CXXVIII
Même date.
Le ciel se purge de ses nuages. Le soleil donne par intervalle un rapide coup de glacis.
Nous sortons de la ville par une porte rustique. Une route monte et disparaît par des escarpements. A droite un grand mont décharné.
longitudinal. A gauche, florissant la pente de ses tombes blanches, un de ces cimetières musulmans sans clôture, qu'on rencontre à Timproviste, où Ton entre de tous côtés comme dans la Mort. Des Arabes accroupis, blancs et immobiles autant que les tombes. Nous gravissons entre des oliviers clairplantés un chemin jaune bordé d'aloès bleus. Bientôt, sur le haut, un bastion massif, polygonal, poussant en étoiles les angles de ses courtines croulantes aigus comme des fers de hache, ouvrage de guerre à la Vauban, construit apparemment sous la direction d'un captif européen de marque. Il dresse haut ses parois imposantes, menaçantes, faites du béton châtain de la montagne, diapré par la brunissure du soleil et du temps, balafré d'estafilades bitumineuses. De l'autre côté de la vallée qu'encombre l'antique cité, un autre bastion, symétrique, son frère. Des jumeaux, et un askar raconte qu'un souterrain, long cordon, les relie sous la ville à un donjon ombilical.
Dans le creux que surveillent ces sentinelles de pierre, Fez ! Fez couchée ! Comme une coulée de lave depuis le plateau à droite où la ride de sa vallée commence sa gerçure, jusqu'aux bas-fonds lointains où elle s'achève à gauche en un évasement limoneux. Comme un glacier descendant entre les monts sa masse tortueuse. En multitude innombrable les flots de ses cubes blancs, gris, noirs, patines de bistre, avec des minarets surnageant en mâts de navires, avec les toits garnis de tuiles vertes des mosquées qui flottent pareils aux dos écailleux 1
de poissons dormant à la surface. Devant, sur l'autre bord, une arche triomphale domine, ouvrant à mi-côte l'entrée d'un mystérieux garage, où le soir, sans doute, pénètrent, cherchant asile, les poissons et les navires. A l'amont, des jardins d'orangers parsèment d'îlots le cours de ce fleuve de bâtisses majestueux et tranquille. A l'aval, décor fermant l'horizon, un panorama étageant des terrasses nues de montagnes. Pas une fumée sur ces myriades de demeures, pas un bruit sur cette ville pétrifiée en un enchantement. Sur les deux rives de cet écoulement magique, la dentelle des vieux murs crénelés formant digue au pied des versants panachés de vert et de jaune qu'achève une haute frange neigeuse : l'Atlas.
Mouley-Edris, dit un soldat en montrant audessous de nous la glauque carapace d'une mosquée énorme. C'est là que dort depuis six siècles le fondateur de la métropole maugrabine.
Incomparable spectacle! La plus belle vue de ville sur laquelle aient posé mes yeux I Du haut de mon cheval je me perds et m'abîme dans cette contemplation. Rêve de féerie, paysage astral, essor vers les cités inconnues découvertes le soir, dans les prestiges doux des couchants gris, au giron des nues sommeillantes !
Nous revenons par des carrières de ce grès jaune, sablonneux, friable dont les générations patientes, longuement au cours des temps, ont bétonné tous ces murs, couvrant les parois de la vallée d'un tartreux encroûtement. Dans leurs excavations béant en gouffres, au pied des fa-
laîses, des bouches noires s'ouvrant sur des antres peuplés de djillàbaires pauvres jusqu'à Tanéantissement Autour de nous se bousculent des loqueteux qu'on sent nus et crasseux affreusement sous l'unique haillon d'emballage qui leur pend aux épaules tel qu'un sac en lambeaux où un trou fut crevé pour passer la tête. Et ces têtes rondes, rasées, au poil en brosse germant, avec des plaques stériles rongées par la teigne, font houle. D'autres, accroupis, ne bougent pas plus que des sénateurs sur leurs chaises curules, marmotant des prières?... non, des imprécations calmes, des malédictions savantes contre les Nazrani immondes. " Le jour où le feu de l'enfer sera allumé, des marques brûlantes seront imprimées sur leurs fronts, sur leurs flancs, sur leurs jeins. Allah est tout puissant I La Géhenne environnera les infidèles. Allah connaît les méchants! „
Et à l'ébranlement, à l'enthousiasme dont m'ont secoué les décharges ininterrompues du fluide artistique de cette miraculeuse cité vient se mélanger de nouveau l'impression amère du milieu hostile. " Je me sens plus isolé que dans un bois, transi par la prescience d'une animosité dans la rencontre. Tout ce qui m'entoure affecte une indifférence hargneuse et je m'effraie obscurément de ma petite molécule humaine, instable et frêle, errant avec l'hésitation de la feuille tombée sur le sol de ce vaste monde de pierre, aux arêtes mathématiques, fermé et barré dans sa torpeur rigide. „
Même date. — Le Mellah de Fâs.
Fâs a comme Meknâs sa grande étable de juifs, son Mellah. Maures et Juifs, en cette Maugrabie, inséparables et toujours séparés. Ils s'attirent et se repoussent, toujours. Réciproquement nécessaires et odieux. La race judaïque est asservie et méprisée, mais elle joue la servante-maîtresse. Elle est parasite et indispensable. Un cautère sur un malade : elle sert et elle ronge. Sans cesse molestée^ parfois massacrée, elle vit sous la brutalité de mains qui se retiennent. Comme la vermine on l'écrase, mais elle pullule, mais elle dévore.
Le Mellah est à la naissance de la vallée, tout en haut du lit, du berceau déclive dans lequel la ville est étalée. Il se colle, en appendice, à Fâs- Djedidf Fez-la-Neuve, que les Sultans ont construite comme une tête dont Fâs-Bali^ Fez-la- Vieille, serait le corps. A elles deux, disent les Marocains naïvement imaginatifs, elles semblent un renard gigantesque qui se serait accroupi dans le creux du val, le museau tendu vers le plateau, la croupe allongée vers l'aval. Le Palais est là aussi : Le Sultan nous a voulus près de lui, disent effrontément les loutres, habiles, dès les origines bibliques à transformer en gloires leurs humiliations, eux qui ont chanté en épopée victorieuse leur expulsion d'Egypte par un peuple écœuré du voisinage de leur répugnante engeance d'alors.
Une porte énorme gardée par des soldats maures, bastionnée d'une escarpe infecte d'immondices. Le guano humain lentement accumulé par des déjections innombrables, des versements d'ordures immémoriaux. Des monts! Les monts de la lune de la voirie. Pataugeant dans la boue noire et puante, clapotant dans la glu brassée par la pluie de ces jours récents, viscosité énorme épandue en coulées de lave, nous allons par les voies du sombre quartier bloqué, en prison, de brutales murailles. Les rues se ramifient en nervures folles. Plus rien des tracés à angles droits du Mellah de Méknâs. Les échoppes sordides excavent le rez-de-chaussée de maisons qu'on croirait bâties de matières stercoraires. Un rêve de fétidité. Les façades, les pignons, les toits, les surplombs, les avant-corps entassent en équilibres invraisemblables leurs surfaces oxydées par la crasse et le temps, aux teintes rouilleuses de minium, d'orpin, de cadmie. Le cauchemar d'un bâtisseur halluciné pétrissant le bizarre et l'immonde. Dans les fissures clivées jusqu'au fond de cet encombrement, une circulation fourmillante d'Arabis, de Gobseks, en simarres foncées, à épaisses mèches de cheveux qui tombent, au-dessus de chaque oreille la touffe des nouâder pleurards descendant le long des joues jusqu'aux épaules.
Et pourtant des intérieurs où la race usurière et thésaurisante donne carrière à ses goûts de luxe lourd. Nous visitons une maison où Ton arrive par une ruelle en égout et un couloir humide de grotte. Nous grimpons un escalier raide,
à marches étroites carrelées de faïences en damier qui débouche sur la galerie d'un patio, peinturlurée de tons criards d'une crudité barbare. Nous grimpons encore, conduits par un adolescent à bouche lippue, fils du propriétaire. Le salon : bas, oblong, décoré sur toutes les faces d'une mosaïque jaune, verte en salade russe, travail de patience coûteux et de grossière opulence. Le légendaire lit anglais en fer, où on ne couche pas, simple ornement et preuve d'aisance. On nous sert le thé à la mauresque. L'hôte est là et sa femme, prodigieusement soufflée en graisse.
Il y a une école française dans le Mellah de Fâs-Djedid', création de l'Alliance Israélite Universelle, cette institution qui dénombre, organise, amalgame tous les juifs du monde, ajoutant cette force nouvelle de cimentage à la redoutable puissance de l'argent. C'est Salomon Benoliel qui la dirige. Il nous montre le petit appartement où il fait, en famille, son exil, installé à l'européenne, façon espagnole. Il nous désaltère d'un bon vin blanc frais et parfumé fait au Mellah, et cause abondant en renseignements.
Ses coreligionnaires ici sont des sauvages qu'il a charge de régénérer. C'est une œuvre qui fait penser au nettoyage des écuries d'Augias. Ils ne parlent que l'arabe. L'hébreu même est oublié. L'école a quatre-vingts élèves qui se débrouillent assez bien. Nous les verrons dimanche à la distribution des prix. La plupart, quoique garçonnets, sont mariés. Même coutume qu'à Méquinez. Dès six ans les fillettes sont
épousées et celles qui, après la cérémonie, repoussent le jeune mâle sont battues jusqu'à soumission. Beaucoup meurent dès les premières couches, et le mari recommence. Chair à fornication. La polygamie est admise : le Rabbin de Fez a trois femmes.
Et parlant du pays, il décrit comme Ta vu de Foucauld en 1883 le Blad-el-Maghzen% les régions où le Sultan domine, par opposition au Blad-eS'Siba, au pays libre : " Triste région où Ton paye cher au Gouvernement une sécurité qu'il ne donne pas; où, entre le voleur et le Kaïd, nul n'a de répit; où l'autorité ne protège personne et menace tout le monde; où l'Etat encaisse toujours et ne dépense rien pour l'intérêt commun; où la justice se vend, où l'injustice s'achète ; où le travail ne profite pas, s'exténue sous l'usure, meurt dans la prison pour dettes. Le jour on s'épuise, la nuit il faut veiller; de qui ferme l'œil les maraudeurs enlèvent récoltes et troupeaux. Ce qu'on sauve des pillards et des rôdeurs il faut le sauver du Kaïd en l'enfouissant. Pour ne pas être dépouillé on doit feindre et crier misère. Et encore : des espions guettent, ils ont vu le paysan au marché vendre des grains, donc il en a, donc il en cache; à l'aube des soldats arrivent, fouillent, brisent, bouleversent, enlèvent tout. Riche le matin, pauvre le soir. Pourtant il faut ne pas crever. Une ressource : l'emprunt, l'usure à soixante pour cent! C'est fini alors : à la première sécheresse, la famine, la saisie, l'emprisonnement. Partout la même histoire. Et la ligue des puissants et des
rapaces : le Sultan aide le Kaïd, le Kaïd aide l'usurier, car l'usurier paye le Kaïd et le Kaïd paye le Sultan; sauf que tôt ou tard l'usurier est raflé par le Kaïd et que le Sultan rafle d'un coup de râteau le Kaïd et l'usurier. Les heureux ne subissent cette mise à sac qu'à leur mort. Demande-t-on ce qu'est tel homme, invariablement pour réponse : Tenta bezzaf, très cupide. C'est tout ce qu'on dit, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on sait. „
Mais alors, que me racontait donc à Méquinez mon chef Riffin, Mohammed Amar, lui qui gravement souhaitait au Maroc de rester fermé en son isolement et disait : Nous y sommes heureux? Enigme facile. L'inévitable malentendu des races. Ceux-ci rêvent routes sûres, chemins de fer, commerce facile, instruction, arts, sciences, et conspirent pour la conquête. Ceux-là devinent le péril et dédaignent cette civilisation fiévreuse, car ils ont pour idéal la vie nomade loin, bien loin des infidèles maudits !
Même date.
Et précisément voici El Kâb qui vient nous visiter au Dar-ben-Aouda.
Il a vécu en Europe, huit ans, à Seraing notamment chez Cockerill, d'ordre du Sultan, pour essayer de devenir ingénieur, portant le noir pantalon et la noire redingote, laissant croître ses cheveux. Plus rien de cela : le turban blanc, la tête rasée, le visage nimbé du haïck, la djillàb',
le selam, le burnous gros bleu, les babouches jaunes ; drapé, enveloppé, il nous salue à la marocaine, prenant notre main, l'appuyant sur son cœur, souriant avec douceur, légèrement théâtral, distingué d'allures. La Maugrabie Ta ressaisi dans ses bras maternels. Il s'est assis sur une de nos chaises, mais après un quart d'heure il a demandé à se reposer et s'est accroupi par terre. O inaltérable idiosyncrasie! Lui aussi^ sans doute, en reprenant pied sur la terre natale sacrée, a murmuré la prière du retour d'exil : " O infidèle, je n'adore point ce que vous adorez ; vous n'adorez point ce que j'adore! » Il a dû, roulant sur le railway emporté vers l'Afrique, ou tanguant sur le steamer, rêver aux grands plats de Kous'-Kous', aux étapes sur les mules, aux nuits sous la tente, et sentir son cœur s'amollir de joie.
Et il dit, en effet, ne pas regretter l'Europe dont les pays divers se confondent à nouveau dans son cerveau sémite sous une appellation unique : la terre des Roumi. Certes il a quelques souvenirs de là-bas, de Liège surtout, mais vagues désormais, mortuaires. C'est Fâs, la grande Fâs qu'il aime, si belle n'est-ce pas? Il ne veut pjjus la quitter. Il s'y mariera bientôt, Insha Allah!... Avec qui?... il n'en faut point parler; entre hommes on ne parle pas des femmes. Il est chargé par le Sultan de monter une fabrique d'armes; des machines sont arrivées... depuis longtemps, mais ne fonctionnent pas, restent démontées, se rouillent; où trouver du combustible ? peut-être utilisera-t-on la force de l'eau.
Insha Allah ! Il est si difficile de changer quelque chose au Maroc. Il voudrait bien, lui El Kâb, mais on l'en blâme. Mieux vaut maintenir le présent dont on est content. Et qui craint l'avenir à Fâs-la-Sainte, si belle, si grande, si loin du bruit, si inconsciente des inquiétudes? Il s'y sent en repos. Il n'éprouve plus rien de l'agitation qui le tourmentait en Belgique où on se remue tant, il est guéri, Mash Allah ! Son pays, son Moghreb est vraiment très doux et Fâs est très belle. Il ne faudra pas en dire du mal au retour. Les Européens en disent trop de mal. Il y a à corriger peut-être, mais peu. Chacun accepte son sort. Le pire serait la conquête qui jamais n'arrivera, Insha Allah!
A la porte l'attend un jeune cheval, don du Sultan. Il lui a pendu à l'encolure une dent de lion. L'un de nous la remarque et la montre du doigt à El Kâb déjà en selle. Il balbutie. Nous devinons : précaution contre notre mauvais œil de mécréants.
Jeudi 23 février.
Bazar! mot persan qui a conquis l'Islam. Il y y en a un ici, célèbre. Lorsqu'à Méquinez nous cherchions, sans le trouver, quelque objet curieux du terroir, Kassem, l'ingénieur maugrabin, nous disait : à Fâs, à Fâs !
Un Bazar, ce n'est pas en ces lieux un grand édifice centralisant le commerce, un Bon Marché^ un Printemps^ un Louvre musulmans. C'est le
quartier marchand aux échoppes accumulées dans un damier de ruelles plafonnées de vignes ombrageantes. A chaque spécialité son coin :
voici les bijoutiers accrochant à leur planche les bracelets et les boucles barbares en argent; voici les potiers et leurs grès pesants, leurs gros vases, leurs plats lourds, bariolés, ardoisés ou olivâtres, leurs petites mosquées crénelées servant d'encriers, leurs bougeoirs; voici les cuirs rouges, les grandes pochettes pour engouffrer les flous' par myriades, les harnachements compliqués et carnavalesques; voici les armes :
longs fusils à silex, sabres à poignées en corne de rhinocéros, poignards courts et méchamment recourbés à fourreau garni d'argent -ou de cuivre, à baudriers en torsade de soie de couleurs vives; voici les entassements de babouches, jaunes, rouges, enchâssées en pile, pointe en pointe. Les échoppes en armoire regorgent, chacune logeant dans son alvéole un marchand accroupi ou couché, fumant, causant, regardant, égrenant un chapelet, dévidant de la soie sur deux grandes bobines, une dans chaque main, qu'ils font virer sans interruption d'un mouvement adroit et rapide. Calmes, avec des paroles en murmures, des gestes et des remuements très lents, impassibles, ayant à la portée de la main le cordon tombant du plafond qu'ils empoignent pour se soulever dans les grandes conjonctures. On dirait des niches abritant des saints, des bouddhas, des idoles. Devant les éventaires de fruits pendent de longs filets contre les mouches et contre les maraudeurs. Ceux qui
vendent les rubans et les lanières les suspendent multiples et veillent derrière les artificielles et multicolores persiennes que cela fait. Abritant les baies de toutes ces excavations bourrées de produits, les auvents en bois en séries déhanchées, vieilles planches vermoulues coiffées de verdures parasites. Et le Bazar va ainsi en perspectives serpentantes de petites rues montantes ou dévalantes, en couloirs, en berceaux.
Les carrefours, places étroites, irrégulières, animées du remous des rues qui y convergent.
Centres ganglionnaires de la Cité, renflement des artérioles qui la pénètrent de leur lacis. Il en est un où les batteurs de plats de cuivre ont groupé leur tapage. Un gros arbre au milieu. Dans chaque rez-de-chaussée la caverne d'un atelier noir où un patron barbu à turban domine sur un entassement d'enfants martelant le métal pour y dessiner en creux une fantaisie arabe. A 1 étage les murs en bois sont percés de fenestrelles et de trous qui se sont remplis de têtes depuis que nous sommes là à stationner, à regarder ahuris par le bruit, ahuris par la foule qui se bouscule autour de nos chevaux et de nos askars. Sur ces masques surgissants, entassés en boutons de grosses fleurs rustiques, en lourds fruits ronds pendants par grappes, dans ces yeux brillants de bête, une curiosité intense. Un fourmillement à la Breughel dans un décor de ville moyen âge.
Nos cervelles bourdonnent. Du repos! Sortons de la ville. Nous voici à la contempler sur le versant méridional, derrière la mosquée des Andalous, fondée, sans doute à l'époque de l'ex-
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pulsion dernière, par les bannis maures d'Espagne. L'immense cité est prise en écharpe, plus belle peut-être que du Bastion d'où, divine pourtant, elle nous apparaissait. A l'infini papillotent les maisons cubiques. Peu de minarets visibles à prime vue; puis, un à un ils surgissent dans cette multitude grisaillante : des petits, vieux, délaissés, ruinés avec un air rébarbatif d'abandon, hérissonnés de nids de cigognes; des grands, élancés, fiers, se dressant en élégants obélisques, encadrés de faïences, ou brillants d'une carapace entière de faïences les cuirassant d*écailles vertes, couleur sainte, couleur du Prophète; colonnes mystiques se couronnant à l'heure des prières du chapiteau invisible et sonore des appels religieux; flûtes énormes soufflant, vers le ciel, murmurante et harmonieuse l'invocation musicale des Mouezzin's; constructions symboliques agrandissant à des proportions épiques le naïf hommage au Phallus dressé sur l'autel grossier des cultes primitifs, inconscient générateur des beffrois et des tours. De-ci, de-là, dans la marée des maisons, les jardins pénètrent en caps de verdure.
Tous les rêves de cités orientales, tous les souvenirs réalisés en une indéchiffrable sensation d'idéal et d'espérance. Rien ne saurait être plus beau sur la terre, plus puissant et plus puri O la surprise enchanteresse de cette grâce extérieure parant et masquant la ville sombre, farouche, ignoble dans ses dessous! Ainsi contemplée à distance elle revêt l'Islam d'une séduction irrésistible! C'est Salomé parée, éblouis-
santé... et cruelle! D*ici une vision paradisiaque I Franchissez l'enceinte, vous êtes dans Tégout !
Vendredi 24 février.
Il faut voir le Sbou, le Flumen magnificum, tel qu'il est ici non loin de ses sources.
Ne sortez pas de la ville, nous dit-on. Il y a danger. Les Berâbres tiennent les monts.
En effet, les Berâbres tiennent les monts, peu soumis au Sultan et fiers des brigandages comme les héros de leurs exploits. C'est encore la morale des temps fabuleux. Etre pillé, égorgé chemin faisant, est un accident de voyage dont il ne faut pas plus tenir compte pour se mettre en route que chez nous d'un déraillement possible. Les tribus, troupeaux de fauves, qui enveloppent Fâs sont tantôt apprivoisées, tantôt en révolte. Aux murs touche le territoire des Hiaïna qu'on traverse pour aller à Taza, ville prochaine. Ils n'obéissent qu'à demi; leur pays est peu sûr; les caravanes y pèlerinent sans escorte,mais non le voyageur isolé.
Soit. Faisons-nous accompagner de soldats à cheval.
Nouvelle traversée de la ville, en descente et en remontée. On la croirait construite avec des matériaux de démolition. Des arcs-houtants, vieux bois noircis par le temps, supportent par en-dessous les chancelants avant-corps. Dans le pavement en cailloutis des rues sur lequel sabottent les fers de nos montures, de vieilles
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meules hors d'usage intercalent leurs cercles plats en grandes dalles. Les passages étroits entre les hauts murs sonnent comme les Klinkende straten de nos villes flamandes. L'appareil des bâtisses dénudées montre les briques posées en crémaillères alternées percées de trous en gueules de canon pour l'écoulement des eaux ménagères. Le vide calme des ruelles aussi absolu que l'encombrement des ruelles marchandes. Sur notre passage, le crachement des malédictions impitoyables de gens à l'air impassible : Allah y lahno! Allah y ter ko! Allah iharrag bouk, t'a el Ihoudi! rauques consonnances barbares que Francesco Gumper, l'austro-hispano-arabe, complète et enjolive à la stupéfaction des Maugrabins en les leur renvoyant. Il leur faut toujours ajouter au nom un maudissement ou une bénédiction. Quelques-uns pour vomir leur injure s'arrêtent détournant la tête vers le mur et se voilant à demi.
Des femmes circulent lentes, le haick drapé en haute mitre. Nous passons devant le porche de la mosquée des Andalous trônant superbe sur la pente, ouvrant la baie d'une porte triomphale, belle et pompeuse à l'égal des Babs de Méquinez et nous sortons delà ville. Les chemins sont convenables malgré les prédictions que nous faisaient ce matin ces Maures menteurs toujours préoccupés d'empêcher les Roumi d'aller, de voir, de découvrir, attentifs à se souvenir du dicton arabe :
Tente que Pétranger découvre Pour le croyant tombeau qui s'ouvre.
D'un bois d'oliviers dont nous suivons la lisière, on découvre la vallée de TOued-Sbou et celle de TOued-Fâs qui la rejoint, égout collecteur, gros intestin de la métropole. Montagnes nues à longues ravines superficielles et larges, plombées, raclées jusqu'à la roche vive par les pluies, échantillon saisissant de ce vieux pays chauve avec quelques poils isolés, les palmiers solitaires, avec quelques mèches rares, les débris des forêts. Très loin des cimes éblouissantes de neige fraternisent avec les nuages. Un site grandiose et décharné prêt pour Delacroix, prêt pour ses combats de lions, de serpents, de tigres. Sur l'écroulement des maisons qui roulent d'un bout à l'autre de la vallée de Fez, des touffes de verdure, écume du torrent des pierres.
Chevauchée pour descendre au Sbou sur lequel un pont à huit arches tend son arc jaune. Le Flumen magnificum a ici aussi peu de fond et de largeur qu'une rivière d'Ardenne. Le temps manque pour aller plus loin; au surplus, c'est la route de Taza, peu sûre. Nous rebroussons chemin. Un douar misérable de Berbères.
Près des remparts un cimetière empouillé de femmes grises. La porte de la ville sans ornement. A droite, à gauche la soutenant^ des pans de muraille colorés des tons de cuir jaune. Une tourelle rongée par le chancre des cactus, dévorée par la syphilis des plantes rudérales.
Le baron Whettnall est arrivé pendant notre excursion. Le petit jardin et le patio sont peuplés de djillàbaires et encombrés de bagages.
On fait sécher les tentes sous les orangers. Le Kaïd Rha circule majestueux. Mesmoudhi toujours sombre rognonne. J'entends la voix crécellante de notre apothicaire. Le Ministre n'est pas encore dégagé des compliments que déroulent les Amin's. Un Pacha vieux, grisonnant, morose, barbu, enturbané vient lui souhaiter la bienvenue : Marhababikl Et à nous aussi : Marhababikom! £1 Kâb, discret, silencieux, assiste à ces cérémonies, puis nous annonce qu'il voulait nous montrer le marché aux esclaves, mais que ce Pacha ne veut pas. Les Anglais ont fait là-dessus des déclarations pleurardes et il a peur des nôtres. Il a bien tort : nous savons que l'esclave ici est de la famille, qu'il épouse parfois la fille du maître, qu'il est notablement plus heureux que l'ouvrier de chez nous, qu'il ne veut pas de la liberté quand on la lui offre, qu'à l'apparence il ne se distingue en rien de l'homme libre, et que toutes ces déclamations britanniques ne sont.... que des déclamations.
Le père du juif emprisonné à Méquinez a suivi le Ministre en chien perdu. Je le vois accroupi dans un coin, lamentablement déguenillé et boueux. En m'apercevant il se prosterne et baise la terre.
Samedi 25 février.
Dans la ville, en aval, près de la brèche dont l'Oued-Fâs troue les remparts, il y a un pont. Des deux côtés une vue extraordinaire. Long-
temps je m'y suis arrêté à cheval, regardant du point élevé de la selle qui donne la reculée et la hauteur pour plonger et prolonger l'aspect L'Oued-Fâs, ramifié à son entrée pour alimenter l'agglomération immense, reprend ici son unité tumultueuse. Lit de grosses roches affleurantes, cascades, sauts et ressauts, bouillonnements, tapage. Dans un hémicycle de maisons escarpées, étageant leurs altitudes de grands pins aux rives d'un torrent, il jaillit par des issues multiples, débouchés de conduits souterrains, derniers vomissements, après avoir rempli des milliers de vasques, ruisselé sur des fontaines sans nombre, tourmenté les roues de cent moulins. Ses flots chargés des ablutions d'un peuple font irruption en bondissant troupeau, et, précipités sous le pont, engouffrent leurs tourbillons sous des verdures qui enserrent les constructions d'aval. C'est un des plus beaux sites de la cité étrange, une éclaircie dans ses épais fourrés de maisons, une bouche ouverte à l'air, à la lumière avec un mugissement d'étouffé qui se soulage par une aspiration profonde. L'Oued- Fâs, prisonnier dans les mystérieux couloirs des canaux sombres, retrouve ici sa liberté avec des clameurs de joie et des jaillissements sauvages. Impassible, la ville qui l'opprimait le laisse échapper de ses cavernes et courir vers le Sbou à travers les jardins, parmi les rameaux des oliviers et des orangers.
Tous les soirs, vers six heures, on ferme les portes comme au moyen âge, comme si l'on craignait l'ennemi. Et chacun des vingt-deux
quartiers s'enferme. Ils n'ont pas changé, les Arabes, depuis treize cents ans que date leur Hégire. Après la bataille d'Isly les missives trouvées dans leur camp étaient identiques à celles qu'ils envoyaient cinq siècles auparavant telles que leurs historiens les rapportent.
Nous sommes retournés au Bastion pour voir la ville au coucher du soleil. Nous y avons gravi par un escarpement de roches pâles à fleur de sol avec lesquelles des moutons, roches mouvantes, se confondaient. Au pied des murs crénelés gigantesques, à teintes fécales, nous sommes demeurés en contemplation. Au loin, un versant de la vallée du Sbou, en vive lumière, vaste panorama vert, brun, glacé de gris, dans les douceurs d'un ciel printanier. La ville à l'ombre, d'abord lugubre, puis tout à coup éclairée et féerique. Lac grisâtre figé, mer de glace avec des blocs de verdure. Par milliers les dalles blanches des toits, chacune doublée de la dalle bleue d'une ombre. Des croupes de gazon : les toits des mosquées. Des aiguilles gelées : les minarets. Tout autour les murs jaunes fauves, par morceaux entre les terrasses, ne servant plus à rien qu'au beau et y servant magnifiquement. En haie, bordant les champs sur les pentes la grosse passementerie bleue des aloès. Et sur la vallée entière, voguant et vaguant de l'Occident à l'Orient, la clameur lente et faible des Mouezzin's vibrant en ondes délicatement sonores, chantant la grandeur et la puissance d'Allah, le Juste, le Vivant, l'Irrésistible, le Donneur par excellence, le Pourvoyeur par excel-
lence, Celui qui ouvre à la vérité les cœurs, rUnique, l'Eternel, Tlmmuable !
Devant nous, tout près, accroupies, trois djillàb's, deux grises, une bleue, portant leurs capuchons qui abritent trois Maures, eux aussi en contemplation,aussi immobiles que des végétaux.
Un peu plus loin. Le sublime spectacle prend d'autres avant-plans superbes. Ruines, verdures, rochers, puis deux tombeaux des Sultans. Fantaisie d'archange du temps destructeur qui écroule pour embellir, la ville dormante se découpe et glisse, débitée par fragments dans l'oculaire du cadre qui lui fait une arche de ces mausolées énormes, imprévus, déchiquetés, dans la splendeur du soir.
Nous nous parlons à voix très basse. Nous nous taisons, émus, brisés, le cœur faiblissant, inertes. O beaux jours, vous êtes des fêtes données à l'homme par la nature! Qui, ayant une âme artiste, d'un tel spectacle se rassasierait I Et pourquoi de cette étourdissante merveille tant de descriptions bêtement correctes de normalistes? Buvez, buvez mes yeux à n'en jamais oublier l'ivresse !
Dimanche 26 février.
Encore au Bastion pour revoir la ville le matin, une ultime fois. Car demain...
Comment se rassasier I
Beau temps : des nues blanches légères sont en paresseuse promenade par les cieux. Elles
apparaissent et disparaissent au haut des fissures que font les noires ruelles. Dans des échoppes ouvertes en bahut à vantail retombant, quelques vieux Maures tiennent école, accroupis, dominant de leur turban et de leur barbe grise un parterre de garçonnets accroupis nasillant à satiété des versets du Coran avec un balancement rythmique d'arrière en avant, marque de respect pour le Prophète, ou recette pour rester éveillé, ou passe hypnotique suggérant quelque extase. A toute faute commise, le maître allonge un coup de gaule. Et l'enseignement récitatoire va son train, monotone, machinal, stérile dans sa limitation étrange à un seul livre, à de toujours identiques formules, à des maximes séculaires invariables, sans rien de ce qui, chez nous, fait la science, immobilisé dans la routine sacrée de ce Coran et de ses cent quatorze chapitres développant l'anarchie immense de ses préceptes, grande cuve où l'esprit exalté de Mahomet a jeté en un désordre mystique quelques grandes idées engluées d'un tissu connectif énorme, ensemble bizarre dont se nourrit insatiablement l'intellect sémite, mais qui pour nous est l'incompréhensible. Les mâles seuls reçoivent cet aliment. Les filles, même des plus hautes familles, sont laissées à l'état de nature, moins instruites que nos servantes et nos ouvrières.
Nous sommes sur la route d'un abattoir : des coureurs nus pieds ballottent sur leurs épaules des moutons écorchés, à la peau mauve luisante.
De la montagne. Fez nous apparaît éclairée à
revers, les ombres vers nous. Elle n'a plus Téclat, la rutilance d'hier soir
Un cortège lointain entre dans un cimetière, portant un mort, épanchant dans l'atmosphère un plain-chant magnifique
Petites, petites, colorées comme des reines de jeu de cartes, les femmes tournoient sur les terrasses
Sur le versant opposé, des marabouts à dôme très blanc semblent descendre la colline, pèlerins en marche, et gagner la ville
Elle est douce, vaporeuse, endormie, la Ville. Ses innombrables bâtisses composent un déchiquetage inouï en ses complications. Non, ce n'est plus Téblouissement d'hier soir, la pompeuse, la royale toilette dont l'ornait le couchant, mais un déshabillé grisâtre.
Nous retournons aux ruines des deux tombeaux des Sultans dressant sur un monticule leurs tours carrées croulantes en briques plates, l'un jaune, l'autre mosaïque de rouge et de ciment. Le panorama est indéfini et superbe : l'étendue d'une plage, la multiplicité blanche des flots moutonnants.
Maintenant le vent apporte l'hymne triste des batteurs de terrasses, occupés on ne sait où sur cette mer de toits. Un chant large, déprécatoire, scandé, ponctué à lents intervalles par le coup sourd de leurs pilons frappant en cadence, arrive jusqu'à nous en volée de cloches lointaines alternant leurs clameurs sonores. Ainsi jadis sans doute les captifs pleuraient l'exil en bétonnant les murs de Mouley-Ismaël.
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Même date.
Distribution des prix à l'école juive du Mellah, sous la direction de Salomon Benoliel, notre Ministre président d'honneur. Distribution des prix! Présidence d'honneur! Etranges résonnances, baroque de ces mots ici dans cette sauvagerie maugrabine, au milieu de ces Beni- Israël aussi barbares que les Maures, Maures eux-mêmes par le sang et la nationalité.
A l'entrée du Mellah, Salomon Benoliel sur une mule et plusieurs Rabbins sur des mules, un foulard rouge sur la tête, sauf un Rabbin de Jérusalem en bonnet^ rouge aussi avec pourtour noir, nous attendent. La montagne des immondices séculaires, ouvrages avancés devant la porte aux lourds battants repliés contre les murs couverts par eux comme deux sentinelles de leurs boucliers, encense cette réception officielle de ses effroyables pestilences. Les rîies sont encombrées de curieux, émaillées de femmes uniformément vêtues de jupons fraise à ramages, de corsages vert-laitue. Séance dans une grande maison récemment bâtie que son propriétaire prête. Vraiment le décor du deuxième acte de la Juive d'Halévy. Les élèves emplissent une haute salle à boiseries neuves, groupés par âge. Les physionomies sont intéressantes mais terriblement de la race : nez recourbés, lèvres lourdes, teint huileux, cheveux crépelés, fronts et mentons fuyants, poil noir foisonnant Pas de
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femmes, mais parmi ces moutards plusieurs maris.
Salomon Benoliel procède à des interrogations : grammaire, géographie, arithmétique, écriture et calcul au tableau noir. Tout en français. On se croirait dans une de nos écoles communales tant la pédantise du programme s'affirme. — Qu'est-ce qu'un gramme? — Qu'est-ce qu'un verbe irrégulier? — Nommez les fleuves qui se jettent dans la mer Blanche. — Puis il fait réciter la fable du Loup et de la Cigogne et pose des questions sur la philosophie de cet apologue joyeux. Vient enfin une scène d'Athalie : un Eliacin d'un aplomb rothschildien dialogue avec la reine insolente et la confond. Un fort relent hébraïque commence à odorer.
Ces prolégomènes achevés, on distribue les prix en nous faisant les honneurs du pied. Des livres pour les grands, des couronnes blanches pour les petits. Le Ministre prononce de courts discours très appropriés.
Certes Salomon Benoliel réussit le dégrossissement de ces barbares. Il les fait bien marcher sur leurs pattes de derrière. — Ils ne savaient pas même s'asseoir quand j'ai commencé, nous dit-il. — Le gouvernement français protège cette œuvre. Il y voit, sans doute, un moyen de conquête. Gagner deux cent mille Marocains est habile.Mais s'ils deviennent Français,ils resteront juifs, et l'Aryen comprend de mieux en mieux que plus une nation contient de juifs plus elle augmente le péril de la puissance de l'argent aux mains d'êtres de race étrangère, de race
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TcS&'H-wns de ces ■^ "^«. dont les ■Baisons où îsestflences, S:5:^^^:^tines cerï:ÎE##:^^<lit:*'Ce ^Ibi^^^-ière; mais ^^^^Î^Ê^emmes et 3-^i^]S;iiSts fecteurs ^S?^^2^^^^ sens : "^-yrte odeur,
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aromates. Deux grains de musc dans un minuscule sachet de soie amaranthe. De Teau de rose et de Teau de jasmin dans des tubes minces au bouchon entouré d'ouate, protégés par des étuis de carton. Des perles vanillées pour les mets et la bouche. Un fragment de bois de Santal qu'on brûlera. De la gomme d'encens. Le Hallia, suc des glandes qui viennent au cou de la gazelle, pommade, onguent dont on enduit les vêtements aux plis intimes. Nous en userons au retour, làbas, en Europe, en Belgique, et avec leurs invisibles effluves se dressera dans notre souvenir l'image de cet extraordinaire pays de fantastiques merveilles dont nous allons sortir comme on émerge des palais cristallins cachés dans les abîmes des eaux.
Même date, la nuit.
Dans mon esprit quelle levée de pensées cette nuit, lentes d'abord, puis tourbillonnantes, éclosion d'insectes sans nombre à la chaleur de ce voyage étrange qui va s'achever! Demain commencera le retour.
En pays musulman la Femme est invisible. Le voyageur vit privé d'elle. Elle est pourtant derrière les voiles qui la cachent, derrière les murs qui la gardent. Mais l'Art?
L'Art, chez nous permanente ambiance se révélant par l'œuvre écrite, peinte, parlée, sculptée, jouée, chantée, édifiée, par l'œuvre puUulente et ubiquitaire, livre, tableau, monument, statue, dis-
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cours, musique, théâtre, quotidiennement rencontrée aux carrefours de l'existence sociale, comme la Femme circulante et glissante auréolée du fluide séducteur de la féminité? L*Art en tant qu'oeuvre humaine issue de la pulpe prisonnière et prodigieusement active des cerveaux, poussant hors du cérébral impénétrable les conceptions de l'idéal pour nourrir sans l'assouvir notre faim des beautés mystiques exprimées par des cœurs exaltés ou des pensées souffrantes comme les nôtres?
En pays musulman, rien ! — La Nature, oui, mais non l'Art. La symphonie grandiose et imprévue des forces insensibles : l'étendue, la lumière, les monts, les nuages. Le pittoresque des mœurs, du costume, inconscient comme pour les fauves celui des fauves, pour les végétaux celui des végétaux. Rien sortant des intimités de l'être sous la poussée de ce sens mystérieux qui désire, cherche, appelle tout le séduisant, l'étrange, l'indéfinissable, l'émouvant concentré dans ce mot vague et contradictoire : le Beau.
Rien! Pas un écrivain. Pas un journaliste. Pas un poète, pas un orateur, pas un peintre. Pas un théâtre, pas un orchestre. Rien ! La stérilité silencieuse du vide. A peine, linéaments embryonnaires des choses qui se dégagent du chaos ou des débris qui y rentrent, quelques chansons enfantines accompagnées sur des instruments barbares. La danse du ventre et ses contorsions sur place, obscènes. L'architecture, horloge dont les aiguilles ne marchent plus, figée, arrêtée à
Tare en fer à cheval depuis mille ans. Rien! Le fluide artistique absent, disparu, introuvable, soutiré par un magnétisme magique, anéanti comme, sur les calottes polaires, la végétation par un changement d'inclinaison de Taxe terrestre.
Pourquoi? Et non seulement dans ce Maroc où nous sommes, mais partout où s'est répandue la race sémitique? Partout ce même retrait, cette même évaporation. A quelle fantastique distillation fut soumise Tâme arabe pour rester ainsi asséchée de la divine essence, indifférente et dégradée? A quel stade du temps placer le monstrueux phénomène qui Ta châtrée?
Car autrefois, en ces royaumes conquis d'Asie, d'Afrique et d'Europe, l'art arabe s^est épanoui en une magnifique efflorescence. La Syrie, la Perse, l'Egypte, l'Espagne! Damas, Bagdad, le Caire, Grenade furent des centres de rayonnement. De l'Inde à l'Atlantique, ceinture d'or sur le monde ténébreux d'alors, indistinct dans le clair obscur du moyen âge, la civilisation islamite étincelait. Aujourd'hui! irrémédiablement ternie !
Une race perd-elle ainsi, sans en retenir un atome, une faculté maîtresse? Son cerveau peut-il être amputé net du lobe où cette faculté chauffait et où elle bouillonnait sa fécondité? Cette atrophie, cette extinction, cette mort sontelles possibles? Ou bien ne serait-ce pas
qu'un malentendu millénaire l'a gratifiée d'un don qu'elle n^eût jamais?
Quand, au septième siècle, telle qu'une ruche
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était seul
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bysantine. La Perse et Tlnde développaient leur art propre. L'Espagne des Visigoths inaugurait vaguement la transformation du roman en gothique.
L'envahissement musulman n'arrêta pas la vie artistique. Tout au plus y causa-t-il une déviation légère. L'épanouissement continua aussi longtemps que les facteurs aryens y conservèrent place. Les architectes byzantins, persans, ibériques travaillèrent pour les conquérants, subissant, non pas des impulsions artistiques absentes chez ceux-ci, mais leur élan personnel adapté dans une certaine mesure aux mœurs, à la religion, à quelques fantaisies de leurs maîtres, sans ces écarts saisissants qui rendent ethnologiquement des arts étrangers l'un à l'autre. Les minarets, les coupoles globuleuses, l'arc outrepassé en fer-à-cheval, les pendentifs en stalactites, les décorations polychromes géométriques ou à entrelacs, qui résument les caractéristiques de l'art dit arabe, ne sont que des modifications de l'architecture byzantine ou chrétienne, si intimement déduites des œuvres déjà acquises qu'il vient à l'esprit cette pensée : même sans la conquête islamite, et peut-être mieux qu'avec cette conquête, ces motifs ne fussent-ils pas éclos dans les marges africaine et asiatique, comme les monuments gothiques, issus de souches analogues, sont éclos en Europe. La mosquée El Kalaoun, au Caire, n'a-telle pas surgi avec ses contreforts, ses colonnettes en groupe, ses portails à arcades superposées, tout ce bagage de l'art gothique, au mo-
ment où celui-ci se manifestait par les mêmes éléments dans les vieilles cités de France et d'Allemagne?
Le plus grand éclat de l'art arabe a coïncidé avec la période où l'élément aryen n'avait pas encore disparu des terres gagnées à l'Islam. Il se fane dès que celui-ci devient rare. Il s'alimente encore quelque temps par les œuvres des captifs européens enlevés par les pirates. Il disparaît quand le Sémite a fait le vide par sa haine du Nazrani et que le recrutement de ses bagnes par la guerre et la course est devenu impossible. Significative remarque, c'est en Espagne, où le fond de la population n'était pas sémite comme en cette Afrique du Nord simplement grevée par Rome de colonies superficielles, que cet art a atteint son apogée. Sans doute parce que le facteur aryen du mélange y a été prépondérant.
Oui, la grande mosquée de Damas et son minaret de Jésus, la mosquée d'Omar à Jérusalem bâtie sur l'emplacement du temple de Salomon réédifié par Hérode et brûlé par Titus, la porte d'Aladin au Koutab près de Delhi, le temple de Binderaboum près de Muttra, le mausolée Tâdj- Mahal à Agra, la tour de Ramleh, la mosquée d'Orfa en Mésopotamie; la mosquée d'Amrou, la mosquée Hassan', la mosquée El Azhar au Caire, la Bel.el-Foutouh;en Tunisie, à Kairouan, la grande mosquée Sidi-Okka, celle de Sidi- Bou-Médine à Tlemcen', de Djâma-el-Kébir à Alger, de Mouley-Edriss et des Andalous à Fez; en Espagne, à Cordoue, le palais disparu d'Abder-Raman' et ses quatre mille trois cents co-
lonnes de marbre et la mosquée immense dans laquelle fut bâtie une basilique chrétienne, TAlcazar de Séville^ TAlhambra de Grenade, et d^autres, et d'autres!... témoignages célèbres invariablement invoqués^ à l'analyse disent irrésistiblement les modifications que les conquérants firent subir aux églises pour les adapter à leur culte. Les monuments qu'ils construisirent avec leurs débris furent exécutés par les artistes et les artisans du pays où ils dominaient; ils eurent pour les œuvres créées avant eux le respect utilitaire de barbares intelligents pour ce qui peut leur servir et qu'ils se sentent inaptes à produire; leurs connaissances en architecture étaient nulles et ils ne firent que continuer ce qui existait avant eux; ils ont subi ces influences, ils n'en ont pas exercé; ils entrèrent dans des civilisations très vieilles, très puissantes, et s'abandonnèrent aux forces fatales qui y évoluaient, ne trouvant à exprimer les aspirations de leur race que dans les détails.
Que de symboles de ce phénomène! les colonnes de la mosquée d'Amrou, les chapiteaux et les bases des fûts de porphyre de la mosquée El Azhar ont été empruntés à des monuments grecs et romains ; un Calife déclara la guerre à l'empereur de Byzance qui empêchait un artiste chrétien d'aller pratiquer à Bagdad.
Oh! les réflexions qui pullulent sous l'action de ces réactifs! Vraiment ne faut-il pas dire que l'Arabe n'a pas d'aptitude artistique, que l'art qu'on lui prête vient des vaincus étrangers à sa race qu'il a fait travailler pour lui?
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Cette question perturbatrice de préjugés de granit vaut qu'on la creuse. Défense de représenter l'être vivant, dit le Coran. Donc la peinture, la sculpture réduites à la seule ornementation linéaire pure, au dessin de fabrique. Pas de tableaux, pas de statues, merveilleux doublements de l'humanité peuplant le monde d'individualités mystiques plus intenses que les vivantes. Les lions de TÀlhambra sont une curiosité apportée de Perse. Et, en vérité, comment un précepte religieux aurait-il eu cette vertu cabalistique de tarir le flux des incompressibles élans vers les manifestations de l'instinct artistique, si cet instinct eût existé? Avant Mahomet pas d'oeuvres. Après Mahomet pas d'œuvres. Le commandement du Prophète a consacré et justifié l'impuissance native, il ne l'a pas créée.
Mais la déchéance de l'Espagne après l'expulsion des Maures? Spécieuse objection. Qu'ont fait les Maures retournés en Afrique? Qu'ont fait ceux qui y étaient restés? Et, partout, les Arabes, ceux notamment cloîtrés dans la paix de leur Arabie originaire, heureuse et inviolée? Décadence, stérilité pire que celle de toutes les Espagnes. Et ces Espagnes, quoique distancées par les autres peuples aryens ne sont-elles pas désormais en avance sur ce Maroc, sur cette Algérie, sur cette Tunisie, sur toutes les contrées où les nations sémitiques ont pu vivre à leur guise, chacune selon son espèce comme les animaux de la création ? Pour le Sémite ce n'est pas même la marche lente, trébuchante : c'est l'arrêt, la stagnation. Si l'Espagne se débat dans
un étrange arriérisme, ne serait-ce pas que, durant huit siècles de domination maugrabine, sa population a subi par le croisement un aftlux tel de sang inférieur, que le détrempage est désormais impossible ? Comme ce soupçon se fortifie et se colore d'évidence, quand on voit le type farouche, quand on entend la langue gutturale, quand on analyse les mœurs barbares et cruelles de cette nation singulière dont sortit (pourquoi \k, pas ailleurs?) Tlnquisition, incarnation dernière du Molochisme phénicien de ses sacrifices humains, de ses brûleries atroces.
Inaptitude artistique! Illusion historique d'une civilisation qui ne valut que par l'utilisation des forces qui furent un des butins de la conquête. Le présent, et son lamentable épuisement l'attestent. Plus rien. L'Arabe, s'il fut jamais artiste,, apparaît rincé du suc artistique jusqu'à la dernière goutte. Et même le Sémite circulant parmi nous ne contredit pas cette extraordinaire exinanition. En dehors des rares exceptions sur lesquelles la controverse peut s'allumer et pour lesquelles il faut faire la part des bâtardises inévitables en cette société européenne si longtemps éprise du dogme de l'égalité humaine et appuyant sa fraternité aveugle sur le mythe de l'unité Adamique, où dénicher l'artiste sémite pur, où trouver la tradition continuée de l'art arabe? Rien, rien! Il n'y a plus rien! Il n'y eut jamais rien!
D'autres expliqueront la morne stérilité présente de l'Islamisme par des habitudes séculaires de désunion, l'immuabilité religieuse, le fata-
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Commen- :enant. Vers
^^K 'Europe! Il faut sortir de ce rêve.
"^ Qu'en sais- je I Déchirer les
les que les sensations exo-
^ fiv nos corps, nos âmes,
* lent travail de ver-à-soie,
^on emprisonnant réseau que
cume nostalgique, qui sourde-
.ce, est pour ce pays d'exil que je
iOn pour la patrie, encore si lontaine,
«ais rejoindre. Au moment de me déga-
combien profonde apparaît l'absorption
.complie. Trois mois! vraiment rien que
trois mois! et de tels oublis, de tels lointains,
de tels effacements dans le souvenir.
Anabase