‹ El moghreb al aksa; une mission belge au MarocChapitre 5 sur 13 · D£ BRUXELLES A TANGER I · texte numérisé non relu

D£ BRUXELLES A TANGER I

compagnons, en belle vivacité, paraissent avoir Thumeur voyageuse, faciles aux petites misères et d'avis que le meilleur moyen de se tirer d'un mauvais pas c'est la gaieté. Tant mieux !

A travers les landes maintenant se projette la banale fusée du rapide. Matinée grisoyante.

Plaines tout en sables. Notre campine anversoise, n'étaient les maisons à toits plats, carrées, jaunâtres. A Biarritz, entre le dos des collines, des brèches sur la mer, venant vers nous en lames mourantes, lentes, lentes. F.ontarabie! Déjà l'Arabie, le Sarrasin, le Maure, le Sémite, mais rien que par le souvenir d'un lieu jusqu'où vint, jadis, l'onde de sa stérile marée sur l'Europe aryenne, réfractaire.

Hendaye ! Nous sommes en Espagne. Rien de changé dans cette gare, qui continue le chapelet des gares en l'assommante monotonie des trajets par chemin de fer, simulacre du déplacement, mystificateurs. Rien de changé, sauf les tricornes des gendarmes, et les gants des soldats, verts ici, pourquoi? Sur les buffets entrevus, mêmes pyramides d'oranges, mêmes rangées de bouteilles à étiquettes vulgivagues. Et au long de la route reprise, tranchées, remblais, poteaux télégraphiques, traînée immense de vulgarités débobinantes, par des paysages mal vus, trop près, trop loin, jamais au point, les lignes de perspective se mêlant en girations où l'œil s'exténue par la vitesse de l'en avant.

Dans la nuit approchante nous franchissons la chaîne cantabrique. Froidure par ces vallées étroites montant au col de partage ou en déva-

lant. Sommeil profond sous le capuchon de ma capote.

A Taube, nous serpentons dans le désert qui emprisonne Madrid. Froidure pinçante, cimes neigeuses. L'Escurial non vu, mais senti, comme au voisinage d'un massif glacial. Sur cette terre héroïquement et lugubrement historique, toujours le passé s'évoquant dans le présent triste.

Mardi 6 décembre. — Madrid.

J'ai passé douze heures dans cette capitale, plantée en aridité, en solitude, en morbidité, par une puérilité de tyran regardant la carte et disant, pointant du doigt : voici le milieu de mon royaume.

Rien de neuf que la langue et la capa. Cité moderne, servile à l'alignement, administrative, ressemblant aux autres. Pas l'impression qu'on a voyagé : un déplacement purement matériel, platonique, dans l'uniformité. Des maisons de rapport. Le damier obsédant des fenêtres, qu'on compte, machinalement. Une architecture d'architectes bien mis^Des statues idiotes. Omnibus, hôtels, tables d'hôtes, kelnérisme. Des Anglaises en migration dont les regards disent : flirtons, La civilisation progressive mijotant dans la monotonie et la diffusion du confortable bête.

Où aller pour trouver la secousse? Sera-ce dans ce si peu visité Maroc? L'espérant, je suis parti. Mais...

Pour sortir del'étouffoir, j'ai été au Musée, Wal-

halla non des héros, mais des œuvres prolongements inertes des fiévreuses existences d'artistes.

Dès l'entrée, dans un vestibule circulaire erapénombré, le Saint-Georges de Rubens, éblouissant orage de couleurs. Toile prise d*assaut, violée, par le coloriste en rut. Une symbolisation superbe de cet art de pompe et de violence si étrange dans la demi-morte Anvers du dix-septième siècle. Puis tout de suite, au long de la grande galerie, coup sur coup, les grands Velasquez célèbres, somptueux, les portraits équestres surtout, le Philippe III au petit galop de parade, baignant, moustaches en crocs, feutre au chef, dans une atmosphère grise, mouillée, transparente, la campagne madrilène au fond.

Les nains aussi, et les naines, la débauche des naines et des nains, baroques, susciteurs d'énigmes, méchants, ricanant et pourtant pitoyables. Du Titien, Charles-Quint : en selle, armé, marchant, lent, effrayant, impérial, impérieux, fatal, résumant soi-même toute sa prodigieuse histoire, exténué de gloire, grandiosement fini, achevé en sa destinée, tel qu'il dut entrer à Saint- Juste comme on entre dans la mort. Les Murillo, les Raphaël connus, bourgeois, chers aux touristes. Les personnages en buste de Greco, des merveilles, sinistres, fantastiques, fantasques,inquisitionnaires : l'anticipation d'Odilon Redon. Goya, médiocre ici, presque toujours, à mon poignant désappointement.

Admirable conservation des tableaux : l'air d'Espagne leur est balsamique.

En haut, quelque part, dans une salle en en-

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trepont, Técole ibérique moderne, ignoble; encore des portraits de cour, mais nauséabonds. ' Et je sors étourdi : cette vue hâtive des œuvres surcharge le cerveau, comme un repas précipité de gare Testomac.

Il faut voir la rue d'Alcala, le pont sur le Mançanarès, et j'y vais voir : les blanchisseuses bariolent les bords des mares rares, rares, et mouettes piaulantes, tracassent les linges. Un grand corbillard blanc attelé de quatre chevaux défile, lourdement cérémonieux, entre les statues grises des parapets, faisant la haie.

Nous rentrons dîner à Thôtel, vite, en compagnie de quelques Belges aimables qui nous ont joints ne sais comment. Il y a aussi un vice-président des Cortez. Puis dans le train, troisième nuit, pour Cadix. Décidément nous voyageons en courriers de Cabinet.

Mercredi 7 décembre, — chemin de fer :

Madrid-Cadix.

Sommeil interrompu par les gens des stations criant le nom et la durée de Tarrêt en des mélopées bizarres et traînantes. Réveil définitif au milieu d'un paysage rouge de la Manche : une ferme basse et sale, du bétail creusant des sillons curvilignes, des oliviers en quinconces, et déjà quelques aloès en pleins champs. Et alors, durant des heures se maillonnant aux heures, des oliviers encore : d'aspect, arbres germains de nos saules rustiques, chargés des cocons oli-

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