LXXXVIII
Même date. — Le Sultan à la Mosquée.
Vendredi. Dimanche arabe. Visite dévotieuse du Sultan à la Mosquée, la mosquée de Mouley- Ismaël, le grand ancêtre, quelque part dans le labyrinthe des cours, murs, couloirs qui s'agrègent en palais chérifial. Sortie solennelle à midi. Rentrée solennelle à une heure. La Mission, en corps, se porte sur le passage du cortège dans la cour où eut lieu sa première audience.
Cette cour vermine de djillàb's. Çà et là un selam vif de ton, rose, orange, vert-shérif, violet, brun clair. Des faces de toutes les basanes : cuir de souliers mal cirés, de vieux bouquins, de harnais de rebut, de bâches éreintées. Des faces de tous les bois : pipes de racine, bahuts dévernis, acajou, palissandre, chêne, noyer, olivier. Têtes rasées, nettes comme des cabassets, parfois avec
une chenille de casque, du front à la nuque; ou la mèche berbère, latérale, tressée; ou leg cheveux foisonnant par la repousse, laineux, crépus. Rares, des Juifs, des Juives, les pieds nus, ou un seul pied nu s'ils sont employés au Palais. Des femmes riches, en haïcks fins, hermétiquement voilées sauf la fente aux yeux, en cou de coutelas, chaussées de babouches, les jeunes le talon frais, rosâtre. Des aguadors sonnant leurs tintins, pendu au coup un miroir en lequel se mirent pour un flous' des êtres qui ne se sont jamais mirés. Marchands de sucre de guimauve laminé en long ruban blanc et lové sur un bâtonnet, pareil à un ténia mis sécher au soleil, dont on détache pour un flous' un fragment qui filandre. Marchands d'oranges portant sur une vanne l'éblouissement des fruits d'or. Dévots assis par terre manipulant les pilules d'un chapelet en marmottant les attributs d'Allah. Mendiants assis par séries sur leurs ;talons, sébille au bout du bras tendu raide en enseigne, ne s'interrompant pas de garruler le nom d'un marabout célèbre, chacun le sien, au choix des croyants. Marmaille décagée des écoles et s'égosillant en chamaillis. Mules passant au petit trot, le cavalier sur la croupe, monotone en ses balek! balek! balekl Tout autour, l'infanterie, casaques rouges, pantalons bleus juponnant, souillés, râpés, trop étroits, trop longs, trop courts, trop larges,fusils rouilles, bayonnettes faussées, crosses éraflées, canons bossues, chiens manquants, fourreaux absents, pièces ajustées par des ficelles. Armes à plat sur le sol ou en faisceaux baroques, à volonté.
Sur le tout la douceur d'un soleil flave fluant en touffeur et en enluminure.
Soudain des appels de clairons. Un débrou illement universel. Les soldats se dressent sur leurs jarrets nus, maigres, de bêtes de somme. La foule se forme en haies derrière haies. Quelques mules attardées lancées au galop détalent pour faire place libre. Un grand vide au centre, un grand silence.
Dans la baie de la porte charretière par laquelle débouchent ici toujours les splendeurs chérifiales, sur la rampe dont on voit un tronçon en praticable d'opéra, descend un cortège porté par des coups de tambour, des fanfares, et les accords douteux d'un orchestre. A la porte, en tête, le Kaïd Maclean en turban sur un destrier noir, caparaçonné or et noir. Derrière l'élite de ses askars, tous nègres, en assez bel ordre, sans armes, rouges de drap rouge anglais des genoux au cou : escouade de valets de pieds. Des cavaliers non montés, longs selams blancs, amplement drapés, poivrons écartâtes, marchant d'un pas cadencé de théâtre. Les chevaux de main de Sa Majesté, lourds d'encolure, têtes fières, allure de parade, selles de soie et d'or, étriers d'or. Le coupé! Le coupé bleu, présent de la reine Victoria, traîné par un cheval unique. Et dedans accroupi sur la banquette, l'Empereur!
C'est ainsi qu'il va à la messe, toujours. Par humilité peut-être dans cette cage exotique, pour paraître devant Allah.
Aux portières les deux chasseurs de mouches détachant leurs coups de mouchoir automatiques
et alternants. Autour une quinzaine de hauts personnages. Puis la musique jouant... quoi?... Pair national espagnol!!! Puis une cohue de courtisans et de serviteurs. .
Cela passe et s'éloigne dans les acclamations et les prosternations de la foule.
Mouley- Hassan* prie. On attend.
C'est à cheval qu'il reparaît. Il a été sanctifié par la prière. Il revient épanoui et triomphal. Le grand parasol impérial a remplacé la basse toiture de la voiture. Le tintamarre est plus vibrant. Le cortège plus allant. Mouley-Hassan' nous aperçoit sur le tas de décombres où nous sommes juchés; royalement et papalement il nous dispense sa bénédiction. Sa cour, abondante^ foisonne derrière lui : figures ecclésiastiques, de prélats, d'évêques, de chanoines, d'archiprêtres, de moines, d'abbés. Aussi de ces pleins et gras visages de repus, de satisfaits, de ventrus, les types .de ce monde de dessus qui partout est le même monde.
Samedi 28 janvier.
Des lettres d'Europe nous arrivent. Point par un courrier, par un coureur. La Poste à l'intérieur du Maroc? Inexistante. Chacun l'organise pour soi. On se met à plusieurs. Des Berbères sont aux carrefours s'ofFrant. Le salaire est selon la distance et la vitesse. Ils mettent les plis dans une pochette de peau de chèvre. Ils vont à pied, à longues enjambées^ tunique courte, pieds
nus, un bâton lourd à la main qu'ils balancent horizontalement, pour cadencer et franchir les points morts : le volant d'une machine. Ils passent les rivières à la nage, la pochette sur la tête, ou s'y noient. Rencontrés en route, interrogés s'ils ont quelque chose pour le passant, ils étaient, ne sachant lire les adresses, le paquet sur le sol, et le passant choisit II en est qui font en trois jours le trajet jusque Tanger, deux cent cinquante kilomètres!
Des lettres des miens. Trop courtes. Muettes sur des riens de chez moi qui maintenant me préoccupent. Alchimie de la distance. Défiguration et transposition des lointains par l'exil. Psychologie spéciale du voyageur. On me parle aussi des sables de l'Afrique! En ce vert Maroc! O le préjugé qui agrandit le Sahara, cette exception, aux dimensions du continent noir!
Même date.
Au Palais, dans cette longue avenue bloquée en bassin d'écluse par de hautes murailles, où l'on entend sous terre le bourdon d'eaux tressautantes, sont les bureaux (est-ce ainsi qu'on peut dire?) du Gouvernement, du Maghzen', dont en langue franque on fit Magasin.
Singuliers Ministères. Voici les Finances. Au bout d'un couloir sombre^ une cour étroite et dans cette cour une logia à colonnettes, ouverte au vent, abri d'une dizaine de personnages, par terre sur tapis et nattes. Très graves. Examinant
des carrés de papier, ou griffonnant des carrés de papier. Au centre, en président, un plus vieux, plus gros, plus grave, par terre aussi avec, devant, un pupitre bas, portatif. Au dehors de la loggia deux contribuables en djillàb',agenouillés, s'expliquant à distance, calamiteux, impassiblement écoutés. Décorum glacial.
Voici la Guerre. Une poterne : si petite au pied de la haute muraille, entrée de clapier. A droite, à gauche, pour corps de garde, auvents en bois ô combien évidemment provisoires, peuplés de soldats tous avec l'air ** mis en scène „. Par la poterne, au fond sombre, sanctuaire, caverne, sur une estrade, seul, le Ministre accroupi, attendant, méditant.
Voici les Affaires Etrangères. Grande porte de ferme bâillant dans la même haute muraille. En ornement de hasard, ramassés dans des ruines et là dressés en pieds-droits, quatre fûts de marbre vieil ivoire. Cour sans pavement, raboteuse. Façades de bergerie, de vacherie. Encombrement de chevaux, de mules, sellés, laissés là par les gens entrés, comme chez nous voitures et fiacres.
Absolument primitif et d'un officiel débraillé incompréhensible pour nous.
Et ces dignitaires ont les fantaisies niaises des bambins et des nègres. L'un a voulu le canif de Sicsù. Un autre la lorgnette du baron Whettnall.
Dans la partie réservée du Palais, le Harem, qu'y a-t-il? Il est aussi derrière cette haute muraille. Des constructions basses, blanches, dont
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de notre terrasse, on voit mal les toits de tuiles vertes vernissées, submergées et, par coins, émergeantes, près des ruines fauves du palais de Mouley-Ismaél, bloc rompu, déchiqueté de brèches, Taspect incendié jadis... en un lointain jadis. Le Kaïd Maclean dit : " C'est très beau „. Mais il est depuis onze ans au Maroc. De combien l'Européen a-t-il dévié en Maugrabin?
Trente millions de douros en bijoux aux femmes, dit-il, cent cinquante millions de francs I Doute, doute, doute. Des Juifs travaillent ces bijoux dans une sorte de manufacture que nous avons visitée, elle aussi dans l'agglutination sans fin des dépendances palatiales, petits ateliers en alvéoles formant le carré autour d'un jardin négligé en lequel les ouvriers descendent besogner leur tâche sous les citronniers et les grenadiers. On nous a montré ce qu'il y avait de mieux : un massif bracelet d'or godronné, une bague à griffe enserrant un brillant ordinaire. Sans plus. Il court aussi la légende d'un trésor d'Aladin, réserve impériale, ci-devant à Fâs, maintenant reculé à Tafileth, pays des dattes, au diable dans le Sud-Est où les Roumi, pas même les Bashadours, ne vont. Et n'iront jamais, s'il plaît à Allah!
Même date.
Le Ministre reçoit à dîner le Kaïd Maclean et
son frère. A l'invariable menu de notre cuisi-
' nier : bouillon de bœuf, moelle de bœuf^ rognons
de moutons, côtelettes de moutons, fricassée de poulets fendus en huit à la hache, flanc, dattes, figues, amandes, oranges, en supplément un jambon de conserve, une bouteille de vin de Porto, du Champagne, et voilà un festin ! C'est fête dans notre buanderie. Deux chandeliers de plus!
Ah ! quel dîner je viens de faire !
Et quel vin extraordinaire !
Après le cordial repas, et ses toasts si inévitablement jaillissant du cœur attendri dans Tisolement d'exil quand le hasard groupe les exilés, par la ténébrosité de l'escalier raide, à tâtons je monte à cette attirante terrasse, suggestive plateforme de rêvassantes contemplations nocturnes, de rêvassantes contemplations diurnes. La lune, qui fleurit la nuit^ orne de sa corolle le jardin firmamentaire piqué d'étoiles, grande reine des prés jaune au milieu des pâquerettes célestes. Je plonge sur les toits aux blancheurs de neige. Les minarets flottent dans un poudroiement de givre. Le givre ! Le saisissant paysage d'hiver déjà vu. La ville d'argent immobile en son gel sous la coupole indigo du ciel semé d'or.
Mais une ombre lente gagne, comme une tristesse sans motif insinuée au cœur par l'ange morose du spleen. Là haut la scintillation astrale s'avive. Quelle tache rousse échancre le bord de la cymbale sélénique, baliarde imprévue qui la mord et qui la ronge ?
Une éclipse !
Oui, une éclipse a posé son doigt obscur sur
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le disque et lentement il glisse en son œuvre d'occultation. De tout Thorizon monte Tenvahissèment des ténèbres. Sur les terrasses les jonchées de neige disparaissent sans bruit, et Tes minarets devenus noirs, agrandis, se rapprochent, menaçants. Eclipse! Eclipse totale! La lune clignote d'un tout petit feu final et s'évanouit dissoute dans l'océan sidéral. Cette ville, cette ville étrange se couvre-t-elle de voiles pour des actions innommées? Des nues sombres, de partout arrivant, se condensent. Et soudain surgit la symphonie d'un universel aboiement de chiens, près, plus loin dans les quartiers écartés plus loin encore dans les banlieues, au comman dément de cet invisible : l'inquiétude. Par inter valles, le ciel masqué entr'ouvre son rideau, lais sant voir sur un grabat de nuages une lune ma lade toujours rongée de la lèpre rousse lente ment glissante.
Personne sur les terrasses pour voir. A l'orifice des patios, in-pace noirs, citernes, parfois le reflet d'une lampe, incertain, fugitif. Un chat miaule, lamentable, interminable. Un vent dur est venu du Sud-Ouest.
Je descends. Tout dort^ Les lumignons des quatre lustres arachnéens agonisent. Le baromètre a baissé fortement.
Impression lugubre.
Dimanche 29 janvier.
Sortant du Palais ce matin, par la Bab trapue,
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un épais courant de Berbères en djillàb's flaves, têtes nues, rasées, ceintes de la corde en poil de dromadaire enroulée en simulacre mince de turban, la mèche tressée de cheveux, latérale pendante, l'air provocateur et conquérant, chacun le fusil long à pierre, vieux, jeunes, petits, déchargeant encore de-ci, de là, un coup.
Depuis des heures des mousqueteries. Pourquoi? Une femme amenée au Sultan, de leur tribu, et ils ont fêté l'événement devant ladeipeure chérifiale, à leur manière, en faisant parler la poudre, Lab el barôd. Les compagnies de palombes qui nichent dans les ruines épiques du palais de Mouley-Ismaël dessinent encore dans l'atmosphère des voltes effarées suscitées par le tapage.
Y a-t-il quelque part une éclosion de belle femme, on offre au Sultan l'oiseau rare. Acceptet-il, c'est pour elle et les siens insigne honneur et réjouissance. Rien du roman fade de la vierge en larmes sacrifiée à la lubricité du tyran. Elle y va avec l'enthousiasme des novices de nos couvents à épouser mystiquement le Sauveur.
Et le Sultan lui-même y met du sentiment. Le Kaïd Maclean nous a raconté une idylle. Une fille rustique, réalisant un type de beauté au goût de ces Sémites, avait été agréée par le Souverain. La jeune Ruth venait d'un Tschar, où l'on vit, sous la tente,de Kous-Kous' et de mouton,où Ton broie l'orge entre les meules tournant à la main, où Ton entend caqueter les poules, braire les ânes, hurler les chiens. Perpétuel concert de mœurs et de bruits qui avaient bercé sa jeunesse. Elle plut à Mouley-Hassan' autant qu'à son ber-
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ger la gardeuse de chèvres Sulamite du Cantique des Cantiques, chant populaire longtemps attribué par les trop savants au roi Salomon en l'honneur de la reine de Sabba. Mais l'existence du Harem pesa à la bien-aimée. Elle avait la nostalgie du Tschar,des chiens, des ânes, des poules, de la tente et voulait les revoir. Mouley-Hassan', galant comme un Abencerage, fît dresser un simulacre de village nomade et avec elle il y alla vivre. Et dans ce petit Trianon, elle retrouva le dormir sous la tente, le manger, le mouton et le Kous-Kous', avec le monotone ronflement des meules, le caquetage de la basse-cour, l'orchestre des braîments et des aboiements, et fut guérie.
Même date.
La Bible ici sans cesse revient en souvenirs, l'Ancien Testament, et on matérialise ses personnages, ses épisodes, en ce qu'on voit, invinciblement. Les analogies perpétuellement se dressent, imposant la résurrection. Trois mille, quatre mille ans, et ce Sémitisme, en sa stagnation, identique à lui-même. Avec cette rectification dans nos préjugés : l'évaporation du sentimentalisme aristocratique dont les accommodatrices traductions aryennes et chrétiennes du vieux Livre ont innocemment imprégné ces histoires séculaires d'un peuple barbare, sanguinaire et brutal en sa grossièreté. Ledrain, le traducteur récent, loyalement cynique et débarbouilleur de grimages,rend à la fresque biblique sa violence et sa vérité.
Et alors surgit cette pensée : Est-ce le Christianisme qui continue ce Livre Sémite? Ne serait-ce pas le Mahométisme par cet autre livre Sémite, le Coran? Ce dogme, la filiation entre le Nouveau Testament et l'Ancien, ne serait-il pas faux? Jésus bon, doux, tendre, oublieux de soi, compatissant, chevaleresque, ne serait-il pas descendant d'Aryens égarés en Judée au hasard des courants qui de toute antiquité firent de la Syrie le littoral d'échange entre l'Inde et le bassin Méditerranéen? Mahomet, audacieux, sensuel, cruel, intolérant, orgueilleux, vantard est un Sémite. Le Christianisme est devenu la religion aryenne par excellence, et le Mahométisme la religion Sémite. Vilipendé, crucifié, vomi par la Judée, le Christ, par saint Paul rallié à lui parce qu'il était Aryen, lui aussi, a conquis l'Europe, terre d'Aryens/ comme Mahomet, par ses chefs d'armée, a conquis à l'Est en Asie, à l'Ouest en Afrique, tout ce qui était Sémite. Des deux parts la diffusion a été absolue et surprenante. Et toute tentative réciproque de se pénétrer a finalement échoué, l'évolution historique ayant rejeté le Croisé au Nord, l'Arabe au Sud de la Méditerranée. O la prodigieuse différence de sentiment et de ton entre les deux Testaments ! Et la ressemblance entre l'Ancien et le Koran, dans les tendances, les mœurs, la psychologie. O l'erreur étrange que de souder un tronçon de religion arabe, non à une autre religion arabe, mais à une religion aryenne ! Dans la vie mauresque reparaît à tout propos la vie biblique, sauvage, superstitieuse, malpropre. Les noms arabes sont ceux de la
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Bible, avec d'aisément discernables glissements. Langue, écriture allant de droite à gauche, sont analogues. Et les vêtements! Et les costumes! Le Coran achève bien, par son mysticisme et la consécration religieuse donnée à tous les actes de la vie, la religion d'une race fanatique, à cervelle étroite, incapable de progresser. Son monothéisme rigoureux, enchâssant définitivement le monothéisme judaïque dans une simplicité en accord avec l'esprit limité du Sémite, comme elle l'est avec celui du Nègre si facile à convertir à l'Islam, si réfractaire au Christianisme, s'oppose au monothéisme mitigé des Aryens, continuant dans le ménage divin et les saints, la mythologie grecque, et même par leurs libres-penseurs enclins à multiplier les causes dans les forces de la Nature, répugnant à l'unité acceptée aisément en son élémentaire compréhension par les primitives intelligences...
Comme en ce pays, loin de toute école, libéré de toute doctrine de pédants encroûtés, à la vue de ce réel vierge, on sent la morsure de tels problèmes !
Lundi 30 janvier.
Depuis l'éclipsé le temps a changé. Ce dur vent du sud-ouest qui a soufflé sûr le phénomène finissant n'est pas retourné à son Atlantique. Audessus de Méknès-la-Sainte glisse l'escadre des nues grises qui lâchent en salves les averses. Un froid septembral. Dans les rues assombries, dé-
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layure en fange du sol par les piétinements. Les habitants ont chaussé les hauts patins-échasses. Les Maures, couleur de boue, plus endjillàbés, plus accroupis, plus immobiles et blottis, s'engourdissent comme les mouches décrépites en automne. Des infiltrations dans nos chambres par la terrasse où la pluie étend des flaques. Quelques abeilles mortes sur la mosaïque du patio. On allume un brasero dans le Comédon Par ce temps noir, à cheval nous parcourons la ville, puis la banlieue. L'universel délabrement s'exaspère. Sur les murs les taches montent de ton en plaies irritées. Des traînées, des coulées, des lampées purulentes descendent des créneaux ébréchés, des terrasses désertes. Les lézardes fluent des vapeurs de misère. Sur le cavalier qui passe, bruyantes dégoulinent les eaux. De la glu aux pieds des chevaux, comme une marche dans les labourés. L'escadre des nues grises (quand finira leur défilé interminable!) rase de plus près les rivages terrestres. Au loin les arbres des jardins du Sultan se découpent dans l'atmosphère humide avec la netteté d'un cartonnage. Sur leur fouillis vert sombre, les oranges éclatent en pommes non d'or, mais de feu. Au long des versants du Djebel Zerhoum les brumes ont en désordre entassé leurs ballots floconneux. Les cinq petites villes ont disparu. Quel génie les a remisées aux cavernes protectrices de la montagne? A la ville, aux plaines, aux monts, une physionomie déprimée, violente, colère. L'Afrique rêvée d'un jour de catastrophe.
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Mardi 31 janvier.
Soixante jours d'absence! Long intervalle! Et combien agrandi par Téloignement^et le changement^ et le recul en ce moyen -âge sémitique. Ce recul surtout, ahurissant Comme si j'étais dans Bruges, Nuremberg, Lubeck, au xi* siècle, parmi les gens d'alors, les maisons, les vêtements d'alors^ les costumes, mais avec ce facteur haussant le miracle d'une bouleversante ascension : une autre race ! sinon antipode, au moins antagoniste de la nôtre, par les luttes séculaires, et, plus profondément, par l'irrémédiable désaccord, dans les hauteurs sur l'idéal, dans les basses régions sur les minuties de l'existence.
Long, ô très long intervalle! Si détaché je me sens du passé et du là-bas I Un évanouissement ainsi qu'en une autre vie. Combien peu de choses de l'autrefois demeurent visibles pour ma pensée et pour mon cœur ! Ne pas vouloir ici les nommer, et, pour plusieurs, ne pas pouvoir. Dans cet effacement et cette abolition quelques-unes persistent, rares et d'autant plus fortes, celles sans doute qu'on porte au delà de la mort. Comme on juge à cette distance de temps, d'espace, et surtout de civilisation, les autres, et soi-même! Et l'étrangeté du jugement !
Ce milieu, ce climat apaisent, dépriment. Le corps : l'appétit s'amoindrit, l'estomac paresse; des nonchalances, des envies de sieste mauresque. L'âme: l'attente patiente et résignée des
événements; opposée aux contrariétés, non la bonne humeur, mais la sérénité. La nervosité aryenne, l'indocilité psychique s'amortissent. Au besoin européen du vite, vite, toujours, se substitue le consentement aux longues traîneries, aux incertitudes perpétuelles et finalement douces en leur berçante mystification, avec cette formule : Tout s'arrange.
On s'accoutume à la saleté, à la cruauté, à l'iniquité de cette existence en arrière d'un irréparable retard sur notre progrès. Par le sentiment de son inévitable, de son accord avec la race qui ne s'en émeut, ni ne s'en étonne, ni ne s'en doute. Vivant ainsi en ses mœurs, adéquates à son essence. Impuissante, au surplus, en son esprit étroit, à saisir les ensembles, à prévoir les événements, pour qui le passé est tôt oublié et l'avenir même prochain toujours trouble. Rien de ce besoin tourmentant de progrès qui nous dévore, exaspéré par les lointains souvenirs, par les pénétrantes prévisions que la science incessamment prolonge, ajoutant à nos soucis le trouble des phénomènes de l'hérédité venant du profond passé, se ramifiant dans l'indéfini futur pour multiplier nos inquiétudes et nos désespérances.
Le nouveau venu, dans cette dissolvante ambiance, sans réaction parce qu'il est isolé, est pris par les pratiques enfantines et barbares. La vie n'est plus contrôlée par la conscience. Elle devient un abandon au hasard, un ballottement non sans charme, avec la sensation de flotter dans le vague d'imprévus mystérieux, un demi Nir-
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vana, une somnolence de Kiff imparfaite expliquant le goût pour la parfaite. Empâtement!
L'Aryen raisonne sa vie toujours, lutte, ne se résigne pas au fatalisme, s'enorgueillit de son libre arbitre. Le Sémite se croit un jouet des choses, ne résiste guère, va selon son instinct, et se livre aux circonstances. Tout s'arrange ! L'Aryen croit de moins en moins à la Providence. Le Sémite explique et justifie toutpar MashAUah/ et Insha Allah!
Mercredi ler février.
Froid. A l'aube, demi-vêtu, sur la terrasse. Une couche de glace encroûte les flaques non évaporées, légère comme la cornée de l'œil, avec des fron cures en pied d'alouette.
Descendu, je me pelotonne sous mes couvertures sans draps. Entre l'ange Fatmi, puérilement cérémonieux, très humble, grelottant de grands frissons de sa peau noire. — " Le froid l'empêche de dormir. Il lui faudrait un haïck pour s y embobiner la nuit „. — Je retire un louis et le montre. Le voilà qui tombe à genoux, croisant et levant les mains, me baisant le poignet avec des lèchements. Un Roumi, un fils de chien,fi ! Musulman sans orthodoxie. Nègre, il est vrai, et habitant Tanger, cité perverse, où, dit-on, il procure aux fils de chiens des femelles.
L'ange Fatmi commente par gestes ses déprécations obscures. Le Maure parle peu. Mais l'homme du peuple qui parle, gesticule : une
mimique courte, animée, expressive, pittoresque, cherchant à suppléer à la pauvreté du verbe. Pas seulement comme chez nous un dessin vague, peu varié, appuyant le discours; mais un commentaire, une pantomime. Sans analogie avec nos gestes : pour dire non, ce n'est pas la tête pivotant à droite et à gauche, c'est la main levée, poing fermé, l'index seul détaché et remué latéralement d'un mouvement bizarre, équivoque.
Si-Bou-Bèkre est imperturbable dans ses visites crépusculaires. Est-ce au Ministre ? Est-ce au Champagne? Le gazeux liquide excite en lui des éructations épiques. Vermeilleux est, au surplus, le nombre de rots qu'on entend ici. Pas ordinaires : retentissants d'une franche sonorité. Et en plein visage, ou dans les oreilles en confidence, ou dans le cou en tendresse. Ils rotent comme nous toussons, comme nous éternuons.
Mais sans mouchoir! C'est une politesse. Les gens haut placés se signalent par une virtuosité spéciale de ventrus. Aux pauvres l'occasion manque. Sans mouchoir! Tout sans mouchoir!
Un bel Arabe, que je vois de la terrasse à un balcon ogival à moucharabis gracieusement découpés, se mouche avec les doigts.
Si-Bou-Bèkre, après boire, raconte ses idées sur le Maroc. S'il était Sultan, ce réformateur débuterait par faire couper la tête à tous les fonctionnaires actuels, non payés et pour cela tous pré\-aricateurs. Il payerait libéralement les nouveaux avec cette recommandation : ** Vous savez ce qui vous attend si vous imitez vos prédécesseurs ,. Il instituerait des tribunaux
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mixtes comme en Egypte. Il construirait des routes et améliorerait les ports. Proclamerait la liberté du commerce. Pour avoir maîn-forte, il demanderait des contingents à toutes les Puissances. Mais pour conserver le Maroc aux Marocains; défense aux étrangers d'acquérir des immeubles et d'entrer dans l'Empire sans permission.
Programme court, mais substantiel. Moins bon pourtant pour la sécurité de l'Empire que celui du Maghzen' : " Maroc fermé et rien changer „.
Jeudi 2 février.
Dans la ruelle, fissure obscure, fistule malpropre, qui mène à notre maison, depuis notre arrivée un Juif accroupi contre le haut mur sale, en borne, recroquevillé sous sa djillàb' sordide, bleue parfilée de blanc, collant à la boue les jours de pluie, chevelu, impeigné, les mèches temporales tortillées, le bout fourré dans les oreilles, bouchon contre le froid.Quand le baron Whettnall sort, à cheval, le loutre surgit, démêle ses bras de son haillon et lui baise la botte humblement.
Que veut-il? " Son fils est en prison. Injustement, ô très injustement. Lui, le père, avait prêté de l'argent à un Maure. A quel intérêt? Peu importe; à un intérêt accepté. Le Maure dit : Venez recevoir. Le fils alla. Il se trouva en présence d'une femme du Maure, à qui il ne fit
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rien, non certes, rien. Elle cria. On accourut Elle l'accusa d'exhibition obscène. Depuis il est en prison „.
Allons à la prison. Notre cordon protecteur d'askars rouges nous y mène. Etroite avant-cour encombrée de femmes et d'enfants, cohue pouilleuse, grisâtre, accroupie ou lentement glissante, apportant la pitance pauvre. Sur l'antre, en embrasure, une lucarne à grille d'égout. A côté, dans sa niche en alcôve, indifférent, le soldatgeôlier près l'ouverture basse par laquelle, rampant, les détenus sont insinués dedans ou sortent. Par la lucarne, s'échappant en courant continu, une touffeur infecte d'ambulance. Et derrière, non plus la morne flottaison de cadavres sous eau vue à Tanger : une confusion grouillante et bruyante de volatiles entassés dans une cage, caquetant, agités, se poussant en bousculade pour voir cette étrangeté : Nous.
Vraiment pas de différence entre cet agglomérat et celui de la populace, dehors, quand nous passons. Visages de barbares, visages de fauves, sans expression de souffrance, curieux, féroces. S'accommoderaient-ils de cette prison moyenâgeuse où ils sont foule, la trouvant peu différente en sa prosmiscuité de la vie au pied des murs sous la guérite des djillàb's? Assurément la honte du fait, poignante et opprimante pour l'Européen, n'existe pas. Un accident remplaçant une habitude de vie par une autre habitude. La contrainte de l'étroit. L'ennui de ne plus pouvoir vaguer dont souffre la bête encagée. Mais, à les voir, rien des troubles infinis en lesquels se
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ronge, douloureuse, l'âme compliquée des captifs de chez nous.
Primitive ici cette peine. Amorphe dans ses causes, châtiment, contrainte, ressentiment se confondant nuageux. Pour un méfait, pour une dette, pour une vengeance. Distribution arbitraire comme aux chiens les coups de pied ou les coups de trique. Et pas de proportion de qualité ou de durée. En prison I et on y mène, et on y pousse, et on y laisse. Sortir ? on ne sait quand. Y pensera-t-on? N'y pensera-t-on pas?
Caprice, sollicitations, démarches, argent surtout : mettez-y le prix, suez vos derniers sous si vous êtes un misérable, dégorgez si vous êtes un gros.
Leur Justice, leur Droit? Tout très simple. Le Droit, il est dans le Coran, il doit y être, tout y est. Les lettrés, les Tolbas en ont extrait, avec ingéniosité, un corps de jurisprudence. Les infractions civiles ou pénales sont rares. La vie étant élémentaire, pas de difficulté à connaître le permis et le défendu. Il y a aussi ce préjugé favorable aux audacieux, étouffeur de plaintes : " S'il le fait, c'est qu'il en a le droit „. De la police, oncques n'en vis-je. Chacun la fait et tous la font. Se croit-on lésé, on somme l'adversaire de venir devant le juge. Pacha ou Calife, qui se tient quelque part, dans une niche, un cabanon, une logette, sur une natte, avec son greffier, des soldats à la porte, attendant la pratique. L'adversaire refuse-t-il, le juge dépêche un soldat qui l'appréhende et qu'il payera. Les parties en présence s'accroupissent et le débat commence, en
querelle, tempérée par des attouchements de baguette que les soldats allongent. Hommes, femmes parlent, crient, gesticulent devant le juge impassible en son audition méditative, murmurant parfois, en un subit silence, une calme interrogation sur laquelle la dispute acharnée repart. Faut-il des témoins ? Ils ont, en cortège, suivi les contestants et déposent; ou on va les quérir. Le Juge prononce : prison, bastonnade; parfois, rare, très rare, pour un voleur, yeux crevés, poing coupé. Exécution immédiate.
Peine de mort, presque jamais. S'agit-il d'une condamnation civile, le greffier en dresse un acte et le donne au créancier.
C'est la justice sommaire par excellence, rapide, la juridiction des Référés érigée en ordinaire. S'agit-il d'une affaire compliquée, de décision immédiate impossible, le Pacha renvoie devant le Kadi qui fait l'instruction à loisir.
O chef d'œuvre de compétence, praticable en cette simplicité de vie, qui réduit tout à ce dilemme : Ce qui peut et ce qui ne peut pas être jugé séance tenante !
Vendredi 3 février, — La Kasbah Tsargan'.
Trois askars nègres qui aidaient activement, au chemin de fer, notre monteur Pierre, sont des eunuques. En fait-on au Maroc, ou arriventils tout faits du Soudan? Je n'ai pu le savoir. Ils ont hier jeudi, pour le congé hebdomadaire de la famille impériale, allumé la machine et fait
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rouler les femmes et les enfants. C'est pour cette malice qu'on nous les avait donnés en auxiliaires. Inauguration anticipée. L'officielle aura lieu dimanche.
En cavalcade à la Kasbah Tsargan', cette kasbah assise sur un promontoire, près laquelle nous campâmes la dernière nuit avant notre entrée dans la Sainte Méknès. Par des paysages romantiques. Tout le grand et simple que la déesse Nature, magicienne aidée par le temps harmonisateur, peut faire avec des terres jaunes ou rouges, des ruines calcinées, des bois d'oliviers, des vols tournoyants de corbeaux, des ravins baignés dans le silence, consacrés par la sérénité pacifique d'un beau jour. Avec l'arrièregoût pourtant de cruauté barbare qu'ici laisse à l'âme toute sensation, saveur amère de la race. A l'horizon, dans le giron du Djebel Zerhoum, les cinq petites villes cuisant mortes au soleil, plates ainsi que des pains déposés là en offrande pour un mystérieux sacrifice. — Askar, nommeles nous. — Je les ignore. — Qui les peuple? — Des saints. — Peut-on y aller ? — Non. — Et il nous devance, ne voulant rien dire. Je les regarde encore grises, étalées, si vraiment coulées à fond dans une silencieuse immobilité.
Toujours y prie-t-on, toujours?
Champs de fèves en fleur irradiant la fine odeur des champs de chez nous, douce, douce de la douceur des souvenances.
Nous gravissons la pente du promontoire, raide. En haut, nous regardant venir, la Kasbah jaune, lourdement quadrangulaire, ouvrant l'œil
unique, l'œil de cyclope de sa porte énorme dans le front large du rempart à pic. Autour de cette paupière, sortant des lézardes en rides ou voletant aux lèvres des brèches, mouches tourmentantes, des faucons et des corneilles. Sur la crête se hérissant en mèches de cheveux grisonnant, les cigognes. .
Brusquement nous débouchons sur Tétroit plateau devant la forteresse. Au pied du grand mur chauffé, debout en espaliers blancs, ou accroupis sous la cloche mate des djillàb's, une culture de Maures dans la brouissure du soleil. Sur un amas d'immondices, accumulés en épaulement devant l'entrée, des enfants jouant, que notre apparition pétrifie, puis qui se sauvent à l'intérieur d'une envolée bruissante. Et bientôt sortie d'une foule sordide, curieuse, inquiète, femmes non voilées, le visage, le cou, les poignets, les chevilles décorés de l'artificielle verroterie d'un tatouage bleu, hommes le crâne cerclé de la corde berbère, en troupeau avec devant des chiens se ramassant hostiles. En tête, un monstrueux personnage, le chef sans doute, le Kaïd de la Kasbah : court, le visage énorme, yeux, nez, lèvres, oreilles démesurés, face d'idole grossière taillée à coups de hache dans une souche de têtard par des anthropophages, mains velues et formidables d'ourang-outang, suscitant le songe d'accouplements étranges entre les troglodytes et les animaux primitifs.
Il interroge nos askars. — Bashadours ! Bashadours! — Il se souvient : Ils ont campé récemment derrière sa citadelle. Ils sont les hôtes du
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Sultan. Salam ale!k! Salam alelkoum! Il nous tend sa patte en nageoire qui me donne la sensation, quand elle se referme, de ma main prise dans la gueule d'un pachyderme. Et il nous introduit dans son repaire.
Un enclos en rectangle, puissant. Des murs longs de trois cents pieds, hauts de quarante. Du Mouley-Ismaël à n'en pas douter, s'en allant majestueusement en ruines. Certes cette Kasbah d^impériale misère peut, de son promontoire, regarder en sœur, par dessus la vallée, les fortifications de Méknès-la-Sainte. Certes, au soleil couchant, les pourpres de leurs courtines chantent à l'unisson la splendeur des soirs.
Sur l'aire de la cour gigantesque emprisonnée par les remparts, un village, rien qu'en huttes de roseaux plâtrées de bouse de bœuf, dressées au hasard, entassées, dessinant un labyrinthe de venelles, fourmillantes de gueusaille, bastionnées de détritus, sans une feuille, sans un poil d'herbe. Agglomération, entassement brun chromatique, inouï dans la gamme de ses nuances.
Une Cour des Miracles exhalant vers l'éther pur une symphonie de pestilences. A tous les tournants des chiens en fureur. Le pullulement marocain des poules.
Le monstrueux Kaïd nous conduit solennellement au parc infect, fange de fumier, où, la nuit, on réfugie les troupeaux. Il explique que sa fantastique Kasbah est un établissement agricole du Sultan; que la tribu vermineuse qui grouille dans son enceinte, ce sont les paysans impériaux; que lui est l'agronome, qu'il est fournis-
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en tuyau de poêle le plafond pour sortir on ne sait où. Unvalet juif a pris nos pardessus comme au club. Abondance à la table amicale que bastionne une armoire, énorme magasin aux vivres. Menus, écrits et ornés de rinceaux par la Kaïdesse. Mets conformes à la meilleure Cookery. Claret d'Australie, vin de Champagne, plenty. Une juive, vert, jaune, rouge plumage d'ara, ample, mûre, belle, sonnaillante de bijoux, nous sert, et par surcroît un maurillon tout d'écarlate vêtu. Couvert remplacé à chaque plat, serviettes. Ah ! que cela nous change. Aussi quelles rasades ! Gaîté, en inondation. Toasts I Et après le festin, chant, musique, ballade. Le Kaïd souffle dans une cornemuse. Son frère gratte la guitare.
Théo gambade.
A minuit, ce minuit ici encore le fantastique minuit d'antan aux effrois d'heure profonde de sorcellerie et de diablerie, retour, par l'obscurité, dans des ruelles fantastiques, à cheval, en file indienne, une lanterne balancée par un piéton devant le Ministre; excités par cette noce honnête, les jeunes heurtant à coups de pommeau de cravache les vantaux reployés des boutiques en bahut, ce qui est ici la manière de tirer les sonnettes, épouvantant le Maure qui y dort abeille engourdie dans son alvéole, tout le cortège arrêté aux portes des quartiers closes, Ben-Kador parlementant pour que le défiant gardien qui hogne de l'autre côté ouvre les bois vermoulus aux Bashadours en goguette.
Samedi 4 février.
Un courrier de Tanger est arrivé, pas un courrier, un de ces coureurs volontaires qui font la poste. Quelques lettres, un journal de la côte. Et ce journal annonçant que le Sultan a quitté Méknès et est à Marakèsh, à cent lieues d'ici!
Ainsi vont les nouvelles en ce royaume de l'incertitude où s'épanouit, en floraison ininterrompue, la légende, plante volante et changeante de l'atmosphère. Pays des mystères. Pays des mystifications. Pays hermétique. Non pas les choses, mais le mirage des choses, la dénaturation constante du réel, par l'Arabe Imaginatif, par le Juif intéressé attendant la conquête comme une libération qui le rendra l'égal des juifs d'Europe, et pour surexciter les convoitises, inventant les dangers, les barbaries, les révoltes, les menaces, les massacres. Les vibrations ininterrompues d'un universel mensonge dont l'Europe écoute les résonnances.
Ben Arosh, un parent de Sicsù, nous a invités à manger chez lui au Mellah le plat juif du Sabbat, la Dafina cuisinée la veille et tenue chaude sur un feu allumé la veille pour respecter le repos du jour consacré à Jahvé. Tout ce qui tient à Israël est inactif. Fermées leurs échoppes de la ville maure en lesquelles, accouplés en association, des juifs pâles à chevelure noire pleurante, la mèche tirebouchonnée introduite dans le trou de l'oreille, étalent des bijoux d'argent barbarement beaux, accrochés à des clous plan-
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tés dans une planchette, agrafes coulées en de vieux moules, lourds bracelets de jambe, qu'ils vendent avec un simulacre de pesée sur des balances suspectes. Invisible le boucher officiel, le Schohetf qui, sur un tas d*ordures à l'entrée du Mellah, égorge le bétail suivant les rites et vérifie la qualité des viandes. En des vêtements de dimanche, désœuvrés les Beni-Israël vont lentement.
Sur le sol en faïence d'une oblongue chambrette maure, demi-obscure, la table haute d'un pied, et autour, des matelas de hamac pour les convives. L'encens honoriférant flotte, exterminant les pestilences. Au fond des culs-de-sac sombres de la pièce, à droite, à gauche, d'une part, le lit conjugal, unique matelas par terre, vaste, et un traversin, blancs, très propres; d'autre part, en piles de magasin, coussins, tapis, réserve du ménage. Dans les niches excavant les murs, quelques objets hébreux, chandeliers, vases, images.
Nous prenons place en des accroupissements crampigènes. Serrée dans l'emballage de son costume national riche, criard, diadèmée d'un bandeau brodé d'or, ses flancs énormes ceinturés d'une large écharpe parfilée d'or qui les orne et les soutient, aux pieds nus des babouches, bel' ras% noires, la femme de notre hôte, à la tête petite, au visage pâle d'une douceur frigide, débite la Dafina en plats variés tous extraits du même chaudron, poulet, mouton, légumes, ollapodrida démêlée. Bon, mais gras, gras. Trois vins, faits au Mellah, liquoreux, agréables. Con-
versation difficile : les juifs marocains ne connaissent que l'arabe, plus même l'hébreu, sauf ceux de la côte qui parlent aussi l'espagnol, langue d'échange en Maugrabie.
— Depuis quand êtes- vous marié, demande l'un à Ben Arosh? — Depuis vingt ans. — Vingt ans! mais Madame est jeune? — Vingt-huit ans. — Comment! vingt-huit ans! mais alors mariée à huit ans? - Oui. — On marie les filles au Mellah à huit ans ! — Certainement. Et à sept. Et à six. - Vrai ? — Vrai. — Et les garçons ? — A dix, à douze. — C'est le mariage pour rire; on tient les époux séparés? — Non, ils couchent ensemble et font ce qu'ils peuvent. — Mais pourquoi? — C'est la coutume à Méknâs, à Fâs et partout à l'intérieur : pas à la côte.
Nous nous souvenons avoir vu dans les maisons juives visitées des fillettes à mine hardie, des gamins sérieux à allures singulières de grandes personnes. Gens mariés, dit Ben Arosh. La coutume, la coutume! mais en quels bizarres replis de mœurs a-t-elle germé? quelle dépravation y a semé la graine de ces fleurs de vice? Est-ce la régularisation d'une corruption précoce éclose dans la tentatrice promiscuité de ces maisons étroites? Est-ce le juif avide s'assurant au plus tôt des alliances fiructifiantes?
Et tout à coup je me souviens que Aïescha, une des femmes de Mahomet, celle qui le trompa, ait-on, et fît connaître au Prophète les morsures de la jalousie, fut épousée à dix ans.
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Dimanche 5 février. — Inauguration du Chemin de fer.
Tout s'arrange! Enfin, après dix-huit jours, on inaugure ce matin à neuf heures notre petit chemin de fer.
Le Meshouar mulâtre à face ronde, imberbe (décidément c'est un eunuque), jovial mais digne, irréprochablement enturbanné, vient nous quérir. Nous sommes en costume, moi la robe d'avocat. Cortège par les ruelles, par les cours palatines. Devant la porte par laquelle le Sultan sortira, dans le préau vaste, tels que figurants attendant l'entrée en scène, des askars rouges le fusil par terre à plat, des cavaliers mantelés de blanc avec le bouton pourpre du poivron, les musiciens et leurs cuivres; et sous les arcades, en multitude, des fonctionnaires invraisemblablement blancs, congrès de cuisiniers et de blanchisseurs. Accroupissement universel et silence. Nous passons, nous sortons : au moment où les battants sont ouverts, une nuée de populace qui attendait là fuit les pieds nus battant le sol, les djillàb's secouées comme des ailes, volatiles dans un nuage de poussière et une odeur de misère.
Nous entrons dans l'Akdal. La locomotive mignonne, avec l'air fier de sa poitrine bombée sous le col bien porté de sa cheminée qui fiime est attachée au wagonnet à rideaux saumon aigrette de drapeaux marocains rouge uni griffé
d'un croissant vert. Musique lointaine : le Sultan se met en marche. Attente pendant qu'en sourdine la musique dure. La porte du jardin privé qui donne sur l'Akdal s'ouvre : un peloton blanc; Mouley-Hassan' en tête, lui seul à cheval, flanqué de ses chasse-mouches. Profondes cour-^ bettes, clameurs longues, de respect.
En souverain qui passe une revue, il se poste. Colloque avec le baron Whettnall à pied, tête découverte. Il commande le départ : la machinette s'empanache de vapeur et la voilà roulante sur sa voie étroite ; on entend les battements de son hoquet précipité, oh! combien évocatif pour nous des lointains délaissés! Diminuante elle s'éloigne, tourne la boucle terminale, et la voici qui revient ronflante, avec vraiment bon air pour un joujou.
Correcte, elle s'arrête devant Mouley-Hassan', souriant de son sourire de complimenteur triste et parlant à demi-voix. Il fait signe à sa suite, des courtisans garnissent le wagonnet. La machine repart, moins alerte, car la charge de ces replets personnages est lourde.
Entretemps arrive un frère du Sultan, avec une vingtaine de Chérifs, ses cousins. Procession muette, lente, solennelle. Tous en blanc, quelques agréments du vert réglementaire à peine visibles entre les longs plis, des chapelets, des Corans dans des sachets de cuir. Figures fanatiques et farouches, mulâtres et blancs, deux ou trois grêlés de terrible façon. Pas de vaccine au Maroc. Silencieux, paresseux, impassibles^ ils s'accroupissent sur des carreaux de tapis.
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quelques-uns sur des bois gisant. Pareils à des cormorans s'arrangeant pour la nuit.
Le Sultan est entré dans le kiosque de guinguette ; le vitrage de serre est masqué par des étoffes. Il fait appeler le Ministre. Ils confèrent La petite machine souffle, va, vient, crache sa vapeur, charriant par lots les Chérifs toujours muets, imperturbables, sans étonnement, sans admiration.
Le Ministre revient. L'entretien à huis clos a duré une heure, cordial, affable comme on l'est rarement pour ces chiens d'infidèles. Cette petite Belgique est si peu inquiétante. Mouley-Hassan* avait pour trône un vieux fauteuil Louis XV doré. Il était accroupi dessus pieds nus, ses babouches dessous. A sa droite, pour le Bashadour, une chaise. Le Drogman debout. Derrière le Sultan un mur mal frotté de peinture. Les étoffes de vitrage simples pans de toile à blouses bleues. Pas de mobilier, sauf une horloge de voyage valant cinq louis et un coffre en maroquin rouge caboche de clous de cuivre. Toujours le luxe oriental!
Vers midi, il n'y a plus de charbon de bois : la machinette a tout mangé. Les trois nègres eunuques qui chauffaient sont éreintés des trois heures de travail. Les Chérifs, les gens de la suite, le Bâcha de Méknâs ont tous roulé. Le Sultan part. Courbettes et cris. Nous aussi. Et voilà le premier chemin de fer au Maroc inauguré !
Qu'en pensent les Maures?
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ment surgît, crêtée d'une courte crinière, la tête géante d'un cheval cabré remplissant l'éther de la déflagration d'un hennissement formidable. Plus loin la débandade d'une faite vers les défilés d'un Caucase imaginaire où des neiges versent leurs avalanches.
Je suis debout sur une colline à l'Est de la ville qui s'étage sur l'autre versant, au milieu des ruines de la banlieue, ossements aux en tours d'un repaire de bête fauve, méchamment muette à la contemplation de ce ciel. Horizontalement étalée, les lignes sédimentaires de ses terrasses rayant sa robe de bure grise, en sécurité dans ce lointain où, superbe et farouche, au flanc d'un coteau, je la vois couchée.
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Lundi 6 février, — Excursion à Volubilis.
J'avais vu sur la carte : " Ruines de Volubilis. „ Non loin d'ici, au Nord.
Je m'étais enquis. Rien. Volubilis? inconnu.— Des ruines, des ruines, disais-je. — Il y en a partout aux environs, répondait-on. — Des ruines romaines. Volubilis? — On ignorait. Romaines, romaines,... les Roumi, c'est l'Europe. J'insistais j'expliquais. — Qçar FaraounI dit un jour le chef de nos askars. Qçar Faraoun, palais de Pharaon. En effet, c'est ainsi déformée en ses souvenirs que la cité détruite apparaît à ces imaginations barbares. La première conquête arabe en Afrique fut l'Egypte. Ils y virent les ruines pharaoniques,.
inoubliables, et depuis d'autres et d'autres ruines en leur avancée dans le monde sémitique furent pour eux pharaoniques.
Volubilis! la plus occidentale des villes que Rome mettait sur son empire comme des cachets scellant sa domination. En cette lointaine et brûlante Maugrabie, alors Mauritanie Tingitane.
Avec Tespoir, sans nul excès d'orgueil tant il était vraisemblable, d'une domination définitive, et, pourtant, recelant en son fruit pompeux ce ver destructeur : la force d'un petit nombre imposée à une race étrangère. Erreur de ces Romains, qui furent une élite toujours mais une nation jamais, de croire que, sans exterminer le Sémite, ils pourraient, eux Aryens, dominer le monde africain du Nord. Comme promptement la puissance indestructible de la race subsistante flamba ces détails de surface quand courut le long du rivage méditerranéen l'incendie de la propagande islamite.
Donc de cette Volubilis au nom charmant d'élégance rien que des ruines.
Aujourd'hui nous y avons pèlerine par une journée divine, sous un ciel royalement orné de nues légères faisant cortège au soleil sans jamais le masquer de leurs draperies. Pour escorte, trois cavaliers et un Kaïd grisonnant à la lèvre pendante, quelques mulets chargés d'une tente et de vivres. A la sortie de cette grande porte en arche triomphale dont l'oeil cyclopéen nous fixait énigmatique au dernier campement la veille de notre entrée, la campagne, à travers la transparence miraculeuse, livre les minuties d'un pano-
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rama immense. Les cinq petites villes obsédantes et la lourde montagne dont elles maculent le versant, si proche par le net dessin de leurs détails, semblent venues à notre rencontre. Dans la vallée dont de droite à gauche s'ouvre le large et profond sillon, les djillàb's jaunâtres des paysans lentement bougeant, comme des poux, sur les glèbes dénudées. Au-dessus des masses argentées d'oliviers les ctolombes mauves évoluent en escouades. Sur la route sinueuse qui descend et remonte nous croisons les escadrons marchands des chameaux pesants et solennels au col de serpent tronçonné, aux paupières en amandes encadrant leurs grands yeux morts de statues, qu'on ne sait ni faire lever qnand ils reposent ni arrêter quand ils marchent, posant nonchalamment les pas et sifflant leur petit cri de crapaud tintant dans la nuit sa clochette. Un pont romantique. A gauche la Kasbah Tsargan* accroupie sur son cap, muette et canaille. Quelques palmiers écimés sortant de la touffe de leurs feuilles de souche. Le grand paysage simple, fait de rien et sublime.
Trois heures nous chevauchons sans sortir des choses vues dès le départ. Séductrice, pacificatrice, consolatrice uniformité qui doucement submerge en un rêve berçant sur lequel plane, immobile oiseau, l'oubli incolore. Les cinq petites villes, devant nous d'abord, lentement sont devenues latérales, plus proches, mais intangibles, et peu à peu ont disparu masquées par le Djebel Zerhoum dont nous dépassons l'angle.
Du plateau foisonnant de palmiers nains où
notre petite caravane maintenant chemine, au haut d'une pente molle, petits, petits dans la solitude immense que cerclent les monts, deux débris dressent leur silhouette incertaine, tristes tels que les cimes des mâts d'un navire naufragé. Volubilis!
Une rivière a grignoté en dentelle la colline où s'étalait la cité. Dans son lit rocailleux, baignés par les eaux basses et chantantes, des lauriers roses entre lesquels nous guéons. Sur le versant opposé désert, par milliers les pierres taillées des ruines, chantier énorme, et dans les interstices l'herbe de buissons courts d'où la battue des pieds de nos montures fait sauter des lapins et envoler des couples de perdrix rouges.
Nous campons près des deux débris qui seuls crétent dans l'écroulement universel. Une arche équilibrant le triomphe mutilé de son cintre au milieu des décombres amoncelés comme des vêtements qu'une femme a laissés tomber autour d'elle. Proches, les deux portes S3miétriquement opposées d'un grand bâtiment ouvrant sur le vide des vestibules disparus la majesté de leur contour en demi-cercle. Les blocs réguliers ajustés à sec s'entr ouvrent sous la cuisson des siècles. Une chouette troublée prend lourdement essor.
Au parcours de ces lieux dévastés notre curiosité mélancolique découvre des linéaments de frise, des chapiteaux, des tronçons d'inscription, des fondations massives en longues lignes. Peu. La destruction de la cité a été complétée par la destruction de la ruine. Sauf " l'arche mu-
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tilée et les deux portes s'ouvrant sur le vide „, tout est au ras du sol dans le commun et uniforme nivellement. Les Maures ont pillé les débris. Ce matin, sur la route, nous avons vu des blocs de marbre. Ils venaient d'ici. Mouley-Ismaél les faisait transporter à dos de chameaux dans Méknâs, sa ville chère. Un convoi apprit sa mort en chemin et les chameliers laissèrent tomber les charges. Elles sont devenues saintes : les voyageurs déposent dévotement sur ces autels l'offrande d'un caillou.
Les Romains fondateurs avaient en artistes choisi le site que nous regardons en silence pendant qu'en nos mémoires les eaux profondes du passé se peuplent de fantômes. Des montagnes : les unes proches, pour y chercher des retraites, les autres lointaines pour les regarder en rêvant. Au pied de la ville, cette rivière limpide, abondante alors sans doute des eaux retenues par les bois non ravagés. Sur ses rives, des jardins d'orangers dont là-bas quelques restes. Tout autour, bouquetée d'arbres et diaprée de cultures, cette plaine fertile présentement si désespérément nue en son délaissement.
La tente est dressée. Nos chevaux broutent les palmiers nains. Les mules vaguent parmi les buissons où elles promènent les larges fleurs mouvantes de leurs selles écarlates. Nos soldats dorment dans leurs blancs selams. Là, dans la montagne, au revers du Djebel Zerhoum, une ville mauresque grève de sa grisaille le sommet plat, coupé en biseau, d'un escarpement à l'entrée d'une gorge sauvage d'où sort la rivière.
Un seul minaret. Même silence, même immobilité morte que les cinq sur l'autre versant, ses sœurs maintenant invisibles. — Kaïd, quel est le nom de cette ville? — Mouley-Edris. — Pouvons-nous y aller?— Grave, il remue de droite à gauche l'index, de ce mouvement bizarre qui signifie : Non. Mouley-Edris ville sainte, fermée aux Nazrani impurs, tombeau d'un marabout illustre, où les Sultans vont en pèlerinage à leur avènement
Sanctuaire, Thébaïde, Bethléem musulmane.
Quelle floraison de mystère religieux sur ce Djebel Zerhoum !
Saturés de rêveries et rêvant encore, nous retournons par le cuisant soleil. Soudain une rumeur sur l'obliquité des coteaux. Bergers, laboureurs, tous les djillàbaires poussent des cris qui se fondent en une clameur lointaine ondulant sur la campagne. Quatre sloughis flaves ont levé un grand lièvre flave comme eux et pourchassent sa fuite curviligne qui parfois se ploie en une brusque volte. A longues foulées l'animal gibier et les animaux chasseurs arpentent les guérets et engouffrent dans un val lointain la file allongée et tendue de la poursuite.
Mardi 7 février.
Des moineaux fraternisent avec les merles sur les tuiles vertes vernies de la corniche du patio. De leurs petites pattes en griffe, ils s'accrochent latéralement aux ficelles des quatre
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lustres arachnéens. Ils becquètent Teau sableuse de la vasque à côté des Maures qui la lappentu L'universel moineau comme l'universelle puce. Franc partout. Le même cri gamin : Tchirip, Ils m'ont éveillé ce matin, et à ce tchirip magique je pars pour Bruxelles en Brabant, j'arrive.
O impressions d'enfance et de vie familiale! L'oiselet accomplit ce prodige, non d'un coup de baguette mais d'un coup de langue.
Théo essaie de souvenir un portrait du Sultan. Si grotesquement faux sont ceux que nous vîmes dans le London News et le Tour du Monde, Illustrateurs farceurs et menteurs autant que les voyageurs narrateurs. Rien dans ces imageries de la mélancolie décadente de ce visage sentimental. Ils ont fait un Turc, un Turc suivant la formule, honteusement banal.
On nous dit qu'un vieux que nous entendions gémir sous sa djillàb' accroupi à la porte du Palais, chien abandonné à qui nul ne faisait attention, a été trouvé mort, sur place.
Vers le soir, avec le baron Whetnall en tête, promenade à cheval dans la banlieue. Le Kaïd qui commande l'escorte, haute figure ascétique de fanatique phtisique, largement scellé au front de la tache ronde des prières, ne veut pas que notre cortège passe devant une mosquée dont le minaret, le palmier unique saluant penché sur elle en parasol, l'enclos d'oliviers font oasis dans la campagne vide. A la porte un paquet de vrais croyants accroupis en tas de linge sale, djillàbaires regardant, muets en leurs problématiques rêveries, les yeux mauvais, les bouches se tor-
dant pour des imprécations avec peine retenues.
Sur une colline, massés en vedette^ longuement, silencieusement, nourrissant nos yeux des spectacles qu'on ne doit plus revoir, nous contemplons la ville que le soleil couchant étrangement patine. Tout entière elle est safran avec des ombres vertes. Fantastique merveille telle qu'il en surgit dans les pays du ciel, parmi les nuages, dans les Arables imaginaires!
Mercredi 8 février.
Dans un livre anglais sur le Maroc, prêté par le Kaïd Maclean, des photographies d'habitations, de mœurs. Combien menteur ce procédé mécanique infaillible. Suppression des couleurs, substitution de rapports entre les tons, travestissement des clairs et des ombres, partant bouleversement de l'impression oculaire. Une lentille déformatrice non du dessin mais de la lumière. Aussi fausse, et parfois aussi grotesque. La photographie masque les nuances qui font tout ici misérable, ruiné, malingre. Elle suggère l'idée d'une fausse opulence, d'une fausse splendeur et supprime la tragique indigence avec sa sensation d'irrémédiable, issue d'un passé qui remonte à Abraham, passagèrement illuminé par le court et brillant intermède des Arabes de Mahomet, coup d'enthousiasme religieux et militaire dont les descendants n'ont pu maintenir l'élan trop tendu pour l'âme sémite.
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Le Ministre négocie laborieusement avec le Maghzen'. Les belles espérances se fanent. Tout est difficile à obtenir. Ces personnages sont glissants, ubiquitaires, ductiles en leurs discours, échappant toujours. Ils mentent, inventent, promettent, démentent, imperturbablement calmes et sans étonnement. Tout avec eux semble constamment près de finir et ne s'achève jamais. Des douleurs d'enfantement quotidiennes, et pas d'enfantement. La temporisation qui amuse, rassure, va jusqu'à l'extrême bord de l'accomplissement, et se retire par une fissure. Il ne s'en faut que d'un cheveu : c'est l'abîme. Si Bou-Bèkre continue son jeu de mouche de coche et le Champagne diminue.
Il y a des conférences chez Garnit', le faisant fonctions de Grand Vizir. Il occupe dans une ruelle une maison lépreuse. Accroupi au fond d'une petite salle oblongue, sur un carreau de tapis, se chauffant frileux les mains à un réchaud en terre cuite. Deux bouquets d'autel en roses artificielles blanches et rouges, feuillage de papier doré, sous des verres cylindriques (tels en nos villages) flanquent, dans une niche, une pendule camelote style Empire. Il ouvre un placard dont croulent de petits rouleaux : ce sont les papiers d'Etat; on est dans le cabinet du Ministre. Il cherche une pièce et ne la trouve pas ; il appelle à l'aide le planton à poivron occupé dans le patio à refermer avec humeur une porte que des négresses et des négrillons s'obstinent à entr'ouvrir pour voir ces bêtes inconnues, ces jumarts chimériques : les Roumi.
Pires que leurs mulets, ces Maugrabins, car lorsqu'on crie au mulet : En avant ! il marche. Eux reculent. Une affaire qui leur paraît de toute importance aujourd'hui est oubliée demain. Ils n'ont qu une politique, ne rien changer, et toute leur diplomatie est de se défendre par la ruse contre quiconque voudrait un changement. Le peuple est gouverné comme on gouverne'une école : par la peur du Magister et suivant son caprice. Le Magister c'est moins le Sultan que le Maghzen'. Le Sultan est l'éditeur responsable qui ne sait que ce qu'on lui conte. A sa mort, c'est l'anarchie pour un temps : la classe se débande et ils font l'école buissonnière en barbares jusqu'à l'installation d'un nouveau cuistre. Lors de la dernière maladie de Mouley-Hassan', très grave, des nuées de Kabyles étaient descendues camper aux portes de Méknès, prêtes au pillage et à la course, en corsaires terrestres. Le Kaïd Maclean, malade aussi dans une petite maison hors des murs, devait tenir garnison. Journellement des meurtres. Une ménagerie dont les cages allaient être brisées. Et l'événement considéré comme normal, sans terreur et sans consternation.
Jeudi 9 février.
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pressés à vibrations criardes, à aspirations gutturales et grêles toujours, de cette langue arabe foisonnant de consonnes, sorte de polonais asiatique, où les voyelles s'atténuent, avec des sons qui ne sont que des mouvements musculaires, presque vides, du gosier, delà bouche, insaisissables pour l'imitateur, si loin, si loin de tout ce qui pour nous est une langue, s'enveloppant des voiles de Tétrangeté, induisant ceux qui veulent en traduire par nos lettres les accents tourmentés, en des versions diverses, toutes discutables, approximatives, jamais adéquates.
J'ai acheté un selam de laine blanche écrue, à capuchon, sous lequel il fait frais parla chaleur; j'y suis à l'ombre. Pour la sieste sur la terrasse éblouissante quand le soleil darde, pour la promenade à cheval, vêtement admirable. Et dans les plis tombants que drape l'ample et légère étoffe marocaine, je me surprends les gestes lents du Maure, toujours paresseux à dégager ses mains de l'embarras des sinuosités, n'en montrant qu'une, ne déprisonnant l'autre qu'à la dernière extrémité, quand il y a péril de mort! Et pourtant vêtu sans l'être, tant il est nu là dessous, tant par prestidigitation il se débarrasse de cette enveloppe quand il le faut. Dans le récit légendaire de la passion du Christ, un sémite du temps^ un jeune homme échappe aux gardes qui croyaient le tenir en leur laissant son unique vêtement, sa djillàb', et s'enfuit tout nu.
Au dehors, proche les murs, dépendance et continuation des amoncellements d'immondices qui font à la ville une seconde enceinte d'or-
dures, il y a, dans une fosse énorme, un charnier, formidable cimetière de bêtes, poêle en plein soleil d'Afrique qui rissole les charognes. Chevaux, mulets, ânes, chameaux qui meurent en la ville sont traînés à ce pourrissoir et jetés de la berge, atterrissent dans le fond au hasard de la dégringolade. Navrante, terrifiante et pestilentielle cuisine de décomposition. Corps à tous les stades de la putréfaction, carcasses encore articulées, squelettes écroulés en jeux de jonchets sinistres. Les poses terribles ou dérisoires composées par la chute : menaçantes, nonchalantes, grotesques, désespérées. Des chevaux lamentables dont le chanfrein demi rongé est plus vivant que la vie. Des mules au ventre ballonné dont les quatre membres immobiles gigotent une défense furieuse. D'autres infiniment douces et tristes dans l'abandon de leur anéantissement. Des mares de jus épais. La guenille animale se dissolvant sous l'attirance des forces mystérieuses du sol et de l'air, retournant, en ce aboratoire cyniquement et affreusement visible, à la matière première pour des fabrications nouvelles. Des chiens, des oiseaux de proie occupés aux déchiquetages, très calmes devant l'abondance qui fait à chacun large part et sert, en pantagruélique et inépuisable festin, les cadavres. Quel grandiose en ces gémonies, dédaigneuses de l'hygiène, amples à rapetisser Baudelaire s'attardant à ergoter à propos d'une seule charogne. Au-dessus des bords vastes de la cuve, l'odeur de la mort s'épanche sans qu'un seul Maure sur la route qui la contourne daigne
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se boucher les narines. Les bêtes seules qui passent s'effarent et renâclent dans la vague terreur de Tabatage pressenti.
Vendredi 10 février.
Le baron Whettnall a demandé au Sultan son audience de congé. Voici vingt-trois jours que nous sommes à Méquinez, et, sur les moindres choses, le Maghzen' tergiverse, temporise, s'attarde en des circuits sans fin. On disait ces joursci qu'un Ministre qui arrive à la Cour doit donner, à bon escient, un millier de douros.
Cette formalité négligée expliquerait-elle ces longueurs?
Les Amin's aussi, chargés de nous fournir la Mouna, se relâchent. Le mouton, les poulets sont coriaces. Les dattes, les figues déplorables. Les lustres arachnéens s'éteignent de bonne heure. Certes les formules de politesse et les compliments à l'orientale vont leur train. Mais on devine une lassitude. " Ces Roumi sont bien insistants et leur séjour se prolonge outre mesure. Qu'Allah puissant et miséricordieux leur inspire la pensée de s'en retourner „.
l^es Roumi y ont pensé et le Sultan les recevra à cette fin demain matin à huit heures.
Nous vaguons aux entours de la ville. Le camp des askars^ contre les murs, proche le Palais. Des tentes basses, des huttes de roseau et de feuilles d'aloès. La halte d'une horde bohème. Moins des soldats que des errants qui se
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sont abattus là pour une nuit Saleté, misère, ou plutôt le débraillé, le détraqué sauvage de la vie nomade qui se pose et ne se fixe jamais. Quelques cabanes, mieux closes, et sur le seuil des femmes sans voiles vêtues en Salomé d'occasion : les lupanars. Des moutons résignés qu'on égorgera avant la fin du jour. Les inévitables poules moucheronnant sur les immondices. Peu de mouvement. Peu de bruit
Sur la chaussée de Mouley-Ismaêl, ce massif tronçon de béton qui devait être prolongé jusque Maroc. Elle domine de sa masse un quartier en grand parallélogramme n'ayant qu'une entrée comme un Mellah. Ruelles rectilignes, maisons basses. Là habitent des subalternes, des filles, des renégats aussi, sémites égarés dans la civilisation aryenne et retournés au colombier arabe. Nous plongeons dans les cours où s'enchevêtrent les rameaux des figuiers. Des femmes se sauvent par les portes basses. Les enfants insolents invectivent : injures incrompéhensibles gestes indécents.
Nous longeons les cimetières, les grands cimetières, et par dessus les murs, de nos selles, nous voyons, parmi les aloès et sous les oliviers, la floraison blanche des femmes, grandes fleurs de magnoliers venues là en multitude, car c'est le jour saint, le vendredi, et elles s'occupent des morts, elles s'occupent surtout de bavarder sur les tombes des morts. Les voilà par groupes, innombrables, dans leurs suaires, la tête cachée, comme si, fantômes, elles sortaient des sépultures pour chauffer leurs corps glacés au soleil
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dont la lumineuse haleine attiédit Tatmosphère." Femmes sans coquetterie, sans mutinerie visible, sans coups de regards qui rendent Thomme tremblant, ne trottinant jamais, lentement glissantes, drapées, fantomatiques, anonymes, craintivement énigmatiques, lugubrement glaciales.
Pas de monuments funéraires, de simples levées oblongues de terre marneuse qu'elles entourent accroupies, assises, couchées, chuchotantes et grignotant des bonbons, des enfants sur le dos, dans leur giron ou jouant autour d'elles. La Koubah d'un saint dont les tuiles vertes sont mêlées aux feuillages : Sidi Ben Aïssa, le patron des enragés Aïssaouas, mangeurs de viande vivante, vus à Tanger.
Un grand élang dans les anciens jardins de Mouley-Ismaël, maintenant terrains vagues, immense baignoire rectangulaire jusqu'aux bords pleine de lapis liquide où flottent, barquelettes noires et légères, des poules d'eau. Un bloc d'eau immobile, azurée et pure.
Notre randonnée dans la banlieue nous ramène à des sources hier pullulantes de nègres piétinant le linge de saltations cadencées sur une psalmodie monotone, et de femmes laveuses le battant et le pétrissant. Aujourd'hui les eaux claires coulent sans tourment, étalant de grands disques bleus métalliques. Sous les chemises lâches aux manches insuffisamment retenues par les boucles d'un cordon croisé en huit sur le dos, on voyait les seins ballants des lavandières penchées, en la difformité précoce causée par les constantes et machinales manipulations de
leurs maîtres qui les triturent durant leurs interminables rêveries à vide. Blagues à tabac, calebasses, vieilles bourses au fond desquelles ballotte une flous', figues trop mûres, outres dégonflées, poivrons usés, suivant les expressions brutales d'un imaginatif askar. A peine chez les très jeunes la poitrine dresse-t-elle le charme gracieux de pitons aigus : telle une adolescente mulâtresse à marche dansante, à visage riant, qui nous servait à El Araïsh. Chez les vieilles c'est un haillon.
Samedi il février.
L'Audience de congé.
A huit heures du matin nous sommes dans un jardin du Palais, celui d'où le Sultan est sorti pour inaugurer le chemin de fer. Il est en accord rustique et débraillé avec le reste : un potager vaste, mal entretenu, à chemins droits non sarclés, sous des orangers et des citronniers plantés en verger, des carrés de poireaux, de fèves, quelques longs berceaux de vignes à lattis croulants, deux nègres maladroits qui jardinent sans rien atténuer de l'universel désordre, de l'universel négligé, les grincements gémissants d'une noria qui ne fut jamais gp^aissée, des canards canquetant.
Nos chevaux sont restés dehors. Nous cheminons par l'allée centrale. Le gras Méchouar habituel, imberbe, jovial, nous guide. Des soldats de cavalerie par petits pelotons sous les feuil-
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lages, blanc et bleu et rouge, la face, sous le poivron pourpre, élargie par les deux mèches temporales en ailerons à noire ébourriffure. Nous allons vers un kiosque cousin germain de celui de TAkdal, autant guinguette de foire à peintur* lurage de mirliton. A une centaine de mètres, halte ! Un autre Méchouar, le Méchouar chef, le Moul Méchouar, venu au devant, emmène le ba-
. ron Whettnall et son Drogman. Le Sultan est dans le kiosque.
' Dans Tallée, debout, nous attendons. Le gros chambellan à rond visage qui ne désourit pas
. nous tient compagnie. Avec lui nous arabisons. Enfantin, il fait voir sa montre, une montre Wa* terbury, et nous explique qu'il sait la mettre à
. l'heure. Il nous fait tâter Tétoffe de ses selams superposés comme les feuillets d'un livre. 11
, touche à la dérobée le drap de nos habits noirs.
.11 se réjouit à voir jouer les ressorts des gibus et demande qu'on recommence, et encore, et encore ! Nous le complimentons sur son turban : il
.l'a tourné hier lui-même sur son genou, patiemment; on le croirait tourné à la mécanique. II pose des questions sur la géographie : un de nos ingénieurs lui dessine une carte d'Europe à la-
- quelle il ne comprend rien; par des carrés de
: diverses grandeurs, on lui donne une notion vague de l'importance relative des Puissances.
. La France, pour lui, est la grande nation, et l'Al-
; lemagne qui a vaincu la France. — Les Etats-
Unis, qu'est-ce que c'est? Où? Derrière la grande mer brumeuse, ténébreuse, Bahr-al-Talmet P — Cela préoccupe son intelligence trouble; il y a
présentement des difficultés avec l^envoyé de la Grande République, homme remuant et audacieux. Chambellan, il tient à la main une haute canne de cérémonie, bâton en bois blanc de dix sous, et il a au doigt une bague de pacotille mon* tée en argent.
Après ces propos, le haut fonctionnaire, sousintroducteur des ambassadeurs, s'accroupit par terre sans tapis et de son doigt bagué visite minutieusement ses narines.
Deux heures I la conférence deMouley-Hassan* et du baron Whettnall a duré deux heures! Sur le seuil du kiosque le Moul Méchouar nous appelle. A quarante pas du lieu vénéré où trône l'Empereur il faut nous découvrir. Le Moul Méchouar m'a pris par la main et monte les degrés^ Il se jette la face contre la terre, étendant les mains, et d'un cri retentissant nous annonce. Mouley-Hassan' est accroupi sur le fameux fauteuil Louis XV. Le Ministre est assis sur la chaise de paille légendaire. Sicsù debout. Je vois le coffre à clous de cuivre et la pendule de voyage. Rien de plus en cet oriental sanctuaire. La noble figure du souverain est revêtue de sa mélancolie souriante. A sa dextre étincelle un brillant su* perbe. Pieds nus. Tout en blanc, blanc de peignoir, emmitouflé. En fort parfum le jasmin émane du paquetage.
Des compliments déroulant en longues échar* pes leur bienveillance. L'annonce qu'il nous sera donné des fêtes de bon départ. Je réponds en phrases de Cour pour autant que je sache ce que doivent être les phrases de Cour.
Et nous partons par où nous sommes venus, la noria grinçante gémissant toujours, les deux nègres qui n'ont pas Tair de savoir qu'il se passe quelque chose, jardinant leurs poireaux et leurs fèves, sans lever leurs noirs visages.
Le baron Whettnall est enchanté de l'accueil du Sultan, qui, en ses discours, a choyé la Belgique.
Dimanche 12 février.
Notre cuisinier nègre a pris femme. Sans tapage. La nuit de noces a eu lieu dans la fuligineuse caverne où il perpètre sa cuisine barbare, au dallage gras de saleté, humide, antre obscur à faux monnayeurs, intérieur de cheminée sans cheminée, croulant de suie, en lequel il s'agite pour faire les mets sur des tas de braises comme un forgeron dans une forge. La mariée a de beaux bijoux, raconte admirativement l'ange Fatmi.
C'est la fille d'un Pacha! D'un pacha redevenu simple Maugrabin apparemment comme il arrive en ce pays d'ondoyante fortune. Fatmi proclame à cette occasion que lui-même est frère du Sultan, sa mère, négresse esclave, l'ayant engendré des œuvres de Mouley Abd-er-Raman*, l'empereur défunt. Saluons!
Ce juif de notre ruelle accroupi contre le haut mur sale, en borne, recroquevillé sous sa djillàb' sordide, collant à la boue les jours de pluie, chevelu, impeigné, qui, au passage, baise la botte du Ministre, est toujours là, marmottant sa suppli-
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cation pour son fils prisonnier. J'insiste pour que Sicsù agisse en faveur du misérable. — Allez vous-même au Maghzen', dit-il. En qualité de Kadi d'Europe vous obtiendrez peut-être quelque chose.
Tentons l'aventure.
Où est le Maghzen' ce matin. 11 siège là-bas, dans la cour où s'ouvre la porte blindée en ferblanc des caisses de Peek-Frean qui clôt les logis privés du Sultan. Sous l'auvent en hangar qui la borde de son portique rustique, les divers ministres et leurs secrétaires, le derrière par terre, chacun sur son tapis apporté comme un pliant. Tout le Ministère sur le trottoir. Devant les chefs un pupitre portatif en cuir marocain attaqué d'une petite vérole de clous de cuivre. A proximité une cruche d'eau coiffée d'une tasse anglaise en faïence blanche, abreuvoir commun. Des pans délabrés de vieilles tentes de leurs haillons accrochés aux piliers font écran au soleil. Sur la longue série des groupes juxtaposant dans l'ombre claire le blanc et nonchalant désordre de leurs poses, bruit la sourdine d'un très atténué murmure susurré par des têtes penchées l'une vers 1 autre en des attitudes de pénitents à confes- Dart?\ !î ^^'^^ ^^^ affaires de l'Etat. Des gens DaDiVrc ^ ^^'^^ arrivent avec de très petits et le ru} '^'"'^,^^' '•^Ç^s, examinés dans la lenteur mules d^^f """.^ impassibilité d^automates. Les
portique r^T^'"''"^'"^^' ^^"^^^' ^^^^ ^^ "^^"^^
cour Tt suri '^''^- ^^^ décombres plein cette
"façons élevanf^^'^K^^^ ^'"^^ muraille ruinée des
ie^ant, abaissant leurs silhouettes, ab-
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sorbes en des réparations vaines. Sur le sol rabo* teux, de-ci de-là, accroupis en conciliabule, les soldats à poivron. Au pied des murs, dans une demi-ration d'ombre, par centaines alignés, grands escargots, les plaideurs, les solliciteurs. Askars, cavaliers passent venant on ne sait d'où, allant on ne sait où. Un fou, dont la manie est de se mettre tout nu, circule tout nu, respecté : " L'esprit d'Allah visite cet innocent qui dédaigne tous les biens de la terre, en cela plus grand qu'un Pacha. „
Oh! le pouvoir des fous. Ce ne sont pas les froids penseurs qui fondent les cultes nouveaux et conduisent les hommes. Seuls les hallucinés opèrent ces miracles. Immense dans l'histoire fut l'action des fous. Ils détruisent les empires et soulèvent les flots populaires. Leurs rêves ont entraîné l'Humanité, le cours de l'histoire eût changé si la raison, non la folie, avait régné sur la terre.
Nous cherchons Garnit', le Grand Vizir intérimaire. Il est à l'intérieur du Palais. Si-Bou-Bèkre va le quérir. Le voici, avec son extérieur d'évêque frêle, ascétique, irréprochablement blanc. Je regarde ses mains : il se ronge horriblement les ongles. Il écoute ma requête en faveur du Mardochée lamentable. Il promet d'en parler au Sultan le jour même, et, glacial, récite le cérémonial des compliments.
Nous retournons à pied, les palefreniers menant les chevaux derrière. Un askar demande que nous intervenions pour lui faire rendre un douro dont le Vizir l'a gratifié et que la domesticité du Vizir
a intercepté. Un des palefreniers qui nous suivent me tire par la manche pour avoir une cigarette. Quatre mendiants aveugles passent, en file indienne, se tenant par la djillàb', dirigés par un cinquième psalmodiant, dont ils reprennent en chœur la psalmodie pleine d'Allah 1 Allah ! Devant le tombeau de Mouley-Ismaël, lieu d'asile bourré de fugitifs, une vache récemment égorgée, offerte en sacrifice, gisante, effroyable, pitoyable, dans une sauce de sang. Près d'elle les fugitifs, sortis de la tanière sacrée, immobiles au soleil, en sentinelles.
Sur mon âme, en ce matin, quel coup de vraie vie marocaine.
ex
Même date.
A Méknès, comme à El Araïsh, comme à Tanger, sur les Sokos, aux heures dernières du jour, après les affaires, les très rudimentaires affaires, des gens venus au marché, avant le retour aux douars, aux tchars là-bas dans les plaines, là-bas dans les monts, assistent à des divertissements primitifs, des spectacles.
Le charmeur de serpents, ô à quel point rendu banal par la bourgeoisement naïve admiration des peintres fraîchement débarqués I Les reptiles rampent sous les vêtements, froide vermine, s'enroulent, disparaissent, réapparaissent, souples, lents en leurs caresses sournoises, vicieuses, avec des sifflements de vents coulis, pris parfois à la tête par la bouche charnue du maître, tenta-
MÉKNÈS, MÉKNAS 3II
tive d'un étrange repas goulûment commencé, et retirés comme un dard d'une blessure. Le conteur qui a déposé ses babouches, centre autour duquel les djillàbaires font cercle, affaissés en accroupissements; dans l'espace vide le narrateur va, vient, mime, maniant un bâton dont il frappe, couche en joue les acteurs invisibles, appuyé des grelottements d'un tambour de basque dans les péripéties importantes. Un Berâbre possesseur d'un démesuré fusil à bassinet tire au vol des oranges. Un autre, vêtu d'instruments baroques, homme orchestre, se trémousse en sonorités charivariques. Des jongleurs.
Passant nous stationnions, regardant du haut de nos selles. Il s'est élevé une clameur menaçante de sifflets et de hurlements.
Lundi 13 février.
Dans cette banlieue de ville africaine, aux grandes surfaces glabres, sur lesquelles les moissons germantes ne sont qu'un duvet effacé, dans un val dont la crevasse s'ouvre aux murs mêmes, il y a un bois. Les cimes moutonnantes des oliviers tapissent les pentes raides jusqu'au pied du cap sur lequel mauvaise se carre la Kasbah Tsargan'. C'est le bois ^Abdul Azis\ Nous l'avons traversé aujourd'hui. Nous avons, dans la Kasbah, revu le Kaïd à tête de buis, figure des tentations de Saint- Antoine de Teniers, masque effrayant.
Sortie par la Bab elBreber qui au loin regarde
la Kasbah et que de loin la Kasbah regarde. D'ici part la route de Tanger, immense peau de serpent vert et jaune, séchant au soleil sur le montueux paysage, étalant jusqu'à l'horizon sa jaspure de gazon et de sable. Au loin, insectes rampant sur la dépouille, des chameaux minuscules, des paysans berbères, des bourricades lentes, lentes à se déplacer. Nous longeons à gauche un mur d'enclos qu'a déchiqueté la ruine et qui n'enclôt qu'une friche. A droite le val à son début, plein d'oliviers noirs et d'orangers verts tachés de maisons blanches, rares. Devant, au fond, en barre, le Djebel Zerhoum et les cinq petites villes inabordables en leur isolement lunaire.
Nous dévalons. Les chevaux glissent par un labyrinthe de sentiers rocailleux, beurrés de boue, entre les palis de hauts roseaux secs dont les haies divisent le grand bois en jardins. Si étroites les voies qu'un petit âne qui arrive en sens contraire ne pourra passer. Un askar crie à l'ânier de rétrograder; sans un mot il rétrograde. Au-dessus des échaliers qui les enferment, de grands oliviers, des figuiers aux branches inextricables. Un carrefour avec des arbres centenaires auxquels accrochés pendent des sarments à contournements viscéraux. Nous franchissons à gué un ruisseau rapide, sortant de la grotte des feuillages : l'Oued Rdom à sa source, que j'ai vu héroïque à Sidi Kassem, idyllique ici.
Nous montons l'autre versant. Maintenant des clairières. Sous les arbres espacés, les cultures d'orge. Des hordes de paysans gaulant les olives
MÉKNÈS, MÉKNAS 313
ovoïdes, tous figés par rétonnement à l'imprévue apparition de notre exotique cavalcade. Galopée sous les rameaux bas, les selams blancs flottant en ailes, comme un escadron de cygnes rasant le sous-bois.
Voici la grande Kasbah jaune. Une cigogne se détache du mur et tournoie en la majesté sereine de son vol large. Le fantastique Kaïd est là, entouré de sa cour barbare de guenilleux et de ses chiens sloughis. Le baron Whettnall, photographe amateur passionné, attentif aux occasions depuis le début du voyage, riche déjà en clichés de choix, braque sur le monstre, qui ne s'en doute pas, l'oculaire d'un appareil à instantanées et le prend au trébuchet.La tête énorme, le corps difforme du gnome sont faits prisonniers. - Quoi? dit-il, montrant la boîte. — Mesurer la hauteur du soleil, répond-on.
Nous revenons par un chemin à mi-côte. En réseau des rigoles amènent dans les bassins creusés autour des troncs d'oliviers les eaux de la montagne. Des troupeaux de petites vaches fauves ou noires passent, laissant traîner derrière elles la forte odeur de l'étable et du lait. Nous recoupons le vallon sur un viaduc colossal, massif et croulant rempart, percé d'un étroit tunnel, chas par lequel s'insinue le fil du ruisseau. Mouley-Ismaël, en sa simplicité d'architecte brutal, a ainsi aplani les escarpements de la crevasse.
Même date.
Depuis deux jours de la chaleur. Les sensa-
tiens d'un beau jour de chez nous. Quelle douceur glisse avec ce soleil tiède et cette lumière d'or que notre maison, froide parfois et un peu morose, respire par la bouche de son patio ouverte vers le ciel.
L'après-midi, brusquement troublant cette paix, un orage. Je regarde par les sabords de la terrasse. Sur Méknès quelques ondées seulement.
Mais au loin, dans l'océan céleste, en flots désordonnés, les nues. Sur un mont dressant au Nord- Ouest son noir récif, un énorme stratus fusiforme échoué dans sa traversée aérienne. Par intervalles, les brumes tendent leurs gazes sur les mystérieuses catastrophes des météores. Partout, dans le paysage sombre, l'aspect violent des batailles. Un ciel massacré. Les coups de soleil dardent la gerbe de leurs rayons comme la fusée d'un foyer électrique, et s'éteignent net. Des dieux furieux combattent-ils dans les percées lumineuses sur lesquelles des mains invisibles font tomber les rideaux des obliques averses? A l'Est un tronçon d'arc-en-ciel dresse son débris, membrure magique d'un vaisseau fantôme fracassé et coulé par l'ouragan. Des éclairs pâles et des coups de tonnerre grondant à demi- voix. Sur les hauts phares des minarets, les Mouezzin's semblent pousser des cris d'alarme. Leurs blancs étendards éclatent et claquent sur le ciel de plomb fouettés par le vent de tempête. A la cime sans feuilles d'un figuier qui dépasse la crête du rempart, des merles par centaines, immobiles, pelotonnés, gros fruits noirs, chacun au bout d'une branche.
MÉKNÈS, MÉKNAS 315
Même date.
Quelle meule un tel voyage pour affiner et affiler la faculté d'observation. Je suis consciencieusement à mon affaire, toujours, comme un monsieur qui serait payé pour sa relation. - Opiniâtrement je veux être sincère. Hostile je me sens aux narrations de complaisance. Ohl ne pas être un chroniqueur galant à la Gabriel Charmes écrivant avec une plume d'angélique trempée dans des confitures Féraud. Quoi me gênerait? Mon livre sera pour quelques amis chers... et pour moi, pour refaire mon voyage au retour, dans la paix d'outre-tombe des choses dont on se souvient. Oui, pour un petit nombre. Jouissance raffinée d'enfermer ses sensations comme de belles femmes dans un harem, d'entourer la vie du cœur des hauts murs aveugles de la maison arabe.
Nous revoici ce soir dans notre Comédor étroit et nu, après manger, quatre chandeliers sur la table, la vaisselle débandée, sérieux, échangeant des propos, la pensée grisâtre. Le Kaïd Maclean et son frère ont dîné avec nous. Il y a sur nos âmes un poids d'isolement. L'impression d'un profond lointain et d'une ambiance vide. Comme des pêcheurs, là-bas, dans l'entrepont d'un bateau, " sur la mer d'Islande „, par une nuit d'hiver.
Fragile sécurité la nôtre. Si le Sultan mourait subitement, s'il était tué par un déraillement ou
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une explosion de la locomotive, si l'un de ses chevaux le jetant bas lui cassait les reins, certes pas un de nous ne sortirait d'ici vivant. Lui seul retient la voûte du précaire édifice gouvernemental. Tout procède de lui par l'écheveau d'infinies délégations, et tout se détache quand le fil originaire se rompt. Ces obtuses cervelles ne peuvent modeler la fiction du statu quo pendant l'interrègne. Il faut qu'un autre ait repris la possession et redonne à tout l'investiture temporelle et spirituelle. Jusque-là c'est l'anarchie consentie dont on profite comme d'un congé avec permission de tout faire.
Détails sur l'étrange contrée que laisse tomber le Kaïd. Un renégat espagnol a organisé la musique impériale. D'où l'habitude de jouer, outre un air arabe, l'air national d'Espagne. En dehors de cela, rien. Et encore quelle peine pour habituer au trombone et au cornet à piston les joueurs de gaïta et de t'bel I — Les Mauresses seraient, en amour, les femmes les plus ingénieuses à satisfaire la bête humaine. Dès dix ans les mères dressent leurs filles à la sensualité. Leur seule éducation est le guide de la parfaite prostitution légitime. Epouses et concubines seraient d'une dextérité merveilleuse. Etc., etc.
Mardi 14 février.
Mardi. Mardi gras, dit le calendrier. Mardi gras ! Carnaval I Ces mots en ma cervelle tintent en bruits mourants, si loin, si loin. Et une image,
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si petite, si petite, vue dans ramoindrissement d'une lorgnette : un bal minuscule, dans un théâtre superposant ses loges pourpre et or, sous la lumière jaune du gaz, des marionnettes noires en sautillement, diaprées du papillonnage de femmes lilliputiennes, le crincrin infiniment inince d'un orchestre...
C'est aussi loin que mon enfance. Prodigieuse, mystérieuse et cruelle atténuation par le changement! Graduel effacement de la fresque* Ainsi du souvenir des morts pour ceux qui restent Ainsi de la vie pour qui meurt, si la pensée persiste.
Et je médite un examen de ma vie, vue à distance, en proportions rétablies, telle qu'un pays regardé du large sur un navire à l'ancre. Que de choses mesquines et inutiles! Quelle imperceptible fonction dans la fourmilière sociale! Singulière contre-partie de mon voyage, grandissant l'âme dans le présent, l'amoindrissant dans le passé, la décourageant pour l'avenir.
Même date.
Le Sultan fait annoncer au baron Whettnall que demain il donnera une fête à la Mission belge et demande à voir ses appareils photographiques. Le Ministre va au Palais avec nos ingénieurs. Au retour il dit qu'il a un cliché de Mouley-Hassan' adroitement saisi au moment 'OÙ il se retirait posant un instant dans l'embra-
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sure d'une porte, avec une attitude encourageante. Il semblait que l'Empereur le désirait, sans vouloir le dire, car le Coran proscrit la représentation des êtres vivants. Sur les places la foule, qui curieuse regarde quand on prend l'effigie d'un monument, se disperse en vol d'oiseaux effirayés si l'on tourne vers elle l'objectif. Mouley-Hassan' a-t-il vu les vulgaires portraits des journaux illustrés, déshonneur de son noble visage? Souhaite-t-il être connu dans sa majesté imposante de Sémite de haute race? Croit-il avec certains docteurs musulmans que le Coran défend le dessin de l'homme par la main de l'homme, mais non par une machine qui agit inconsciemment à l'instar d'un m iroir? Il n'existait jusqu'ici qu'une seule photographie du souverain, mauvaise, prise par un Italien à contre-jour dans une réception solennelle.
Mercredi 15 février, — Réception officielle dans le jardin de Mouley-Abbas' !
Réception officielle! De Sultan à Ambassadeur! Magnifique sans doute de splendeur orientale? Conforme à tous les clichés descriptifs des narrateurs qu'humilierait et navrerait la pensée que His Excellency n'aurait pas été rassasiée d'honneurs suivant la formule et que The Embassy aurait été privée des jouissances de l'étiquette prescrite par le protocole des grands princes?
Oyez, lecteur, et préparez-vous à retrouver
MÉKNÈS, MÉKNAS 319
conforme à soi-même ce Maroc imperturbablement maroquinant, grand certes, mais non de la grandeur banale dont on l'affuble, grand par son étrangeté, son inconsciente misère, son fier débraillé, son ignorance épique des raffinements de la prétentieuse diplomatie.
A dix heures, apparition du Chambellan.
Départ en cortège, lui en tête, pavanant sa face ronde fardée de cordialité. Par les ruelles vers la porte de Fez, la mascarade défile : askars à pied, soldats à cheval, nous en costume de route, car que comprennent-ils aux uniformes et aux habits noirs? Kaïds, parmi lesquels majestueux et doux le Kaïd Rha, nos domestiques dont l'ange Fatmi, nos parasites; l'apothicaire de la mission ; des turbans, des poivrons, des fez, des selams, des djillàb's, des chevaux, des mules; chacun où il veut, où il peut, marchant à son pas, devançant, devancé, dans le désordre d'une évacuation de ville après reddition. Il a plu prodigalement : en jets gras la boue nous fuse aux jambes et crotte abominablement l'ambassade.
Les passants, se collant aux murs que racle la patrouille, regardent muets, les yeux mauvais souvent.
C'est au palais des champs de Mouley-Abbas'> oncle du Sultan, le vaincu de Tétouan, qu'on nous mène. Près des murs, dans un vallon, avec vue sur Méquinez en amphithéâtre, il tache, blanc, un verger d'orangers, de citronniers, de grenadiers, d'oliviers, qui mosaïquent les verts de leurs persistants feuillages interrompus par les touffes et les jets cannelle d'acacias, de peu-
pliers, de figuiers dépouillés. Un ruisselet débordé étale des flaques marécageuses sur les herbes où Ton éparpille les montures, les attachant aux branches.
L'habitation petite, vide, ajoute sa négligence triste à celle du jardin. Impression d'une maison de campagne à louer où l'on donnerait un piquenique.- Des fenêtres : dans les enseuillements pendent des persiennes détraquées. Par un escalier étroit, obscur, à l'étage. Quatre ou cinq petites pièces basses en enfilade, de perspective jolie. Murs crépis, parquets de faïences communes, plafonds en nougat bariolés. Tapis de Rabbat' à tons criards d'aniline apportés là ce matin. Pour tempérer l'humidité du long abandon, toutes les fenêtres ouvertes font du logis un enrhumoir : nous ne mettons pas chapeau bas. Point de meubles sauf une table en bois blanc pour nous, sur laquelle la «nappe, et par-dessus la nappe un tapis rouge ; la collection habituelle des chaises dépareillées qu'on transporte partout où besoin est. Sur la table, en abondance, les bonbons gras et parfumés des pâtissiers maures, quelques-uns aphrodisiés de musc. Pour nous recevoir, des dignitaires multipliant les : Salam aleïk! Salam aleïkoum!
C'est au palais impérial qu'on cuisine le festin. Grimpons sur la terrasse. Une longue procession débouche des remparts. Quelques cavaliers, et, derrière, des porteurs nègres, chacun un plat sur la tête, couvert d'un abri conique. Les bras nus jusqu'à l'épaule, relevés en anses, ils descendent un chemin en lacet, tels que figurants
sur les praticables, et chantent, chantent le Allah ille Allah, Mohammed rossoul Allah I Ils entrent dans le jardin. Garnit' le vizir et Si-Bou-Bèkre les commandent, costumes blancs drapés en l'élégante et légère harmonie des plis amples. Les porteurs ont aux jambes et aux pieds nus les artificielles guêtres et chaussures grises de la boue. Déposant sur la terre les mets uniformes sous le mystère des Mkeb (les couvre-plats pyramidaux en osier bigarré de bleu et de rouge), ils se bousculent à la margelle d'un réservoir pour se déchausser du limoneux enduit. L'eau claire en un instant est souillée par ce barbotage profanateur de sa limpidité. Dans une arrière-cour, sur des braseros, les bouilloires pour le thé fument et de leur chanson continue accompagnent le chuchotement cristallin qui déborde d'une vasque.
Les porteurs ablutionnés ont repris leurs charges gastronomiques. Nous descendons.
Dans la salle qui précède celle du banquet, ils arrivent, un gros majordome en tête qui les range contre les murs et fait mettre plat à terre. Le baron Whettnall entre. — Voici, crie le majordome, le festin que mon Maître vous envoie. — Et d'un seul coup, comme une compagnie d'infanterie présente les armes, tous les nègres découvrent les mets. Gravement le Ministre passe la revue, nous à sa suite. Des fricassées, des salmigondis, des ragoûts diaprés de brun et de jaune. Aussi en blanches collines les Kous'- Kous'. Trois, quatre douzaines.
Les sucreries apéritives ont été enlevées de la
table garnie maintenant de faïences anglaises discordantes, d'une pacotille de carafes et de verres, de couverts en ruolz, de couteaux emmanchés d'os, comme on en gagne aux tourniquets des foires. Les mets, un à un désignés par le cuisinier chef, sont apportés. Des mélanges de mouton, de poulet, de bœuf, garnis de raisins, d'œufs, de cardons, de topinambours, assaisonnés d'huile et de muscade, presque sans sel. Par séries, avec la ritournelle des Kous'-Kous' entassant en escarpements leur grenaille de farine roulée en grumeaux par les paumes des Mau- ' resses. La Koufta aussi, ce hachis de viande appliqué en saucisse autour de fines baguettes de cognassier que le fanatique Bou-Maza souhaitait de chair de Roumi. Pour boisson le thé vert à la menthe et Teau de fontaine.
Deux heures nous fonctionnons. Avec appétit.
Cette cuisine est supportable. La Koufta est trouvée friande. Le service ne s'arrête que lorsque nous disons : Assez!
Garnit', Si-Bou-Bèkre et les dignitaires qui nous ont reçus sont restés accroupis par terre dans un coin de la salle, mangeant nos restes. Ils sont nos hôtes, disent-ils, et nos serviteurs. Politesse arabe est comme morgue espagnole :
il y en a partout, mais cela ne compte pas. Pieds nus, ils mangent avec les doigts, fouillent les plats, tâtent les morceaux, les déchirent, s'offrent mutuellement ce qui leur paraît bon, attaquent les montagnes de Kous'-Kous' comme on ouvre des carrières, chacun creusant son secteur, moulant en boules des portions énormes et d'un
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coup les engouffrant. Durant le repas, ils se lèchent les doigts; à la fin ils se lavent les mains dans une grande bassine de cuivre, se rincent la bouche et crachent. Quant aux rots, ils en ont modulé des séries magistrales.
Nous allons aux fenêtres sur l'étroite cour.
Imprévue étrangeté. Tous les porteurs sont là fourmillant. Un gigantesque plat de Kous'-Kous' est par terre et les plus diligents autour, comme chiens à la mangeoire, dévorant sans arrêt, pillant des deux mains, s'empiffrant, les têtes rasées tendues avides au-dessus de la pitance. Derrière, le surplus de la meute^ les assiège. Les rassasiés qui- se lèvent essoufflés, le ventre en ballon, sont remplacés par les affamés. Sous le mets qui disparaît, apparaît peu à peu le décor rouge de fer et bleu d*une assiette de Chine grande comme un bouclier. Ils font, eux, la vraie fête, la vraie régalade. Le baron Whettnall braque son appareil sur cette curée. On l'aperçoit. Un cri d'alarme! Surgissement de tous dans Teffroi du sacrilège, mais trop tard : ils sont pris.
Descendons au jardin. Nous mutilons les orangers et les citronniers glorieux. Manie d'empor- .ter des souvenirs. Nos amis de là-bas auront des cannes du jardin de Mouley-Abbas'. Les askars nous aident. Le terrible Mesmoudi, toujours alerte pour les choses cruelles^ taille, coupe, .ébranche, arrache, destructif avec frénésie.
Garnit' appelle notre apothicaire. Un askar est malade. Il a mal au ventre. Il faudrait l'examiner. Le voici. On fait cercle. Face naïve, effarée
d'être ainsi regardée. C'est un noir luisant comme un soulier ciré. Obéissant, il tire la langue, donne le pouls, ôte sa veste pour l'auscultation. Puis tout à coup, à l'improviste, sur l'ordre de Garnit', ôte sa culotte : c'est un eunuque! En coup de cymbale un immense éclat de rire.
A trois heures le cortège reforme sa mascarade. Le Kaïd Rha nous promène dans la banlieue triomphalement jusqu'au soir.
Maintenant c'est à Garnit' de nous fêter.
Jeudi i6 février.
Je m'éveille avant l'aube. La pluie picote très doucement, au-dessus de moi, la terrasse. Je pousse un battant de la porte : le patio est noyé dans le noir transparent. Quel silence ! Quelle immobilité pétrifiée! Rien de la vie profonde qui toujours, toujours, palpite dans les nuits de nos villes.
Je me recouche et je songe.
Que saurai-je de ce pays? Les femmes voilées, les maisons fermées, les discours menteurs, la population défiante, l'administration secrète, les voyages presque impossibles, les âmes impénétrables.
Le pays des mystères !...
En tant qu'officielle la fête d'hier fut une mystification. Comme événement pittoresque et curieux elle fut inimitable.
ponc c'est à Garnit' maintenant à nous recevoir. Un besoigneux, dit-on, toujours avide et
toujours vide. Un des principaux tisserands de la toile qui fait tamis autour du Sultan. Les bonnes résolutions qui partent du Maître, s'arrêtent à cet invisible tissu qui rend son omnipotence illusoire. A ce tissu s'arrête aussi tout ce qui, du dehors, pourrait aller à lui. La frêle et infranchissable barrière ne s'entr'ouvre que si Garnit' le permet, et Garnit' ne le permet qu'à ceux qui portent le rameau d'or ou se présentent cuirassés d'audace. Chez ces barbares, les rastaquouères sont les vrais pionniers et les efficaces ambassadeurs. Il faut corrompre les hommes et enfoncer les portes à coups d'écus ou à coups de pieds. Eux seuls osent les choses malhonnêtes des débuts et ont les insolences qui s'imposent
Les âmes impénétrables I Oui. Indéchiffi*able pour nous la psychologie de cette race, autre depuis les lointains ténébreux de l'Arabie, depuis les atroces religions sémites d'autrefois érigeant en symbole les rouges Molochs cornus dévorateurs de victimes humaines, depuis leur absorption dans l'Allah unique, clément pour les siens, impitoyable pour les infidèles. Comment faire de n'importe laquelle de leurs passions une analyse? Comment aiment-ils? comment haïssent-ils? Que sont, dans ces natures, l'orgueil, l'envie, la colère? On les effleure, on ne les pénètre pas. Ils n'écrivent pas. Ni livres, ni journaux. Rien de cette transpiration intellectuelle, de ces paroles perfluantes par lesquelles sans interruption l'âme aryenne sue au dehors. Des visages impassibles, ou composés pour un
rôle. Murailles derrière lesquelles toute une vie inconnue dont à peine s'entend le bruissement. Des existences psychiques aussi secrètes que celle des madrépores dans les mers profondes. Partout, toujours, le Pays des Mystères !
A les voir en surface on croirait des stoïques souffreteux, des Diogène ayant pour tonneau la djillàb', ne voulant pas même du creux de la main pour boire Teau; ils la lappent. Ils semblent, ces philosophes, enveloppés de pessimisme sceptique.
Je songe... Voici Jes Mouezzin's qui sonnent cinq heures. Pourquoi ce matin leurs voix me rappellent-elles la chanson grêle des petits ramoneurs de jadis poussant leur tête noire au haut de nos cheminées par le trou des tuiles de faîte en berceau?
Vendredi 17 février.
Pluie, pluie, pluie, distillée sans interruption, par petites gouttes, en bain de poussière, mouillant, mouillant sans couler, diluant la terre des rues en mayonnaise onctueuse artistement liée. Les ruelles dont le lacis crevasse la ville ne nous apparurent pas encore aussi boueuses, aussi puantes. Une fétidité d'égout monte du limon gras stagnant dans les rigoles médianes où clapotent les pieds des mules : balek ! balek !
Au crépuscule, une procession s'insinue dans le boyau d'entrée de notre maison, et lentement s'épanche dans le patio. Les lustres arachnéens
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piquent déjà dans l'ombre leurs petites langues de lumière. Nous regardons d'en haut, penchés sur la balustrade quadrangulaire. Des soldats en longues robes blanches, ceinturonnés et à poivrons pourpre, portent sur les avant-bras cérémonialement un fusil d'apparat et de longs sabres dorés et argentés dont les baudriers multicolores pendent en flots de rubans. Silencieux, ils s'accroupissent dans l'attitude de suppliants présentant des offrandes.
Ce sont les présents du Sultan aux membres de la Mission. Un Kaïd les amène porteur du papier roulé où sont inscrits les ordres de l'Empereur. Nous descendons et sans bruit la distribution commence.
Au Ministre, le fusil d'apparat, aussi long que l'honneur spécial qu'il mérite, à la crosse en manche gravée de filets d'or, au canon damasquiné d'or, plus un sabre pompeux de Pacha, plus un cheval resté dehors, sellé et harnaché que nous verrons tout à l'heure. Pour Sicsù, un beau sabre, un cheval aussi, mais à poil : il faut respecter les hiérarchies. Pour moi, le Kadi, un sabre, long et droit comme une latte de cuirassier, emblème du glaive de la Justice. A chaque Mohendi (ingénieur) un sabre. Au Mossawèr (notre bon Théo) l^^emiv^fpintor l'ami comme dit Fatmi, un sabre. A Pierre, le monteur, une mule et un sabre. A Nicolas, l'apothicaire, un sabre ; pourquoi un sabre à notre apothicaire ? Que de sabres ! Et dans cette série de sabres, des nuances hiérarchiques : dorés et émaillés, simplement dorés, argentés et émaillés, simple-
ment argentés, fourreaux de velours, baudriers de soie vert-chérif, violet, rouge, passementés de fil d*or, poignées en corne de rhinocéros ou dites telles. Armes brillantes mais carnavalesques, de parade, de pacotille, tapant-l'œil, lourdement décoratives, d'un art barbare et de fabrication sommaire.
Allons voir les chevaux.
Une foule les enlisent, dévotement admirative de la munificence impériale. Deux forts poulains bruns, la crinière taillée en brosse, la queue rasée en queue de rat. Tranquilles, immobiles.
Sur Téchine du ministériel, le monument d'une selle maure vert-chérif pesamment chargée de broderies d'or formant cuirasse, ainsi que sur les drapeaux de nos sociétés de fanfares. Cette débauche ornementale reluit dans l'obscurité à peine atténuée par les lanternes. L'allée est encombrée. Poussées, agitation. Les Maures s'exclament. Quelle splendeur, quel éblouissement pour ces Roumi !...
Les chevaux paraissent aux Roumi médiocres.
Dans le patio les porteurs accroupis, silencieux et fantomatiques, attendent le pourboire. Aux lustres arachnéens, les lumignons vivotent, tremblottent. Au-dessus, la noirceur nocturne sur la joue firmamentaire mouchetée de quelques étoiles pâles et duvetée d'écharpes nuageuses en lambeaux passant vite.
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Même date.
C'était pour ce soir aussi la fête chez Garnit' en notre honneur. L'habituel cortège aux lanternes se forme, et nous voilà par les ruelles sombres de la cité sans éclairage, par la rue marchande fourmillante, chevauchant. Arrêt dans un défilé sinistre, au pied d'un haut mur aveugle, devant l'entrée basse d'un bouge, d'un tapis-franc moyenâgeux, d'une étable : c'est ici, pied à terre. Baissant la tête, nous nous insinuons à tâtons par un couloir sombre, crasseux, délabré, en pente descendante, faisant brusquement marteau au fond : le diverticulufn latéral des maisons arabes, sournois et discret comme les complications d'une serrure.
De l'intérieur filtre une clarté. J'avance, je débouche : singulier et charmant spectacle. C'est le patio, petite transformé en parterre de lumières. Autour de la fontaine ombilicale tarie dont la vasque en calice s'aigrette des étamines d'un chandelier à cinq branches, d'autres chandeliers en cuivre, lourds, dressant des cierges rouges, verts, jaunes, balançant en pétales citrins les flammes : une corbeille de glaïeuls élancés, en floraison magique, exhalant la fadeur tiède du parfum des cires, qui, tout de suite, en mon âme toujours prête aux réminiscences, suscite le lointain décor d'un arbre de Noël, ou d'une chapelle ardente avec la Vierge pâle au milieu des feuillages.
Entre les fleurs grésillantes, quatre bouilloires bourdonnent, gros moucherons, soufflant une haleine vaporeuse, venus à ces fleurs et à ces clartés.
Cest le patio, petit, transformé en salle de réception. La houle laineuse d'un vélum palpite à Técoutille octogone. Les quatre parois s'ennoblissent des restes d'une ornementation mauresque jadis brillante : les hautes portes gravées à gonds extérieurs, multicolores, maintenant déteintes, coiflees de baldaquins découpés en dentelles, maintenant déchirées; la charpente du plafond enchevêtrant des géométries légères ébréchées.
Le faïencerie du sol est couverte de tapis de Rabat', neufs, criant l'horreur des couleurs d'aniline. Ils ne comprennent rien, ces primitifs, au charme harmonieux du fané. Sur des matelas à gaine blanche. Garnit' et ses familiers sont accroupis au hasard, en cul- de-jatte, garnissant les coins de leurs groupes, blancs, auréolés de haïks en mousseline nuageuse, apparitions flottant en cette étuve de chaleur douce, de lumière caressante, de coloris auroral. Inimitable tableau de barbarie naïve et élégante. Des enfants qui auraient arrangé une fête, qui auraient pillé la maison pour la mise en scène imprévue d'une charade musulmane.
Dans une pièce étroite en alcôve, faisant contre-haut, la table est mise pour nous. Table d'occasion couverte d'un pan de drap chamois. Eh! mais c'est que c'est mieux que chez Sa Majesté TEmpereur. Les chaises sont pareilles.
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des viennoises en bois courbé. La cristallerie est passable. Il y a des couteaux.
Cette salle à manger est le cabinet du Vizir. Voici dans la niche les deux bouquets de fleurs artificielles blanc et or sous verre. Voici à la muraille les deux horloges : l'une marque sept heures, l'autre trois heures; les balanciers battent activement. Voici le lit de fer anglais obligatoire : nous en faisons notre vestiaire. Voici l'armoire aux papiers d'Etat, mal fermée.
Quatre musiciens entrent, cérémonieux, distingués : un nègre, deux mulâtres, un blanc très digne vieillard. Ils s'accroupissent. Ils s'accordent. Un violon d'Europe pour garçonnet, qu'on joue en violoncelle entre les genoux; un violon arabe à panse gonflée incrustée de nacre; une grande guitare datant du temps des luths; un tambour de basque fort petit. Nonchalants ils s'accordent. Et sans transition ils partent, ils commencent et je croirais que c'est l'accordage qui continue. Un sautillement de sons bizarres, saccadés, grinçants, rauques. Le joueur de luth gratte les cordes de l'ongle, pique, pince, asticote en une crémai liante série de bruits secs, sans substance musicale; on dirait un moineau qui becqueté des grains de blé sur une planche. Aigrelets les violons nasillardent. En sourdine le tambour de basque secoue la sonnaille de ses sequins.
Les Maures écoutent, quelques-uns pensifs.
On nous explique que ce sont des airs d'amour, des conversations entre amants. La guitare, le violon babillent, le tambour c'est la rumeur noc-
tiime. Conversations, oui, c'est ça : des paroles arabes, gutturales, en fausset. Mais de la musique! Pour nous, certes non. Mais pour eux? A quel ordre de sensations ce bruit correspond-il? Estce le résidu d'un art plus parfait de jadis, dégénéré? Est-ce l'équation musicale de cette race?
Incompréhensible !
Entretemps le festin a commencé. En partie double : nous en haut, sur notre estrade en alcôve. Eux en bas, sur le pavement Séparation des races, des mœurs, de tout, de tout! Et des sexes. Derrière un rideau, dans l'entre-bâillement d'une porte, furtive une tête de femme curieuse, casquée de blanc, visière baissée; mais un Arabe a surgi colère, a fermé le battant et poussé l'énorme verrou, maugréant Tantôt aussi un nègre a apporté à Garnit' un nourrisson qu'il a gardé entre ses bras longtemps, qui a crié et qui s'est endormi.
Le défilé des plats arrivant méthodiquement comme les godets d'une machine à draguer et déversant leur contenu. Décidément le Vizir l'emporte sur le Souverain. Plus de fricassées indéchifirables. Peu d'huile. Du mouton excellemment cuit garni de graisse fine, blanche, délicate. Des grillades enfilées sur bâtonnets, irréprochables. Des hachis aux œufs pochés, savoureux. Du Kous'-Kous' natiu*ellement, neigeux, en abondance. Tout à la suite dans la même assiette profonde, jamais remplacée. Pour boisson, l'inévitable thé vert à la menthe pris en tasses mignonnettes, dix, vingt, trente.
D'aucun mets Garnit* et ses Marocains ne
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mangent qu'après nous. Ils sont restés en groupes séparés et prennent au plat même avec les doigts, échangeant la politesse des bons morceaux démêlés dans le tas, ramassant les sauces avec de larges croûtes de pain en cuillères, se visitant parfois de coin à coin. Eux aussi boivent le thé en tasses, et dans des bols Teau puisée aux marmites. Conversant à voix basse, ou se taisant. Toujours des allures de pénitents à confesseurs.
La musique va son train interminablement.
Maintenant ils chantent en jouant. Mon oreille voit plus clair. Des mélodies sortent par lambeaux de cette confusion : coups de soleil fugitifs par un ciel nuageux, — chiens qui vous tirent par le pan, — appel lointain nocturne, — rêve s'éveillant vague dans le cerveau distrait, — volet s'ouvrant sur une perspective claire. Puis de nouveau l'embrouillamini trouble des discordances, des polyphonies désarticulées.
Le joueur de violon d'Europe opiniâtrement surveille le violon arabe et le suit, coup d'archet à coup d'archet, emboîtant ses mouvements.
J'écoute, asservi malgré tout, subissant l'hypnotisme des actes incompréhensibles incessamment répétés. Bercement des chants de nourrices, — do-do — l'enfant do, — des pantoums japonais endormeurs. Le charme invincible du rythme, des reprises attendues, de la marche au pas cadencée, le besoin de l'unisson, du bruit accompagnateur. Et surtout, ici, le nuage d'étrangeté dont ces sons voltigeant baignent la scène que rêveur je regarde.
Sicsù raconte que ce bon dîner c'est une femme de Garnit' qui l'a cuisiné. Elle ne voulait pas d'abord : son Seigneur la négligeait la nuit. Il l'a souffletée, inutilement. Il a fallu qu'il lui témoignât de façon plus conjugale et plus intime sa volonté. A en juger par le repas il a bien fait les choses.
A onze heures, combien tard en ce pays! nous prenons congé.
C'est fini les réceptions. C'est fini notre mission. Proche maintenant le départ.
Samedi 17 février.
Ciel pluvieux, sinistre. Larges flaques d'eau sur la terrasse. Nul être sur les maisons environ-
. nantes. Au haut des minarets sévères que raclent les rafales, les Mouezzin's, fouettés par le mau-
, vais temps, ne font que de courtes apparitions. La tempête arrache leur chant par lambeaux et les phrases sonores volent emportées dans le torrent aérien, diminuantes et bientôt submergées.
Il fait froid. Nous nous claquemurons dans une de nos chambres. Les hauts vantaux sont clos, la draperie rouge est retombée, un brasero pétille. Nous coupons en fragments les bougies de la Mouna et d'une goutte de cire fondue ajustant les tronçons, nous illuminons a giorno notre retraite. Assis, couchés, nous causons, à demi somnolents.
Il fera dur se mettre en route demain, après-
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demain, et gagner Fez. — M. Baumgarten qui revient du Maghzen, où on Ta interrogé sur un projet de chemin de fer, raconte que le vieux paletot râpé en ratine qu'il a mis pour s'abriter des averses a fait l'admiration des secrétaires d'Etat : ils l^ont palpé, tâté, reniflé. — L'ange Fatmi explique que les femmes maugrabines ne sont pas farouches, mais n'accordent rien quand elles ne sont pas épilées à fond. " Après le Hammam „ , disentelles. C'est au Hammam, au bain, que l'opération s'accomplit. — Les chevaux donnés hier ne lui inspirent pas confiance. Le Sultan les choisit lui-même, mais on les change en route. Quand on veut s'en débarrasser, on en fait dix livres. . C'est le prix auquel ont été vendus ceux donnés à la reine Victoria. Une belle mule est bien préférable : elle vaut deux cents douros. — Garnit' a dit des Marocains : " Ce sont des coquins si pervers que si l'un d'eux possède un âne et un silo d'orge, il faut les lui prendre, sinon il s'en sert pour le mal „. Et voilà tout son Gouvernement! Entretenir l'universelle misère et s'enrichir quand on est puissant. Si le Sultan s'avisait de réagir contre son entourage, on le supprimerait. " La fortune ici n'a presque jamais une source honnête; de tout riche on peut dire, sans grande chance d'erreur, que lui ou un de ses proches ancêtres a été voleur ou concussionnaire „. Et chez nous?
En ces propos fluent les heures. Et je me surprends des remontées de tendresse pour les absents vers lesquels va me ramener le retour.
Comme j'aime mieux ce que j'aime ! Chers et chères, vraiment si chers, que je nomme dans mon cœur mollissant, je vous vois, rares certes, mais à quel point précieux!
Dimanche 19 février.
Ce sera pour demain l'en route. Nos affaires s'achèvent cahin-caha. Les solutions sont arrachées par tronçons à Garnit*. Et toujours des arrosages : cinquante douros pour ceci, cent doiu*os pour cela. Quant au projet de chemin de fer, une promesse de préférence vague, avec invitation (est-ce une ironie?) d'étudier le terrain, en passant, d'ici à Fez, et de dresser un devis. Les pohtesses pleuvent plus drues que jamais, mais froides, froides... pour hâter le départ. Le " Bon voyage! „ des hôtes heureux qu'on les débarrasse.
Le patio est encombré comme le pont d'un navire en partance. Des figures de l'escorte, disparues depuis l'arrivée, ressuscitent et cordent les caisses. Voici le farouche Mesmoudi, ses enjambées violentes, ses yeux sombres et colères, ses abois enragés de chien de berger. La pluie, par ondées, douche les travailleurs. Notre départ sera-t-il endeuilli par ce temps lugubre?
J'erre, attristé, dans cette maison du Fils du Musican, où j 'ai vécu rêveusement, heureusement un mois, un des beaux mois de ma vie. J'essaie de la soustraire à l'oubliable, j'épingle ses chambres, ses galeries, ses perspectives, aux
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parois de mes souvenirs. Je monte une dernière fois sur la terrasse, je sature mes yeux de cette Méquinez fabuleuse et sacrée que je vais quitter pour toujours... pour toujours I... que je ne reverrai jamais plus... jamais plus!... Le Djebel Zerhoum est sinistre; les cinq iéropoles marquent à peine d'une dartre grise ses flancs d'un bleu funèbre. Elles sont là pareilles à des îles inabordables enveloppées de brumes, dalles d'un grand cimetière de héros. Les ai-je assez contemplées! la nuit, le jour, ces mystérieuses, ces muettes, ces hermétiques, immobiles et mortuaires !
Au flanc sombre de la montagne traînent des nuages pèlerins. Le grand paysage baigne dans l'ondée du crépuscule. La nature qui, par ses accords ou ses contrastes, plante le décor de nos sensations, a tout mis en noir ce soir. Funérailles sans espoir. Funérailles sans au revoir. C'est un adieu amer, gros des regrets et des nostalgies à venir.
Adieu I... Adieu!...
De Méquinez à Fez
Lundi, 20 février.
De Méquinez à TOued Djedida.
O le temps funèbre I
Une dernière fois par les ruelles. Sombres elles sont, livides, humides, immergées dans l'atmosphère crépusculaire de cette après-midi de bourrasques, pareilles à des défilés rocheux entre les écueils sous les eaux. Notre cortège silencieux y faufile sa serpentaison. A quatre, les deux Mohendi, le Kadi et Pintor Tami, nous prenons les devants. Un Kaïd subalterne, trois cavaliers à poivron nous escortent. Des mulets nous précèdent avec une tente, quelque bagage. Le Ministre et le gros de la caravane ne partiront que demain. Il fallait un commencement d'exécution à ce toujours fuyant départ.
O le temps funèbre! Il était deux heures quand nous avons enfourché nos bêtes. La matinée
s'était déroulée en apprêts, en cris, en abeurs stériles de nos hommes s'efforçant dans le patio d'organiser l'expédition, nous dans l'attente. t.t le Kaïd Rha déclarait tout à coup : " Aujourd'hui impossible! „ Allons, un viol de cette incorrigible impuissance. Tant pis le temps tunèbre! En selle! Abritons-nous sous des ghatdous' en poil de chameau, achetées ce matin même, épaisses, noires, fauves, velues, guérites à capuchons qui nous couvrent en éteignoirs.
Une dernière fois par les ruelles, suintantes, boueuses descendant en gradins, en ravins vers la porte de Fez. Il pleut par volées. Les verges des grandes averses nous fouettent, nous chassent comme des malfaiteurs. Voici les remparts haut étages, voici le lavoir, désert, voici le jardin de Mouley-Abbas' où le Sultan a fêté l'Ambassade. Les vents tourmentent et brassent les nuages proches au-dessus de la banlieue désolée. Lente et clapotante, à la file indienne, va l'escouade remontant la route gluante à travers champs.
Sur la hauteur je me retourne. Toute la ville apparaît en largeur, mausolée immense, blanc avec des stries horizontales fuligineuses. Superbe en son étalement, respirant du silence, dressant ses minarets, ouvrant l'œil de ses embrasures, pour guetter notre exode morose et nous faire de hauts gestes de méprisant congé. Derrière elle des nues en flammèches échevèlent vers les cieux un incendie gris formidable. Et après le répit d'une courte éclaircie voici que tombe entre elle et mes yeux le rideau oblique
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d'une averse. Sabrantes ses écharpes nous cinglent comme si tout le fanatisme de Tantique cité s'acharnait contre nous.
En route, courbés sur nos montures, sentant aux épaules le poids des eaux qui saturent nos ghaïdous^ A travers les oliviers que nous avons vus patines de soleil, à travers des ruines où trempés, transis nos muletiers nous attendent. En route, à travers un plateau nu, longuement, longuement, plus profondément dans ce monde sémitique, plus au cœur du pays des mystères. La plaine du Saïs et son océan ondulé de plaines. Par intervalle des lézardes énormes. O le diffîcultueux pays pour un chemin de fer!
Nos chevaux descendent précautionneusement, pied à pied, au milieu de cascatelles aux eaux épaisses, purée d'écorce d'oranges, bigarrant le versant de leur teinte safranée. A gauche, par moment, derrière la brume que le vent déchire, le Djebel Zerhoum en grand rempart noir, le Djebel Zerhoum au nom de bronze, sonnant l'orage dans le ciel orageux, le Djebel Zerhoum ! De la pluie, de la pluie, et en avant, sans parler, lamentables, en bannis. Le Kaïd veut nous arrêter dans un site marneux, en chaudière. Non, non, plus loin, peinons jusqu'à la nuit. Que faire immobiles- en ce désert sauvage, pris entre ces boues et ces ondées impitoyables.
Deux heures encore, machinalement, de ce cheminement. Du haut d'un escarpement apparaît une tortueuse vallée crevassant le sol d'un hiatus sinistre. Une rivière terreuse au fond : VOued Djedida, disent distraitement nos guides.
Un pont d'une seule arche. Les côtes sans arbres. De la verdure courte, frissonnante et chevrotante. Près de nous des ruines entre lesquelles les huttes d'un douar misérable. Un infini d'abandon et de tristesse. Voici les ténèbres. Il faut camper.
Paresseux à sortir leurs mains des djillàb's mouillées pleurant l'eau par le bas, nos hommes qui grelottent plantent la tente en marins hissant la voile au milieu de la tempête. Nous descendons la pente du val au-dessus duquel roule sans bruit et sans fin le tragique torrent des nues. La roche est caverneuse. Nous nous abritons sous un des porches ouvert à son flanc et nous conversons, mélancolieux. Un chien survient qui nous regarde^ flaire, hésite et à quelques pas demeure, curieux et défiant, sans un aboi. La nuit est complète, la pluie monotone ne s'interrompt pas. Un soldat nous crie un appel de chouette. La tente est prête : oh I qu'elle semble une tanière, et petite, et lugubre dans cette solitude navrée. Où sont nos couchettes? Introuvables, oubliées. Mais alors... Jurements et malédictions I Bientôt, cette explosion de nervosité aryenne s'abat. Mash Allah! Devenons sémites. Ces mulets souffreteux, ces chevaux résignés, ces porteurs impassibles donnent l'exemple. Foin du confortable! C'est bon pour les Anglais. Installons-nous comme nous pouvons, en soldats. Deux planches, une natte, un tapis. Etendons-les, couchons-nous dessus dans nos ghaïdous'! La Mouna n'arrive pas. Les paysans du douar gîté dans les ruines sont-ils à
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ce point dépourvus de tout et misérables? Ou bien notre Kaïd, friponnant, s'est-il fait racheter la Mouna en argent,... comme il scrrive? Des Maures qu'on entend à travers la toile l'en accusent. Mangeons quelques restes trouvés dans un bissac, buvons à bons coups Teau-de-vie de nos gourdes. Au plaisir de ne manquer de rien substituons le plaisir, à plus haute saveur, de manquer de tout.
Et descendons dans les caves du sommeil.
Même date, la nuit.
Qu'elle est brutale cette nuitl Une tourmente du Sud-Ouest mugit et balaye de ses rafales la plaine du Saïs. La tente battue, ploie et fait des embardées. Sur la toile que l'eau a raidie en carton, la pluie mitraille à volées de gros plombs de chasse. Il fait froid dans nos vêtements humides. Les quatre dormeurs dorment mal sous cette cloche obscure où plane l'odeur fade du drap mouillé. Réveils fréquents, mouvements d'insomnie, inquiétude vague, songes agités suscités au cerveau par l'estomac mal lesté. Au dehors, tristement, les chevaux, qui n'ont pas mangé, renâclent puis hennissent et suscitent les répons lugubres des chiens du douar.
Comment sont-ils, les paysans de ce douar, sous leurs huttes misérables poussées en lichen sur les ruines? Et nos Maures que j'entends converser, sans souci de ce déluge, accroupis sans doute et blottis sous les djillàb's?
Nul hôtel en cette contrée, nulle auberge. Si tu voyages, portes tout avec toi. Dans les villes, des/ondàks vils à litière pourrissante de détritus, fourmillant de vermine, où l'homme et ses bêtes se réfugient à la nuit pour quelques flous', entre des murs croulants, sous des hangars vermoulus. Ou bien au pied des murs. Ou bien sur Taire des Sokos. Là il grignote son morceau de pain d'orge. A la fontaine voisine il boit et se lave. En Tétrécissure de sa cervelle flottent les simplicités de sa religion élémentaire, toute sa philosophie, toute sa consolation, toute sa force, tout son orgueil. Il rêve au colloque symbolique du Prophète avec Tange Gabriel, où furent résumés en trois lignes tous ses dogmes : " En quoi consiste l'Islamisme? dit l'ange. — Et Mahomet répondit : " A professer qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Et que je suis son prophète. A observer les heures de la prière. A faire l'aumône. A jeûner le mois de Ramadam. A faire le pèlerinage à la Mecque „. Rien de plus. O la facile théologie et le commode bagage de conversion pour une race rebelle aux complications, inapte à s'adapter à notre vivre, à notre sentir, à notre penser, réfractaire aux besoins artificiels si prodigieux en leur multiplication, de notre civilisation, se refusant à les créer, écoutant comme on écoute l'incompréhensible le récit d'une vie d'ouvrier de chez nous, vie d'esclave, où par le travail éreintant de dix ou douze heures, dans la prison d'une usine, ou au bagne de la terre, on obtient le droit... de recommencer le lendemain !
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En mon imagination lentement tournoient ces rêveries. Toujours cette préoccupation de la race défilant le cortège de ses énigmatiques silhouettes grises, et le souci de comprendre, et Taurore pâle de l'irrémédiable antagonisme, de rinsoluble malentendu, montant plus haut sa clarté, déténébrant peu à peu le mystère et dénichant les préjugés.
Théo s'est levé. Il tâtonne dans le noir de notre taupinière. Il frotte une allumette et regarde sa montre. — Quelle heure, Théo ? — Deux heures.
La petite flamme meurt. De nouveau Tobscur, massif.
Mardi 21 février.
De rOued Djedida à Fez.
Réveil à la pâle pointe du jour. Réveil joyeux quand même. Seule toilette : chausser nos bottes humides autant qu'hier soir. Pour déjeuner, debout, quelques croûtes partagées avec nos chevaux exténués d'un jeûne nocturne terrible sous larrosoir impitoyable du ciel. Un Arabe regarde curieusement : comment son âme cruelle juge-telle cette fraternité de l'homme à la bête?
En selle. Sous la charge qui pèse lourdement à leur éreintement nos montures sont secouées d'un tremblement prolongé révélateur de leur misère : le battant de la faim sonne la fièvre dans leurs carcasses souffrantes et les met lamentablement en vibration.
K'||iÉlt^''àab^;àfe^rt leurs j. . j[. .^. . j^ .jj. .jjj. .jj. . jj.
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feuilles digitées en éventails, des skylles à longues spatules. Parfois un genêt avec ses fleurs d'or et son rappel de la patrie. Des arbustes aux rameaux secs fleuris de colimaçons blancs minuscules collés dessus en chapelets par myriades. Quelle mise en cellule sous ce capuchon! Quelle absorption de Fakir I Quelle réduction à presque rien de l'ambiance! L'habitude de se cloîtrer ainsi influe-t-elle sur les mœurs de cette race songeuse et taciturne ?
Si je lève la tête, un lointain plat s'atténuant dans un indéfini de brumes. En jalons, orientant la route, des palmiers solitaires plantés là en poteaux indicateurs dans le désert des herbes. Des cavaliers rares à hâtive allure nous croisent sans regard, eux aussi absorbés sous les cagoules. Quelques piétons, la djillàb' relevée jusqu'aux cuisses, pataugent pieds nus dans les flaques, loqueteux, les jarrets maigres et rougis par le froid, poussant de petits ânes moroses, surchargés. Les cigognes s'enlèvent, moins volantes que portées par l'ouragan, élégantes, nonchalantes dans leur plane majestueuse. Un oiseau de proie en chasse rase le sol à contre-vent.
Nous allons, nous allons silencieux, en épaves. La matinée dévide ses heures en cette marche berçante, somnolente, végétative, dont la monotonie parfois suggère l'illusion qu'on ne bouge plus et que c'est le sol qui glisse en arrière sous les pieds tricotants des chevaux. Encore un pont, grand, jaune, à plusieurs arches, gardé par un palmier et un figuier emmuraillés. C'est V Oued Aza. Le Kaïd, derechef, nous fait passer à côté
en plein courant. Décidément une superstition le travaille. Les soldats veulent faire halte. Non, d'une traite jusquô*^ez. Par ce temps d'excommunié le mouvement seul sauve.
De nouveau le plateau, une heure, deux heures, parmi les skylles, les palmiers nains, les narcisses, les fenouils et les mares qu'agrandit en lagunes cette pluie qui ne tarira donc jamais les réservoirs célestes. Tout à coup un soleil imprévu verse une pâleur sur l'horizon. Le Kaïd étend la main, solennel : une dentelle d'édifices très vagues blanchit au lointain, rien qu'une très basse silhouette crêtant la plaine : F as ! dit-il. Et nos regards et notre pensée à tire d'ailes prennent l'essor. Fez ! Fez! Une des rares grandes inconnues de la terre. A peine en un léger découpage elle se décèle au pied des monts que nous apercevions de notre terrasse à Méquinez. A droite, dans les profondeurs du Sud, des cîmes blanches de neige : l'Atlas!
Un écran de nuages tombe devant le soleil.
Tout disparaît.
Notre cheminement tenace va, va toujours.
Les mares se sont soudées aux mares, les lagunes ont rejoint les lagunes : nous sommes dans une mer de boue étalant immense le miroir de ses eaux jaspées de reflets bleus que moire le vent, que persillé la pluie. Les chevaux fatigués scarifient cette nappe dormante du quadruple sillage de leurs pieds, glissant, chopant, et péniblement se dépêtrent. Il y a tangage, il y a roulis sur nos selles : c'est une navigation malaisée, i^a caravane s'égrène en flottille qui ne peut plus
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marcher de conserve. Chacun cherche sa route dans ce commun pataugement. Fez se dessine de nouveau, toujours au ras de l'horizon : une enceinte crénelée, des tours carrées, deux minarets. Où se cache la grande cité qui si peu émerge? Comme elle laisse vide cette campagne qu'elle devrait remplir de son nombril énorme ?
Boue, boue et boue î Dans la boue nous approchons, dans la boue nous arrivons aux murs. A droite, en avant-corps, merveilleux spectacle! un vieux palais, un arsenal, que sais-jel châsse colossale où la patine fauve du temps a mis son or, où les humidités et les saletés ont incrusté leurs pierreries. Un idéal des conceptions romantiques édifiées par la fantaisie dans les perspectives chimériques des décors. A gauche un camp, barbare, tartare, ses tentes coniques par centaines, les chevaux, les mulets entravés, les soldats figés dans l'immobilité, poupées drapées du selam blanc, coiffées du poivron rouge.
Voici l'entrée de la Métropole. Arche géante en fer à cheval. Pas de faïences antiques pour appuyer le mouvement de sa courbe : un badigeon bleu, rouge, jaune, grossièrement imitateur du bel émail d'autrefois. Une voie large, cailloutée, droite entre deux hautes murailles, et au bout une seconde arche géante en fer à cheval. Puis, sans transition, le lacis déréglé des ruelles. Toutes déclives et ruisselantes. La grande Fâs emplit une vallée. En arrivant nous n'apercevions que ce qui déborde de l'immense creux où elle est couchée. Oh! qu'elle apparaît vieille du-
rant ce premier parcours, et majestueuse de délabrement! Déserte aussi par cette pluie inépuisable qui chasse tout être en son repaire.
A droite, dans un couloir à ciel ouvert qui zigzague. Juste le passage d'un cheval. Instinctivement on appuie les paumes aux parois pour ne pas s'érafler les genoux. Puis stop I devant une entrée basse dans un mur lépreux. C'est le palais des Ambassadeurs. Défourchons nos jambes raidies par huit heures de cheval et sourdement vibrantes du ressac de la route.
Fâs-Balî, Fâs-Djedid*
Fez, 21 février.
" Fez seule est encore vierge de toute souillure! „
Oui, de toutes les grandes cités mahométanes, Fez seule est encore vierge de toute souillure nazaréenne. Nul infidèle y fit jamais plus qu'y passer, ne laissant pas plus de trace que " l'Oiseau dans le ciel, le Vaisseau dans la mer, l'Homme dans la femme. „ Jamais aucun n'a pénétré dans ses mosquées vénérées. Il n'a même pu s'arrêter devant leurs portes sans que la trombe des malédictions mugies par les vrais croyants ne tombât sur lui. Damas, la première capitale des Califes, est ouverte à l'étranger : il y bâtit, il y commerce. Bagdad, où plus tard rayonna l'Islamisme, est désormais déchue et banale. Le Caire, cette création des soldats du Prophète dédaigneux de la voisine romano-
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byzantine Alexandrie, est un centre de banque judéo-européenne. Kairouan, la métropole de la Tunisie, a des corps de garde français. Stamboul ne s'est jamais délivrée de ses ongles aryennes. Jérusalem fut déformée par les croisés et abâtardie par les pèlerins. Cordoue, Grenade sont redevenues chrétiennes. La Mecque elle-même, la Mère-des-Cités, se maintient cosmopolite par l'afflux périodique des races converties. * Fez seule est encore vierge de toute souillure „, en sa lointaine solitude marocaine, lointaine moins par la distance que par l'absence de routes, l'hostilité des hommes, leur défiante dévotion, leur haine pour les Roumi, leur instinctive colère contre l'étranger dédaigné mais toujours redoutable. Car il porte en lui, d'instinct ils le sentent, la conquête.
Elle est la première ville sainte après la Mecque, cette Fez si difficilement abordable en sa mystérieuse solitude. La bénédiction de son fondateur est sur elle depuis mille ans. C'est Edriss, fils d'Edriss, choisi par Allah pour accomplir, en la fondant, une prophétie de Mahomet entendue par Abou-Hérida, qui la transmit à Saïd-ben-el-Mezzyb, qui la transmit à Mohammed-ben Chahad-el-Zaherry, qui la transmit à Malek-ben-Ans, qui la transmit à Abd-er-Rhaman-ben-el.Kassem, qui la transmit à Mohammed-ben-Ibrahim-el-Mouaz, qui la transmit à Abou-Mekhraf d'Alexandrie, qui la transmit à ^anss-ben-Ismaél-Abou-Mimouna, qui l'écrivit
"> M est vrai, mais avec venté, vu
rimposante tradition d'irrécusables autorités.
Le lieu prédestiné fut découvert par Ameïrben-Mazzhab-el-Azdy, vizir d^Edriss-ben-Edriss. Au moment de commencer les travaux, levant les yeux et les mains au ciel, Edriss s'écria : " O Allah I fais que ce lieu soit la demeure de la science et de la sagesse! Que ton Coran y soit honoré et tes lois respectées 1 Que ceux qui y habiteront soient fidèles à la prière ! „ Et quand la ville fut achevée, levant les yeux et les mains au ciel, Edriss s'écria encore : " O Allah! tu sais que ce n'est point par orgueil que j'ai bâti cette ville. Je l'ai bâtie, Allah ! afin que tant que durera le monde, tu y sois adoré et qu'on y suive ta religion. Toi qui le sais, protège ses habitants et ceux qui viendront après eux. Détourne d'eux le glaive du malheur, toi qui es puissant et miséricordieux. „
La ville prospéra. Sous les Almohades elle eut quatre-vingt-dix mille maisons, huit cents mosquées ou oratoires, cinq cent mille habitants. Elle fut la cité sainte de l'Occident musulman, du Moghreb-al-Aksa.Elle eut ses écoles célèbres à l'époque où la rudimentaire science arabe, faite des débris de la science grecque et latine trouvée dans les contrées conquises, donnait au Sémite une apparence de supériorité sur l'Aryen d'Europe, alors en formation au milieu des ténèbres du moyen âge.
Aujourd'hui les distances et les proportions sont rétablies. L'indéfiniment éducable et progressif Aryen a repris la tête. Le stagnant et borné Sémite est resté stationnaire et la civilisa-
tion qui, factice, s'était groupée dans ses métropoles, les a pour jamais désertées. Le centre a repassé d'Afrique en Europe, et la giration attirante qui résorbe les forces suprêmes de l'humanité ne se fait plus autour des grands sauctuaires de l'Islamisme. Bagdad, Damas, Kairouan, Fez sont destituées de leur suprématie par Moscou, Berlin, Paris, Londres. L'abandon leur a rendu la paix dormante des villes mortes. Trop vastes pour leur vie diminuée, elles sont, dans leur isolement triste, moins des cités que des tombeaux.
Et parmi elles, la plus farouche, la plus enfoncée au désert des splendeurs abolies, celle dont on se souvient le moins, dont le plus rarerement un voyageur essaie de retrouver la route, c'est Fez, où les chérifs, descendants de Mahomet, pullulent comme à Rome les prêtres.
Monastère immense, cloîtré dans son intolérance et son méprisant dédain, elle ne sait rien et ne veut rien savoir de ce qui se passe ailleurs, sur la terre. Elle n'est pas seulement loin dans l'espace, elle l'est dans le temps. Elle est à cinq cents lieues de chez nous, elle est à cinq cents ans en arrière. Une Bruges colossale intacte dans ses constructions, dans ses habitants, dans ses mœurs du quatorzième siècle, centenaire usée, conservée par miracle, prodigieusement différente de notre aujourd'hui, mais avec ce facteur, doublant le prodige : une autre race.
" Fez seule est encore vierge de toute souillure! ..
Même date. — Dar-ben-Aouda.
Mais que je dise d'abord où nous sommes venus échouer dans cette île de maisons cubiques, madrépore immense de Tarchipel maugrabin.
Nous logeons dans le Dar-ben-Aouda, A la transposition près d'une lettre c'est le Dar-ben- Aouad de Méquinez. On l'a souvent décrit cet hôtel des Ambassadeurs : de Amicis, l'Italien, en 1876 ; Charmes, le Français, en 1885. Je ne sais pas encore où il est dans Fez : le labyrinthe de ruelles qui nous y a menés déroute.
C'est notre maison de Méquinez plus spacieuse, avec un vernis fade de kelnérisation. On pense aux palais de Venise profanés en hôtelleries. Après la porte d'entrée d'une mauvaise cabane de paysans, un corps de garde, réduit bas avec nattes sous un auvent. A droite un mur écailleux, à gauche un jardin clôturé d'un lattis vert, étroit quinconce d'orangers avec la joie que clament les fruits d'or. Puis un couloir en boyau aboutissant au patio. Ce patio grand, clair, résonnant du bruit des fontaines : au centre, une vasque, à l'un des côtés trois bouches ruisselantes ; les eaux troubles. Même distribution intérieure, même style qu'à Méquinez, mais plus trapu, moins élégant de lignes, moins harmonieux de proportions. Et (cela stupéfie I) d'une propreté de cuisine flamande. Carrelage relui* sant en faïences, damier à alternances communes
blanc, brun, bleu, vert. Quelques peintures d'ornementation au-dessus des hautes portes, crues, de mauvais goût. A l'étage, soutenant la galerie circulaire quadrangulaire, des boiseries en caissons. Le vent du Sud-Ouest, morose dispensateur des pluies, a rongé à l'opposite, au Nord- Est, les stucs et les bois, humides, moisis, lépreux. L'habituel mobilier sommaire. A l'une des parois du patio, quatre horloges d'Amsterdam, en rang, travaillant et marquant quatre heures différentes. Des glaces, par terre appuyées au mur^ déposées là, comme ça, pour toujours. Dans les chambres oblongues sans fenêtres les lits de fer anglais sans drap. Sur le plancher des tapis européens scandaleusement criards, qu'on dirait choisis par des parvenus, ou des parvenants.
Aux murs blanchis à la chaux la penderie des étoffes protectrices défilant leurs arcades en fer à cheval, les Hâïtiy tapis de muraille. Au rezde-chaussée, ils sont en velours cramoisi, grevés de broderies d'or rembourrées de coton qui ont émerveillé M. Charmes. En vérité ils semblent riches, mais comme style, surchargés,, lourds, ils valent les étendards de nos sociétés de musique ou les basques et les collets de nos habits officiels. Nous voulons monter à la terrasse : elle est barricadée. Est-ce que les galanteries racontées par M. Charmes auraient mécontenté les Maures?
Au débotté un intendant nous a fait les honneurs de rimméuble, aidé d'un personnage baragouinant le français. Ils nous ont montré une dépendance ouverte sur le petit jardin, par
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la vue, et à l'écart un buen-retiro charmant. Mais, pour rester ensemble, nous préférons le bâtiment principal.
Des serviteurs, parmi eux des négresses trapues plus que majeures^ donnent le dernier coup de torchon. Des maçons en djillàb's qui, à notre intention, ont muré soigneusement la terrasse, disparaissent.
Il pleut dans nos chambres. Nous disposons nos lits entre les suintements. Nous soupons de fort appétit, les jambes lourdes de notre équipée. Tôt au sommeil.
Tout cela le banal d'une installation qu'on a européanisée naïvement, sottement pour plaire aux Bashadours.
A demain la ville, la grande et mystérieuse Fez!
Mercredi 22 février.
Fez! Madrépore immense!
Dans ce madrépore nous circulons dès l'aube, indiscrets, inquiets, enfiévrés de curiosité tâtonnante, dans les canaux d'axe, dans les canaux latéraux de l'énorme polypier, inextricable fouillis de ruelles sinueuses, bifurquantes, fendues en pattes d'oie aux carrefours, ouvrant entre les bâtisses la cavée de leur creux, se ramifiant en tortillières bordées de cellules, les descendantes ruinées, les remplaçantes sordides des quatre-vingt-dix mille maisons du temps des Almohades. Notre cortège s'insinue, glisse,
rampe par les couloirs sans fin, les corridors, les défilés en crevasse, hiatus gigantesques, failles de rochers, tailles de mines, coupe-gorges; par les tunnels sombres ouverts en trous caverneux comme des musses de lièvres perçant au pied les haies épaisses^ comme des sentiers de renards, des galeries menant à des gîtes de bêtes fauves. Séparant les vingt-deux quartiers juxtaposés de la ville chenue, des portes vermoulues, déhanchées, garnies de verroux massifs, longs, lourds, d'aspect terrible évoquant la machine de guerre. Non d'admiration en admiration (foin de ce mot trop reposé en correction sereine!), mais de choc en choc, d'étourdissement en étourdissement, ballottés nous roulons. L'accumulation du pittoresque est écrasante. Pas d'interruption. Il ruisselle. Nulle respiration possible. Coup sur coup, à tous les pas, à tous les coins, à tous les détours il assaille et vous gorge. C'est féerique et satanique dans l'étrange du clair obscur, dans le cauchemar du ruiné, du désordonné, du violent, du délabré, du farouche, du sale, de l'effrayant, du moisi, du mauvais! Des envies prennent brusquement de crier : Assez! et de tourner bride affolée, et de rentrer en fuyant, les mains sur les yeux, par excès de sensations et besoin de laisser descendre, filtrer, s'arrimer cette inhibition martyrisante^ cette absorption désarticulante qui détraque la cervelle comme l'éblouissement d'un orage la vue, comme les décharges craquantes de l'artillerie l'ouïe. Sans repos! Sans autre repos pour adoucir, lénifier, tempérer, rafraîchir le sang que des échappées,
par le haut, des lézardes sur des douceurs de ciel miraculeusement délicates, sur des minarets, orfèvrerie de pierre et de faïence, se dressant en chandeliers superbes, jaillissant en surprises; sur des poses d'hommes et des groupes immobiles, symboles de nonchalante et de méprisante dignité; ou d'autres, en djillàb's flavescentes, circulant, silencieux, défiants, agressifs du coup d'oeil; ou des femmes, casquées duhaïck à étroite visière, à travers laquelle les regards glissent, froids, pénétrants, tristes et pourtant allant droit au sexe; des femmes plus murées sous les voiles que leurs maisons sans fenêtres à entrées de tanières, — Nuremberg? Eh! laissez donc! — Tanger? Une plaisanterie! — Méquinez? Régulière et décente! — Ici un concert muet, mais formidable de perspectives sautant les unes par dessus les autres, s'échafaudant en escalades, entassant les monolithes calcareux des maisons cubiques, établissant l'indéfini parvis des terrasses, dalles colossales qui chevauchent par une mystérieuse pression d'en dessous qui les soulève, les disjoint, les rompt, les fait craquer sans bruit et les tient suspendues dans la dislocation et le désordre.
En plans successifs, des décors fous de romantiques, brossés en grisailles. La ville écroule ses bâtisses au creux en berceau d'une longue vallée escarpée aux deux bords. Dans les décombres de cet écroulement on circule, par les fissures. Les rues grimpent ou dégringolent,- les maisons se poussent, s'étayent, se bousculent, des forteresses dressent sur les versants la cré-
maillère jaune de leurs créneaux ébréchés, les montagnes aux pans de roc à verdure courte dominent les remparts des forteresses. Et de cette accumulation, de cet entassement, de cette ruée barbare figée en sa descente de torrent roulant au long du val, semble sortir, ininterrompue et sauvage, une profonde clameur sans bruit hurlant le passé et le fanatisme.
Et nulle part une fenêtre, nulle part une horloge, nulle part une enseigne, ces caractéristiques inévitables de nos cités, forçant l'œil au comptage, le forçant à la lecture, à Tœuvre scolaire machinale ici ignorée.
Des rues sont raboteusement pavées de cailloux sur lesquels les pas de nos chevaux et des mules de nos askars raclent en crécelle. Il y a des maisons d'une hauteur démesurée de falaises surplombantes, lépreuses, affreusement belles, recelant dans leurs murs aveugles de pénitenciers (avec, parfois, la pustule hémi-cylindrique d'un moucharabi) on ne sait quelle vie marocaine secrète en étages, par des escaliers vertigineux. Puis de nouveau les chapelets des masures basses à parois badigeonnées de crasse, de crotte et d'exitures. Le grand bazar des bicoques. Le bric-à-brac universel des édifices. Une cité de cent mille, de deux cent mille habitants qui serait tout entière le cabinet d'un antiquaire géant. Les grandes vignes à serpentaisons tortueuses prolongent au-dessus des rues, sur des treillis en roseau, la trame inextricable de leurs sarments en muscles écorchés, ou grimpent contre les murs avec des allures de reptiles
dressant leur tête balancée cherchant une issue. Derrière des murailles le grondement, le long mugissement, fort et caverneux, des eaux dans les aqueducs, circulation de ce corps étrange, cadavérique, filtrant des suintements et des purulences, avec, par endroits, des tumeurs d'immondices qui crèvent en pestilences de charnier.
On voudrait décrire. On ne sait que crier !
Rien de ce qu'on a dit ou écrit de cette merveille horrible n'égale l'impression dont elle vous plombe. C'est la frénésie du baroque héroïque! C'est la capitale du pittoresque du monde ! L'artiste qui ne l'a pas vu ignore ce mystère : le pittoresque furieux. Et quand je pense qu'ainsi je sursaute après ces étapes successives depuis Tanger dont chacune m'a fait croire qu'il n'y avait pas d'au delà dans le chemin tourmenté de l'imprévu et de l'étonnant I Quelle gradation ! et comme le hasard a ménagé les élans, non de mon imagination, mais de mes simples yeux, mes yeux stupéfiés, jusqu'à cette explosion finale qui éclate en feux sombres de noirs métaux en fusion !