocons de laine, partent projetés
Soko vers la mosquée, sans minaret, les flûtes flûtant des airs aigres et tracassés, les tambours scandant des sons de gongs, précipités et ronflants. Cela passe en une rumeur grossissant, et s’éloigne en une rumeur s’affaiblissant, rinforzando, diminuendo, et disparaît résorbé par la mosquée sans minaret. De nouveau tout est calme et nous attendons.
Revoici qu’on tambourine et qu’on fifre. Revoici les bannières décolorées. Et en un très lent mouvement, glissant plutôt qu’elle ne marche, approche une confusion.
C’est une masse remuée en sursauts, les têtes se haussant et s’abaissant comme dans un bal. Pas de cris, mais l’orchestre piaillant, piaulant, soutenu par la basse des tambours allongés, frappés dessus, frappés dessous. Quelques vieillards des Abraham, des Melchisédeck, à barbes bibliques, en tête, pacifiant, rythmant, par gestes pontificaux, la cohue : femmes, hommes, enfants, blancs, noirs, jaunes, se dégingandant en contorsions bestiales, en saltations disloquées, saccadées, genoux ployés, coudes au corps, mains ballantes. Ils arrivent de Méquinez, dit-on, où est le sanctuaire du marabout qui fonda leur secte en un lointain jadis, ils en arrivent en dansant une danse frénétique, suant, éreintés, exténués, comme à Echternach, en pays chrétien, oui, en pays chrétien, deux pas en avant, un pas en arrière.
Tiens ! un Berbère qui accourt de ses jambes maigres, nues, avec un mouton sur les épaules, tête pendante, pattes ramenées en avant; tel le bon pasteur. Qu’est-ce? Ah! la pauvre bête ! il la jette dans le tas d’où sort un rugissement. Et tout de suite en l’air, volent des flocons de laine, partent projetés
des morceaux de chair saignante, des pattes cassées, des côtes arrachées, tandis que dessous il y a un emmêlement sauvage d’êtres se battant comme des chiens, et comme des chiens aboyant, mordant, hurlant. L’esprit du marabout fondateur est descendu en eux. Ils sont en proie au délire sacré, et pour l’heure vraiment respectables. Roumi, Nazrani, que Dieu confonde! N’approchez pas. L’initié que la fureur céleste anime est irresponsable. S’il se rue sur vous en chacal, en sloughi enragé, et vous déchire, qu’y faire? N’approchez pas, n’approchez pas!
La troupe est devenue cahotique. Le sang a mis des renoncules rouges sur le teint des nègres, marbre les mains et dégouline sur les joues. Les sauts sont devenus des bonds. Des hurlements, des rugissements. Les Melchisédeck et les Abraham, toujours impassibles, continuent leurs gestes rythmeurs et pacificateurs. La musique précipite ses sons picotants de flûtes, et sourds de tambours. Encore un Berbère avec un mouton. Encore le jaillissement en cratère des lambeaux déchiquetés par ces carnassiers. Et hors du groupe, l’un, l’autre, se détachant, et seul, se trémoussant, gesticulant, les yeux fous, dévorant quelque horrible morceau.
Vers la ville ils descendent, sans hâter en avant leurs furieux piétinements qui gigottent dans les détritus du Soko. Voici que le cortège s’engage sous le porche des remparts : on croirait une gueule mordant un reptile à la tête. Et tout s’y absorbe avec lenteur, dans la curiosité des visages qui du haut des murs se penchent. Ils vont vers la grande mosquée, à
minaret celle-ci, caparaçonnée de faïences glauques, où ils dormiront cette nuit, vénérés ainsi que méritent de letre ceux qu’a visités et tourmentés l’esprit du Seigneur. Qu’Allah leur accorde de longs jours !
Oui, de l’intérieur, vomie, est venue une bouffée de vraie vie marocaine.
Mardi i3 décembre.
Ce matin, à l’éveil du jour, tard, vers six heures, car c’est l’hiver (il faut un effort pour se le rappeler en ce climat doux qui, aux septentrionaux, suggère cette erreur : le printemps), j’ouvre la fenêtre, et par delà la baie faiblement animée de la moirure et du murmure de la marée, au-dessus des monts de Ceuta et de Tétouan, je regarde venir le grand reflet du soleil encore caché, nimbant l’horizon d’une clarté grandissante.
La transparence de la pénombre matinière est miraculeuse. A la base du roc où perche notre hôtel, sur le rudimentaire quai de la Marine, les marchandises débarquées m’apparaissent en une netteté de contours qui fait penser aux minutieuses délinéations de Mieris. Des briques en tas : je puis les compter. Un maure rampe hors d’une niche en bois accolée aux remparts : je puis compter les plis de sa djillàb’. Plus loin, des embarcations dorment, dodelinant sur les remous : je puis compter leurs agrès. Et ce comptage qui confirme le miracle de cette transparence, quoique puéril en son arithmé-
tique machinale, avive la sensation de pureté divine dont me caresse l’atmosphère.
Pas une nuée ternissant l’immense et clair miroir que tend devant mes yeux ravis le vide aérien. Le jour est épanoui maintenant, et le pourtour entier de la baie, mollement en ligne courbe jusqu’au lointain promontoire qui l’achève avec, comme borne, une tour blanche, livre tous les détails de son rivage et des collines sans arbres en lesquelles il se renfle en bord d’assiette. Une rivière sans rives coulant sa veine dans le sable de la plage, un amoncellement de ruines, une vieille batterie, des blocs rocheux lavés par les eaux. Est-ce près? Est-ce loin? Très près, disent mes habitudes d’œil formées en pays où les brumes clôturent à courte portée la vue. Très loin, me dit ce cheminement de chameaux, petits comme des puces, si lentement progressant qu’il n’arrivera jamais.
O lumière incomparable! Atmosphère sans souillures, qu’est-ce qui te purifie à ce point que dans les raies du soleil on ne voit pas danser les atomes du monde mystérieux des poussières? Humidité des eaux atlantiques, fraîcheur des neigeux sommets de l’Atlas, éclat du soleil africain, les faut-il pour douer de cette beauté spéciale la terre marocaine? Ce n’est point la lumière, aussi vive ailleurs, en Algérie, en Égypte, c’est la transparence! telle qu’elle est ici, unique! C’est la vue à travers le vide. Et dans les ombres mêmes, pas d’obscurité, rien qu’une coloration adoucie, les lignes, les points visibles comme chez nous en plein jour.
Même date.
A côté de l’hôtel, il y a une maison à un étage, d’aspect européen, qui, chez nous, serait suspecte : fenêtres à personnes toujours baissées, vertes, porte toujours ouverte ; entrent, sortent des hommes, maures pour la plupart, des trois teintes : blancs, noirs, bruns, et toutes les nuances de ce tricolore, du gris au jaune, du violet au bleu, de l’ocre au bitume. Une musique passe; elle s’arrête et sénérade. Passet-il des cavaliers, ils tirent, en l’air, des coups de fusil. Parfois on aperçoit, dans la pénombre, du vestibule bas, un mulâtre énorme, assis sur une chaise, lourdement se carrant, magotique.
Que fait à l’entrée ce dogue humain ? Que surveille-t-il ? A quel emploi équivoque et brutal est-il préposé?
C’est le Shérif de Ouazzân’ Mouley Abd es Selam. Personnage célèbre. Ami de la France; cajolé par elle et même naturalisé.
Shérif, qu’est-ce? Un descendant de Mahomet, direct, véhiculant en ses artères le sang sacré du Prophète. Et le plus rapproché, en degrés génératifs, du grand défunt, est le plus sacré, le plus vénérable. Dans cette race de polygames, les shérifs abondent et, parmi eux, des métis, le Sémite dilectionnant la négresse par un instinctif glissement de sensualité vers la race inférieure. Leur origine admise, ils portent le vert, un vert clair, que nous, voyageurs, avons nommé vert-
shérif. On en voit de tout petits verdoyant ainsi, et d’autres, jeunes gens ou vieillards, blasonnés de même, orgueilleusement, comme des prélats de rouge cardinalice.
Le Shérif de Ouazzân’ est, de par la tradition, le maugrabin le plus proche de Mohammed, lieutenant d’Allah sur la terre. Le Sultan lui-même ne vient qu’après lui. Ouazzân’ est la cité sainte qui lui obéit, non loin d’ici, au Sud-Est. Mais, compétiteur possible au trône du Maroc, il a peur des peurs de son Maître, il s’est établi à Tanger, sous l’ondulation protectrice des bannières consulaires. Les légations caressent ce puissant dont les maures, au long des chemins, baisent dévotement le selam et qui, pour eux, a des vertus miraculeuses. A ce frottement du monde diplomatique, il a pris des goûts européens, grossièrement accommodés à sa nature africaine. Il a convoité et épousé une femme de chambre anglaise qui fut toute glorieuse de s’accoupler à ce noir étalon. Elle joue à la Shérifa, à la princesse, l’accompagnant dans les voyages pieux durant lesquels il collecte les offrandes des croyants, et, vêtue alors en mauresse, stationne aux portes des villes, quêtant sur un tapis. Présentement, il y a brouille dans cet étrange ménage : il l’accuse d’avoir trop longtemps visité sur des vaisseaux en rade les officiers de la marine de Sa Majesté Britannique. Ils vivent séparés : lui dans la maison aux personnes vertes, tendrement familier avec quelques adolescents, elle dans une villa, hors des murs, au lieu dit Marshan.
Sicsù nous a menés en visite chez le Shérif. Étrange! Nous traversons le vestibule obscur, antichambre peuplée de serviteurs accroupis, garde d’honneur domestique. Nous grimpons
l’escalier étroit et raide de ce palais de pacotille, et nous voici dans la salle d’audience, oblongue, basse, petite, deux fenêtres vers la rue. Sur le plancher, une natte quelconque. Tout autour, des patères en S à dix sous. Le long d’un des murs, des sièges viennois. Le long d’un autre, en face, quelques fauteuils garnis d’antrinople flétri, épaves d’une vente après décès ou après faillite. Une girandole, deux mauvais miroirs marocains. Et, dans un coin, un lit en fer sans matelas, surmonté d’une couronne en zinc doré à laquelle pend un lustre de Venise : un tel lit est, paraît-il, un objet de curiosité et de luxe. — Telle cette installation princière !
Entre le personnage : mulâtre athlétique, visage épais, saisissant, de grand fauve; teint loupe de noyer; chevelure, barbe à poils rares; moustaches hérissées. Othello, mais l’Othello cruel du dernier acte, qui, de ses pattes énormes, étrangle Desdémone. Il est vêtu d’un pantalon rouge à la zouave et d’une vareuse noire d’offlcier français. Il s’assied dans un fauteuil qui craque sous' la charge. Il cause avec Sicsù, calme, à voix basse, mais l’œil défiant, toujours prêt à devenir féroce. Attitude digne, mais embarrassée, peut-être de nous paraître en son déguisement si peu européen et si peu maure tout à la fois. Il est celui qui déserte sa race et qui n’est pas encore acclimaté à l’autre. Type violent qui caractérise bien Tanger, la ville bâtarde.
On dit qu’il boit les boissons proscrites, nos vins, nos .liqueurs. Et des musulmans fidèles protestent. Mais d’autres affirment que tout, en passant par le gosier du saint homme, se change en lait et que l’orthodoxie est sauve.
Mercredi 14 décembre.
Et notre escorte? Ah ! oui, notre escorte! Chaque jour nous en parlons et chaque jour nous en avons des nouvelles. Mais elle recule. Le lendemain de notre arrivée elle était proche de Tanger. Maintenant elle est à peine sortie de Méquinez. Hier, dans la grand’rue, le Ministre a arrêté un soldat qui descendait lentement sur son cheval fatigué vers le Palais de Torrès, le chargé des affaires étrangères marocain, ici résidant, au milieu des légations. Le Palais ! une grande masure blanchie au blanc de chaux, comme tous les palais du pays. Au lieu du long fusil berbère, à bassinet et à silex, il avait un Comblain.
— D’où viens-tu? — De Méknès. — Le Sultan y est-il? — Oui. — Et l’escorte pour les Bashadours belges? — On la rassemblait; on avait déjà vingt chevaux et cinquante mules.
— Quand as-tu quitté Méquinez? — ■ Il y a six jours; .
peut-être sept; . plutôt cinq. — La route est-elle bonne? —
Oui . C’est-à-dire non . Il y a des endroits passables .
D’autres qui ne le sont pas . J’ai trouvé que cela pouvait
aller . D’autres disent que cela ne vaut rien . Il faut
voir. — Quand présumes-tu que l’escorte arrivera? — Peut-être dans trois jours. Peut-être dans quinze. Dans ce pays-ci on ne sait pas. Dans ce pays on ne sait jamais. Tout survient. Rien aussi. Il y a des fois. Il y a des fois pas. Qui peut dire? Ce sera tôt. Ce sera tard. Insha Allah!
Et il a continué à descendre sur son cheval fatigué vers la masure qu’on qualifie Palais de Torrès.
Insha Allah ! s’il plaît à Dieu ! Cela résume tout ce que cette race bizarre ose se permettre de pronostiquer de l’avenir. Quand le lundi on leur demande ce que sera le lendemain, ils répondent : mardi, Insha Allah! Et si le lendemain vous leur dites: « Eh bien, mardi est arrivé, » ils disent : < Mash Allah! Dieu l’a voulu! » Ils sont fatalistes, non pas en ce sens qu’ils ne font jamais acte de volonté, ce qui est la signification européenne erronée que nous attachons à leur fatalisme, mais que la part de la volonté humaine dans le déroulement des événements est petite, très petite, et que Dieu. . . . , le destin. . . . , le hasard. . . . , s’y est réservé le gros lot. Ils acceptent ce partage léonin et s’y résignent, étonnés certes quand surgit l’imprévu cruel ou étrange, mais s’y accommodant promptement. Et de même, instruits par le décousu de la vie, au moins telle pour leurs prévisions restreintes, ils n’aiment point prophétiser, n’osent rien entreprendre sur le futur, et d’avance se font pardonner la hardiesse de prévoir les circonstances les plus simples, en empapilottant leurs vœux timides de circonlocutions respectueuses farcies de restrictions. Insha Allah!
Notre escorte, ils en parlent en la maintenant dans les brumes de cette phraséologie dévotement hésitante. Depuis que nous sommes arrivés, elle est partie et elle a dû arriver tous les jours. Cosas de Marocco, dit Théo. Finalement nous n’en connaissons rien de rien. Est-elle en route? Est-elle en formation? Est-elle près d’ici? Est-elle loin? Nul ne le saurait dire. Tout est vrai. Tout est faux. Et de ces renseignements
contradictoires qui se heurtent subsiste dans nos esprits troublés et consternés une absolue incertitude. Nous comptions partir le io. C’est pour cela que nous avons roulé sur les rails avec la hâte de banqueroutiers qui se sauvent. Et nous en savons moins que le soir où nous débarquâmes.
Des propos, des souvenirs inquiétants circulent. « Les routes sont impraticables. La plaine boueuse du Sbou est infranchissable. Notre chemin de fer qui doit la passer à dos de chameau y restera enfoui. Le gouvernement marocain a l’habitude de faire attendre les Bashadours. Il est de sa politique de les humilier et de les dégoûter. Telle ambassade a espéré son escorte trois mois, telle autre six. Puis l’hiver est-ce une saison pour se mettre en campagne, alors que des pluies de déluge peuvent en moins de rien bloquer une caravane entre deux cours d’eau débordés, celui qu’elle vient de passer et celui quelle doit franchir? »
Pauvres Bashadours belges, qu’allons-nous devenir?
Jeudi i5 décembre.
Le Ministre s’impatiente. Il faut commencer. Il a donné l’ordre de faire partir le chemin de fer par mer jusqu’à Larache, ville de côte où nous devons passer, et Sicsù a affrété un steamer qui se mettra en route ce soir avec les colis.
Insha Allah 1 Nous nous accoutumons, moitié riant, moitié
mécontents, à employer l’humble et résignée formule. Insha Allah î
Et entretemps, je continue à explorer, à essayer de pénétrer, de deviner l’ambiance où je suis plongé, bizarre, obscure.
L’interpénétration africo-européenne panache ici tout, partout. Exemple aujourd’hui encore dans une cérémonie de circoncision. Une dame anglaise nous a invités à y assister. Chez elle, oh! shocking! Il s’agit de l’enfant d’un de ses domestiques maures. La maison est hors et proche des remparts, dans la partie haute du site Tangérien, avec vue sur la mer; Trafalgar, Gibraltar, sacrés pour un cœur britannique, silhouettes vagues, couchés en nuages à l’horizon. L’habitation est en construction, méli-mélo angloarabe, et quand nous arrivons, un méli-mélo de personnages peuple cette architecture composite. En bas, dans une pièce mauresque que profanent deux Windows à pompe, le long des murs, en l’inévitable accroupissement, un orchestre de natifs : hautbois, tambourin, violon tenu entre les jambes et raclé en violoncelle, accompagnés de temps à autre par des chants en fausset qui s’éveillent, planent, et retombent, se taisant mollement. En haut, sur la terrasse, des pliants, des fauteuils en canne, des misses et des gentlemen, des senors et des senoras. On dirait ces groupes aux coins des planisphères, symbolisant les parties du monde.
Dans une chambre défendue aux hommes, les femmes habillent le mioche qu’on va mutiler et qui pleurniche. Il a sept ans. On le costume en mage et on lui persuade qu’il s’agit de le couronner. Il saura tantôt de quoi il retourne.
Les dames que nous entourons ne font pas la moindre allusion à l’opération. Moi j’y pense. Elle est antique comme la gêne que devait causer à une humanité inférieure, encore mal définie dans ses organes de transition, l’hypercroissance de certaines membranes. Rien d’elle dans le Coran. Mais elle s’est maintenue dans la curieuse et parfois enfantine organisation de la propreté sociale que Mahomet crut devoir imposer à une race naturellement négligente et sale. L’ablation du prépuce, poche où s’accumulent les sécrétions sébacées. Contre les insectes immondes, l’épilage de tous les poils prescrit aux femmes, qui, ingénument, remplacent la toison naturelle par des tatouages d’arabesques ou de petites fleurs; le rasement des cheveux pour les hommes, sauf chez les Berbères la mèche latérale par laquelle l’ange de la mort les saisira au jour des résurrections. En outre, le lavage quotidien de tous les trous, cinq fois; à défaut d’eau, l’emploi du sable fin ou d’une pierre pour un nettoyage intime abusivement pratiqué jusque-là par les doigts. Et malgré tout, la saleté sémitique instinctive transsude, incompressible, allant chez les juifs marocains aux proportions épiques, avec cette excuse imprévue : On doit procéder à tant d’opérations indécentes ou dégoûtantes pour se faire propre, que rien n’est sale comme la propreté !
Pendant que je ratiocine, on a achevé de costumer le petit et voici qu’on le porte, toujours larmoyant, vers un cheval enharnaché : sur l’échine la haute selle maure, rouge, dressant ses deux troussequins, derrière, devant, entre lesquels le cavalier s’emboîte, indésarçonnable. Le bonhomme est affublé
en roi de carreau. Il a les yeux gonflés et, pleurard, hoquète. Un cortège se forme : deux valets tiennent les brides, deux autres, à droite, à gauche, en dégagements secs, claquent de grands mouchoirs pour chasser les mouches. Le hautbois nazillard, le tambourin sourd vont après, soufflant et battant leur querelle en une marche discordante. Sans interruption les joues se gonflent et se dégonflent, les avant-bras frappent des coups saccadés. On dit que ces hautboïstes, pour leur apprentissage, afin de ne rien perdre de leurs fluides aériformes, s’enfoncent la croupe dans le sable, en bain de siège, et alors rassurés contre toute déperdition, soufflent, soufflent à toute poussée.
La troupe serpente dans les allées du jardin et s’éloigne, joyeuse et solennelle, vers la mosquée voisine, celle de la Kasbah. Les femmes maugrabines, venues sur le seuil, saluent le départ de i-ou ! i-ou ! aigus, vivats féminins du pays. I-ou! i-ou! i-ou! blanches par le voile de leurs haïcks, et criardes, on dirait des mouettes.
Nous avons regardé du haut de la terrasse. Nous devisons en attendant le retour. Je cause avec une nièce de notre hôtesse, rousse à teint de crème safrané de taches de rousseur mettant une poudre d’or charmante sur ses joues lactées et mouchetant de mignons pucerons les ailes de ses narines délicates. Un très doux visage à caressant sourire qui vous induit, sans préambule, en flirtation. Et je flirte, elle se laissant faire, gentiment.
Mais voici que le rythme musical vaguement revient. La cérémonie est finie, le couteau de pierre a fait son office. Le
petit roi approche. I-ou! Les femmes ont entendu... I-ou! I-ou! elles acclament le baptisé, le vrai musulman qu’on vient de faire. Assises dans les herbes, criardes sous le soleil qui darde, on dirait des cigales. I-ou! I-ou! I-ou! elles se sont dressées, elles le reçoivent dans leurs bras et l’emportent dans le réduit où tantôt elles ont composé sa toilette. Et nos dames européennes, y compris ma miss adorable, quittent précipitamment la terrasse et vont voir de quoi et de combien le jeune opéré, plus larmoyant que jamais et qu’on apprivoise avec des bonbons, a été amoindri.
Même date.
Ce fut aujourd’hui jour de cérémonies. Après le baptême de ce matin, cet après-midi un enterrement, ce soir un mariage. Le commencement, le milieu, la fin de toute humanité, le voyage tragique de « l’utérus au sépulcre ». Les formes seules varient.
Chez nous l’état civil intervient pour constater ces événements majeurs de la vie. Au Maroc, rien, et on n’en sent pas le besoin. Simplicité primitive dans le mécanisme social, confiance naïve que tout s’arrange finalement, application restreinte et hésitante de la volonté, abandon presque respectueux, parfois effaré, aux ressources secrètes, mais puissantes du hasard, fatalité envisagée non comme une force cruelle et opprimante, mais comme l’organisatrice suprême, bienveillante
le plus souvent, funeste parfois, de la machine du monde. Le dédain, l’invincible répugnance pour les indéfinies complications de l’existence aryenne. Dès les lointaines origines, bien antérieures à Mahomet, dès la vie nomade antique, biblique, des pasteurs, des patriarches, au désert ou sur les pâturages, la réduction des besoins au minimum et l’immuable maintien de ce minimum qui semble le maximum du développement possible pour l’intelligence sémite, ayant abouti, en son expansion millénaire, à toucher et remplir des parois quelle ne peut franchir, cantonnée là comme les eaux d’une mer morte, immuablement semblable à elle-même, sans marées et sans vents.
Qui connaît le chiffre de la population de l’empire? Nul. Des calculs approximatifs de voyageurs. — Qui l’a jamais recensée? Nul. — Qui ici connaît l’âge qu’il a? Nul. Sur le temps, sur les distances, sur tout ce qui est nombre, durée, l’incertitude plane. Peut-être ceci. Peut-être cela. A moins que ce ne soit le contraire. Ou encore autre chose. « Dans ce pays on ne sait jamais. > Insha Allah ! Les plus précis datent leur vie de quelque événement inoubliable, soit terrible, soit heureux : la bataille de Tétouan, celle d’Isly; ou bien, aux temps disparus où Mohammed donnait encore la victoire à ses fils, la bataille d’Alarcos gagnée sur les Espagnols, la bataille d’Alcazar gagnée sur les Portugais. « Que Dieu les maudisse! »
Le mort que j’ai vu porter au cimetière a disparu ainsi, sans laisser d’autre trace que la cérémonie fugitive de ses funérailles. Il avait trépassé peu d’heures auparavant, car
aucune précaution n’est prise contre les inhumations précipitées : on couvre le corps de si peu de terre que celui qui se réveille peut, sans peine, la secouer et rentrer chez lui comme l’ancêtre sémitique Lazare. Le cadavre est enveloppé dans son inséparable djillàb’, inséparable au point qu’on pourrait dire qu’avec elle il vient au monde et qu’avec elle il en sort, toujours la portant comme l’escargot sa coquille. Aux entrées des villes, dans quelque coin des porches, banale, est remisée une civière que des amis vont quérir. On couche dessus le défunt en son linceul, quatre porteurs hissent la charge sur leurs épaules, et l’on part en cortège, psalmodiant, moitié par moitié, en mélopée triste, en plain-chant monotone :
La Allah ill Allah !
Mohammed rossoul Allah !
< Il n’y a de Dieu que Dieu! Mahomet prophète de Dieu I »
Ils allaient ainsi aujourd’hui, d’un bon pas, sortant de la ville, traversant le Soko, se faufilant entre les palmiers nains, les aloës et les tombes blanches du cimetière, alternant leur chant mélancolique, toujours le même, montant clair au premier verset, descendant grave au second :
La Allah ill Allah!
Mohammed rossoul Allah !
Invocation indélébile, résumant depuis treize siècles la fixité de leur religion rudimentaire, bien faite pour leur race à cervelle angustiée.
Le soir, nous avons rencontré par les ruelles un mariage :
lente procession de beaux personnages drapés en longs vêtements, chacun à la main une lanterne dont la petite flamme de bougie anime le vitrage multicolore. A la queue les hautbois et les tambourins débobinant leur musiquette aigresourde. Au milieu, sur une mule, la cage d’osier garnie d’étoffe qui couvre la mariée, ainsi menée à son mari, en jeune volaille grasse. Longuement, cherchant les détours, le cortège circule pour montrer sa pompe, l’orchestre parfois interrompu d'une bruyante secousse de mousqueterie. Nous le suivons patiemment en son méandreux itinéraire nocturne. Il s’arrête devant la porte basse d’une maison au quartier de la Kasbah. La cage est enlevée, comme on découvre un plat chaud. La mariée est descendue, son seigneur la reçoit et l’emmène. Ils vont à la chambre nuptiale. C’est là qu’il la dévoile, qu’il la voit pour la première fois, ne sachant d’elle jusqu’alors que ce qu’en ont rapporté sa mère, ses sœurs, ses autres femmes. Il a le droit de la répudier à l’instant : < A toute heure du jour et de la nuit. > C’est là qu’il va la posséder sur des tapis, des nattes et des coussins, tandis qu’au dehors la musique, soudain vivement scandée, précipite le rythme langoureux sur lequel se* réglait la marche, et, grivoise, excite le mari à l’assaut. Autrefois, en pays flamand, le ménétrier à cheval sur la crête du toit conjugal ne jouait-il pas du violon? La foule attend et se gaudit en gaudrioles. Elle attend. Quoi? Que le nouvel époux vienne, triomphant, exhiber sur le seuil le blanc pantalon de sa femme maculé, à son honneur de vierge, d’arabesques pourprées. < Célébrez le nom d’Allah le Très-Haut. >
Vendredi 16 décembre.
Je flânais ce matin dans mon lit. Théo, levé depuis une heure, rentre et dit : Le Maure qu’on a enterré hier est mort de faim en prison. — Ah!...
Mort de faim en prison! On m’a parlé des prisons marocaines. Affreuses, assure-t-on. Semblables à celles du moyen-âge en Europe. En effet, ces Sémites en sont encore au moyen-âge. Ils y ont été, ils y restent, ils y resteront. Plus : il me semble qu’ils s’y absorbent davantage, qu’il y a recul, qu’à demi réveillés par les secousses historiques qui leur donnèrent, un temps, l’apparence d’un grand peuple, ils s’assoupissent de nouveau dans le sommeil, dans l’apathie des races réfractaires au progrès, stagnantes. Stagnation, oui; eaux torpides, qu’agita autrefois l’orage d’une transformation religieuse, et qui sont retombées à plat.
Il faut voir la prison. Elle est dans la Kasbah, dans cette cour aux murailles demi ruinées où des chevaux, des mulets éreintés mâchonnaient, tendant le cou, une orge rare; adossée au palais maure dont une colonnade à châpiteaux grecs entoure le patio ; l’entrée, à côté du péristyle à triple arche en fer-à-cheval sur des piliers légers. Nous gravissons quelques marches menant à l’antichambre de la geôle, carrée, sombre, ouverte au plein air. D’une niche oblongue, un vieux soldat se lève, à physionomie méchante, et nous accueille en la
formule musulmane : Salam’ aleikoum ! Salut sur vous ! En même temps, il jette des grains sur un réchaud, et une odeur d’encens s’épanche et flotte en fumet bleuâtre. Il s’agit de neutraliser le fauve relent qui sort de l’antre voisin, par un soupirail, grillé, bouche ouverte sur un égout de misères et d’ordures. « Regardez », nous fait-il signe, et, groupant nos têtes autour de la lucarne, nous regardons, comme on regarde par le trou d’une serrure.
Un antre, oui, sous une lumière caverneuse, descendant par l’ouverture quadrangulaire d’un toit en terrasse, bas, formant abri le long des murs, soutenu par des supports lourds, espacés, derrière lesquels l’ombre s’accumule. Le coloris triste, sordide, crépusculaire des taudis où la souffrance tisse ses toiles. Dans les fonds, en perspective, des figures accroupies, couchées, quelques-unes debout, formant des groupes lugubres, silencieux, déguenillés, hâves, demi-nues ou endjillabées, immobiles ou lentement occupées en mouvements découragés de malades à tresser en paniers des filaments d’aloës et de joncs. Une tristesse infiniment morne. Un peuple de fantômes dans une longue cavité souterraine, des morts mal ressuscités, des pestiférés délaissés en un lazaret maudit et résignés. Encore, et mieux peut-être, la câle d’un navire sombré, avec les corps des noyés, surpris dans les entreponts par la catastrophe, flottants, tragiquement muets et livides.
Une odeur de chenil mal tenu, de ménagerie, nous monte, tiède et faisandée, aux narines, dominant l’encens doux, mystiquement doux, qui traîne dans l’air. Et tout-à-coup un visage
brun, glacé du gris spécial au teint des misérables, masque l’oculaire du soupirail. C’est un des reclus qui nous fixe à quelques pouces, avec une expression saisissante d’étonnement, d’espérance et d’insolence. Croit-il que nous venons le délivrer? S’irrite-t-il de notre curiosité? Nos physionomies exotiques, crispées par les réflexions douloureuses d’une humanité fraternelle, le troublent-elles? Comment pénétrer le mystère de cette psychologie cachée derrière le double voile de la différence de langue et de la différence de race?
Toute la prison s’est mise à verminer et vers nous d’autres rampent; plusieurs cerclés aux chevilles d’anneaux de fer réunis par une courte chaîne, glissant, amaigris, disant quelques mots et tendant la main. On ne les nourrit point. On ne leur doit que l’eau claire. Ils n’ont pour vivre que les secours des amis que la détention, si elle se prolonge, rend bientôt indifférents, ou les aumônes des passants. Il se peut, vraiment, que celui qu’on a enterré hier soit mort ici de faim.
Pourquoi, dans cette promiscuité et ce dénûment, sont-ils enfermés? La plupart, des prisonniers pour dettes. L’usure florit en Maugrabie, âpre comme dans la Rome antique. Israël y vaque sans relâche, pour ses fils, directement, ou par ses fils, pour l’Arabe, à qui le Coran défend le prêt à intérêt et qui opère par personnes interposées. Israël met en mouvement les légations sous la protection desquelles il a placé ses enfants, et celles-ci, périodiquement, sollicitent et imposent aux autorités locales l’arrestation des débiteurs insolvables, la plupart petits cultivateurs, humbles artisans de la glèbe, qui n’ont jamais su calculer l’horrible intérêt dont on les
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grève, ni prévoir la cruauté des compressions par lesquelles on leur fera exsuder, jusqu’aux dernières molécules, leur substance.
Nos yeux se sont assez remplis de cette vision piranésique. Nous quittons le hublot à travers lequel transparaissait le sinistre aquarium et ses hôtes sinistres. Le vieux soldat, à mine méchante, est remonté dans son alcôve, son al-qobba , sa petite chambre. Je remarque près de celle-ci, dans le mur, une porte à gros verroux, basse, en entrée de clapier, juste ce qu’il faut pour un rampement : c’est par là qu’on fait passer les prisonniers; ils glissent pareils à des sous tombant dans une tirelire, à des hannetons qu’un écolier pousse dans une boîte. C’est tout l’écrou. Une fois de l’autre côté le gardien ne s’en occupe plus; ils sont là, libres, entre eux, pour le bien, pour le mal, comme des naufragés sur un radeau.
Samedi 17 décembre.
Tous les matins, de ma fenêtre, je vois cette tour blanche, cette Torre blanquilla, borne de la baie, dressée sur un promontoire à l’orient. Vers ce côté de l’horizon, celui où, dans les lointains indéfinis est cachée La Mecque-la-Sainte, sur la pointe du petit môle, sur les parapets larges des batteries, sur le sable du rivage, sur les terrasses des maisons voisines, à la même heure, des Maures miment la grande adoration de leurs prières, par des bras s’étendant en cornes
de croissant, des mains pieuses levées vers les cieux, des regards chargés de supplications, des génuflexions, des fronts touchant et retouchant la terre et se relevant lentement, à regret, tandis que dans les espaces, comme des oiseaux lâchés, planent les paroles sacrées sorties de la bouche des Mouezin’s criant entre les dents des créneaux aux galeries aériennes des minarets.
La prière, chez ce peuple de dévots en frocs jaunâtres, bat ainsi que l’heure dans les vieilles horloges, avec l’ensemble mécanique des rouages fonctionnant, avec les résonnances des carrillons et des timbres, remplacés ici par les chants mélopiques des gardiens des mosquées.
Cette tour blanche, nous décidons d’y aller. Le trajet est long, quoiqu’elle semble très près dans la transparence miraculeuse de l’atmosphère. Il faut des chevaux. Les frelons rastaquouériques qui peuplent les vestibules de l’hôtel se chargent de nous en procurer. Ils les font amener sur la plage contre les remparts, au petit phare qui se dresse là. Nous y trouvons les bêtes scellées à l’européenne, souffreteuses d’aspect et fatiguées, basses de garot, maigres, mal pansées, queues en longue chevelure qui frolleraient le sol si on ne les avait bouclées, à l’extrémité, en quelques noeuds.
En selle! Ah! que la bouche est sensible : bride à peine touchée, et de violents coups de tête, et des reculs. Soit. Bride sur le cou et en route. Un Berbère sur un très petit âne, vraiment curieusement petit, nous accompagne, guide, interprète, porteur de vivres. Pour tout vêtement une djillab’ effiloquée, avec des glacis de saleté, tête nue, le capuchon
pendant derrière, large ouvert en vide-poche, pieds nus.
Nous longeons la mer, très près des moirures et de la frange d une marée descendante. A droite, sur les dunes, une banlieue en formation : hôtel européen récent, quelques maisons, cabines à baigneurs; plage à prochaine renommée sans doute, Nice en Afrique. Nous allons au pas, le petit âne, le très petit âne, devant toujours, les jambes tricotant double, poussé sans cesse par les talons de son homme, assis de côté sur l'échine, lui battant rythmiquement le flanc et lui travaillant la croupe de je ne sais quelle pointe, quelle épine, qu’il appuie là d’un geste négligé et cruel.
Nous franchissons à gué une rivière qui soude ses eaux jaunes aux eaux marines bleues, en un large étalement. Nous passons à côté de ruines indécises dites « le vieux Tanger >. Puis une batterie délaissée, de façon marocaine : un massif bas en béton, à ciel ouvert, quelques canons sans âge, carapaçonnés de rouille, de travers sur des affûts détraqués, ou par terre, comme culbutés et blessés d’une enclouure; des boulets en tas, tant jaunis d’oxydation qu’on dirait des noix de coco.
Nous contournons le golfe. Ôh! la toujours idéale impression de la marche sur le rivage ! Par le grand soleil surtout, ce grand soleil qui nous fête, qui a mis la splendeur royale de son disque au ciel chaque jour depuis notre arrivée, éclatant de lumière, mais doux de chaleur, car c’est un soleil de décembre. Lamant la mer de ses grands épanouissements de clarté, il met en l’imagination toutes ces comparaisons métalliques en lesquelles se résolvent les sensations que les flots brillant et miroitant font sur les rétines.
Nous progressons. Voici des roches, blocs encombrant le rivage, en désordre comme le chargement d un navire naufragé. En file indienne, lanon entête. Nous gravissons maintenant le versant. Des cultures jusqua l’extrême bord de la falaise. Des paysans traçant les sillons avec la charrue à soc de bois, faite d’un rameau fourchu, modèle datant des Pharaons. En sayons gris, et sur le chef, des fez crasseux. Aboiements de chiens à notre approche. Analogie avec les figures des paravents japonais ou chinois dits : la Culture du riz.
Nous voici à la tour. Ruinée, elle aussi. Et dessous encore une batterie, ruinée, gardée par un vieux homme. Une portée de chats jouent sur l’amoncellement des boulets roux, et on ne sait qui souffle du flageolet dans les buissons de lentisques. La vue est incomparable. De l’autre côté de la baie, Tanger versant la corbeille de ses maisons du haut des collines, les écroulant jusqu a la mer avec un air de gaieté et de jeunesse. Au delà le cap Spartel, poussant dans l’Atlantique son profil en proue. Devant, le détroit, l’Espagne, Tarifa à peine délinéée, Gibraltar massif faisant face à son tronçon, resté en Afrique, le Mont-des-Singes. Ah! que je suis loin du chez moi coutumier! Je sens que les liens distendus et amincis jusqu’à n’ètre plus que des fils bientôt se rompront. La complète indépendance de l’oubli va-t-elle m’être acquise?
Nous déjeunons sur les rochers, les pieds ballant vers la mer, distraits par les falouchos envergués de blanc qui pêchent dans le golfe, cap au vent. Une heure de bercement dans la tiédeur de l’air, dans le demi-sommeil des rêveries et la
détente de la soucieuse existence, à mi-corps, à mi-âme dans la béatitude planante des abandons. Et nous revenons au gîte, par une arrière journée radieuse, apaisés, adoucis, purifiés, guéris pour quelques heures du douloureux hérissement de la vie sociale.
Dimanche 18 décembre.
J’ai causé cette matinée avec un médecin européen, fixé à Tanger. C’est lui qui accompagna en 1876 la mission italienne dont fit partie de Amicis, pour soigner les autres, et seul fut malade en route au point qu’on dut le ramener en litière, ô dérision ! Tête d’un sosie d’Offenbach.
Je l’interroge sur les maladies marocaines et la médecine marocaine, longuement.
C’est le régime des peuples primitifs, à mœurs simples et de constitution rustique. Les maladies, en variétés, peu nombreuses. Les dominantes sont la petite vérole, le typhus, la syphilis. Laissées à leur cours naturel par une médecine rudimentaire, elles sont combattues surtout par les résistances organiques spontanées, manifestation énergique de l’instinct de conservation. L’habitude de les subir depuis un temps immémorial a rendu les générations relativement indemnes et produit dans le mal une dégénérescence qui atténue son activité funeste. Il sévit, mais de façon bénigne. Son évolution est rapide. Ces populations sont devenues relativement
réfractaires, comme les praticiens à la fréquentation des hôpitaux. Et dès lors la superstition a grandi en même temps que la science diminuait. Pourquoi appeler un médecin alors qu’on sait ce qui arrivera et le temps que cela durera ? Il s’agit d’une crise connue à l’avance dans toutes ses péripéties. Il suffit de conjurer les complications et d’éloigner un mauvais sort toujours possible, surtout quand on irrite les puissances mystérieuses par un manque de respect : pour cela le sacrifice de quelques coqs noirs au tombeau du marabout en honneur dans le canton est le meilleur remède. On n’a pas fait davantage, l’an dernier, quand le Sultan lui-même, Mouley-Hassan’ (qu’Allah protège sa vie !), a eu le typhus. Il y avait à Fez le médecin de la mission militaire française, on n’en a pas voulu. Peut-être les soins de cet infidèle eussent-ils irrité Allah.
La Syphilis circule impunément dans le sang de la population entière. Rarement un de ces cas effroyables, rongeurs de faces et destructeurs d’os. Elle est héréditaire plutôt que communiquée. Les enfants, souvent, en ont des vestiges permanents à l’anus. En ses traces visibles, elle n’inspire pas plus d’horreur que le grain de la petite vérole sur les visages. C’est une misère, mais si fréquente quelle en est adoucie.
Deux autres misères affligent le vrai croyant : le Froid et r Humidité , suivant des euphémismes de langage chez une race hardie pourtant à tout dire. Le froid, c’est l’impuissance, grand ennui pour qui n’a guère d’autre plaisir vif que ceux de la sexualité. Bienvenu les Nazrani porteurs d’aphrodisiaques! Les granules de phosphore sont ici denrée précieuse. L’humidité, c’est la c . -p.... pour écrire Rabelaisiquement. Elle
gêne, mais n empêche rien. Elle est due apparemment à l'érotisme général de ce peuple sensuel, et aux excitants pris sans mesure. La sensualité est son ivrognerie, la blennhoragie son alcoolisme.
De la durée moyenne de la vie on ne sait rien. Toutes ces statistiques funèbres dont le glas nécrologique hebdomadaire tinte dans nos journaux, battant la mort, la mort, la mort, jamais ici ne cassent en son grand paisible silence la plane immensité de l’universelle indifférence. La mort touche sans bruit, à petits coups isolés, sans résonnance, sans ondes vibratoires. Si, de temps à autre, une famine fait une grande rafle à laquelle on frissonne, d’ordinaire la vie va son train, avec les allures normales et paisibles quelle a chez les plantes. Les indispositions qui tracassent l’existence compliquée et fiévreuse de l’Européen, les maladies étranges qui augmentent sans cesse pour celui-ci le catalogue de la nosologie, sont inconnues. Et pourtant absence cynique d’hygiène dans le sens municipal du terme. Tanger n’a pas de service d’eau, à peine quelques égouts. Aux portes des villes des charniers, des remparts d’immondices. Dans les rues des ordures en tas, des putréfactions, effroyables pestilences, un mélange où, comme disent les Concourt, on ne sait pas trop ce qu’on sent, si c’est l’encens ou la
m . De la vermine partout, envahissante, contre laquelle on
se défend faiblement par le rasoir et la pince à épiler, mais qui triomphe pullulante chez ceux qui ne se résignent pas à cette tonte, les Juifs et les Juives. Faisant de nécessité jouissance, ils trouvent du plaisir, le docteur nous l’assure, à s’épouiller fraternellement. Les distractions sont si rares au Maroc!
Même date après midi.
La chevauchée à Torre blanquilla nous a mis en goût d’équitation. Sur les mêmes bêtes souffreteuses d’aspect et fatiguées, basses de garot, maigres, mal pansées, queues en longue chevelure, mais sans l’homme au petit âne, nous suivons dans la montagne la route du cap Spartel, entretenue par les Puissances, un long ruban rocailleux, ou boueux, ou sablonneux, à fleur de sol, s’élevant, s’abaissant, adapté au relief, entre des haies de jardins de plaisance d’abord, puis en pleins sommets de monts, parallèle à la mer que les échancrures des rochers de la côte nous débitent par morceaux d’un azur profond d’abîme, rayée de steamers noirs, ou fleurie des blancheurs d’un voilier. Les splendides perspectives plongeantes que Monnet a peintes du haut des caps où l’on entend les flots par les yeux.
Nous sommes habitués à nos chevaux. Nous les poussons pour leur faire prendre le trot. Pas moyen, c’est le galop qu’ils empaument. Et sans transition les voici à fond de train, battant la route frénétiquement de leurs seize sabots ferrés à plat, acharnés à se dépasser, tendant l'encolure et les naseaux, insensibles à la bride, chargeant avec furie à travers les rocailles et les trous. Je sens le mien, un gris, se ramassant pour des élans nouveaux, tous crins au vent, et je reçois en plein visage, en volées de mousqueterie, des jets de cailloutis
ramassés et projetés par les soles creuses de celui qui me précède en une course apocalyptique. Les foulées sont détachées si rapides et si concentrées dans les jarrets qua peine bouge-t-on sur la selle. C’est la fuite, la poursuite échevelées, ailées, une sensation de vitesse délicieuse, secret peut-être du dédain des nomades pour les véhicules.
Nous allons ainsi tant qu’ils veulent. Des kilomètres ! Et tout-à-coup ils prennent d’ensemble le pas, le pas tranquille, sans souffler, sans sueur. Ce pas doux ou ce galop frénétique, la marche berçante ou le mors aux dents, semblent les seules allures de ces sauvageons décharnés, nerveux et souples.
Le plateau est couvert de buissons, champignonnant en larges dômes plats, assiettes retournées, protégeant des mets mystérieux pour les gibiers et les insectes. Pas un arbre. Des bruyères et leur odeur de miel. Dans les taillis courts circulent des sangliers de petite taille, que les membres des légations et les officiers de Gibraltar chassent à cheval, à coups de lance. Des couples de perdrix rouges se lèvent à notre passage, lourdes et clapotant des ailes avec un bruit de battes. Au retour, quand le chemin passe entre les villas européennes, des chênes-lièges tortueux, des eucalyptus à troncs filamenteux, des oliviers tourmentés, de grands lauriers, des aloës à épieu central massif, des cactus à raquettes épineuses, de grands joncs en clôtures chenillés de houppes en velours noir, des orangers, des citronniers induisant par dessus les haies en la tentation de leur pulpe juteuse. Tout cela mêlé aux végétations de chez nous, glissant en nos âmes de voyageurs des évocations tendres : lierre, ronce, pervenche, si peu,
et si tant. Des feuilles partout et des fleurs; seuls n’en ont pas les figuiers, chevelus de branches grises dépouillées, enmêlées.
Oh ! combien éveilleuse de sensations cette rapide promenade !
Même date le soir.
Décidément cette escorte est un mirage. Dix jours écoulés depuis que nous sommes à Tanger et rien que l’incertitude. L’incertitude marocaine, avec, pour nous, son allure de mystère mystificatoire, avec, pour eux, sa fatalité naturelle, acceptée, convenante, vraiment tout-à-fait conforme aux usages. Des irritations : on nous rapporte que, hier, à un dîner de légation, on a parlé de « cette pauvre ambassade belge » qu’on fait attendre. Conseil de guerre chez le Ministre. Il faut en finir. Si nous partions avec nos propres ressources, sans nous laisser jouer davantage, sans subir les temporisations humiliantes infligées jusqu’ici à toutes les missions? Ce serait crâne de la part de « cette pauvre ambassade belge ».
Va pour cette résolution virile. Elle paraîtra peut-être insolente. Qu’importe! Et, au surplus, dans ce pays de ruses, un acte imprévu de fermeté peut frapper et faire honneur. Va! va! pour le départ quand même. Dès demain, les préparatifs commenceront et nous démarerons au milieu de la semaine prochaine.
Insha Allah! dit l’un de nous. Amen! riposte un autre.
Lundi 19 décembre.
Notre plan de campagne d’hier m’a soulagé. Mais il faut tuer le temps, cet éternel ressuscitant.
Il pleut. Ce grand soleil qui nous fêtait, qui mettait la splendeur royale de son disque au ciel, chaque jour, est caché. En grande toile se déroulant du Sud-Ouest les nuages levés sur l’Atlantique défilent monotones. La Torre blanquilla est nimbée d’une brume légère. L’impression est celle des jours gris de printemps chez nous.
Nous avons chaussé les grandes bottes pour cheminer dans le marécage des ruelles et nous flânons nostalgiques. Comme les capucins de baromètre, les Maures ont relevé les capuchons des djillab’s et leurs visages empénombrés semblent plus farouches. Quelques femmes ont chaussé de hauts patins en bois munis d’une brochette à pommeau qu’elles pincent entre l’orteil et le premier doigt. Des parapluies et des water-proof pochent de leur noir banal glacé de l’ardoise des humidités miroitantes, la grande grisaille de la foule loqueteuse. Toujours le déferlage envahissant des habitudes européennes rongeant ce bord d’Afrique. Il y a une affiche annonçant le concert d’une pianiste de Marseille qui aura lieu ce soir dans un local nommé (Dieu tout puissant!) « Cercle artistique et littéraire ».
Cependant, un Espagnol, consanguin de don Quichotte,
tant il maigre, long, moustachu et noiraud, organise notre caravane. Il a, pour essai, dressé en pleine boue du Soko des tentes que nous allons inspecter. Il a réuni dans ses écuries, immondes hangards, quelques chevaux qu’on croirait échappés d’une bataille perdue. Nous nous sommes procuré des couchettes de camp. Nous avons acheté d’amples couvertures marocaines. Tout ceci est annonce de départ et nous ravigote. Dans le patio de la Légation, sous la protection symbolique du lion belgique rampant les pattes gesticulantes et tirant la langue sur un cartouche peint accroché au mur, des caisses de conserves, de bouteilles, et une batterie de cuisine sommaire. Décidément cela chauffe. En ville on sait que nous partons d’autorité. On nous félicite. Torrès, le chargé des affaires étrangères, s’émeut de cet acte d’énergie et proteste que l’escorte va paraître. Nul n’y croit et nous ne ralentissons pas d’un mot le zèle de Bastiano, notre hidalgo organisateur. Le baron Whettnall dit : « Pour faire arriver à un dîner les convives en retard, rien de tel que se mettre à table. Pour faire arriver les escortes qui traînent, rien de tel que se mettre en route » .
Insha Allah! dit l’un de nous. Amen! rispote un autre.
Mardi 20 décembre.
Il pleut. La boue citadine augmente. L’eau désagrège la terre sèche des rues et, en pestilences d’éviers, les gaz latents des détritus se dégagent.
Je tiens l’hôtel. On s’y prépare pour la Noël, prochaine, par un grand époussetage et un ample lavage à la flamande, de chambre en chambre, méthodique comme en un siège où les ouvrages sont emportés l’un après l’autre.
Il pleut. « Un temps de pluie, un jour de vie vague, où la réalité de l’existence est comme noyée et délavée dans la liquidité des heures ».
Il pleut. Je lis.
Je lis des livres anglais sur le Maroc, encartonnés et dorés, dont il y a ici un rayon. Des récits d’ambassades antérieures. Des itinéraires de voyageurs isolés. Que d’anecdotes bavardement racontées et quel apport d’idées toutes faites dans le jugement sur les choses marocaines ! Quelle place aussi donnée à la personnalité du conteur, dont la photographie, lamentablement déteinte, ne manque jamais ! Est-ce cela que sera mon livre, et mes jugements seront-ils grevés de ces misères et de ces faiblesses ? Di talent avertite casum ! On peut échapper à la morbide envie de narrer l’histoire de son tub ou de son cricquet. Il n’est pas absolument impossible de se taire sur l’irrégularité de l’arrivée du Times et sur la supériorité du thé londonien comparé au thé vert à la menthe des maugrabins. Que je fuie, que je fuie l’anecdote rapetissante, les aventures personnelles haïssables ! Que je puisse, effaçant le quelconque que je suis, exprimer ce pays étrange, cette civilisation, envers et critique de la nôtre ; saisir les généralités qui la dessinent, puissamment, à grands traits ; trouver les mots véhiculaires des choses sémites en des cerveaux aryens ; avoir la devination de ce qui ne me sera pas révélé
par l’extérieur défiant et énigmatique de cet inconnu dont je touche à peine l’écorce et qui m’attire et me trouble. Et surtout, au moment où, par la percée vers l’intérieur de cet empire fermé comme la Chine, va commencer la décisive expérience de ce que je vaux pour pareille œuvre, que je soie nettoyé des préjugés anciens sur la Tuvquerie fausse et l Orientalisme de convention! Ne pas voir avec les lentilles déformatrices de mon éducation de lycée, ne pas transporter sur les ambiances vierges les reflets de mes visions antérieures. Décrire ce Far IVest islamite, El Moghreb al Aksa, tel qu’il m’apparaîtra saisi en son mystère, en sa réalité, avec l’émotion de l’artiste, avec le froid de l’huissier-priseur. Ce séjour à Tanger m’y a préparé : je me sens plus exact observateur, observateur plus soupçonneux aussi.
Je saurai me garder, je l’espère.
Mercredi 21 décembre.
Le vent a soufflé fort toute la nuit. Les lamelles des persiennes ont sans interruption frappé aux vitres, en oiseaux égarés cherchant un refuge. Le baromètre a encore baissé. Mauvaise entrée de jeu pour notre départ demain,... ou après-demain.
La baie moutonne admirable, toutes les vagues allant vers le large d’un seul mouvement hâté, comme un exode d’Afrique en Europe : je pense aux armées maures, au temps des
guerres saintes, quand périodiquement les Sultans passaient le détroit, « sans s’occuper des manquants ni des retardataires >, suivant la formule invariable du Rouk el Kavtas, pour combattre les rois chrétiens d’Espagne, Rodrigue ou Alphonse (qu’Allah les confonde!).
Parfois une projection de rayons solaires, jaillissant d’un trou dans l’épais matelas de nuages que travaille le vent du Sud-Ouest, et alors sur les eaux squameuses un merveilleux miroitement qu’on croirait entendre bruire, tant cliquetantes sont les écaillettes des flots.
Sur la plage de la marine, on peine. Des barcasses vont et viennent entre le rivage et un steamer arrivé de Malaga, chargées d’énormes ballots cubiques enveloppés de toile grise. Les porte-faix, en tuniques guenilleuses, dans l’eau jusqu’aux cuisses, à douze, à seize, les soulèvent des épaules, garnissant les quatre côtés du bloc, et reviennent sous la charge, les jambes cisaillant avec le fourmillement des mille-pieds. Des corvées dures comme en un bagne : ainsi apparemment jadis peinaient les captifs chrétiens capturés en mer par les pirates de Salé.
Au soleil couchant, bourrasque violente. La pluie sabre tout l’horizon. L’immense vasque de la baie grésille au chatouillement des pointes liquides qui picotent sa surface. O temps rébarbatif étouffeur des désirs de voyage !
Eh bien! nous partirons quand même demain, Théo et moi, en avant-garde.
Nous ressentons une colère de cette opposition brutale des éléments, une rage de les braver.
Jeudi 22 décembre.
A quatre heures du matin, j’allume, je regarde le baromètre. O joie! il a monté! Je le crie à Théo.
Je pousse les volets. Plus de rafales! Une brise douce ramenant lentement du Nord-Ouest des nues légères. Le soleil sort d’un lit tranquille de strates floconneuses. Tanger s’éveille dans des ombres bleues.
Nous paquetons un petit bagage à pendre à l’arçon de la selle. Le reste viendra sur une mule avec la caravane. Nous coucherons ce soir au cap Spartel, dans le phare ! Ah ! que c’est bon l’en avant qui commence! Nos âmes se délivrent.
Nous allons saluer le Ministre. Rendez-vous demain soir au premier campement sur les bords du Taliaddarf . C’est au Soko que nous monterons à cheval. Nos amis les ingénieurs nous y accompagnent. A une échoppe espagnole que nous avons fréquentée ces jours derniers, nous buvons le coup de l’étrier : de grands gobelets de vin de Porto suscitant en l’estomac la chaleur, au cerveau la vaillance. Nous voici bons compagnons et prêts, la main au garot de nos montures. Mais que veut ce Juif en simarre gros bleu crasseuse, ceinturée de noir, mal peigné et mal odorant, qui, la main sur la bride de mon cheval, l’œil mauvais, baragouine en espagnol. J’ai fait marché avec lui hier. Oui, mais à ce dernier moment, où mon cœur aryen a les tendresses et les faiblesses de la séparation,
fi
il vient, en sâle bête, profaner mon émotion et glapit qu’il faut le double ou qu’il ne lâchera pas. Au diable, la canaille ! Il n’aura pas le profit de son chantage. Que Bastiano qui est là me cherche un autre cheval, et, en attendant, mes amis, retournons boire une autre rasade.
L’Éléazar déconfit, tantôt insolent, est devenu humble. Il nous suit tirant son animal. Nous ricanons et l’appelons Alouf! porc ! Il ne sourcille pas plus que si c’était un compliment. Et il reste là, consterné et lamentable, jusqu’à ce que mon départ lui arrache la dernière espérance.
DE TANGER A LARACHE
Jeudi 22 décembre de Tanger au Cap Spartel.
Dans la paix d’une après-midi sereine, soulagés par ce départ qui nous sort de notre longue pause à Tanger, botteà-botte nous chevauchons. L’étape sera courte : onze kilomètres jusqu’au Phare où nous passerons la nuit. Rien qu’une mise en train, une affirmation que nous sommes en route.
Nous gravissons la montagne, entre les jardins des villas européennes, humides encore des averses d’hier. Sur le chemin, des débris de végétation charriés par les eaux cascadantes, des amas de sable, des cailloux déchaussés, des fanges aussi aux lieux bas, un pont écroulé. Et dans l’atmosphère la senteur fraîche et saine des choses récemment lavées. Désopprimés de nos ennuis, apaisés, presque silencieux tant notre causerie monosyllabise nos sensations rêveuses, nous allons d’une allure berçante, toutes pensées se projetant en faisceau vers cet inconnu prochain maintenant : Méquinez!
Nous atteignons les plateaux aux buissons de lentisques en
dômes surbaissés. Plus d’arbres. A droite, dans les grandes échancrures de la côte, la mer encore émue des rafales que la nuit a calmées. Devant et à gauche, de longues ondulations désertes, monotones, grandioses, avec des crêtes de rochers surgissantes inclinant vers le rivage leurs palissades.
Un bain de douceur. La large pacification d’une nature tranquille et forte. Rien de petit, rien de joli, rien de court. Des lignes simples se prolongeant d’un contour aisé et noble en de profonds lointains. Des teintes en grandes masses, posées en belles couches solides. Un paysage immense, se livrant d’un coup d’œil, fait de ces simplicités : des monts, la mer, le ciel. Un ensemble épique et reposé où rien ne bouge, parce que tout détail y disparaît. Nous sentons que, sur la route où nous progressons, dans cet horizon de lieues et de lieues, nous apparaissons ainsi que des cirons dans l’herbe.
Des montées et des descentes en pente douce, toujours au pas, en voyageurs raisonnables qui commencent un long trajet et ménagent leurs montures. Le Phare reste invisible, mais la route des Puissances, clairement tracée, nous y mène de son fil sûr. La solitude augmente : plus d’habitations; le vide, tel qu’il dort sur nos plateaux des Ardennes.
Au contournement d’un ravin, tout-à-coup un portique de feuillage : de très vieux oliviers, et entre leurs rameaux une baie lumineuse en laquelle apparaît enfin, encadré sur le fond rouge du couchant, le Phare, dressant son fût solitaire, sur un palier du Cap dont les lourdes roches le dominent et le portent à leur flanc comme un jouet. Maintenant on entend bêler les flots. Le soir tombe.
Nous approchons. Une bâtisse carrée, massive, symétriquement crevée de meurtrières, piédestal de la tour coiffée de sa lanterne. Un aspect de château-fort. Un phare bastionné.
Personne. Du pommeau de nos cravaches nous heurtons les bois lourds de la porte qui fait brèche en fer-à-cheval dans le mur. A l’intérieur le bruit de babouches traînant leur glissement sur les dalles, et dans le bâillement des battants qui s’ouvrent un personnage : longue silhouette de vieillard maigre, accoutré à l’européenne, tête nue, à lunettes, cascatelle de blancs cheveux bouclés, type de violoncelliste fatigué. C’est apparemment le gardien, le vieux Gumper, Autrichien échoué ici en épave, sur l’antique Ampelusium, la montagne aux vignes, dont souventes fois on nous a parlé à Tanger, veuf, entomologiste, polyglotte, collectionneur de monnaies, joueur d’accordéon, à la nuit grimpant là-haut déclore l'œil énorme qui, depuis vingt ans, darde les rayons de sa prunelle étoilée à trente mille sur l’Océan.
Peut-il nous loger? — Oui, par terre; il y a deux lits, mais les inspecteurs ne prétendent pas qu’ils deviennent lits d’auberge. — Peut-on manger? — Oui, mais peu de chose; du pain, des œufs, du thé, des sardines, du fromage. Et aussi de la bière de Vienne, de la bonne bière de Vienne!
Un Maure souffreteux emmène noschevaux, et nous entrons. Le bâtiment est du modèle arabe. Un patio, et, au milieu, une fontaine chevrotante. Autour, sous la galerie quadrangulaire, des pièces s’ouvrant. Dans une, Gumper nous introduit.
C’est une cellule, un cachot très propre, dallé, crépi, peu meublé. Ici nous souperons sur la table, puis sous la table
nous dormirons. Une femme, de l’âge auquel la jeune fille se fâne en vieille fille, grande, sèche, à visage de religieuse. — Est-ce à vous, Monsieur Gumper? — Oui. — Polyglotte, elle aussi, comme si les navires de toutes nations qui passent au large lui enseignaient par signaux leurs langues. Coup sur coup, tâtant quels nous pouvons être, elle a, de sa voix contraltante, modulé de l’allemand, de l’espagnol, de l’anglais, du français. Et son père ajoute : Elle parle aussi arabe.
Sortons pendant que la fille prépare le repas frugal et que le père monte là haut allumer la lampe marine à prismatiques persiennes de cristal. L’ombre envahit le site sévère et désert. Tout près de nous, au pied des falaises, la mer continue ses bêlements, en un bruit et un arrière-bruit de douloureuse misère. Murailles noires crêtées d’une ligne admirable, tantôt à déchiquetures, tantôt à souples contours, les rochers dévalent du haut du Cap vers la plage. Au dessus, des nues fuient par le ciel clair, effrayées ou importunées de ce bruit et de cet arrière-bruit de douloureuse misère qui ne cesse pas, qui ne cesse pas ! Le Phare a lui doucement, d’une lumière malade, ouvrant mal sa paupière ; puis, dans l’obscurité nocturne plus intense, est devenu brillant, est devenu ardent. Aux détours de notre flânerie, il disparaît et reparaît, nous guettant de haut, de loin, cyclope jaloux de sa montagne. Nous nous attardons au milieu des harmonies sublimes où même les choses silencieuses résonnent dans l’universel concert. Voici que la lune vient regarder à son tour, et verse sur les monts et les flots l’inondation de sa clarté polaire. Dans les taillis des cris doux d’oiseaux que nos pas inquiètent, dans les airs
des cris perçants et tristes d’oiseaux migrateurs. Et cette pensée planant sur tout comme un souvenir et comme une aspiration, que là-bas, là-bas, au loin, derrière cette uniformité liquide arrondissant sa calotte sur la sphère, il y a l’Amérique !
Tard nous rentrons. Depuis longtemps dans la cellule propre est prêt le repas frugal. Le vieux Gumper nous tient compagnie, bavardant, la langue déliée, mais un peu dur d’oreille. Il étale des monnaies grecques, carthaginoises, romaines, marocaines, ramassées dans les rochers et dont il a pleins de petits sacs : Ma fortune, dit-il. Puis c’est une collection de libellules destinées à notre compatriote M. de Sélys. Il parle de « son Phare », où il n’a vu qu’un naufrage. Il disserte sur le commerce, la diplomatie, la navigation, la politique, d’une voix discrète, flegmatique et raisonneur. Et finit par jouer sur son accordéon, auquel manque plusieurs notes, des airs germaniques mélancoliquement valseurs, qu’à demi somnolents nous écoutons avec des souvenances vagues d’enfants s’endormant aux chants des nourrices.
Vendredi 23 décembre du Cap Spartel au Tahaddart’.
Les nues fuyardes qui traversaient hier soir le ciel se sont
la nuit soulagées d’amples ondées, et ce matin, quand nous nous levons, avant le jour, les buissons s’égouttent de cette grande mouillure.
Nous voici en route à la brisure de l’aube, invigorés par
des ablutions à la fontaine ferrugineuse du patio sous laquelle nous nous sommes mis nus. Le Maure souffreteux qui a soigné les chevaux marche devant. Il nous conduit aux grottes d’Hercule, ici près.
Hercule! Les grottes d’Hercule! Cette côte est hantée des souvenirs de l’athlète demi-dieu : derrière nous, les Colonnes, devant, à Larache, le Jardin des Hespérides et le Dragon.
Le chemin ruisselant d’eau, encombré de rocailles jaunes, dévide sur le versant ses sinuosités. Bientôt le Phare disparaît. C’est fini maintenant de l’Europe, bien fini! Nous sommes hors commerce.
A pas hésitants, nos chevaux descendent à travers les rocailles croulantes, glissantes. Les grottes confinent au rivage. Ce sont les marées qui, du coup de gueule de leurs vagues, en ont rongé les excavations. On y pénètre par en haut. Une salle souterraine baignée de clair obscur ou plutôt d’obscur clair, avec, sur la mer, un porche éblouissant de plein air, qu’assiègent brutalement les flots sonores jaillissant en gerbes lapidant les voûtes, et que des vols d’oiseaux rayent d’une strie fugitive. Une salle d’assemblée pour des héros Scandinaves. Quelques Arabes taillent grossièrement dans le calcaire les petites meules que les femmes du pays font tourner à la main et qui laissent dans la farine les grains sablonneux de leur matière friable. Ils se sont arrêtés à notre venue, debout, au fond, immobiles dans leur djillàb’s, en un groupe spectral de morts surgis de leurs tombeaux.
Le guide nous quitte, et botte-à-botte nous chevauchons sur la plage, marbrée de lagunes, de la grande Atlantique,
étrange de solitude et de silence humain. Il a pluviné d’abord, mais le vent tourne au Nord et l’atmosphère a reconquis sa transparence divine. L’horizon se décore royalement d’un arc-en-ciel mutilé. A notre gauche des dunes enverdurées d’une végétation basse, à droite l’incessante retombée en volutes fumantes des vagues accourant du large avec leurs crinières blanches, bondissantes : les cavales de Neptune! C’est là qu’a navigué Hannon en son périple, et Vasco de Gama! Nos âmes se fondent en d’inexprimables sensations de liberté et de virilité. Oh ! si loin de tout le souci social ! Oh ! si dégagé de l’habituel petit de la vie !
Ainsi toute la matinée. Vers midi nous sommes au fleuve, au Tahaddart’. Dans un vaste estuaire de sable, il barre la plage de son cours limoneux et rapide, ruban miroitant et défilant, large d’une centaine de mètres.
Personne. Des traces de pas profondes et emmêlées dans le mouvant terrain d’alluvion nous ont menés à la rive. Tout près pourrit la charogne d’un mulet. A l’autre bord deux barques attachées. C’est le passage d’eau. Nous hélons. Des paquets gris remuent et se dressent : les bateliers en djillàb’s qui, étendus sur le sable, avec lui se confondaient. Ils arrivent en ramant, sordides. Faut-il se confier à ces sauvages à figures de bandits, qui nous regardent curieusement, d’une misère à leur faire convoiter jusqu’aux boutons de nos culottes? Et ce bateau plat, qui fait eau, plus mal charpenté qu’une pirogue d’anthropophages? Et ces lieux solitaires, tristement sinistres : un grand navire a fait naufrage; sur le rivage, à demi enfouis, les débris de sa mature et de sa carène.
Le chef de lequipe parle et gesticule. Nous devinons qu’il faut descendre de cheval. Et nos bêtes? Il explique qu’on les prendra à la traîne. Allons, embarquons. A l’arrière un homme tire par la bride nos montures dessellées. Elles prennent le courant sans résister, et nagent, le col tendu, renâclant, grands poissons à tête d’Hippocampes.
Nous sautons à terre. Nos chevaux grimpent la berge et d’un long tressaillement vaporisent autour d’eux en poussière l’eau qui les glaçait d’une cuirasse luisante. Un cavalier en burnous blanc arrive, criant : Bashadour! Bashadour! C’est un chef, un kaïd sorti nous ne savons d’où. Il a appris que le Ministre approche et veut lui faire honneur. Il se pose en vedette, encapuchonné, superbe, le long fusil en travers sur l’arçon de sa selle rouge.
Cependant, sur la route que nous avons suivie, pointent des figurines cheminantes, à la file, espacées : c’est notre caravane qui a quitté Tanger cette nuit. Successivement les voici au bord du fleuve, s’agglomérant, et le passage s’organise. On débâte les mulets et les ânes, on empile les colis. Les deux barcasses commencent un va-et-vient qui durera jusqu’au soir, bruyant, tumultueux et que nous regardons assis sur une épave. Les bêtes tantôt remorquées, tantôt livrées à elles-mêmes, et alors zigzaguant dans le courant à plaisir, marsouinant.
Le vent s’est fixé au Nord. Le soleil descend dans l’Atlantique sans l’écran d’un seul nuage. Le froid pince. Tout ce qui a passé s’achemine à travers les dunes vers le campement. Remuons-nous. Réchauffons-nous. Suivons la bande qui
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Le Camp! Nous entrevoyons la mêlée que font ceux qui le plantent et entendons leur rumeur. Des tentes blanchissent l’herbe rase de pyramides coniques ; on fixe dans la terre molle leurs piquets à coups de maillet mats. Les bêtes broutent, entravées aux paturons, sur une ligne. Le cuisinier, au visage glabre d’eunuque, enturbanné de blanc, a allumé des réchauds qui donnent à son abri un air de forge, et il trousse un poulet avec des doigts chargés de bagues. Des appels et des réponds cinglent l’air. Bastiano va, vient, court, saute, en sergent de bataille. Il veut que tout soit au port d’arme quand le baron Whettnall arrivera.
Il arrive à la nuit faite. Sicsù et nos deux ingénieurs forment son état-major. Il y a aussi un pharmacien de Tanger qui droguera l’ambassade s’il y a nécessité. Il sont en route depuis dix heures du matin. Quelques chefs de légations leur ont donné la conduite au départ. Ils ont fait halte au Cap Spartel et sont en grand appétit. Tant mieux ! Allons ! au Comédor, la grande tente ovale, blanche et bleue, qui sera notre salle à manger. La table est dressée et le service ne se fait pas attendre. On mange, on boit, on bavarde, on rit, on toste. L’appareillage est bon, car c’est un vent de belle humeur qui souffle.
Vers minuit, bonsoir ! Chacun cherche son gîte. Des chiens errants venus des douars du voisinage détalent. On heurte des Maures empaquetés dans leurs djillàb’s, dormant au clair de lune, serrés en troupeau, ou comme des sacs là jetés, ou comme
des cadavres maculant un nocturne champ de bataille. Les bêtes aussi, debouts, couchées^ ne bougent plus. Un grand silence, un universel sommeil que berce de son ronron traînant, ainsi qu’une bonne mère, l’Atlantique résignée à l’insomnie de ses marées.
Samedi 24 décembre du Tahaddart’ à Arzila.
Il a fait froid sous la petite tente où Théo et moi avons consommé cette première nuit, notre nuit de noces avec la vie nomade. Quand, à l’aube, je replie la toile pour sortir, elle est cartonnée : une gelée l’a givrée de cristaux que le soleil levant fait étinceler en paillettes de mica.
Déjà le campement fourmille et bruit pour le départ. La confusion s’agite sous un ciel de porcelaine tendre, appuyant sa coupole d’un côté sur des monts bas de peluche gris-bleu, de l’autre sur une mer rose liserée de sable rouge. L’aurore farde délicatement cette nature élémentaire et la nimbe de poussière d’or.
La caravane défile. Les Bashadours demeurent, attendant les chevaux du Ministre qu’on a laissés de l’autre côté du fleuve, crainte du bain froid qu’il eût fallu leur infliger au début de la nuit glaciale. Sur l’herbe piétinée et flétrie, les résidus de notre séjour : des plumes, des cendres, des crotins, des tripes. Les chiens sont revenus, et, affamés, de leur gueule nettoient le carreau. Des pauvresses, à faces rondes,
tatouées de bleu, une tresse pleureuse de crin noir pendante sur chaque tempe, picorent, agenouillées, lesgrains d’orge que la langue des chevaux n’a pas ramassés de ses coups de râpe.
En route ! Ben-Kador, un des deux janissaires de la Légation, à cheval, coiffé du poivron militaire coquelicot, drapé dans un selam bleu violacé, digne et théâtral, marche en tête. Sa ressemblance avec Félicien Rops est singulière : même pousse de barbe, même œil à patte d’oie, scintillant, souriant sans sourire.
A travers les palmiers nains et les iris peuplant les friches, à la lisière de cultures à terre noire, longeant des haies de cactus gigantesques enchevêtrant en tous sens leurs palettes avec des airs de rixe, contournant des huttes de roseaux et de paillons où des paysans ont confédéré leurs misères, nous allons, en haut, en bas, tantôt par des sentiers de boue collante en laquelle chaque pas de bête fait ploc se détachant en clapet de soupape, tantôt la route disparaissant comme un ruisseau qui s’infiltre et se perd. Nous sommes sur les hauteurs côtières : à droite, au loin, toujours l’écharpe irisée de la mer, à frange d’écume. Les habitants, rares, endjillabés, encapuchonnés, par groupes, muettes statues à teintes calcaires, nous regardent.
Sur une pente rocheuse des oliviers à feuillage noir. Sous les rameaux tourmentés nous montons à la crête : au pied de l’autre versant, toute la caravane entassée, arrêtée au bord d’une rivière qui roule hâtivement des eaux terreuses. Des cris, des discussions, des avis : peut-on passer? Bastiano pousse à l’eau son cheval noir et passe, mais trempé jusqu’au
dessus des bottes. Quelques piétons aussi passent, par bravade, les bras levés, trempés jusqu’aux épaules, nasillardant : Qu’Alhah nous facilite le passage!
Mieux vaut attendre, la marée baisse. Un bain ne nuit pas à ces rustiques. Mais nous?
Je rôde. Un soleil doux filtre entre les feuilles lancéolées. J’aperçois un tombeau de saint, une grande niche à chien en pisé lacté de chaux. Devant l’ouverture basse, un coq noir mort, les pattes liées, la gorge coupée, humble sacrifice d’un dévot. Ce saint est un médecin. Aux rameaux voisins, appendues, des muselières de chèvres. Ce saint est un vétérinaire. Et aussi des lanières d’étoffes, nouées, comme chez nous, pour attacher les fièvres, les mauvais sorts et les empêcher de suivre le pèlerin qui s’en retourne après avoir imploré. Je me glisse à l’intérieur. Un long bourrelet bétonné bombe le sol de l’étroit caveau : c’est dessous que gît le corps vénéré. A côté une auge bétonnée : c’est dedans qu’il faut coucher le malade. Côte à côte avec le guérisseur enfoui, subissant sa souterraine influence, il patiente là et ne sort que délivré... ou trépassé.
Tout-à-coup des cris! On m’a vu. Sacrilège! Des paysans vocifèrent, gesticulent et grimacent la noire colère de leurs peaux maugrabines. Un de ces chrétiens menteurs et pervers, dont Mohammed a dit : « Qu’Allah leur fasse la guerre >, dans la tombe d’un Marabout, d’un Marbof ! Ben-Kador accouru a peine à protéger le Bashadour impie contre la fureur des vrais croyants et me ramène auprès du baron Whettnall.
Sur une natte, il est en conversation avec un nouveau personnage, le fils du Calife d’Arzila, venu à sa rencontre, escorté de deux serviteurs, chargé par son père d’inviter l’Ambassade à passer la nuit dans sa ville. Le Ministre a accepté. L’envoyé a, dit-on, quinze ans; il en paraît vingt ; un visage imberbe de séminariste astucieux. Il vide effrontément un gobelet de vin de Bordeaux, malgré le précepte musulman : « Le vin est une abomination inventée par Satan. Abstiens-t-en et tu seras heureux » .
Entretemps la rivière a charié son trop-plein à la mer. Elle est guéable et, à la file, tête à queue, en chapelet à gros grains, de chevaux, de mulets, de piétons, nous la franchissons.
Bientôt nous débouchons sur le rivage de l’Atlantique et devant nous, sur la plage même, « baignant dans l’eau ses pieds de pierre >, fantastique et endormie, emprisonnée entre d’antiques murailles, vêtue de clarté et de mystère, apparaît Arzila, en une paix si saisissante que tout de suite, en l’esprit, à son nom mélancolique et caressant s’ajoute, en prénom, l’épithète « tranquille ». Arzila, la tranquille Arzila !
Au devant de nous, se hâtent, en un trio noir, trois silhouettes : des juifs, dont un vêtu à l’européenne, le chapeau de l’odieuse forme melon, les deux autres avec la simarre et la calotte. Ce sont des amis de Sicsù : Mesod Levy Benshiton, « agent consulaire de différentes nations », son fils et son gendre. Obséquieux ils baisent la manche du Ministre et nous accompagnent à pied. Plus loin, en rangée de soldats de plomb, la garnison : une vingtaine d’hommes, tous les
âges, du petit garçon- au vieillard, sans armes. Quand nous défilons devant eux, au commandement, ils battent les mains, trois fois : pan ! pan ! pan !
Nous entrons par l’unique porte de ce grand monastère, reposant dans une solitude sans espoir. Jadis ce fut un port occupé par les Portugais. Maintenant rien n’y aborde que les épaves des naufrages atlantiques. L’Européen ne le visite pas. Le voyageur ne s’y arrête pas. Un millier de musulmans, cinq cents juifs, les premiers contemplatifs, les seconds vivant de la substance d’autrui suivant l’universelle loi de la race, malmenés, pourchassés, mais comme la vermine sur le corps, tenaces, parvenant à se maintenir et suçant le sang. Arzila est le centre d’usure du pays environnant. « C’est envers l’étranger et non envers ton frère que tu peux exercer l’usure. Alors Jahvé, ton Elohïm, te bénira dans toutes tes entreprises». Combien toujours actuel ce précepte mi-partie charité et rapacité du Deutéronome.
Nous parcourons les ruelles à angle droit du quadrilatère qu’enserrent les remparts. Ruines, pauvreté, déchéance. Une ville morte. Un emblème de cette décadence marocaine, irrémédiable, qui peu à peu monte de l’effondrement de mes préjugés sur la civilisation arabe. Pourquoi cette ville est-elle encore debout ? Parce qu’elle fut et qu’elle est lente à disparaître. Mais elle va s’usant, s’affaissant, s’effaçant. Le Maure n’est pas fait pour s’abriter sous un toit, mais sous la tente. Il retourne à la vie nomade, et laisse tomber partout cette chose pour lui artificielle : la maison fixe, la maison de pierre.
Et de là, à défaut de la beauté froide qui pare la prospérité, cette beauté supérieure qui florit sur les choses abandonnées comme les ronces sur les ruines quelles achèvent : le Pittoresque. Théo dit : Cette ville est à acheter tout entière ! Oh ! la merveille !
Sur les murailles croulantes, qui enclosent le mystère de l’antique cité, dorées de la patine des vieux cuirs, aux fissures pullulentes de petits faucons roux, le Sultan a risiblement fait réparer quelques bastions et placer des canons dont on ferait chez nous des bornes d’amarrage dans les ports. Soigneusement crépis, ces travaux semblent des emplâtres sur l’héroïque carcasse d’un invalide. Et déjà ces nouveautés croulent comme le reste. Il y a en ce pays une vertu destructive qui fait qu’à peine achevée toute œuvre est déjà en train de s’effriter, de s’en aller, de sombrer dans le néant.
Dimanche, 25 décembre, jour de Noël, d’Arzila à Larache.
Le Ministre, nos ingénieurs et Sicsù ont couché chez Mesod Levy Benshiton. Nous avons préféré, Théo et moi, loger dans la maison que le Calife avait mise à la disposition de l’Ambassade. Au point de vue confortable, une affreuse bicoque, une caverne d’Eole, sans un meuble, mal nettoyée, qu’on nous a montrée ingénument avec des airs de dire : « J’espère qu’en voici une qui est bien ! » Au point de vue
pittoresque, étonnante : du sur-extrait de maroquinisme délabré. Nous l’avons tout de suite baptisée « Notre Alcazar ! » Et nous y avons fait dresser les couchettes sur lesquelles nous nous étendons tout vêtus, encapotés, emmitoufflés, saucissonnés dans nos couvertures.
Le camp avait été planté hors des murs. Il est déjà levé et la caravane marche quand le matin nous quittons « la tranquille Arzila », escortés de la tribu des Benshiton, toujours obséquieux, plaçant leurs compliments et leurs services comme des capitaux à gros intérêts. Notre cavalcade contourne, à la sortie, un sanctuaire dont la calotte blanche surbaissée, la Kouba , émerge d’un bosquet charmant d’oliviers couvrant des buissons de cactus et d’aloès. Quelques femmes voilées, droites en leurs attitudes de grands lys rigides. Plus loin des jardins, les orangers au luisant feuillage, aux pommes d’or rouge, accrochés dans le réseau des figuiers effeuillés emmêlant la perruque de leurs rameaux. Des haies en hauts roseaux palissadent chaque enclos. Un fouillis de végétation jouant la gamme chromatique des verts, depuis les grosses notes sombres jusqu’aux nuances déteintes, un fouillis de végétation encorbellant la petite ville, ce matin toute rose et poudrée d’or sur l’azur des flots, avivant son mystère, ajoutant à son air caché, à son air d’ile déserte, d’île enchantée.
Nous marchons vivement. Paysage de jachères ondulé. A gauche des sommets matelassés de neige. Devant, des collines duvetées. Plus de chemin : des traces enlaçant leurs lignes, se nouant, se séparant, courant entre les herbes, en mailles inextricables, comme des voies de gibier. Au loin la caravane
éparpillée, chacun à son allure, chacun à sa fantaisie, parant la campagne ici de la fleur rouge d’un fez, là de la fleur blanche d’un turban, plus loin d’un bouquet de selams bleus ou de fauves djillàb’s. Depuis Arzila nous avons monté. Maintenant nous redescendons vers l’Atlantique par des vallées buissonneuses se versant l’une dans l’autre. Au bout du dernier tronçon, la Mer, Bahr! en arabe, par un monosyllabe aussi sonore que le nôtre; et devant elle, au débouché du val, blanc ardent au soleil, bleu foncé dans ses ombres, bâti en sentinelle, le bloc cubique à coupole écrasée consacré au marabout Sidi Boiimgaït , expert en l’art de jeter des sorts, qui consuma sa vie à vouer d’ici aux naufrages et aux échouements les vaisseaux des infidèles qui passaient dans son horizon. Sa malédiction magique opérait par sa propre force. Les injures vomies par cet aboyeur sacré portaient coup mieux que des décharges d’artillerie. Allah l’exauçait. « Allah est puissant et sage. C’est lui qui fait voguer les vaisseaux à travers les mers, ou les brise. Il est miséricordieux pour les siens ».
Nous marchons vivement. Nous voici de nouveau sur la plage où les sabots de nos montures gravent dans le sable une indéfinie et sinueuse crémaillère de pas. La côte est ourlée de collines verdoyantes que chaussent les sables soufflés en monceaux par les vents du large. Le soleil chauffe, et, dans cette atmosphère limpide à prodige, mord la peau comme dans l’air rare des hauts monts. Les vagues intarissablement déferlent, étalant leurs soies vertes et jaunes jusque sous les pieds des chevaux. Sur le sol humide nos ombres nous
accompagnent, matérielles et bleues à stupéfier. Le soleil nous pousse à l’eau et l’eau nous attire. Il doit faire bon recevoir sur les épaules nues ces grandes vagues volutantes, dont les enroulements forment des berceaux translucides. — Si nous prenions un bain, Théo? — Chouette idée! — Et nous sautons bas, jetant la bride à un muletier qui marche de conserve, nous dévêtant en un tour de main et courant à la mer in naturalibus . Je surprends le muletier, quand nous passons en peau devant lui, faisant le signe contre le mauvais œil. Un bain dans l’Atlantique ! Sur la côte africaine ! Le jour de Noël ! Le 25 Décembre ! Tiède cette mer, mais brutale, mais dure, caressant en lionne, vous renversant d’un coup de patte.
En selle, et, pour achever la réaction, au galop, au triple galop à la poursuite des autres. Nos chevaux, frénétiquement enlevés, le cou tiré, rasent la plage comme des canards.
Tout est arrêté, en grande halte méridienne, autour d’une source, sourdant au bord même de la vague, sous de grands lauriers touffus, nés d’elle et l’empanachant. C’est XAïri Edÿel , oasis mignonne, auberge naturelle, où s’arrête tout passant, renommée pour son eau à l’égal d’un bon cabaret pour sa bière. Lauriers aquatiques, lauriers oléandres, lauriers à fleurs roses, mais présentement sans fleurs. Sous l’ombrage nous déjeunons, délicieusement abrités, sereins à l’égal des bergers d’Arcadie. Nos Maures ont été boire, puis font leurs ablutions, salissant l’onde par cette toilette pieuse, à mesure qu’ils se nettoient. Que de maladies véhiculées par ce perpétuel lavage aux mêmes lieux où l’on se désaltère, en telle manière que cuvette et buvette sont, en ce pays, synonymes.
Mahomet, le rigoureux ablutionnaire, n’avait pas prévu qu’il favorisait les contagions en prescrivant la propreté. Y a-t-il au Maroc, où cinq fois par jour tout le monde se débarbouille avec une dévote conscience, une seule eau qu’on puisse ingurgiter sans craindre d’avaler un décrottage ?
A cheval pour l’étape de l’après-midi. Nous ne sommes plus loin de Larache. Toujours en mouvement, telle qu’une robuste ouvrière ne boudant pas la besogne, l’Atlantique brasse ses flots, en grondant, étendant et retirant sans trêve sur l’arène les écharpes brodées multicolores quelle trempe, quelle tord et quelle déroule, teinturière divine, blanchisseuse, calandreuse. Des dunes arrondies en grands seins. Plus loin des falaises, obliquement dressées, nues, en dos de cétacés grimpant la côte défiants à notre approche. En bas, des éboulis de rocs, émiettés. Quels chocs sur tout cela les jours de tempête, et quelle bousculade !
La marée gagne et la laisse de mer devient trop étroite. Il faut remonter sur les renflements. A peine sur les hauteurs nous apercevons Larache, vaguement, sortant du lointain, en rêve. Deux minarets pointent, et une crête de maisons, vaporeux contour. Nous marchons et la féerie de cet indistinct décor se précise. Des fortifications fauves, avec çà et là une large tache plaquant du blanc, déroulant la dentelure de créneaux édentés, une Kasbah chaperonnée de guérites en poivrières, des constructions en escalade au versant escarpé d’un fleuve, le bouillonnement d’une barre à l’entrée du port, un palmier que le vent incline en salutations lentes. Et sur la gauche, en amont de ce fleuve serpentant
tant en la vallée comme un dragon étendu sur les prés, la grande mousse verte d’un bois d’orangers immense : le jardin des Hespérides !
Nous descendons à la rive. Ce paresseux courant, c’est Y Oued Kous , le Loukkos de l’antiquité grecque, car jusqu’en ces lieux retirés vinrent se poser les oiseaux fabuleux des légendes préhistoriques. Là bas, ce mont noir était grevé jadis de Lixus, cité romaine. Aujourd’hui des buissons, des ruines, et dans le vide du paysage rien que la ville mauresque, Larache-la-rouge, El Arcïish, dont maintenant, à l’autre bord, sous la lumière rasante d’un couchant romantique, tous les détails, en un dévergondage de pittoresque barbare, éblouissent nos yeux.
Laissant la caravane groupée en désordre sur la rive, silencieuse et calme par l’éreintement de l’étape achevée, attendant que les passeurs la prennent pour la débiter par fragments de l’autre côté, nous avons traversé l’Oued Kous, en cérémonie. En cérémonie! cela s’entend ici de peu de chose. Une grosse barcasse, qui tantôt servira aux plus infimes et aux bêtes, a accosté aussi près que possible. Un Maure en guenilles, dans l’eau et la vase jusqu’aux genoux, a porté chacun de nous à bord. Nous nous sommes casés comme nous avons pu sur des planches sales. Six mendiants de Calot ont manœuvré, à violente tension de leurs muscles maigres, des avirons massifs retenus par des bouts de vieux cordages. Un timonier à turban, debout sur le tillac, la bouche moussante d’excitations et d’invectives nasillardes, a tenu l’énorme et rudimentaire gouvernail. Péniblement, lourdement, lente-
ment, la coque massive a coupé le courant que la marée refoule vers l’amont dans un marécageux estuaire. Et nous avons débarqué sur un quai où nous attendaient deux ou trois autres porteurs de turbans, officiels, graves et dignes, encerclés de près par une cohue de Maugrabins à capuchons, défiants, et de Juifs à calottes noires, cyniquement curieux.
EL ARAISH
Même date, 25 décembre, — El Araïsh.
Des pavillons européens flottent aux mâts de bannière en l’honneur de l’Ambassade. L’agent consulaire belge, M. Clarembaux, est venu nous recevoir et nous mène chez lui, processionnellement, dans l’escorte de la foule piétinante. Une porte fortifiée, un bout de ruelle en escarpement, et nous sommes à sa maison, d’un bel aspect de neuf et de bonne tenue, humiliant, en leur accumulation de délabrements, les stupéfiantes et farouches bicoques qui lui font corolle. Des bâtisses croulant depuis des siècles et faisant des rues de décombres. Des bâtisses éventrées et comme irréparables.
Vraiment en ma songerie émerge cette pensée : Est-ce qu’au Maroc toute maison serait en ruine, toute terre en friche, tout habitant en guenilles ?
Nous buvons du Vermouth, nous grignotons des macarons. Larache ville de côte avec port; donc infiltrations européennes. On parle de notre chemin de fer, arrivé de Tanger par
mer ; les rails ont filé pour l’intérieur et il a fallu cent et huit chameaux, à cinq rails par dos ! Mais les grosses pièces de la locomotive sont encore sur place : chacune est trop lourde pour une bête. Diable ! Diable !
Notre camp a été établi sur le Soko extérieur, proche les murs, proche la mer qu’on voit de haut, étalant son miroir d’un funèbre azur sous la voûte firmamentaire poudrée d’étoiles palpitantes. Sicsù réquisitionne pour nous une maison. Nous allons voir : encore un Alcazar ! Propre, mais rien dedans. Une chambre en alcôve, étroite et longue, pour nos ingénieurs. Une pareille pour Sicsù. Une pour Théo et moi avec le luxe d’une lucarne à vitres cassées. Elles enferment à l’étage un petit patio sans fontaine à pavement de faïence. On emménage nos couchettes. Les malles seront les tables et les malles seront les chaises. Nos domestiques dormiront sur le carreau, devant les portes. Le Ministre logera chez M. Clarembaux.
C’est dans « cet Alcazar » que nous avons passé notre soir de Noël. Diné vers minuit, les vivres et le combustible étant restés introuvables jusque dix heures. Noël en Afrique! Noël en pays musulman ! Loin les nôtres, loin la Patrie. Combien attendrissant ce mot tinte. Le lointain est comme la mort. Il auréole, il adoucit, il suscite les tristes regrets. Tout ce qu’on a quitté, tout ce qu’on a perdu devient si cher. Quel mystère contradictoire dans la splendeur de ce qu’on n’a pas encore, dans l’ennoblissement de ce qu’on n’a plus, dans l’amoindrissement inévitable de ce qu’on possède!
Lundi 2 6 décembre.
El Araïsh! Larache-la-rouge. Ville de côte. CommeTanger, comme Arzila. Mais combien différente en sa sauvagerie de la civilisée Tanger parée de sa coquetterie bruyante de demiaryenne. Combien, en sa coloration farouche, de la tranquille, de la plane et pâle Arzila, serrée dans sa quadrangulaire ceinture de pierres bouclée d’une porte unique.
En étages sur des roches formant la mâchoire sud du fleuve, ses bâtisses inégales échelonnées en dents de scie, en dents de requins. Et pour gencives, nicotinées tant brunes elles sont, des murailles à créneaux, la comprimant. Leur ligne sursautante, zigzaguante, trouée de cinq portes, renflée de tours carrées, grimpe la côte, court sur le plateau, tourne brusquement, dévale jusqu’au rivage, retourne au point de départ où la kasbah, sur son roc brun, fait un gros nœud. Un aspect général et menaçant de râtelier hors d’usage, culotté, ranci, fétide, ébréché, rongé par la carie, plein de chicots. Là dedans les fissures des ruelles en rampes raides, suintantes de sanie purulente, sanguinolente, avec, dans les alvéoles vides et les écartements, des immondices entassées, restes de repas dans une bouche d’ogre mal soignée. Un pittoresque insolent , effrayant , mêlant tous les niveaux, brisant tous les alignements, désordonné, cahotique, ayant la boue pour parure et les pestilences pour parfum. Le dédain épique de la propreté et de son emblème : le blanc. Un universel
badigeonnage mystérieusement accompli en des jours sans nombre de soleil cuisant, en des nuits sans nombre de tempêtes trayant les pis gonflés des nues vagabondes, ragoût satanique de tons, palette infernale sur laquelle on aurait étendu et brouillé toutes les teintes fécales, toutes les nuances fienteuses. Des mares d’ocres, des coulées de verts, des stries de gommes et de laques jaunes. Partout le délabrement marocain, scarifiant, rongeant pareil à une immense syphilis architecturale, déchirant à nu les bétons, esquillant les bois, déchaussant les fondations, décharnant les édifices. De larges lampées fauves léchant les pans de murs en coups de flamme. Un air de ville incendiée la veille, de ville emportée d’assaut, salie de sang, salie d’orgies. Une ville à peine libérée d’un tremblement de terre qui aurait fait chevaucher ses maisons les unes sur les autres. Un type de la vieille ville côtière occupée par les Arabes, prise par les Portugais, par les Espagnols, reprise par les Arabes, saccagée, reconstruite, se raccommodant à la diable, faite de pièces et morceaux, superbe dans son débraillé de femme forcée qui s’est rajustée comme elle a pu, rouge encore de la lutte et du viol.
Nous la parcourons, Théo et moi, sans nous lasser de son horrible et attirant pittoresque, nous soûlant de ces merveilles qui font horreur, en dedans, en dehors des murs, nous arrêtant à tout coup, bayant aux perspectives fantastiques et tragiques, grotesques ou terribles, belles toujours de ce beau à rebours qui est le faisandage du beau, dont a besoin l’âme humaine, ondoyante en ses sensations, quand elle a la fatigue du correct et de l’idéal.
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Même date.
Sur le Soko extérieur où notre camp est installé, on a militairement requis et essayé cette après-midi les chameaux qui doivent transporter les grosses pièces. Il faut bien que notre chemin de fer entier arrive à Méquinez.
C’est Sicsù qui a dirigé les opérations, habilement, impitoyablement, à la marocaine. Les autorités de la ville étaient là pour la forme, n’osant contredire, passives. Sous la pluie qui pluvine, accroupis sur des carreaux de tapis, abrités dans la guérite affaissée de leur selam à capuchon, taciturnes, ils sont là une demi-douzaine, Kaïds, Amin s (fonctionnaires), de rangs imperceptibles pour nous, se remémorant sans doute, avec amertume, ce verset du Coran : « Combattez les idolâtres dans tous les mois, de même qu’ils vous combattent dans tous les temps, et sachez qu’Allah est avec ceux qui le craignent ».
Sur l’aire du Soko, par groupes, proche les tentes basses comme des tanières de leurs chameliers, des chameaux roux couchés sur leurs jambes reployées, rayonnant croupes et bosses pelées en dehors, longs cous au centre, autour d’une jonchée de mauvaise paille d’emballage qu’ils broient lentement, levant de dessus ce mets leurs têtes plates allongées en sabots, les portant à droite, à gauche, avec des balancements d’oiseaux défiants. A certains moments, au choc de quelque
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plus vive inquiétude, tous les longs cous d’un coup dressés, comme des reptiles au-dessus du bord d’un nid, suggérant l’envie de les nouer tous, en bouquet, par un jet sifflant et tournoyant de lazzo.
Ils arrivent de l’intérieur; ils allaient à Tanger. Leurs charges sont là entassées. Les chameliers comptaient partir à l’aube, après avoir prié, tournés vers la Mecque, eux et leurs animaux associés à leurs dévotions. Mais ordre a été intimé hier soir de ne pas bouger. Il faut assurer le service du Sultan. Son absolu pouvoir prime tout commerce. Résignés, ils ont attendu, accroupis, se demandant : Quoi?
De massives civières ont été amenées et sur elles on pose les grosses pièces. Il s’agit d’en faire accepter le fardeau inusité aux chameaux, un devant, un derrière, entre les brancards prolongés, marchant en porteurs de palanquins. Sicsù en désigne deux et ordonne de commencer l’attelage. Leurs maîtres, maigres berbères farouches, se consultent de leurs regards en éclats de vitre et demeurent immobiles, ramassés par terre, paquetés dans leurs djillàb’s mouillées. Il y a résistance. Sicsù l’a compris. Il se tourne vers les Amin’s et dit, interrogeant : En prison ? — Oui, font-ils d’un geste lent. Des poivrons empoignent les récalcitrants par le capuchon, les mettent brusquement debout et les emmènent, ainsi que chez nous des délinquants pris au collet.
Sommaire exécution nécessaire. Sicsù flegmatique en désigne deux autres. Les chameliers se lèvent et nasillardent des explications, des réclamations avec des yeux de colère. Pour toute réponse une menace. Larmoyants et dolents ils saisissent
la corde qui par un bout enlace en brodequin la tête de leurs bêtes et objurguent celles-ci. Laborieusement, grognant, dégobillant bruyamment au dehors un gésier gonflé d’air, vessie bleue, et le ravalant, elles se lèvent sur trois pieds, le quatrième replié par une entrave, et dirigées à coups de bâton doux, vont clopin-clopant, voûtant leur bosse qui leur prête un air d’être chargées sans l’être. Avec les mêmes bruits, les mêmes allures de mauvaise humeur, elles se couchent entre les brancards qu’aussitôt on fixe à leurs bâts.
Maintenant il faut démarrer. Une foule fait cercle. Les juifs dominent, en noir, couleur de malédiction, couleur de malheur. Doublement réjouis, dirait-on : un des leurs commande ; des Maures, leurs maîtres, doivent obéir. Les coups de bâton doux recommencent, et les grognements, et les dégobillages. Les entraves ont été larguées. Les dromadaires s’enlèvent, la civière monte entre eux. En avant ! Ils hésitent, se balancent sur leurs jambes calleuses, posent et retirent leurs larges pieds concaves qui moulent d’empreintes convexes la terre molle du Soko. Ils dressent, surpris, et abaissent leurs museaux emmanchés à leurs cols recourbés, avec des mouvements de bras de pompe, les heurtant au bois de l’appareil, et alors mugissant. Partiront-ils ? Autour d’eux agitation, cris, excitations, tapages. Leurs grands yeux en olives s’effarent. Ils lancent de côté des ruades de vache. Celui de devant veut s’élancer. Celui de derrière veut reculer, prenant la civière pour un obstacle. Ils tiraillent, ils piétinent, tandis que sans interruption les coups doux aux naseaux, aux jarrets, aux épaules, aux fesses leur parlent un symbolique langage. Tout à coup, par hasard, il y
a coïncidence d’efforts ; ils font un pas en avant, l’enchantement est détruit et les voilà en route, actifs, libérés de leur effroi, tournant autour du Soko, pour exercice, la multitude suivant et glapissant.
Ainsi fut-il pour les autres civières. En quelques heures tout le choix est fait. Demain ils se mettront en route pour Méquinez et après-demain, sans doute, nous les suivrons.
Pour nous c’est chose décidée. Pour les chameliers pas encore. Nous avions dîné dans le Comédor : des plats envoyés par le drogman de M. Clarembaux, Mosés Esayag, un juif empressé de se faire bien venir, selon la coutume; un repas complet, apporté tout cuit en cortège, sous des œuvre-plats coniques en osier. Vers onze heures, en sortant de la tente, nous heurtons une bête morte. Ici, les lanternes! C’est un mouton égorgé, sacrifié par les chameliers au Ministre et laissé là pour le fléchir. « Qu’Allah clément et miséricordieux lui inspire de ne pas persister à imposer aux pauvres Maures d’interrompre leur voyage pour retourner à Méknès ! >
Mardi 27 décembre.
Le Ministre a la fièvre. Est-ce que les chameliers, maintenant par les voies, lui ont jeté un mauvais sort? On se pose ces questions ici. Il y a de la superstition flottante. Ça se gagne. Ces mains rouges, bleues, vertes, partout hérissant leurs doigts sur les murs, hypnotisent, et leur bêtise vous
hante. Se déprime-t-on à vivre en ce moyenâgeux milieu? Il y a eu une bourrasque cette nuit et des tentes ont été renversées. Mauvais présage!
Théo et moi avons été occupés de la barre toute la matinée.
Surprenant phénomène de mouvement et de coloris. C’est l’Oued Kous qui l’a faite, chariant les limons de sa vallée et les diluvions hivernales des versants entre lesquels il chemine, serpentant sa serpentine, tant sinueusement ici à l’embouchure qu’il a suggéré le mythe du Dragon gardant le jardin des Hespérides. Des hauteurs d’où nous regardons, oui, le voilà bien, éployant ses anneaux sur les prés marécageux, la queue au loin contournant le noir mont Lixus, la gueule s’ouvrant à la mer, écumant cette barre grondante qu’il faut franchir, qu’il faut dompter, pour aller jusqu’aux orangers qui touffent en amont leurs rameaux d’émeraude.
Barre! Qu’il est juste et fort ce mot! Synonyme du mot arabe qui dit Mer. Ici, le fleuve coulant des flots lourds de terre diluée. Là-bas, l’Océan étalant sa grande dalle azurée. Entre les deux, un mouvant rempart touchant l’estuaire aux deux bords, surgissant, mystérieusement imprévu, sur la surface paisible, par une poussée de fond, en deux, trois, quatre contrescarpes liquides, qui retombent volutant, avec un bruit sourd de décharge suivi d’un grésillement, et ainsi résolues, glissent rapides jusqu’à la côte, où elles déferlent entre les roches avec un subit regain de jaillissements et de blancheurs moussantes.
Incessant travail! Le vent du large s’élève et la scène
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grandit. Une fureur sourde, une rage en ces arrivées de flots, de ne jamais parvenir plus loin. Des lignes de cavalerie, chargeant et rechargeant sans relâche, les escadrons s’effondrant sur des régiments imaginaires, remplacés par d’autres escadrons, inépuisablement.
Et en ces bruits, en ces agitations, une agitation de luminosités et vraiment aussi un bruit de couleurs, sonore en l’œil comme l’autre en l’oreille. Les bleus, les verts, les rouges, les jaunes, prismatiques, s’écaillant en mosaïques rutilantes, fractionnant leurs teintes en dégradations infinies, saisissables en leur fugitive splendeur, mais innombrables, les nuances divinement raffinées des robes de fées !
« Jamais en défaut... Sans un instant de défaillance... Moutonnement à perte de vue d’innombrables écumes si blanches, s’allumant, s’éteignant, se rallumant, comme un innombrable troupeau de brebis qui nagent, et se noient, et reparaissent, et jamais n’arrivent, et se laisseront surprendre par la nuit... Oh ! qu’un rayon de soleil passe et c’est sur le dos des vagues la caresse d’un arc-en-ciel comme une riche dorade qui a monté un instant et aussitôt replonge, stupidement méfiante. >
Même date.
Flânerie autour des remparts. C’est la vieille enceinte européenne, savante, avec des compléments marocains enfantins, qui amusent.
(ni)
Sur le Soko extérieur, y pointant leur pointe superbement, entre deux cimetières, comme un coin, les faces escarpées d’un redan du temps, sans doute, de don Sébastien, culotté en tons de vieux cuir cordouan, coupant les fossés secs d’une proue tranchante de cuirassé échoué. Des larges créneaux aux arêtes émoussées sortent les bouches de deux petites coulevrines timides, qui font là l’effet de pistolets de poche aux fontes d’un cuirassier.
Nous suivons la ceinture des murs, traditionnelle protection des cités maures craintives de l’étranger, craintives des indigènes, de ces Berbères surtout, hôtes des sites montagneux, tenant pour ennemis les habitants des plaines. Tous les soirs, les portes, rares, sont fermées jusqu’à l’aube, et les vendredis de midi à une heure aussi, parce qu’il court en prophétie que les Nazrani reprendront un jour tout ce que les Musulmans leur ont enlevé, un vendredi entre midi et une heure. Depuis, en gens avisés, les Musulmans ferment opiniâtrement leurs portes durant l’intervalle suspect.
L’enceinte descend à la rive de l’Oued Kous. Tel qu’un serpent sur sa queue, scrutant les alentours, voici cet unique palmier de Larache qui nous saluait à l’arrivée; balancé par la brise, derechef, en courbettes lentes, il nous salue : Selam’ aleik, salut sur toi! Selam’ aleikaum, salut sur vous! Il a sur la tête une étrange aigrette de palmes ébouriffées, feuilles, plumes : qu’en sait ma déformatrice imagination?
Cimetière israélite en lieu bas, humilié. Pierres tombales blanchies à la chaux.
Une porte : nous rentrons. Les bâtiments de la Marine,
entrepôts vétustes, constructions en défroques, rougeoyantes et purulentes. Une porte : nous sortons. A la clef de voûte, une grosse pierre sur laquelle : 1610, Philippe III. Un dépôt d’immondices, que le fleuve, aux époques des hautes marées, vient flairer et lécher et dont il emporte une pitance. Puis une plage étroite, avec tapis de joli sable sur lequel un mobilier somptueux de blocs de roc. Nous remontons : encore une porte, celle de la forteresse qui commande la gueule ouverte et écumante du fleuve-dragon, coiffée de neuf guérites blanches en poivrières suscitant l’idée de clochettes sur un bonnet de Folie.
Il a fallu battre les battants à coups de bottes pour nous faire ouvrir. Un soldat nous mène par la citadelle, amalgame de constructions formant dédale en surface et en hauteur ; le désordre pittoresque d’un décor brossé de chic. La fantasmagorie de défense déjà vue ailleurs : des canons, des mortiers, des coulevrines, remontant à la retraite des Espagnols, d’un beau bronze vert, écusson nés aux armes royales, millésimes de vieilles dates, belles pour une Armeria, ridicules et tristes sur un bastion.
Au loin, la mer, les monts, la vallée, le fleuve. Sur cette mer, rien : le vide des côtes inhospitalières. Sur ce fleuve, rien : le vide d’un port délaissé, le silence du commerce dédaigné. La forteresse ne veille pas, elle dort. A l’Orient, s’affirme le ciel doux d’un beau soir printanier. Toutes les teintes pâles, étonnamment, d’une délicatesse glissante, le point infiniment subtile où la nuance va disparaître dans l’uniformité vague d’une nue crépusculaire.
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Mercredi 28 décembre.
Le Ministre a la fièvre. Malechance! Il ne quitte pas le lit. Nous ne pouvons partir.
Ah ! les chameliers porte-déveine !
Et il pleut copieusement, par un vent du Sud-Ouest, tiède. Notre logis est humide. Tout s’embue. Nos couvertures sont moites. Dans nos chambrettes on pose des brasiers à trois pieds en fer forgé, grossiers, où brûle, en pétant des étincelles, du charbon de bois, seul combustible du pays.
C’est un négro qui fait pour nous l’office de valet de chambre, un négro très mûr, allures de singe, jarrets maigres de faune, genoux ployés, peau chocolat à vagues reflets purpurins, longs bras ballants, tronc et tête portés en avant. Volontiers il se dandine, et aisément transforme son dandinement en une danse infantile, où il glisse des remuements obscènes, poussant le bas-ventre, tordant les hanches, chantonnant à voix grêle. Un fez souillé à gros gland bleu, une chemise blanche, un pantalon écarlate à fond qui pend en poche de goitre, finissant aux genoux, des babouches éreintées, où sous la crotte transparaît un jaune déteint. Il a nom Fatmi, et on ne lui conteste pas le titre d ' Hadj, c’est-à-dire de Musulman ayant visité la Mecque, la Mère des Cités. Il a vu les lieux saints, la Kaaba fondée par Abraham, la pierre noire apportée du Paradis par les anges pour servir de marchepied au patriarche pendant qu’il édifiait
la construction sacrée. Il a vu le voile noir immense qui la couvre comme un catafalque et qu’on renouvelle une fois l’an. Il a vu la source qu’un kéroubim fit jaillir au moment où Agar, l’esclave égyptienne, se voilait la face pour ne pas regarder mourir Ismaël. Il a vu à Médine le tombeau du Prophète. Il a fait le tour des deux collines Safa et Merwa dans la tenue sacrée des pèlerins.
Présentement il frotte nos bottes, attise notre feu en soufflant de ses lèvres lippues projetées en cul d’autruche, et, dans son patois ibéro-mauresque, nous propose, effronté, libertin et rieur : Mujeres bezzaf hermosas , bezzaf, bezzaf!
Le matin, au saut du lit, nous nous ablutionnons dans le plein air de l’étroit patio situé au premier étage, à ciel ouvert qui verse sur nos épaules nues en bain de poussière picotante la pluie. L’Hadj Fatmi apporte l’eau dans un tonnelet et en remplit des cuvettes de voyage en fer blanc. Bavardant, fredonnant, riant, goguenardant, ingénieurs, peintre, avocat font toilette. Oh ! sommaire cette toilette : ôter les vêtements dans lesquels on a dormi, se débarbouiller à pleines mains ruisselantes, remettre les mêmes vêtements. L’habitude est prise déjà de ces mœurs de soldat en campagne, qui donnent la jouissance d’une vie simple et virile, pour moi retrouvée telle qu’au temps, combien lointain! où j’étais matelot. J’éprouve la sensation saine d’un renouveau, d’une mise de côté dédaigneuse du confortable bourgeois, d’un épanouissement en ces vertus : la sobriété, l’endurance, l’énergie. Et retournant ainsi à la rusticité, je me trouve grandi moralement. N’est-ce pas, entrevue, l’impression qu’en l’âme de ces sauvages d’ici doit
faire notre civilisation compliquée, étalant le bazar de ses petits besoins irrassasiables , sensible et souffreteuse aux moindres manquements? Et lorsque nous croyons les émerveiller des bibelots sans nombre grevant notre existence, et des ingéniosités sans nombre par lesquelles nous avons l’illusion de les satisfaire, ne nous leur apparaissons-nous pas rongés de misères, fragiles, méprisables, amoindris par ces pullulantes et efféminées nécessités?
Nous allons ensuite déjeûner au camp, sous la tente. Des œufs, du thé vert, du café bouilli sur son marc, des tranches grillées d’un pain maure sablonneux, du beurre fort. Mais le plat de bonne mine, l’assaisonnement de la gaîté. Trois serveurs nous traitent, du même prénom : Abselcim, c’està-dire Absalon, car à tout propos, en grandes et petites choses, la communauté sémitique du Maure et du Juif transperce : Abselam, Absalon, — Ibrahim, Abraham, — Ismaïl, Ismaël, — Ali, Elie.
Tous trois sont obligeants et réservés. De leur race néanmoins et sans transaction. Ils se donnent entre eux du Sidi, Monsieur, familièrement Sid. Je les ai entendus, ces jours derniers, pendant l’étape, parlant à leurs bêtes, les qualifier Sidi. Mais, nous, mécréants quoique Bashadours, jamais!
Même date.
On a crié par la ville une ordonnance défendant de jeter des ordures dans les rues. Subite et étrange velléité sanitaire.
Il en sera apparemment comme de toute tentative de changer peu ou prou les usages séculaires de ce peuple cristallisé. Un vague effort, un faible dérangement passager, déviation presque imperceptible d’un tracé immuable ; puis la reprise silencieuse du train coutumier par un accord tacite universel. Une bande d’oiseaux nonchalants, un instant troublés, qui battent lourdement des ailes et s’enlèvent dans un court essor, pour revenir et retomber sur le même marécage. L’an dernier le Sultan a proscrit de fumer le Kiff. On en détruisit des tas par le feu sur les Sokos. Aujourd’hui, librement, de nouveau, la pipe à long tuyau bariolé, à petit fourneau de terre cuite, emplit de son arôme de chanvre les cafés maures.
Race stagnante ! Stagnante en la stagnation d’une civilisation qui, jadis, s’est épanouie à son maximum, qui l’a débordé par l’effervescence du puissant phénomène de sa révolution religieuse, et est rentrée dans ses limites désormais infranchissables, lasse du prurit qui l’a passagèrement démangée, inspirant aux historiens l’illusion d’un grand peuple aujourd’hui méconnu et déchu. En réalité le retour, après un élan de passion suscité par l’aphrodisiaque du fanatisme, à des mœurs en équation avec les forces intimes, bornées, du Sémitisme. Pourquoi en l’esprit du voyageur ici circulant, à la vue des êtres et des choses, ces constants rappels d’épisodes bibliques, ces histoires qui reviennent en souvenirs? Tantôt Abraham, tantôt Sara, tantôt Laban, tantôt Léa. Répétition, en ce siècle, de la vie d’il y a quatre mille ans. Rapatriement, en sa norme, de la race se cantonnant dans la vie nomade; n’habitant pas les villes, y campant; occupant une maison
ainsi qu’une tente, avec le mobilier sommaire de la tente, qu’on charge sur un mulet, sur un chameau ; rêvant l’existence d’Abraham, son grand ancêtre, iman, pontife des peuples, ami de Dieu, errant en pasteur couvert de la djillàb’, entre le mont Carmel et le lac Asphaltite,... où il recevait la visite des anges!
Pour le superficiel, la cervelle hantée des splendeurs, aux exagérations solaires de Bagdad et de Grenade, disparues, cette misère, ou plutôt cette simplicité ici partout visible, cette inconscience de nos raffinements, cette impuissance à sortir du rudimentaire, cette immobilité dans la monotonie du monothéisme musulman, c’est la décadence en sa maturité pourrissante, où « l’âme a mal au cœur d’un ennui dense,... un ennui d’on ne sait quoi qui vous afflige », — où l’on est « si faible aux vœux si lents », — où « tout est bu, tout est mangé; plus rien à dire ».
Mais, en vérité, déchéance, non! Immutabilité dans le plein du développement possible, avec le bonheur de ne pas savoir plus, la nulle envie d’aller au delà dans l’indéfini martyre de progrès des races aryennes, ces insatiables, nomades, elles aussi, mais par lame, non dans les déserts de sable, mais dans les déserts des pensées.
Voyez cette maison sémitique, cubique, aux murs extérieurs aveugles, n’ouvrant ses jours qu’au dedans, sur le noyau clair du patio, n’ayant vue que par en haut sur un pan du ciel. Voyez cette maison aryenne, fenêtres percées vers les quatre points cardinaux, regardant les multiples phénomènes de la terre et de la vie sociale. Elles symbolisent bien leurs
hôtes. L’une est centripète, l’autre est centrifuge. Ici la contemplation intérieure dans le calme et la solitude. Là, les agitations fiévreuses et les mêlées au dehors. La pensée arabe planante, toujours; la pensée européenne tournoyante et migratrice.
Jeudi 29 décembre.
La nuit a été orageuse. Bourrasques violentes et mer grondante. Rafales de pluie. Eclairs. Et la journée continue cette nuit.
Le Ministre toujours tenu par la fièvre. Notre pharmacien impuissant et inquiétant. Il lâche le mot typhus. Ah! prenons garde. Il y a ici un médecin venu d’Espagne, qui soigne la colonie européenne par abonnement, avec garantie d’un minimum. Il importe de l’appeler.
Il rassure. Mais à quand la marche en avant? Après l’arrêt à Tanger, l’arrêt à Larache. Mon absence grandit à des proportions imprévues. Déjà je m’accomode mieux à ces contrariétés. Je me maroquinise. L’universelle endurance dégage des sédatifs qui amortissent mon impatience de civilisé nerveux. Le temps ici ne compte pas. Ou plutôt on le compte à rebours, on l’utilise non pour faire, mais pour ne pas faire; il est le grand remède aux projets, le perpétuel obstacle organisé par le Maure, son auxiliaire le plus efficace pour assoupir, décourager, détourner, faire oublier. Il ne le transforme pas en argent
mais en inertie. Traîner est son unique politique. C’est la terre promise des atermoiements, le paradis des remises. Aujourd’hui; sinon demain; après demain peut-être; ou le jour après. Comme toutes les cervelles étroites, la cervelle sémite a peu
de prévision et peu de souvenir; elle embrasse la durée devant,
derrière, en courtes périodes et en saisit mal l’essence. Le Musulman sait que tout change, il dit que tout s’arrange, et si les choses ne vont pas à son désir, il temporise par sagesse.
La pluie nous bloque dans la tente dont la toile rayée suinte. Lire, causer. Du seuil regarder le campement. Nos bêtes, sans abri, s’orientent, lamentables sous les averses, la croupe au vent, l’encolure pendante. Des bouchers travaillent en plein air : à une traverse portée sur deux montants fourchus ils ont pendu par les pattes de derrière, vivants, cinq moutons et deux chèvres ; d’un court couteau ils tranchent les gorges ; le sang pleut dans la boue; ils soufflent entre cuir et chair, écorchent, pèlent, fendent la poitrine et le ventre, étripent. Personne ne circule; les arabes sont réfugiés aux petits cafés misérables, dans les angles rentrants des murs, sous les tentes basses, plus déguenillés, plus sâles, plus mortuaires en leurs djillàb’s trempées. La barre mugit. Il y a tempête. Le flux, gonflé par le vent du Sud-Ouest, lutte avec le fleuve qui veut sortir. Des hordes de vagues se rompent en cascades, suant une fumée d’eau. Un ininterrompu grondement de bataille. Parfois, au loin, de grands coups de soleil sortant d’un entrebâillement de nuages, lamant tout de l’éclair d’un glaive d’épopée. Sur son promontoire, exilée, la forteresse blanche et triste. Pas un navire !
Même date.
Toujours bloqués dans la tente dont la toile rayée suinte. Lire, causer. Réfléchir aussi.
Elle est mal tenue notre tente à manger, malgré le bon vouloir de nos trois Abselam : Abselam Abarodi, Abselam Adoul, Abselam Amin’! Le Maure est débraillé par essence. Aucune notion d’ordre, de discipline, de symétrie, d’arrangement, de propreté tels que nous les entendons en nos pays du Nord, avec un sens minutieux, attentif aux détails, aimant le clair et net. Toujours abandon pittoresque, laisser-aller aux impulsions de l’instinct, naturel absolu excluant le raisonnement, le retour sur soi-même, la délibération personnelle pour faire mieux ou autrement sous la préoccupation du regard d’autrui, de la critique. Ces idées, à nous familières, leur sont inconnues. Chacun va, agit comme l’animal, inconscient de ses qualités ou de ses défauts, indifférent aux appréciations.
De là, pour partie, leur hère allure, théâtrale parfois, banale jamais. Pour partie, car il s’y ajoute leurs vêtements à tombées de longs plis, amples en la draperie, dissimulant l’imperfection de leurs corps secs, sans harmonie, maigrement musclés, ayant les tendons de l’animalité et sa vigueur, mais non les contours arrondis d’une humanité plus haute. Ainsi travestis, saisissants par leurs physionomies de farouche
énergie, aux yeux perçants des fauves, aux dents ivoirines des carnassiers, ils ont, chez les superficiels observateurs, suscité la légende d’une race pénétrante et chevaleresque, supérieure jadis et susceptible de remonter, dont les Abencerages, romantiquement vantés, auraient été le type.
Étrange malentendu ! Toujours L’homme fut enclin à gratifier l’âme d’une essence en rapport avec la mine. Le Sémite se costume noblement et donne ainsi le change. Mais au fond il reste à un médiocre étiage et le prouve par son évolution historique, brillante autrefois par comparaison avec la grossièreté des Aryens à peine entrés en civilisation, mais depuis si prodigieusement distancée et désormais irrémédiablement stationnaire. Encore les dehors du héros, mais au fond le barbare fanatique et ignorant. Nous avons vu sur le Soko, accroupie contre le rempart, dans la fange, vendant du lait, en haillons, une mulâtresse, belle comme Selika, superbe d’attitude, aux traits, à l’allure d’une grande tragédienne, vous arrêtant net par sa splendeur sauvage. Rien sans doute en cette paysanne sordide et vermineuse que les instincts bas d’une servante esclave.
Quelle leçon d’histoire, d’ethnologie, de philosophie que ce voyage en lequel se voient de si près de si grands phénomènes humains! Combien différent des voyages en Europe où ne changent que les nuances! Un autre continent, une autre race, un autre temps. Être, d’un coup, changé quant à ces trois facteurs dominants de toutes choses. Un autre temps, car c’est ici le moyen-âge encore, mais le moyen-âge sans l’avenir dont le nôtre était gros. Une autre race : j’avais
entendu prononcer ces mots et croyais les comprendre ; mais je n’avais point senti, comme par le présent contact, la réalité de l’abîme auquel ils correspondent, et l’impossibilité de le combler. Ah ! le rêve de ceux qui croient à l’unité humaine, à la possibilité des transformations, à la conversion d’un Sémite en Aryen ! .
Sicsù nous dit ce soir que deux fils du Sultan, envoyés à Larache pour leur éducation !... arrivent, avec l’escorte. Insha Allah !
Vendredi 3o décembre.
Le baromètre a monté. Eh! vivat! La gaîté rentre avec le soleil dans notre étroite demeure. L’humide Gris, couleur de mauvais temps, emporte avec lui sa camarade Tristesse.
Courons à cheval aux environs par ces routes sablonneuses qui se soudent au Soko extérieur, pétries d’innombrables pas de chameaux, de mulets, de chevaux : route de Rabbat’, l’ancienne Salé ruche à pirates, route d’Alcazar, sur laquelle, trois siècles passés, don Sébastien fut tué et ses Portugais vaincus.
Avec nous un Arabe, remarqué ces soirs derniers. Il chantait, enfantin, nasillard, blotti sous une tente en cône, écouté par une nichée de misérables accroupis, un air, ou pas un air, s’accompagnant sur une guitare à deux cordes, non à deux ficelles, une Kouïtray rendant de la musique, ou pas de la musique, pour nous de l’incompréhensible, non seulement les
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paroles, mais la mélodie; les grimaces et les intentions d’une romance, mais rien que des bruits, criards à la bouche, étouffés à l’instrument. Nous l’écoutions curieux; il allait, allait, grattant et psalmodiant ces sons ternes et mornes, avec, seul, le charme puéril du rythme battu, du tambourinement des doigts sur une vitre. Finalement il s’est levé et nous a demandé du sucre. Lui et sa bande admirative, très humbles, buvaient du thé dans des coupelles grandes comme des œufs de poule coupés en deux.
Courons à cheval! A droite, à gauche, des ondulations allongées, gazonnées de palmiers nains et de skilles à feuilles en lamelles, dont des porcs noirs de petite taille fouillent du groin les racines, en chercheurs de truffes qui se contentent d’oignons. Des ruines informes dressant sur la plaine l’énigme de leur méconnaissable. Une carrière de gravier cinabre rongeant le sol d’excavations cancéreuses. Puis un bois de chênes-lièges, squammeux et tortueux, espacés, faisant peu d’ombre.
La selle de l’Arabe aux chansons se détache, il culbute et sa mulle se sauve en ruant et pétaradant; tous à sa poursuite autour des troncs, au travers des buissons, essayant de la gagner à la course, de la cerner, de l’acculer; elle, habile, filigranant des pointes, des voltes, des fuites, des retours, et se laissant reprendre enfin, sans façon, avec un air de dire : assez joué.
Nous tournons vers la vallée de l’Oued Kous. Là bas est le jardin des Hespérides. Oh ! l’attraction de ce lieu par le revival de nos souvenirs de lycéens professoralement
promenés jadis au pays bleu des légendes mythologiques! Hercule, le maraudeur; Hespérus, le doux pomologue; ses arrière-filles, les sept Hespérides, chastes jardinières; le Dragon, dogue fidèle et infortuné de cette famille d’horticulteurs; les fruits d’or, oranges de Larache; le jardin, ce verger, énorme matelas de cuir émeraude dont chaque capiton est pincé d’un gros pompon capucine, vers lequel nous galopons. Et ce galop scande dans ma mémoire les vers d’Ovide :
Arborei frondes, auro radiente nitentes.
Ex auro ramos, ex auro poma ferebant.
Pied à terre. Des haies d’aloës croisant leurs hallebardes. Une porte à claire-voie. Deux juifs ouvrent obséquieusement aux Bashadours. Ce sont des locataires du Sultan, aujourd’hui seul successeur d’Héraklès dans la propriété du jardin merveilleux. Quinconce immense d’arbres à troncs courts, à grosses têtes, serrant leurs colbacks verts et luisants, éblouissant de cocons safranés, par myriades, donnant, quand on tourne la tête, l’impression de charbons ardents accrochés aux rameaux. Des fleurs aussi, à gras pétales d’ivoire, que la brise balance et dont elle nous encense. Une grande fête, joyeuse, illuminante, triomphale. Et par terre, sur l’herbe, à l’ombre, en la fraîcheur de savantes irrigations, une jonchée de fruits d’or dont les branches trop chargées se sont allégées, s’augmentant d’instant en instant de fruits nouveaux chutant en pluie lente, avec le bruit mat des larges gouttes d’eau. Soûlerie de couleurs! Soûlerie de parfums! Ivresse de nos âmes lâchées en ce rêve, pendant que nos bouches
gourmandes sucent le jus des oranges divines, que nos mains palpent, pressent, caressent comme des mamelles de déesses.
L’après-midi promenade à pied dans les récifs, sous le camp, au bord de la mer, là où nos bêtes vont en troupeau boire, quittant leur écurie de la belle étoile, se vautrant en passant dans les immondices du Soko, échine au sol, les quatre fers en l’air, et descendant en gambades jusqu’au bassin d’un abreuvoir, au dedans recueillant l’eau douce qui tombe des roches, au dehors léché par les langues à salive salée de la marée haute. Des tortues mignonnettes nagent, précautionneuses, dans les mares troublées. Les femmes voilées emplissent des vases en terre cuite quelles s’assujettissent sur le dos comme des nourrissons, remontant la pente, courbées sous le fardeau, pieds nus, jabotantes. Et je murmure : « Tout à coup parut Ribqa, la fille de Bethouël, fils de Mika, la femme de Nahor, frère d’Abraham. Elle avait sa cruche sur son épaule. C’était une jeune fille d’une grande beauté, vierge, qu’aucun homme n’avait connue. Elle descendit à la fontaine, remplit son vase et remonta. Alors courant au devant d’elle, Eliézer, le serviteur d’Abraham : « Laisse-moi boire un peu d’eau à ta cruche. >
Le soir, < à l’heure où tous les bruits expirent en un faible murmure », pleine lune magnifique, argentant ce que le soleil dore, teignant de bleu pâle les ombres qu’il sature d’indigo. Nous sommes dehors, assis, couchés, au seuil de la tente, ce 3o décembre 1887, savourant la paix tiède d’une belle nuit sur la marge africaine de la grande Atlantique. Chez nous, sans doute, le gel et la neige.
Samedi 3i décembre.
Dernier jour de l’année! Bruine. Humidité. Le Ministre a eu la nuit mauvaise. Fâné le contentement d’hier. Quant à notre départ, incertitude égale à celle de naufragés attendant sur un radeau qu’il passe une voile.
Journée triste. Nous faisons procéder à un nettoyage du Comédor, où vraiment trop de détritus s’accumulent : restes de pain, restes d’oranges, croûtes de fromage, os de poulets et de moutons. Les trois Abselam ne semblent pas bien comprendre le sens de cette opération. Ils ont un unique petit balai sans manche qu’ils manœuvrent à genoux, en brosse, à tour de rôle. Ils râclent le sol avec les couteaux de table. Résignés et goguenards, nous regardons.
M. Clarembaux nous fait visite. Il a ici près un clos. Des Maures y creusaient un puits, achevé ce matin; ils y ont jeté un coq noir pour en éloigner les démons, corrupteurs des eaux. < Qu’ils aillent, ces maudits, vers les infidèles pour les exciter au mal. >
Il nous parle de lui. Il est morose. « L’existence au Maroc est vraiment l’exil. Tanger, passe : on est chez soi. Les Européens ont pris le milieu, les Maures sont refoulés sur les bords. Mais à Larache, dans ces villes de côtes, à ports mauvais, avec des barres qui parfois vous tiennent dehors, ou dedans, des six, des sept, des huit jours, — Mogador, Mazagan,
Casablanca, Safi, — on est lamentablement seul. Et on ne s’enrichit guère. Le commerce est petit, l’exportation d’un tas de choses défendue, le cabotage proscrit. Le Maroc n’a pas un navire, sauf cette vieille guimbarde de steamer le Hasani , achetée aux Anglais par le Sultan et qui rouille dans la baie de Tanger. Il n’y a pas même de bateaux sur les rivières, sauf les sales barcasses pour passer l’eau et quelques canots de pêcheurs, en feuillages, percés comme des paniers flottants. L’intérieur n’est pas sûr : les Berbères détroussent les négociants en voyage. Et la justice n’est pas seulement boiteuse, elle est cul-de-jatte, et de plus fille publique, couchant avec qui la paie. Puis il y a les Juifs, surtout les Juifs, unis en franc-maçonnerie contre les Chrétiens (Oh ! la joie de sentir les Chrétiens sous ses babouches!), formant cordon pour empêcher les intrus, intermédiaires entre le Maure et l’étranger, connaissant l’arabe et l’espagnol, la langue de l’intérieur et la langue de la côte, s’entendant comme larrons, en intelligence avec leurs coreligionnaires d’Europe, jouant les bons apôtres, donnant le change, soutireurs, accapareurs, dont le Maure se défie moins quoiqu’il méprise « ces charognes qu’ Allah a couvertes de sa malédiction, qui ne donneraient pas au prochain un brin du creux du noyau d’une datte ». Ils doivent coiffer la vile calotte noire, ils doivent marcher pieds nus quand ils sortent de leurs quartiers, de leurs Mellah, ils n’ont pas le droit de se défendre contre les Musulmans. Mais ils sont les maîtres quand même, ces corsaires, caressant pour obtenir, habiles pour conclure, insolents pour exiger, impitoyables pour exécuter. Ce sont eux qui conquièrent le Maroc.
La nation qui les aura avec elle y dominera. Ils accaparent non les biens, mais l’argent. Autrefois les Sultans les faisaient périodiquement dégorger. Mais les plus gros ont acheté la protection des Légations, et on ne peut plus y toucher sans s’exposer à des conflits internationaux, avec accompagnement de cuirassés menaçant de bombardement les ports. Aussi vont-ils maintenant un train d’enfer, faisant l’usure non plus uniquement pour eux et pour les féodaux arabes, mais même pour des Ministres résidents. L’Européen se déprime, en effet, à vivre en ce pays sauvage et de sauvages. Voyant, quiconque le peut, dépouiller le paysan, on s’habitue à faire de même. Ce n’est pas le commerce, c’est une sorte de pillage dont le Sultan et son Maghzen ’, son entourage, donnent l’exemple. Dès qu’on a quelque chose, on vous le prend. Le paysan le sait et ne cultive que ce qu’il faut pour vivre et payer l’impôt. Ce que quelqu’un parvient à amasser, il l’enterre, ne révélant pas la place, même à ses femmes, même à ses enfants, mourant la plupart du temps sans le dire, de telle sorte que le sol marocain est truffé de trésors. De là tant de friches, tant de ruines, tant de haillons. Une djillàb’ sur le dos, pour dormir une hutte, ou même pas de hutte, un croûton de pain, jamais boire que de l’eau, fumer une pipette de Kiff, rêver dans une mosquée ou à l’ombre d’une Kouba, labourer au temps voulu, voilà l’existence du Maure. Tous ses besoins journaliers se chiffrent par quelques centimes. Voyez leur monnaie courante, les flous' , ces pièces en fer et antimoine dont il y a trois mille dans un douro, un écu de cinq francs, de telle sorte qu’il leur faut des bourses grandes comme
des gibecières. Entre ces misérables il n’y a que ce billon, et il faut prendre garde à ces rondelles, malgré l’anneau de Salomon qui les sanctifie, car elles donnent la gale. »
Ainsi va notre hôte, triste, découragé, en ses récriminations et vitupérations, déduites avec l’accent traînard et chantant des wallons de Bouffioulx et de Loverval, insubmersible. Misère! Misère! Commerciale, oui, et morale aussi. Plus une grande idée vivante en ce pays dégénéré. Seul le passé, par souvenirs et illusions, en réveille. Un organisme de ruses et de convoitises. L’honneur, l’héroïsme, en ruines, comme le reste.
Et pourtant le jour où ce qu’on nomme civilisation aura changé tout cela, que restera-t-il des sensations artistiques puissantes que suggère l’étrange spectacle en lequel je me meus? Contradiction. Misère! Misère! Mais c’est cette misère et son épique, son inouï pittoresque qui font présentement la joie de mes yeux et l’étonnement de mon âme.
Dimanche ier janvier 1888, Jour de l’An.
Pluie. Monotone arrosoir du ciel ! Imméritée tristesse de cet anniversaire! Nos souhaits réciproques prennent mal leur essor dans cet ennui mouillé. Et d’ailleurs comment maintenir l’élan accoutumé des bienveillances et des espérances, essaim bourdonnant de ce jour, là-bas, dans la Patrie? Ici, rien de solennité : ni Jour de l’An, ni dimanche pour cette race
étrangère qui va, vient en ses lentes et identiques occupations. Nos cœurs qui voudraient s’émouvoir, bruissent à peine. Pas d’excitation ni de soutien par l’universel accord pour fêter la date qui met son nœud au câble déroulant du temps. Seuls !
Et machinalement, besoigneux de solitude, j’erre aux alentours du camp, par des sentiers où font la haie des cactus dont les palettes, ce matin, me semblent tomber de hottes vidant des livres d’étrennes sur les bords du chemin.
Chez M. Clarembaux pour saluer le Ministre. Il nous reçoit dans son lit, fiévreux, affaissé, cordial à son ordinaire, comme nous mélancolique. La pluie tombe maintenant par larges rasades, interrompues de courts repos, puis descendant de nouveau en avalasses battant les terrasses et les murs, lavant les ruelles à grande eau. Par la fenêtre du Consulat, chagrin je regarde : des Maures se collent sous les auvents, chapés de leurs djillàb’s, bras rentrés, ainsi que colimaçons leurs cornes; des enfantelets juifs, en longues blouses blanches ceinturées de vif, sautillent d’échoppe en échoppe; au loin par dessus les maisons, l’Oued Kous débordé emplit sa vallée, de versant à versant, ses serpentaisons déformées en mare. L’Afrique querellée par la pluvieuse Atlantique, l’Afrique, destituée de son soleil, et souffrante, lugubrement souffrante.
Lundi 2 janvier.
Donc Sicsù nous avait dit : Deux fils du Sultan arriveront
ici. Ils sont arrivés aujourd’hui. Le soleil a lui pour eux : c’était son devoir de soleil musulman.
Dès l’aube, des claironnades. De vraies claironnades de clairon. Il y a à la Cour un officier anglais, le Kaïd Maclean, qui en a pourvu l’infanterie, en même temps que de la red-jacket britannique, et il s’en est égaré un à Larache ; nous l’avons vu porté par son instrumentiste, bossué « comme si on l’avait jeté du haut de tous les minarets du Maroc >, a dit Théo. Bref ce matin il claironne ferme, et de même
Qu’aux accords d’Amphion les pierres se mouvaient,
Et sur les murs Thébains en ordre se rangeaient,
à ces sons clairs de clairons claironnant la population Larachite se range sur le Soko extérieur, sur les parapets qui le bordent, et sur les terrasses qui bordent les parapets. Des terrasses à mauresses, grises. Des terrasses à juives, versicolores. Les mauresses invisibles sous leurs linceuls. Les juives courtes, grasses, pâles, soufflées, flasques, à visages réguliers mais inexpressifs; un air de tenancières. Le tout en pleine baignade solaire.
Des groupes défilent, bannières en tête, musique en queue, la musique qu’on sait, hautbois, gaïta , et tambourin, t'bel, duo d’aboiements, levrette jappante et dogue grondant. Ils vont au devant du cortège sur la route de Méquinez et s’atténuent dans l’éloignement.
Nous escaladons les remparts. Nous voici en pleine cohue de femmes debout, couchées, accroupies, s’éborgnant de leurs haïcks, l’autre œil visible par la lucarne que forment les plis,
noir, froid, clair, comme un ver luisant sous l’herbe. Beaucoup portent un marmot sur le dos, caché, dormant sous l’étoffe, faisant bosse, proéminent en grossesse post-utérine. Pieds nus glissés à moitié dans des babouches rouges. C’est aux talons frais et rosâtres qu’on discerne les jeunes. Fixe-t-on avec persistance l’œil miroitant dans sa cachette et qu’il n’y ait pas de Musulman proche, la main qui retient le haïck en masque bouge, tombe, et on montre le visage. Rarement beau.
Attente prolongée. Dans les échancrures des maisons, la mer, d’un orangé doux, avec des clapotis, et quand le soleil se voile, la répercussion d’une ombre bleue énorme glissant à la surface, comme si le nuage passant traînait une robe à traîne.
Des coups de fusil ! La fantasia qui fonctionne pour solenniser l’entrée. Celle-ci débute par des mulets chargés de bagages et, par dessus, les conducteurs. Sur d’autres, de petits nègres, éveillés, gentils. Pour jouer avec les petits princes, pensons-nous ingénument. Ah! bien, oui! Plus tard nous sûmes. Nous sûmes aussi qu’il y a ici des tribus qui se vantent de remonter à la destruction de Sodome et de Gomorrhe. Des cavaliers berbères à fusils longs comme des lances. Ce sont les fantasiants se lançant bride abattue, par trois, par quatre, par dix, dressés sur les étriers, clamant des invectives, brandissant leurs canardières à bassinet, lâchant des coups de feu, et les râtant souvent. Ils bousculent et foulent une femme et le nourrisson qu’elle porte, paqueté sur les reins. On crie. Quoi? — Que c’est bien fait, — me dit Fatmi, venu là je ne sais comment; — on ne dérange pas une fantasia.
Or, voici que les deux petites coulevrines timides du bastion à proue tranchante de cuirassé, crachent leur volée! pétarade craquante de pièces qui se dérouillent. Et aussitôt, sur les terrasses, sur les chemins, dans les fourrés d’aloës et de cactus, en haut, en bas, devant, derrière, perçant les airs, partent des i-ou ! i-ou ! i-ou ! i-ou ! comme si toutes les femmes avaient reçu un grain de la décharge. Les Sultanets sont là! Ces aigres cris vrillant leur font fête.
En longues rangées, les Maures partis ce matin, tirant à intervalles des feux de pelotons et rechargeant lentement. Toutes les gaïtas, tous les t’bels ensemble ratatouillant une symphonie barbaro-grotesque. Les bannières en un seul bouquet de grandes fleurs déteintes. Puis un quadrilatère de fantassins écarlates, les red-jackets du Kaïd Maclean apparemment. En dedans, sur des chevaux de parade énormes, conduits par des nègres tout de blanc vêtus, deux gaminets enveloppés dans leurs selams, en petits malades, pris jusqu’à la poitrine dans les arçons de hautes selles arabes tatouées de broderies d’or, au teint couleur de cire, ravissants de beauté enfantine, impassibles comme des idoles.
I-ou, i-ou ! trillent les mères. I-ou, i-ou ! trillent les jeunes filles. I-ou, i-ou ! trillent les petites filles. I-ou, i-ou ! encore. I-ou, i-ou ! Sont-elles garulantes, ces cigales. Ainsi les hirondelles s’appelant pour le départ.
Besoin de les voir de plus près. Nous dégringolons, nous courons à la porte. La tête du cortège s’y engage, écrasée, triturée, allongée par l’étroitesse du passage. Pêle-mêle, tohu-bohu, mouvements déréglés, déhanchés, débauche de
couleurs. Barbarie, sauvagerie, carnaval. Des nègres, des mulâtres, des berbères, des arabes. De nobles visages de chanceliers, de guerriers, d’évêques, de héros; des faces patibulaires, ruffians, chenapans, bandits, rastaquouères. D’horribles oripeaux et de riches costumes. Des chevaux et des rosses. Sur des mules deux eunuques noirs replets comme du bétail gras, les lèvres monstrueuses s’ouvrant en vulve d’hippopotame. Une matrone, une nourrice, noire aussi, masque d’ogresse, formidable. Les piétons pétris entre les montures, les montures tassant, enchâssant encolures et croupes. Des clameurs ! Une bousculade, une bourrasque, jaillissant, tourbillonnant, s’étalant, en liquide qui saute du goulot d’une bouteille, sur le Soko intérieur, place oblongue, cloîtrée d’arcades blanches, peuplées de curieux en djillàb’s, suscitant l’impression d’un couvent de Prémontrés désertant l’office pour assister, consternés, à ce défilé démoniaque violant la paix du monastère. Et toute la bande, au pas accéléré par le rythme voluble et précipité des tambours enragés et des hautbois intarissables, s’engouffrant désordonnée, pompeuse et charlatanesque sous la voûte en fer à cheval de la Kasbah où, depuis un mois, on accommode par des blanchiments à la détrempe et des peinturages de guinguette, une grande maison rustique qui sera le palais des petits princes.
Telle, synthétique, symbolique et révélatrice en ses facteurs variés, une entrée impériale triomphale en Maugrabie.
Mardi 3 janvier.
Le Ministre toujours dolent. Lui aussi parle, en souriant, dun sort : une vieille maugrabine le lui aurait jeté au départ de Tanger; il l’a vue faisant une imprécation. Et la mouche tenace de ce souvenir revient quoi qu’il veuille.
Je relis « Une Ambassade au Maroc », par Gabriel Charmes. Récit agréable, artiste dans le genre aimable, mais combien peu en équation avec ce pays. L’œuvre d’un normaliste, visant au bel air, procédant classiquement, n’oubliant jamais que ses phrases sont destinées au fancy-fair de la Revue des Deux Mondes , fidèle observatrice du cant et respectueuse des idées toutes faites. Des égards parfaits pour les préjugés sur « la fausse turquerie et l’orientalisme de convention ». Un silence très décent sur les formidables coups de pied que la barbarie marocaine détache dans le bel arrangement de cette routine scolaire. Les côtés ruinés, misérables, non vus ou tus. Des fleurettes sentimentales, aussi, pour faire plaisir aux belles. En outre, un comique parti pris d’éloges pour l’envoyé français, travesti en grand homme à l’occasion de petits riens, par son complaisant historiographe. Bref, les contes d’un narrateur officiel et d’un gandin de lettres, d’excellente tenue, ah! certes, d’excellente tenue. Livre sucré, parfumé, correct et du bon faiseur.
Même date.
Ce mont l w. ir de buissons, là-bas, à l’une des boucles
guenilîeux. Nous remontons le courant, battant leau de ces quatre pattes : carabe cheminant sur l’échine du monstie vautré dans le limon. A droite, des prés, à peine vidés du débordement, encore miroitant de flaques, piqués de hérons, grosses épingles sur la pelotte des gazons. Des mouettes crois* b. attentives à des anguillettes émergeant de la tète dans 1 • ' d détritus que notre proue disjoint, et les
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de boue nous montons au. r i. s assises, quelques
murs, en grandes pierres de taille entre lesquelles se hérissent
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les taillis, barbe mal soignée. Les ossements d’une grande ville abattue et que le temps n’a pu consommer.
Site superbe, tel que l’antiquité harmonieuse les choisissait d’instinct, sains, sûrs, voyant au loin, s’annonçant de loin, faciles à l’abord, faciles pour la défense, où une ville orne magnifiquement le paysage qu’on s’y délecte à contempler. Quelle gloire quand les trirèmes, franchissant la barre, apercevaient au fond de l’estuaire la cité couronnant le mont de ses temples et descendant par des rampes monumentales jusqu’aux quais du fleuve! Quelle douceur quand les citadins, du haut de leurs terrasses, regardaient à l’Occident l’Atlantique moutonnante, ou, à l’Orient, cette chaîne, légèrement violette et bleue dont le profil, prodigieusement net, burine le ciel doux !
Mercredi 4 janvier.
Oh ! ce que j’ai entendu cette nuit, à la nuit finissante !
Je dormais un reste de sommeil. L’indécise sensation du réveil prochain, cette flottaison entre deux eaux en laquelle se perçoit l’approche du jour. Tout à coup une grande clameur fend l’air au-dessus de la maison, appel irrité d’un planant invisible. Par la lucarne à la vitre cassée, par le dessus ajouré de la porte, elle pénètre en coup de vent, emplissant notre chambrette de son mystère sonore.
En sursaut je me redresse sur le lit de camp, attentif et ému.
Un chant s’inaugure, solennel, venant du ciel, déroulant la banderole d’un hymne magnifique. C’est bien d’en haut, oui d’en haut, que tournoyante tombe sa mélopée grandiose comme si un archange, en route pour quelque tâche divine, s’arrêtait sur la ville, reployant ses ailes, et louangeait le Seigneur. Cette voix a les vibrations des cloches en nos beffrois, avec les envolées amincies et les retours grossissants des sons travaillés par le souffle inégal du vent. On dirait quelle se meut circulaire, tantôt tout près tonnante, tantôt fuyante. Rumeurs profondes traînant en longues cadences. Et voici qu’une autre, lointaine, la coupe de son alternance et qu’un épique duo s’établit, d’appels, de supplications, de cris de colère, de plaintes déchirantes, querelle sublime croisant le jet des invectives et des prières au-dessus de la cité en un orage de sonorités. Dispute entre demi-dieux ou génies ? Clameurs d’alarme de naufragés ? Commandements mugis par les portevoix en mer ? Qui-vive stridents des Walkyries ? Mais bientôt dans le grand creuset de l’atmosphère nocturne ces bruits se pacifient en une seule harmonie passionnée et déprécatoire, comme des âmes qui s’évaporeraient en implorations, se fondraient en actions de grâce, pour disparaître mourantes dans l’extase des béatitudes.
Je reste les oreilles éblouies. Théo, réveillé aussi, sans le dire, immobile, sur le dos, les yeux clos, murmure : « Que c’est beau ! > De ses mailles vibrantes, tous deux nous enlaçait ce concert surhumain.
J’ai su. C’est le Mouezzin’ sur le minaret qui domine notre demeure. Un Mouezzin’ célèbre, relevé de maladie et qui
cette nuit a repris son service. Il est aveugle. Ils l’entendent à une lieue, sur leurs navires, les matelots qui passent au large de Larache, sous leurs huttes, les bergers qui gardent le bétail au delà de Lixus. Des quatre faces de la galerie où il est en sentinelle perdue, il crie à Allah ses prières avec l’ardeur des âmes plongées dans l’infini des ténèbres. Le Mouezzin’ de la seconde mosquée lui répondait. Ils se parlaient de tour à tour.
Même date.
Décidément, notre escorte est proche. En apprenant que nous étions partis d’autorité, le Maghzen’ a cessé ses manières dédaigneuses et l’a mise en route. Elle est à une étape.
Bastiano a reçu congé et a levé notre modeste camp provisoire. Il n’en reste que le Comédor, prêté au Ministre par la légation italienne et devant lequel flotte le drapeau belge. On nettoie l’emplacement. On pioche, on racle. Un nègre balaie avec un rameau épineux. On emporte les immondices dans de vieux cabas à figues. Curieux et pitoyable le peu d’effet utile du travail de tant de gens. Dans les sillons creusés autour des tentes, en circonvallations de défense contre la pluie, de l’orge envolée des rations des chevaux, ces jours derniers, déjà a germé et verdoie. Un frais vent d’Est épure le ciel et calme l’Atlantique. La barre est abolie. Des enfants jouent au football sur le Soko, détachant de singuliers coups de talon acrobatiques qui frappent en ramassant. Sur les rochers, des
djillàb’s, comme des polypiers, abritant des maures contemplatifs devant le soleil qui chute lentement dans les flots. D’autres arrivent avec les descentes silencieuses d’oiseaux qui se posent. Et quand, à la ligne d’horizon, le disque est mordu, tous se lèvent, tournant le dos à l’astre que la mer dévore, regardant à l’Orient, la Mecque-la-sainte, Mère des cités, visible pour les regards pieux de leurs âmes, et commencent les liturgies de la prière du soir, très nobles, très pathétiques en leurs gesticulations eten leurs attitudes de prêtres officiant.
Jeudi 5 janvier.
Cette nuit, le Mouezzin’ encore, et ses prestiges....!
J’avais tenté ce matin, avec notre apothicaire, une partie de chasse à la perdrix rouge, qui ici, quand on la fait lever, se branche comme un moineau sur les figuiers, où on la secoue pour la tirer au vol. Nous avions battu les haies de cactus aux gestes insulteurs, les aloès aux gestes menaçants, agrémentés de coloquintes à pommelettes flavescentes et de ricins à grandes feuilles luisantes déchiquetées. Nous avions zigzagué, sur les collines arrondies de la côte, entre les buissonnailles de lentisques. Peu de gibier : un couple de perdreaux, une caille, une poule de Carthage la canepetière de chez nous. A l’arrêt, notre chien donnait de la voix. Quel à rebours de toutes choses ! Des chameaux au pâturage, et en rut, nous avaient menacés. Un ciel lourdement nuageux