DE BRUXELLES A TANGER
midi, elle est visible en tout son contour et les édifices, les arbres, commencent à sortir de rindécis. La ville, abritée dans un repli, demeure cachée. Théo m'indique où, et des yeux je fixe la place. Elle ne se montrera qu'au dernier quart d'heure; lassée d'attendre qu'elle se dévoile, mon attention va vulgairement à la grosse carapace noire d'un cuirassé italien monstrueux, mastodontal, qui repose lourdement à la surface lazuléenne du golfe, assaillie par un essaim de canots moucheronnant.
Mais voici que Técran du promontoire qui à droite masquait la cité Tingitane glisse et pivote: en étages, blanche éblouissante, elle apparaît, me secouant de son imprévu. Rêve oriental!
ville comme le caprice des vents en bâtit dans les plaines sereines de l'atmosphère, sur les bords des golfes imaginaires, aux flancs des monts qu'un souffle défigure !
Mon âme vogue. Ravie elle vogue mon âme!
Mais quel tressaut! l'ancre, raclant de sa chaîne l'écubier, secoue de borborigmes en ses membrures le navire et d'un coup sourd touche, touche le fond.
A Tanger
Jeudi 8 décembre. — Tanger.
Etourdissement I Assomption à une autre planète! Plongeon dans une autre civilisation ! Un retournement brusque comme celui qu'on éprouverait au centre de la terre, glissant sur la ligne qui réunit les antipodes. Une chute, tête en bas, dans le neuf. L'Exotisme I
Telle la première et immédiate impression pour l'Européen abordant à Tanger. Souvent notée. Résultant du jaillissement aux yeux des détails multiples, singuliers, inattendus de la vie arabe, tirant le regard, l'absorbant, masquant les à-côté. Sensation culbutante si violente qu'à ceux qui bornèrent leur contact avec le Maure à un séjour dans Tanger il est malaisé de persuader qu'ils ne l'ont qu'insuffisamment vu. Et pourtant combien peu I
Bouleversant et mouvant tableau. Le voici à deux heures de son Europe, cet Européen; qu'il se retourne : il peut voir la côte d'Espagne^ la nébuleuse grisâtre qu'y mettent les maisons de Tarifa, et Gibraltar dressant son massif signal de rocher. Mais ici ! Autour du steamer qui Ta amené, à peine entré, évolue déjà Tétrange. Dans les embarcations, des mariniers bizarres : physionomies inaperçues, expressions énigmatiques, regards disant l'incompréhensible, gesticulations sans signification pour l'arrivant, langage guttural et grêle projetant des mots sans analogues, attitudes incohérentes, costumes dont on cherche vainement la composition et le sens. Par tout ce qu'ils sont, par tout ce qu'ils font, ils dérangent. On sent d'instinct l'impossibilité du bout-à-bout avec eux sur n'importe quoi. Tous les points de départ différents. Tous les postulats mis en question. Tous les axiomes contestés. Ils disent cela, crûment, sans le parler, mais des pieds à la tête. Oui, vraiment, ils affirment, sans s'interrompre, toujours, le brutal " Pas d'accord „.
On débarque, charrié dans leurs lourds canots ou sur leurs épaules. On est pris dans le cortège formant courant de tout navire qui arrive, â la ville où Ton se disperse, procession en rumeur et en désordre, s'insinuant, serpentant entre les ballots qui jonchent le quai de la Marine, dirigeant sa cohue bariolée et tapageuse vers un passage voûté trouant des remparts blancs de chaux sur lesquels sont affûtés, rébarbatifs, de gros canons grotesques d'antiquité et de rouille.
Là accroupis, tenant bureau par terre, deux froids personnages enturbanés ; leurs pâles visages, encadrés de mousseline, relevés par des barbes noires légères, baignent dans Timpassibilité. Ils ne disent rien, ils ne font rien. C'est la douane. Devant eux les Maures qui escortent le voyageur clament et se démènent, chacun désignant frénétiquement la malle qu'il s'est arrogé de porter, voulant qu'on la visite ou qu'on lui donne la passe. Du doigt, d'un mot, la décision est exprimée.
Tumultueuse la marche reprend dans une rue en défilé, montueuse. Des passants en longs vêtements de laine écrue s'aplatissent contre les murailles, les hommes blancs, bruns, noirs, de tous les blancs, de tous les bruns, de tous les noirs, le visage au clair, barbares ; les femmes, la tête enveloppée et voilée d'un pan. Une odeur de ménagerie et de charnier. Des portes basses entr'ouvertes par lesquelles une vue furtive dans les corridors et les cours. Une fontaine aux parois de faïence s'écaillant, où les haillonneux se lavent, où des bêtes boivent, embourbant le pavement caillouteux du surplus de leurs ablutions. Une mosquée dressant son minaret carré cuirassé de tuiles vertes vernies. Des boutiques s'enfonçant dans les murs, petites, pareilles à des armoires, le marchand sur le comptoir, accroupi, couché, niché. Mulets malingres, chevaux décharnés, petits ânes pitoyables, chameaux au pas lent de caravane. Mendiants par rangées, ployés sur les talons, clamant des noms de marabouts indéchiffrables, quelques-
uns aux yeux récemment crevés pleurant une suppuration sanguinolente. Des porteurs d'eau en tunique courte, une outre en peau de chèvre, suintante, au côté, une sonnette tintante à la main, breloquant leurs gamelles de cuivre.
Etourdissement, ahurissement, par la multiplicité, le tohu-bohu des sensations de l'œil et de l'âme I
A la nuit, par les rues en corridors obscurs, sous l'immense, mourante et déprécatoire incantation des Mouezzin'Sf tombant des galeries, des minarets, une circulation de fantômes à longs plis balançant des lanternes. On va, tâtant les murs, les pieds s'engluant dans les fanges. A travers les mailles de filets suspendus aux baies faiblement lumineuses des cafés mauresques, des conciles entrevus d'Arabes sur des nattes, fumant le kifF dans des pipes à minuscules fourneaux de terre cuite, buvant le café ou le thé vert parfumé de menthe, dans une atmosphère en laquelle plane un parfum d'encens ou de bois de santal brûlés sur des charbons ardents. L'Européen vaguant et regardant a le malaise des contacts inaccoutumés et hostiles. Il rentre hâtif et inquiet, la tête résonnante du bourdon des choses, la pulpe irritée à ces frottements inattendus, ivre à demi, cherchant à canaliser cette inondation de notions perturbatrices du cerveau comme un vin trop fort le serait de l'estomac.
Vendredi 9 décembre. — Hôtel Continental, Tanger.
Je me réveille dans un lit de fer anglais confortable, vraiment trop confortable, à THôtel Continental, brîtanniquement tenu par un Espagnol. Théo et moi dans la même chambre ayant vue sur le golfe : ça se paye plus cher. Mobilier britannique, accessoires de toilette britanniques. Hier soir, dîner britannique, à une table d'hôte britanniquement parée d'une procession d'horribles ustensiles en simili-argent : " Table s'allongeant tous les jours sous des rallonges de sots. „ Trois serveurs costumés en Maures, un vert, un rouge, un jaune, mais avec les déviations que les convenances anglaises réclament. L'hôtelier avait dépêché au débarcadère un maître des cérémonies vêtu en turc d'opéra, une longue canne à la main. Nous sommes en milieu kelnérique, tempéré habilement de maroquinisme. Assez pour l'ornement, pour l'ébahissement du touriste gobeur. Ici l'Europe reprend place par l'universelle banalité chère aux iravellers londoniens, engeance à tub et à lawntennis qui veut bien voir du neuf, mais ne souffre pas que ce neuf empiète sur son confortable, et voyage enveloppé d'un home circulant, regardant par les lucarnes, prisonnière d'elle-même, rivée aux courtes chaînes de ses habitudes.
Devançant la visite que nous lui devons, notre Ministre, le baron Whettnall, est venu nous voir.
Simple en sa courtoisie, affable, sans morgue diplomatique. Longtemps, hier soir, sur le divan d'une salle de billard rappelant nos cafés, nous avons causé de ce que nous venions de quitter, la Belgique, de ce que nous allions visiter, le Maroc. Avec lui Abraham Sicsù, le drogman de la Légation, que j'avais vu à Bruxelles, il y a trois ans, habillé alors à l'orientale. Mais le voici en Européen. Sicsù est Marocain de naissance, sémite donc, et de la branche juive.
Il s'est frotté, à Tanger, au monde des Légations et son désir est de sortir de sa nationalité barbare pour se mêler à une civilisation plus haute. Il s'abandonne au glissement d'idées, de mœurs, d'allures qui, sur toute la côte, amène insensiblement une frange de négociants et de trafiquants indigènes à se fondre dans le contingent interlope d^étrangers que l'esprit d'aventure verse aux pays neufs. Il est dans la zone d'interpénétration où les deux races mélangent et échangent leurs vices plutôt que leurs vertus, marché d'ambitions et d'intérêts dont les ressorts sont le calcul et l'intrigue. Il ne pénètre pas ce phénomène social et comprend la transformation qu'il recherche et qu'il a inaugurée par le costume, comme une ascension vers une plus brillante destinée.
Le Ministre nous donne des nouvelles de l'escorte que le Sultan, selon l'usage, envoie pour nous mener à la Cour présentement à Méquinez. Elle est en route ; on assure même qu'elle est proche de Tanger; quelqu'un l'a dit. — Mais officiellement qu'en sait-on? risqué- je. — Offi-
ciellement, rien. — Comment I vraiment ? — Oui ; dans ce pays, c'est toujours comme ça.
Nous qui avions brûlé deux mille kilomètres, passé sans désemparer trois nuits en wagon, accompli ce tour de force d'arriver de Bruxelles à Tanger en quatre fois vingt-quatre heures parce que le Département des Affaires étrangères nous avait mandé qu'il y fallait être rendu le 10, au plus tard I
Bah! l'endroit vaut qu'on y flâne.
Même date.
Remontant la grrrrande rue (largeur : cinq mètres), nous sortons de la ville et rôdons dans l'immédiat voisinage.
C'est d'abord l'aire en pente, bosselée, fangeuse, fienteuse d'un marché confinant aux remparts délabrés et lépreux : le Soko, le grand Soko verminant de campagnards deux fois par semaine, calme aujourd'hui, mais infect des détritus d'une séance tenue hier. La boue palpite encore des milliers de pieds humains et animaux qui l'ont pétrie. Vendredi : c'est le Sabbat de l'Arabe. Demain celui du Juif. Après-demain celui du Chrétien. Sabbat, repose-toi. Un jour sur sept, pour tout le monde : Aryens, Sémites sont d'accord là-dessus, probablement parce que la muette économie du corps l'impose.
Les boues du Soko baignent un cimetière maure, champ montueux de palmiers nains enserrant les glaives en faisceaux des aloès.
Des couchettes blanches en pierre, au-dessous desquelles, en terre couché, le mort. Partout des femmes, marchant lentement, ou assises, ou accroupies, priant, rêvant, causant. Uniformément elles sont enveloppées dans l'inévitable long vêtement de laine écrue. Et ma pensée vagabonde. Droites comme des lys, affaissées comme des nénuphars, sont-elles la floraison pâle de cette raide végétation? Ou bien des Camaldules blanches visitant les tombes du monastère? Des baigneuses en peignoirs revenues de la mer limpide qu'on aperçoit là-bas dans les échancrures des terrasses? Des malades se traînant hors des murs, au soleil, serrées dans leurs draps d'hôpital?
Par une route sinueusement pittoresque, dans la montagne de la côte, Sicsù nous conduit à son jardin " le Jardin de Belgique „, créé, il y a quelque vingt ans, par un de nos ministres, M. Daluin. Derrière la grille d'entrée, comme en cage, deux lions belgiques façonnés par un de ces potiers façonneurs de statuettes rustiques de nos jardins flamands. Après ces concierges ridicules, en détours romantiques, en enchevêtrement d'ombrages, en désordre de végétation, en charme de solitude, le jardin de Marguerite, ou celui de Cosette et de Marius. Décembre!
et pourtant de la verdure : orangers, citronniers, mandariniers avec le faste de leurs fruits. Décembre ! et pourtant des fleurs : géraniums, roses, violettes, héliotropes, avec le faste de leurs couleurs. Et des arbres bizarres que je ne sais nommer. Et des fleurs charmantes que je ne
sais nommer. Quelques ramures dépouillées telles qu'en nos hivers : des plantations d'Europe qui font leur mue. L'eau irrigue partout, puisée par le manège des norias égrenant la ruisselante contribution de leurs seaux en chapelet, les norias inventées par l'Arabe, comme les moulins à vent, et dont le nom a pour racine un verbe qui signifie ** laisser jaillir le sang par saccades „.
Un grand jardinier maure, jarrets et pieds nus, jardine. Là-bas, ornement ambitieux et puéril, une construction basse, chalet de nos banlieues mâtiné de mauresque. Latente ou germante, cette interpénétration cotière des deux civilisations bâtarde tout.
D'ici on voit la mer lazuléenne entre les brindilles qui lui mettent une résille, — et au-delà, à l'horizon que recule dans un lointain profond la vue de si haut, en un estompage roux, l'Espagne, vapeur fuligineuse traînant sur la cuve des eaux la buée d'une cuisine mystérieuse de géants sous-marins.
Samedi 10 décembre.
Déjà par tous les pores intellectuels entre en moi le besoin de m'expliquer ce peuple que j'ai à peine touché et qui, magnétiquement, sollicite, au plus profond de mes pensées, la réflexion. Les ondes de cette civilisation viennent ici mourir, frelatées et mélangées d'européanisme, mais ayant encore assez de forte odeur, d'âpre
saveur pour susciter dans l'esprit l'étude des secrets de cette décadence, tout au moins de cette existence si autre que la nôtre. Décadence ! Oui, si tout ce qu'on est accoutumé de dire et de croire sur les splendeurs mauresques d'autrefois est vrai. Mais alors pourquoi si prompt et si irrémédiable le recul !
Je les ai entrevus, sinon vus, depuis deux jours, les éléments de cette population du Maroc, contrée orientale pour nous, mais qui, pour l'Arabe épandu du Gange à l'Atlantique, avec Bagdad, Stamboul ou le Caire pour centres, est l'extrême Occident, le Far West, El Moghreb al Akstty de la race sémitique. Berbères autochtones : les Numides de Jugurtha, les mercenaires de Carthage, secs, nerveux, basanés, noirs de poil, indisciplinés, menaçants, farouches, tête nue et rasée. Arabes conquérants : au teint pâle, au visage affable, au langage mielleux, à la barbe longue et peu touffue, emmaillotés de draperies blanches. Nègres : importés du Soudan par le trafic des esclaves, à qui on impute de vicier le sang Maugrabin par la prédilection sensuelle des maîtres pour les négresses. Triple contingent ethnologique ayant produit l'être mixte, le Maure, par le brassage et le malaxage des générations et des croisements. Ils sont six millions, sept millions, huit millions (qui le sait dans ce pays sans état civil et sans recensement?) occupant un terrain grand comme la France.
Leur destinée? Sans doute être submergés par la marée aryenne qui monte sur l'Afrique
sémitique, gagnant, gagnant son littoral septentrional, et chassant vers le Sud l'Arabe sur le Nègre par des lignes isopètes parallèles à rÉquateur. Jadis c'était l'avancée contraire, des Sémites sur l'Europe, en Macédoine, en Sicile, en Espagne. Tanger était alors le point d'écoulement des invasions, comme il est aujourd'hui le pôle de retour du fluide humain. Sur la ville flottent les pavillons de quatorze nations pensant toutes à la belle conquête que serait ce pays . aux plaines limoneuses, portant par an deux moissons presque sans culture, aux montagnes recelant des trésors minéraux, au climat constamment tempéré par les pluies de l'Atlantique et les neiges de l'Atlas. Chacune rêve l'annexion; surtout la France, la voisine africaine; l'Espagne, la voisine continentale, que ses luttes d'autrefois, au temps des guerres saintes, ont sacrée victorieuse de l'Islam; l'Angleterre, dévoratrice insatiable de colonies. Elles sont ici, toutes, comme des vautours, autour du Moghreb mourant, prêtes à donner le premier coup de bec, prêtes aussi à déchirer qui d'entre elles s'y risquerait.
Quoi, de tout cela? Attendons pour conclure que nous ayons été plus loin.
Même date.
Avec Sicsù nous allons à la Kasbah, Citadelle élevée sur la ville, aux flancs de ce promontoire qui nous la cachait à l'arrivée.
Autour, troupeau autour de son pasteur, des maisons maures cubiques, avec terrasses, s'étageant, s'entassant ; quartier distinct dans Tanger, a3^ant ses murailles dans les murailles, asiles de la population arabe sans mélange souillant de chrétiens détestés, ces fils de chiens, ces Roumi, ces Nazrani, qu'Allah confonde ! Qu'ils y passent, soit! au milieu des regards défiants, des malédictions proférées à demi-voix, des gestes conjuratoires du mauvais œil; mais qu'ils n y demeurent point. C'est assez de les voir supplanter les vrais Croyants dans la partie basse, puisque telle est la volonté du Sultan, notre Seigneur (qu'Allah lui donne de longs jours !).
Les ruelles étroites, disloquées, puantes d'immondices, s'enchevêtrent en labyrinthe montant. Murs aveugles, blancs d'un .blanc de détrempe éblouissant sur la chauffe du soleil, ou rongés de toutes les dartres vétustés des saletés, des intempéries, des délabrements. Une apparence générale de ruine avec quelques efforts pour arrêter l'irrémédiable écroulement. Au pied de ces murs aveugles, des portes basses cloutées de clous à grosses têtes achevant l'aspect malveillant de prison muette. Pour se garder du mauvais œil des Nazaréens, les gestes conjuratoires ne suffisent pas, non, pas même les griffes recourbées d'hyène ou de lion cachées aux plis des vêtements, pendues au col des bêtes : il faut, à l'entrée des habitations, peindre en rouge vif, en bleu dur, en vert cru, cinq doigts menaçants, ou les six angles de l'anneau de Salomon. Ces images aux tons violents détourneront le regard
funeste de ces basiliques. Ils viennent rarement dans ces lieux retirés : les femmes, les enfants peuvent aller et venir en paix, les portes peuvent rester ouvertes. S*ils sont signalés, que tous, en hâte, rentrent et se barricadent; que les battants poussés battent bruyamment. Si du haut des terrasses des curieuses regardent ces intrus maudits, qu'elles soient étroitement voilées de leur haïks et qu'elles les saluent d'une injure ou d'une mimique obscène. Mais il faut se garder d'y toucher, car ils ont la force, et, insolents, ne pardonnent rien. Le Pacha doit accueillir leurs plaintes contre les vrais Croyants, puisque telle est la volonté du Sultan, notre Seigneur (qu'Allah lui donne de longs jours!).
Nous arrivons dans la Kasbah proprement dite : une cour irrégulière, raboteuse. Des chevaux, des mulets éreintés, hérissés, entravés en plein vent, mâchonnent, tendant le cou, une orge rare jetée devant eux. Isolés ou en groupes sur le sol, des Maures, basanés, tête rasée, tête nue, avec, autour, une corde brune tordue en étrange couronne. Toujours le long vêtement de laine écrue. J'en sais le nom maintenant : Djillàb\ Y ena-t-il!y en a-t-il! de ces djillàb's sur cette terre marocaine qu'elles peuplent de spectres en linceul jaunâtre, de moines en froc jaunâtre, de malades en chemise jaunâtre.
Enfermant la cour, des bâtiments : un péristyle mauresque, à triple arche en fer à cheval sur colonnnes légères, crépi à la chaux; dans une arrière-cour s'enfonçant en montant, une grande arche unique en fer à cheval, crépie à la chaux.
béante sur un vestibule obscur; à l'un des côtés, une logette à triple arche en fer à cheval, crépie à la chaux; et, reliant ces architectures, des murs longs, maussades et farouches, jaspés de coulées grises, marbrés d'écai Hures. Un intérieur de ferme, mal tenue, bibliquement rustique.
Sicsù nous mène à la grande arche que gardent nonchalamment de longs soldats maigres^ enrobés de blanc, portant sur Tocciput le bonnet de feutre rouge, pointant en arrière, à gland bleu filandreux, " le poivron, le piment „, allusion à la gousse du poivre d'Espagne à laquelle il ressemble. On parlemente : il s'agit d'aborder le Pacha. Et en effet, maintenant, au fond du vestibule béant obscur, nous apercevons un vieillard en turban, à barbe de patriarche, blanc partout, accroupi à la turque, silencieux, immobile, hiératique. C'est le Pacha, prêt pour les audiences, prêt pour les affaires, attendant l'occasion en égrenant son chapelet. Un soldat a été de nous à lui et revient de lui à nous dans l'ombre transparente qui remplit le vestibule sombre, comme l'eau limpide une citerne. Nous avançons : la peau pâle des Arabes de FHedjaz, l'air bénisseur d'un évêque. Les lèvres seules remuant en toute sa personne noyée sous ses vêtements, nuageux, placide, il susurre quelques politesses aux doucereuses images, et nous passons.
Nous voici dans le patio d'un palais maure; la colonnade quadrangulaire en cloître resserrée a des chapiteaux grecs, restes de la vieille Tingis des empereurs de Rome ou de Byzance. Au milieu la vasque sacramentelle. Sous le portique^
dans les quatre murs qui enferment la cour, les hauts vanteaux de portes s'ouvrant chacune sur une seule pièce, oblongue, haute, sans fenêtres. Le bois des vanteaux couturé de dessins géométriques s'étalant en figures de kaléidoscope. Au-dessus des baies, la dentelle, en colerette, de reperçages à jour dans le stuc. Gravures, dentelles, laissent entrevoir la misère et Teffacement de peintures détruites. Certains plafonds, découpés, déchiquetés dans le bois massif, miraculeux de fantaisie et de couleurs en mosaïques. Quelques revêtements en faïence, eux aussi dessinant des rosaces en géométries et kaléidoscopies : le Coran défend de représenter l^être vivant, homme, animal, et, pour les archi-purs, même les fleurs.
Tout cela vide, abandonné.
Au fond de réduits qui furent des cellules de femmes, des boudoirs, des alcôves, en amoncellement les ordures. Un badigeon, barbarement appliqué, salit le pourtour des faïenceries et les bords des boiseries. La vasque, sans eau. Partout des effrittements, des décollements, des souillures : la décomposition lente par la ruine contre laquelle on se défend à peine. Pour unique remède sur les blessures pourrissantes, le fard grossier de la crépissure étendue au balai.
Dimanche il décembre.
Il y a dans Thôtel un piano, et des Anglaises jouottent. Ce n'est pas étonnant, et pourtant je
m'en étonne, et je m'en irrite. Cette machine si tant de chez nous me gâte mon rêve, le rêve en lequel s'était dilué en s'apaisant mon étourdissementdu premier jour.
Je commence à discerner l'énorme dose d^européanisme introduite dans Tanger et que m'avait masquée d'abord Tillusion de l'Arabisme seul tirant mon œil par son étrangeté. Il y a des chapeaux noirs, il y a des redingotes qui circulent avec, dessous, des types à favoris et à moustaches. Il y a des jupons et des corsets. Tantôt la Chérifa de OuazarC a passé sur une mule, non pas à califourchon comme les Marocaines, mais de côté, sur une selle, avec un toquet et un voile. Un grand hôtel domine le Soko de ses façades à étages déployant en fer à gaufres ses fenêtres armées de volets verts. On m'assure que le Five-o-clock tea sévit et que dans les dîners priés on n'échappe pas à l'Oxtail-soup, ni au filet de bœuf à la Godart. J'ai lu tantôt, près de la mosquée, cette enseigne :
** Great Moorish Bazar „. Et près de l'arsenal maure: " Succursale du Printemps, Jaluzotet O^ „. Il y a des boîtes aux lettres dans la grand'rue. Il y a des cabines de bain sur la plage. Et des journaux, en français, en anglais, en espagnol, servant des intérêts étrangers. Il y a des Flamencos où l'on castagnette comme à Séville. C'est une Algérie commençante. Je vois maintenant tout cela, je ne puis m'empêcher de le voir, je pourrais bien tout à l'heure ne plus voir que cela, comme dans un orchestre on n'entend que les fausses notes. Est-ce damnant pour qui cherchait le neuf!
Ville bâtarde. Accueillant les premières troupes d'invasion : la diplomatie intrigante, le commerce interlope. L'éternelle avant-garde, le Rastaqouérisme. Et dans les mœurs, les grotesques maladresses de l'emmêlement de deux civilisations : celle qu'on entend moins parce qu'on la quitte, celle qu'on entend à peine parce qu'on y entre. Une cohue amphibie, insolente et vicieuse. L'intérêt en ses audaces les plus cyniques. L'argent, seul mobile. La grande flibuste contemporaine, sans les aventures héroïques, mais avec l'âpreté au pillage, et, chez les prétentieux et les parvenus, la singerie en terre d'Afrique des façons du High-Life et du Bel-Air.
Ailleurs que dans le quartier de la Kasbah le mélange est complet. C'est le juif indigène surtout qui l'accentue, avec ses besoins de vanité, son désir de se hausser aux mœurs aryennes, et sa manie d'enrichissement. Sur les portes de maisons à prétentions, avec glaces de café et balcons, reluisent des plaques avec noms sémites à demi transformés en appellations moins asiatiques. Il y a des banques pour remplacer les taudis où jadis les ancêtres faisaient leurs opérations sous le nom plus sincère d'usure. Si le juif marocain ne saurait être ministre résident, il est fréquemment agent, drogman, chancelier, attaché à l'une ou l'autre des légations dont les mâts de bannière, gréés comme des mâts de navires, pointent, à qui le plus haut, au-dessus des terrasses des maisons consulaires, déployant, dans les grands jours, l'agitation bariolée de leurs pavillons fleuris de couleurs.
Les diplomates et leurs familles^ tous grevés d'habitudes européennes, font ici un petit monde fermé, tournoyant de visites, bourdonnant de cancans, essaim de mouches zigzaguant dans des rais de soleil. Des compétitions masculines, des rivalités féminines, le picotage des susceptibilités, les querelles pour des riens, les brouilles, les réconciliations, les rebrouilles. Solennellement quelques légations gonflent leur importance : l'Angleterre, se posant en vieille conseillère sûre, écoutée du Sultan; la France, consciente des défiances que suscite sa situation de conquérante présomptive; l'Allemagne, sans programme bien défini, mais affichant lourdement sa force; l'Espagne, aux grands désirs et aux petites ressources. Pour les dehors, des courtoisies, de la cérémonie. Pour les dessous, des querelles acharnées, venimeuses, exaspérées parfois d'intérêts personnels cachés, mais bientôt dénichés et alimentant les bavardages poliment fielleux.
Ville bâtarde! Sa destinée est d'être le cancer qui rongera la Maugrabie jusqu'au centre. C'est déjà un comptoir de mercantis. Ce sera bientôt une station hivernale pour les malades. Ville bâtarde ! formant un double entonnoir s'évasant au Nord, s'évasant au Sud, recueillant tous les sous-produits sociaux des deux races inconciliables entre lesquelles elle forme communication. Ville bâtarde! recevant en écume les volutes de la marée qui lentement, irrésistiblement monte d'Europe et mouille de ses flots, chaque an un peu plus avant, la terre africaine.
Lundi 12 décembre.
Le sort a-t-il voulu me dédommager aujourd'hui de Tennui d*hier, de l'ennui européen ? De l'intérieur, vomie, est venue une bouffée de vraie vie marocaine. J'ai vu les Aïssaouas, ces fanatiques que Delacroix a peints sous cette dénomination ^accessible, dans le Salon de Paris, aux boulevardiers et aux reporters : les coU' vulsionnaires de Tanger.
A l'hôtel, on a averti les étrangers. Ne leur doit-on pas des spectacles? Et nous sommes allés au Soko avec toute la table d'hôtes.
Rien encore. Ils sont à prier à l'intérieur d'une mosquée sans minaret qui fait pendant, aux entours du marché, à une révoltante chapelle évangélique, toiturée de zinc, que le bigotisme anglican a plantée là. Tout est calme et nous attendons.
La foule amène ses alluvions. Des centaines de jaunâtres djillàb's s'accumulent. Sur les terrasses, aux fenêtres, des vestons, des casaquins, des ombrelles. Enfants de Sem. Enfants de Japhet. Le soleil, ce soleil qui darde depuis notre arrivée, darde.
Une musique lointaine, dans la ville, approchante, en marche turque, barbare; des hautbois glapissant, des tambourins ronronnnant. Et bientôt, hors la porte crénelée, avec un bruit soudain grandissant, un cortège empanaché de drapeaux rouges, violets, verts, très fanés. Il
monte à travers le Soko vers la mosquée^ sans minaret, les flûtes Autant des airs aigres et tracassés, les tambours scandant des sons de gongs, précipités et ronflants. Cela passe en une rumeur grossissant, et s'éloigne en une rumeur s'afFaiblissant, rinforzando, dirainuendo, et disparaît résorbé par la mosquée sans minaret. De nouveau tout est calme et nous attendons.
Revoici qu'on tambourine et qu'on fifre. Revoici les bannières décolorées. Et en un très lent mouvement, glissant plutôt qu'elle ne marche, approche une confusion.
C'est une masse remuée en sursauts, les têtes se haussant et s'abaissant comme dans un bal. Pas de cris, mais l'orchestre piaillant, piaulant, soutenu par la basse des tambours allongés, frappés dessus, frappés dessous. Quelques vieillards, des Abraham, des Melchisédec^ à barbes bibliques, en tête, pacifiant, rythmant, par gestes pontificaux, la cohue : femmes, hommes, enfants, blancs, noirs, jaunes, se dégingandant en contorsions bestiales, en saltations disloquées, saccadées, genoux ployés, coudes au corps, mains ballantes. Ils arrivent de Méquinez, dit- on, où est le sanctuaire du marabout qui fonda leur secte en un lointain jadis, ils en arrivent en dansant une danse frénétique, suant, éreintés, exténués, comme à Echternach, en pays chrétien, oui, en pays chrétien, deux pas en avant, un pas en arrière.
Tiens! un Berbère qui accourt de ses jambes maigres, nues, avec un mouton sur les épaules.
tête pendante, pattes ramenées en avant; tel le bon pasteur. Qu'est-ce? Ah! la pauvre bête! il la jette dans le tas d'où sort un rugissement Et tout de suite en l'air, volent des flocons de laine, partent projetés des morceaux de chair saignante, des pattes cassées, des côtes arrachées, tandis que dessous il y a un emmêlement sauvage d'êtres se battant comme des chiens, et comme des chiens aboyant, mordant, hurlant.
L'esprit du marabout fondateur est descendu en eux. Ils sont en proie au délire sacré, et pour l'heure vraiment respectables. Roumi, Nazrani, que Dieu confonde! n'approchez pas. L'initié que la fureur céleste anime est irresponsable. S'il se rue sur vous en chacal, en sloughi enragé, et vous déchire, qu'y faire? N'approchez pas, n'approchez pas!
La troupe est devenue cahotique. Le sang a mis des renoncules rouges sur le teint des nègres, marbre les mains et dégouline sur les joues. Les sauts sont devenus des bonds. Des hurlements! des rugissements! Les Melchisédech et les Abraham, toujours impassibles, continuent leurs gestes rythmeurs et pacificateurs. La musique précipite ses sons picotants de flûtes, et sourds de tambours. Encore un Berbère avec un mouton. Encore le jaillissement en cratère des lambeaux déchiquetés par ces carnassiers. Et hors du groupe, l'un, l'autre, se détachant, et seul, se trémoussant, gesticulant, les yeux fous, dévorant quelque horrible morceau.
Vers la ville ils descendent, sans hâter en avant leurs furieux piétinements quigigottent
dans les détritus du Soko. Voici que le cortège s'engage sous le porche des remparts : on croirait une gueule mordant un reptile à la tête. Et tout s'y absorbe avec lenteur, dans la curiosité des visages qui du haut des murs se penchent. Ils vont vers la grande mosquée, à minaret celle-ci, caparaçonnée de faïences glauques, où ils dormiront cette nuit, vénérés ainsi que méritent de Têtre ceux qu'a visités et tourmentés l'esprit du Seigneur. Qu'Allah leur accorde de longs jours!
Oui, de l'intérieur, vomie, est venue une bouffée de vraie vie marocaine.
Mardi 13 décembre.
Ce matin, à l'éveil du jour, tard, vers six heures, car c'est l'hiver (il faut un effort pour se le rappeler en ce climat doux qui, aux septentrionaux, suggère cette erreur : le printemps), j'ouvre la fenêtre, et par delà la baie faiblement animée de la moirure et du murmure de la marée, au-dessus des monts de Ceuta et de Tétouan,je regarde venir le grand reflet du soleil encore caché, nimbant l'horizon d'une clarté grandissante.
La transparence de la pénombre matinière est miraculeuse. A la base du roc où perche notre hôtel, sur le rudimentaire quai de la Marine, les marchandises débarquées m'apparaissent en une netteté de contours qui fait penser aux minutieuses délinéations de Mieris. Des
briques en tas : je puis les compter. Un Maure rampe hors d une niche en bois accolée aux remparts : je puis compter les plis de sa djillàb*. Plus loin, des embarcations dorment, dodelinant sur les remous : je puis compter leurs agrès. Et ce comptage qui confirme le miracle de cette transparence, quoique puéril en son arithmétique machinale, avive la sensation de pureté divine dont me caresse l'atmosphère.
Pas une nuée ternissant Timmense et clair miroir que tend devant mes yeux ravis le vide aérien. Le jour est épanoui maintenant et le pourtour entier delà baie, mollement en ligne courbe jusqu'au lointain promontoire qui Tachève avec, comme borne, une tour blanche, livre tous les détails de son rivage et des collines sans arbres en lesquelles il se renfle en bord d'assiette. Une rivière sans rives coulant sa veine dans le sable de la plage, un amoncellement de ruines, une vieille batterie, des blocs rocheux lavés par les eaux. Est-ce près? Est-ce loin ? Très près, disent mes habitudes d'œil formées en pays où les brumes clôturent à courte portée la vue. Très loin, me dit ce cheminement de chameaux, petits comme des puces, si lentement progressant qu'il n'arrivera jamais.
O lumière incomparable ! Atmosphère sans souillures, qu'est-ce qui te purifie à ce point que dans les rais du soleil on ne voit pas danser les atomes du monde mystérieux des poussières ? Humidité des eaux atlantiques^ fi*aîcheur des neigeux sommets de l'Atlas, éclat du soleil afi*icain^ les faut-il pour douer de cette beauté
spéciale la terre marocaine? Ce n'est point la lumière, aussi vive ailleurs, en Algérie, en Egypte, c'est la transparence ! telle qu'elle est ici, unique ! C'est la vue à travers le vide. Et dans les ombres mêmes, pas d'obscurité, rien qu'une coloration adoucie, les lignes, les points visibles comme chez nous en plein jour.
Même date.
A côté de l'hôtel, il y a une maison à un étage d'aspect européen, qui, chez nous, serait suspecte : fenêtres à per siennes toujours baissées, vertes, porte toujours ouverte; entrent, sortent des hommes, Maures pour la plupart, des trois teintes : blancs, noirs, bruns, et toutes les nuances de ce tricolore, du gris au jaune, du violet au bleu, de l'ocre au bitume. Une musique passe; elle s'arrête et sérénade. Passe -t-il des cavaliers, ils tirent, en l'air, des coups de fusil. Parfois on aperçoit, dans la pénombre, du vestibule bas^ un mulâtre énorme, assis sur une chaise, lourdement se carrant, magotique.
Que fait à l'entrée ce dogue humain? Que surveille- t-il? A quel emploi équivoque et brutal est-il préposé?
C'est le Shérif de Ouazzân' Mouley Abd es Selam, Personnage célèbre. Ami de la France ; cajolé par elle et même naturalisé.
Shérif, qu'est-ce? Un descendant de Mahomet, direct véhiculant en ses artères le sang sacré du Prophète. Et le plus rapproché, en degrés
génératifs, du grand défunt, est le plus sacré, le plus vénérable. Dans cette race de polygames, les shérifs abondent et, parmi eux, des métis, le Sémite dilectionnant la négresse par un instinctif glissement de sensualité vers la race inférieure. Leur origine admise, ils portent le vert, un vert clair, que nous, voyageurs, avons nommé vert-shérif On en voit de tout petits verdoyant ainsi, et d'autres, jeunes gens ou vieillards, blasonnés de même, orgueilleusement, comme des prélats de rouge cardinalice.
Le Shérif de Ouazzàn' est, de par la tradition, le maugrabin le plus proche de Mohammed, lieutenant d'Allah sur la terre. Le Sultan luimême ne vient qu'après lui. Ouazzàn' est la cité sainte qui lui obéit, non loin d'ici, au Sud-Est. Mais, compétiteur possible au trône du Maroc, il a peur des peurs de son Maître, il s'est établi à Tanger, sous l'ondulation protectrice des bannières consulaires. Les légations caressent ce puissant dont les Maures, au long des chemins, baisent dévotement le selam et qui, pour eux, a des vertus miraculeuses. A ce frottement du monde diplomatique, il a pris des goûts européens, grossièrement accommodés à sa nature africaine. Il a convoité et épousé une femme de chambre anglaise qui fut toute glorieuse de s'accoupler à ce noir étalon. Elle joue à la Shérifa, à la princesse, l'accompagnant dans les voyages pieux durant lesquels il collecte les offrandes des croyants, et, vêtue alors en Mauresse, stationne aux portes des villes, quêtant sur un tapis. Présentement, il y a brouille dans cet
étrange ménage : il l'accuse d'avoir trop longtemps visité sur des vaisseaux en rade les officiers de la marine de Sa Majesté Britannique* Ils vivent séparés : lui dans la maison aux persiennes vertes, tendrement familier avec quelques adolescents, elle dans une villa, hors des murs, au lieu dit Marshan.
Sicsù nous a menés en visite chez le Shérif.
Etrange ! Nous traversons le vestibule obscur, antichambre peuplée de serviteurs accroupis, garde d'honneur domestique. Nous grimpons l'escalier étroit et raide de ce palais dé pacotille, et nous voici dans la salle d'audience, oblongue, basse, petite, deux fenêtres vers la rue. Sur le plancher, une natte quelconque. Tout autour, des patères en S à dix sous. Le long d'un des murs, des sièges viennois. Le long d'un autre, en face, quelques fauteuils garnis d'andrinople flétri, épaves d'une vente après décès ou après faillite. Une girandole, deux mauvais miroirs marocains. Et, dans un coin, un lit en fer sans matelas, surmonté d'une couronne en zinc doré à laquelle pend un lustre de. Venise : un tel lit est, paraît-il, un objet de curiosité et de luxe. — Telle cette installation princière !
Entre le personnage : mulâtre athlétique, visage épais, saisissant, de grand fauve; teint loupe de noyer ; chevelure, barbe à poils rares ; moustaches hérissées. Othello, mais l'Othello cruel du dernier acte, qui, de ses pattes énormes, étrangle Desdémone. Il est vêtu d'un pantalon rouge à la zouave et d'une vareuse noire d^officier français. Il s'assied dans un fauteuil qui
craque sous la charge. Il cause avec Sicsù, calme, à voix basse, mais Tœil défiant, toujours prêt à devenir féroce. Attitude digne^ mais embarrassée, peut-être de nous paraître en son déguisement si peu européen et si peu maure tout à la fois. Il est celui qui déserte sa race et qui n'est pas encore acclimaté à l'autre. Type vio» lent qui caractérise bien Tanger, la ville bâtarde.
On dit qu'il boit les boissons proscrites, nos vins, nos liqueurs. Et des musulmans fidèles protestent. Mais d'autres affirment que tout, en passant par le gosier du saint homme, se change en lait et que l'orthodoxie est sauve.
Mercredi 14 décembre.
Et notre escorte? Ah! oui, notre escorte!
Chaque jour nous en parlons et chaque jour nous en avons des nouvelles. Mais elle recule. Le lendemain de notre arrivée elle était proche de Tanger. Maintenant elle est à peine sortie de Méquinez. Hier, dans la grandVue, le Ministre a arrêté un soldat qui descendait lentement sur son cheval fatigué vers le Palais de Torrès, le chargé des affaires étrangères marocain, ici résidant, au milieu des légations. Le Palais ! une grande masure blanchie au blanc de chaux, comme tous les palais du pays. Au lieu du long fusil berbère, à bassinet et à silex, il avait un Comblain. — D'où viens-tu? — De Méknès. — Le Sultan y est-il ? — Oui. — Et l'escorte pour
les Bashadours belges? — On la rassemblait; on avait déjà vingt chevaux et cinquante mules. — Quand as-tu quitté Méquinez? — Il y a six
jours; peut-être sept; plutôt cinq. — La
route est-elle bonne? — Oui.... C'est-à-dire non....
Il y a des endroits passables D'autres qui ne
le sont pas J*ai trouvé que cela pouvait aller....
D'autres disent que cela ne vaut rien Il faut
voir. — Quand présumes-tu que l'escorte arrivera? — Peut-être dans trois jours. Peut-être dans quinze. Dans ce pays-ci on ne sait pas.
Dans ce pays on ne sait jamais. Tout survient. Rien aussi. Il y a des fois. Il y a des fois pas. Qui peut dire? Ce sera tôt. Ce sera tard. Insha Allah!
Et il a continué à descendre sur son cheval fatigué vers la masure qu'on qualifie Palais de Torrès.
Insha Allah! s'il plaît à Dieu! Cela résume tout ce que cette race bizarre ose se permettre de pronostiquer de l'avenir. Quand le lundi on leur demande ce que sera le lendemain^ ils répondent : mardi, Insha Allah! Et si le lendemain vous leur dites : " Eh bien, mardi est arrivé, „ ils disent : " Mash Allah !T>\ç\x l'a voulu! „ Ils sont fataHstes, non pas en ce sens qu'ils ne font jamais acte de volonté, ce qui est la signification européenne erronée que nous attachons à leur fatalisme, mais que la part de la volonté humaine dans le déroulement des événements est petite^ très petite, et que Dieu , le destin , le hasard...., s'y est réservé le gros lot. Ils acceptent ce partage léonin et s'y résignent, étonnés certes
quand surgit l'imprévu cruel ou étrange, mais s'y accommodant promptement. Et de même, instruits par le décousu de la vie, au moins telle pour leurs prévisions restreintes, ils n'aiment point prophétiser, n'osent rien entreprendre sur le futur, et d'avance se font pardonner la hardiesse de prévoir les circonstances les plus simples, en empapillottant leurs vœux timides de circonlocutions respectueuses farcies de restrictions. Insha Allah !
Notre escorte, ils en parlent en la maintenant dans les brumes de cette phraséologie dévotement hésitante. Depuis que nous sommes arrivés, elle est partie et elle a dû arriver tous les jours. Cosas de Marocco^ dit Théo. Finalement nous n'en connaissons rien de rien. Est-elle en route? Est-elle en formation? Est-elle près d'ici? Est-elle loin? Nul ne le saurait dire. Tout est vrai. Tout est faux. Et de ces renseignements contradictoires qui se heurtent subsiste dans nos esprits troublés et consternés une absolue incertitude. Nous comptions partir le lo. C'est pour cela que nous avons roulé sur les rails avec la hâte de banqueroutiers qui se sauvent. Et nous en savons moins que le soir où nous débarquâmes.
Des propos, des souvenirs inquiétants circulent. " Les routes sont impraticables. La plaine boueuse du S'bou est infranchissable. Notre chemin de fer qui doit la passer à dos de chameau y restera enfoui. Le gouvernement marocain a l'habitude de faire attendre les Bashadours. Il est de sa politique de les humilier et de les dé-
goûter. Telle ambassade a espéré son escorte trois mois, telle autre six. Puis l'hiver, est-ce une saison pour se mettre en campagne, alors que des pluies de déluge peuvent en moins de rien bloquer une caravane entre deux cours d'eau débordés^ celui qu'elle vient de passer et celui qu'elle doit franchir? „
Pauvres Bashadours belges, qu'allons-nous devenir?
Jeudi 15 décembre.
Le Ministre s'impatiente. Il faut commencer. Il a donné l'ordre de faire partir le chemin de fer par mer jusqu'à Larache, ville de côte où nous devons passer, et Sicsù a affrété un steamer qui se mettra en route ce soir avec les colis.
Insha Allah ! Nous nous accoutumons, moitié riant, moitié mécpntents, à employer l'humble et résignée formule. Insha Allah I
Et entretemps, je continue à explorer, à essayer de pénétrer, de deviner l'ambiance où je suis plongé, bizarre, obscure.
L'interpénétration africo-européenne panache ici tout, partout. Exemple aujourd'hui encore dans une cérémonie de circoncision. Une dame anglaise nous a invités à y assister. Chez elle, oh! shocking! Il s'agit de l'enfant d'un de ses domestiques maures. La maison est hors et proche des remparts, dans la partie haute du site Tan- J
gérien, avec vue sur la mer; Trafalgar, Gibraltar, sacrés pour un cœur britannique, silhouettes
vagues, couchés en nuages à l'horizon. L'habitation est en construction, méli-mélo angloarabe, et quand nous arrivons, un méli-mélo de personnages peuple cette architecture composite. En bas, dans une pièce mauresque que profanent deux Windows à pompe, le long des murs, en l'inévitable accroupissement, un orchestre de natifs : hautbois, tambourin, violon tenu entre les jambes et raclé en violoncelle, accompagnés de temps à autre par des chants en fausset qui s'éveillent, planent, et retombent, se taisant mollement. En haut, sur la terrasse, des pliants^ des fauteuils en canne, des misses et des gentlemen, des senors et des senoras. On dirait ces groupes aux coins des planisphères, symbolisant les parties du monde.
Dans une chambre défendue aux hommes, les femmes habillent le mioche qu'on va mutiler et qui pleurniche. Il a sept ans. On le costume en mage et on lui persuade qu'il s'agit de le couronner. Il saura tantôt de quoi il retourne.
Les dames que nous entourons ne font pas la moindre allusion à l'opération. Moi j'y pense. Elle est antique comme la gêne que devait causer à une humanité inférieure, encore mal définie dans ses organes de transition, l'hypercroissance de certaines membranes. Antique aussi comme le sémitique sacrifice humain des nouveaux-nés dont elle est peut-être le dernier vestige, symbolisant le tout par la partie^ et par une partie inutile. Rien d'elle dans le Coran. Mais elle s'est maintenue dans la curieuse et parfois enfantine organisation de la propreté sociale que
Mahomet crut devoir imposer à une race naturellement négligente et sale. L'ablation du prépuce, poche où s'accumulent les sécrétions sébacées. Contre les insectes immondes, Tépilage prescrit aux femmes, qui, ingénument, remplacent la toison naturelle par des tatouages d'arabesques ou de petites fleurs ; le rasement des cheveux pour les hommes, sauf chez les Berbères la mèche latérale par laquelle l'ange de la mort les saisira au jour des résurrections. En outre, le lavage quotidien de tous les trous, cinq fois; à défaut d'eau, l'emploi de sable fin ou d'une pierre pour un nettoyage intime abusivement pratiqué jusque-là par les doigts. Et malgré tout, la saleté sémitique instinctive transsude, incompressible, allant chez les Juifs marocains aux proportions épiques, avec cette excuse imprévue : On doit procéder à tant d'opérations indécentes ou dégoûtantes pour se faire propre, que rien n'est sale comme la propreté !
Pendant que je ratiocine, on a achevé de costumer le petit et voici qu'on le porte, toujours larmoyant, vers un cheval enharnaché : sur l'échiné la haute selle maure, rouge, dressant ses deux troussequins, derrière, devant, entre lesquels le cavalier s'emboîte, indésarçonnable. Le bonhomme est affublé en roi de carreau. Il a les yeux gonflés et, pleurard, hoqueté. Un cortège se forme : deux valets tiennent les bridés, deux autres, à droite, à gauche, en dégagements secs, claquent de grands mouchoirs pour chasser les mouches. Le hautbois nasillard, le tambourin sourd vont après, soufflant et battant leur que-
relie en une marche discordante. Sans interruption les joues se gonflent et se dégonflent, les avant-bras frappent des coups saccadés. On dit que ces hautboïstes, pour leur apprentissage, afin de ne rien perdre de leurs fluides aérilormes, s'enfoncent la croupe dans le sable, en bain de siège, et alors rassurés contre toute déperdition, soufllent, soufflent à toute poussée.
La troupe serpente dans les allées du jardin et s'éloigne, joyeuse et solennelle, vers la mosquée voisine, celle de la Kasbah. Les femmes maugrabines, venues sur le seuil, saluent le départ de i-oul i-ou! aigus, vivats féminins du pays. I-ou! i-oul i-ou! blanches par le voile de leurs haïcks, et criardes, on dirait des mouettes.
Nous avons regardé du haut de la terrasse.
Nous devisons en attendant le retour. Je cause avec une nièce de notre hôtesse, rousse à teint de crème safrané de taches de rousseur mettant une poudre d'or charmante sur ses joues lactées et mouchetant de mignons pucerons les ailes de ses narines délicates. Un doux visage à caressant sourire qui vous induit, sans préambule, en flirtation. Et je flirte, elle se laissant faire, gentiment.
Mais voici que le rythme musical vaguement revient. La cérémonie est finie, le couteau de pierre a fait son office. Le petit roi approche. I-ou! Les femmes ont entendu... I-ou! i-ou! elles acclament le baptisé, le vrai musulman qu'on vient de faire. Assises dans les herbes, criardes sous le soleil qui darde, on dirait des cigales. I-ou! i-ou! i-ou! elles se sont dressées, elles le reçoivent dans leurs bras et l'emportent dans le
réduit où tantôt elles ont composé sa toilette. Et nos dames européennes, y compris ma miss adorable, quittent précipitamment la terrasse et vont voir de quoi et de combien le jeune opéré, plus larmoyant que jamais et qu'on apprivoise avec des bonbons, a été amoindri.
Même date.
Ce fut aujourd'hui jour de cérémonies. Après le baptême de ce matin, cet après-midi un enterrement, ce soir un mariage. Le commencement, le' milieu, la fin de toute humanité, le voyage tragique de " l'utérus au sépulcre „. Les formes seules varient.
Chez nous l'état civil intervient pour constater ces événements majeurs de la vie. Au Maroc, rien, et on n'en sent pas le besoin. Simplicité primitive dans le mécanisme social, confiance naïve que tout s'arrange finalement, application restreinte et hésitante de la volonté, abandon presque respectueux, parfois effaré, aux ressources secrètes, mais puissantes du hasard, fatalité envisagée non comme une force cruelle et opprimante, mais comme l'organisatrice suprême, bienveillante le plus souvent, funeste parfois, de la machine du monde. Le dédain, l'invincible répugnance pour les indéfinies complications de l'existence aryenne. Dès les lointaines origines, bien antérieures à Mahomet, dès la vie nomade antique, biblique, des pasteurs, des patriarches, au désert ou sur les pâturages, la ré-
duction des besoins au minimum et l'immuable maintien de ce minimum qui semble le maximum du développement possible pour l'intelligence sémite, ayant abouti, en son expansion millénaire, à toucher et remplir des parois qu'elle ne peut franchir, cantonnée là comme les eaux d'une mer morte, immuablement semblable à elle-même, sans marées et sans vents.
Qui connaît le chiffre de la population de l'empire? Nul. Des calculs approximatifs de voyageurs. — Qui l'a jamais recensée? Nul. — Qui ici connaît l'âge qu'il a? Nul. Sur le temps, sur les distances, sur tout ce qui est nombre, durée, l'incertitude plane. Peut-être ceci. Peut-être cela. A moins que ce ne soit le contraire. Ou encore autre chose. " Dans ce pays on ne sait jamais. „ Insha Allah I Les plus précis datent leur vie ou celle de leurs ancêtres, de quelque événement inoubliable, soit terrible, soit heureux : la bataille de Tétouan, celle d'Isly; ou bien, aux temps disparus où Mohammed donnait encore la victoire à ses fils, la bataille d'Alarcos gagnée sur les Espagnols, la bataille d'Alcazar gagnée sur les Portugais. " Que Dieu les maudisse I „
Le mort que j'ai vu porter au cimetière a disparu ainsi, sans laisser d'autre trace que la cérémonie fugitive de ses funérailles. Il avait trépassé peu d'heures auparavant, car aucune précaution n'est prise contre les inhumations précipitées : on couvre le corps de si peu de terre que celui qui se réveille peut, sans peine, la secouer et rentrer chez lui comme l'ancêtre sémitique Lazare. Le cadavre est enveloppé
cg EL MOGHREB AL AKSA
dans son inséparable djillàb', inséparable au point qu'on pourrait dire qu'avec elle il vient au monde et qu'avec elle il en sort, toujours la portant comme l'escargot sa coquille. Aux entrées des villes, dans quelque coin des porches, banale, est remisée une civière que des amis vont quérir. On couche dessus le défunt en son linceul, quatre porteurs hissent la charge sur leurs épaules, et on part en cortège, psalmodiant, moitié par moitié, en mélopée triste, en plainchant monotone :
La Allah ill Allah !
Mohammed rossoul Allah !
" Il n'y a de Dieu que Dieu ! Mahomet prophète de Dieu ! „
Ils allaient ainsi aujourd'hui, d'un bon pas, sortant de la ville, traversant le Soko, se faufilant entre les palmiers nains, les aloès et les tombes blanches du cimetière, alternant leur chant mélancolique, toujours le même, montant clair au premier verset, descendant grave au second :
La Allah ill Allah 1 Mohammed rossoul Allah !
Invocation indélébile, résumant depuis treize siècles la fixité de leur rehgion rudimentaire, bien faite pour leur race à cervelle angustiée.
Le soir, nous avons rencontré par les ruelles un mariage : lente procession de beaux personnages drapés en longs vêtements, chacun à la main une lanterne dont la petite flamme de bou-
gie anime le vitrage multicolore. A la queue les hautbois et les tambourins débobinant leur musiquette aigre-sourde. Au milieu, sur une mule, la cage d'osier garnie d'étoffe qui couvre la mariée, ainsi menée à son mari, en jeune volaille grasse. Longuement, cherchant les détours, le cortège circule pour montrer sa pompe, l'orchestre parfois interrompu d'une bruyante secousse de mousqueterie. Nous le suivons patiemment en son méandreux itinéraire nocturne. Il s'arrête devant la porte basse d'une maison au quartier de la Kasbah. La cage est enlevée, comme on découvre un plat chaud. La mariée est descendue, son seigneur la reçoit et l'emmène. Ils vont à la chambre nuptiale. C'est là qu'il la dévoile, qu'il la voit pour la première fois, ne sachant d'elle jusqu'alors que ce qu'en ont rapporté sa mère, ses sœurs, ses autres femmes. Il a le droit de la répudier à l'instant : " A toute heure du jour et de la nuit. „ C'est là qu'il va la posséder sur des tapis, des nattes et des coussins, tandis qu'au dehors la musique, soudain vivement scandée, précipite le rythme langoureux sur lequel se réglait la marche, et, grivoise, excite le mari à l'assaut. Autrefois, en pays flamand, le ménétrier à cheval sur la crête du toit conjugal ne jouait-il pas du violon? La foule attend et se gaudit en gaudrioles. Elle attend. Quoi? Que le nouvel époux vienne, triomphant, exhiber sur le seuil le blanc pantalon de sa femme maculé, à son honneur de vierge, d'arabesques pourprées. " Célébrez le nom d'Allah le Très-Haut. „
Vendredi l6 décembre.
Je flânais ce matin dans mon lit. Théo, levé depuis une heure, rentre et dit : Le Maure qu'on a enterré hier est mort de faim en prison. — Ah I...
Mort de faim en prison ! On m'a parlé des prisons marocaines. Affreuses, assure-t-on. Sem- 1 blables à celles du moyen-âge en Europe. En effet, ces Sémites en sont encore au moyen-âge. Ils y ont été, ils y restent, ils y resteront. Plus : il me semble qu'ils s'y absorbent davantage, qu'il y a recul, qu'à demi réveillés par les secousses historiques qui leur donnèrent, un temps, l'apparence d'un grand peuple, ils s'assoupissent de nouveau dans le sommeil, dans l'apathie des races réfractaires au progrès, stagnantes. Stagnation, oui; eaux torpides, qu'agita autrefois l'orage d'une transformation religieuse, et qui sont retombées à plat.
Il faut voir la prison. Elle est dans la Kasbah, dans cette cour aux murailles demi-ruinées où des chevaux, des mulets éreintés mâchonnaient, tendant le cou, une orge rare; adossée au palais maure dont une colonnade à chapiteaux grecs entoure le patio ; l'entrée, à côté du péristyle à triple arche en fer-à-cheval sur des piliers légers. Nous gravissons quelques marches menant à l'antichambre de la geôle, carrée, sombre, ouverte au plein air. D'une niche oblongue, un vieux soldat se lève, à physionomie méchante,
A TANGER 6l
et nous accueille en la formule musulmane :
Salam' aleikoum! Salut sur vous! En même temps, il jette des grains sur un réchaud, et une odeur d'encens s'épanche et flotte en fumet bleuâtre. Il s'agit de neutraliser le fauve relent qui sort de l'antre voisin, par un soupirail, grillé, bouche ouverte sur un égout de misères et d'ordures. ** Regardez „, nous fait-il signe, et, groupant nos têtes autour de la lucarne, nous regardons, comme on regarde par le trou d'une serrure.
Un antre, oui, sous une lumière caverneuse, descendant par l'ouverture quadrangulaire d'un toit en terrasse^ bas, formant abri le long des murs, soutenu par des supports lourds, espacés, derrière lesquels l'ombre s'accumule. Le coloris triste, sordide, crépusculaire des taudis où la souffrance tisse ses toiles. Dans les fonds, en perspective, des figures accroupies, couchées, quelques-unes debout, formant des groupes lugubres, silencieux, déguenillés, hâves, demi-nues ou endjillabées, immobiles ou lentement occupées, en mouvements découragés de malades, à tresser en paniers des filaments d'aloès et de joncs. Une tristesse infiniment morne. Un peuple de fantômes dans une longue cavité souterraine, des morts mal ressuscites, des pestiférés délaissés en un lazaret maudit et résignés. Encore, et mieux peut-être, la cale d'un navire sombré, avec les corps des noyés, surpris dans les entreponts par la catastrophe, flottants, tragiquement muets et livides.
Une odeur de chenil mal tenu, de ménagerie.
nous monte, tiède et faisandée, aux narines, dominant Tencens doux, mystiquement doux, qui traîne dans Tair. Et tout à coup un visage brun, glacé du gris spécial au teint des misérables, masque l'oculaire du soupirail. C'est un des reclus qui nous fixe à quelques pouces, avec une expression saisissante d'étonnement, d'espérance et d'insolence. Croit-il que nous venons le délivrer? S'irrite-t-il de notre curiosité? Nos physionomies exotiques^ crispées par les réflexions douloureuses d'une humanité fraternelle, le troublent-elles? Comment pénétrer le mystère de cette psychologie cachée derrière le double voile de la différence de langue et de la différence de race?
Toute la prison s'est mise à verminer et vers nous d'autres rampent; plusieurs cerclés aux chevilles d'anneaux de fer réunis par une courte chaîne, glissant, amaigris, disant quelques mots et tendant la main. On ne les nourrit point. On ne leur doit que l'eau claire. Ils n'ont pour vivre que les secours des amis que la détention, si elle se prolonge, rend bientôt indifférents, ou les aumônes des passants. Il se peut, vraiment, que celui qu'on a enterré hier soit mort ici de faim !
Pourquoi, dans cette promiscuité et ce dénûment, sont-ils enfermés? La plupart, des prisonniers pour dettes. L'usure florit en Maugrabie, âpre comme dans la Rome antique. Israël, y vaque sans relâche, pour ses fils, directement, ou par ses fils, pour l'Arabe, à qui le Coran défend le prêt à intérêt et qui opère par personnes interposées. Israël met en mouvement les léga-
dons sous la protection desquelles il a placé ses enfants, et celles-ci, périodiquement, sollicitent et imposent aux autorités locales l'arrestation des débiteurs insolvables, la plupart petits cultivateurs, humbles artisans de la glèbe, qui n'ont jamais su calculer l'horrible intérêt dont on les grève, ni prévoir la cruauté des compressions par lesquelles on leur fera exsuder, jusqu'aux dernières molécules, leur substance.
Nos yeux se sont assez remplis de cette vision piranésique. Nous quittons le hublot à travers lequel transparaissait le sinistre aquarium et ses hôtes sinistres. Le vieux soldat, à mine méchante, est remonté dans son alcôve, son ai-qobba, sa petite chambre. Je remarque près de celle-ci, dans le mur, une porte à gros verroux, basse, en entrée de clapier, juste ce qu'il faut pour un rampement : c'est par là qu'on fait passer les prisonniers : ils glissent pareils à des sous tombant dans une tirelire, à des hannetons qu'un écolier pousse dans une boîte. C'est tout l'écrou. Une fois de l'autre côté le gardien ne s'en occupe plus; ils sont là, libres, entre eux, pour le bien, pour le mal, comme des naufragés sur un radeau.
Samedi 17 décembre.
Tous les matins, de ma fenêtre, je vois cette tour blanche, cette Torre blanquilla, borne de la baie, dressée sur un promontoire à l'Orient.
Vers ce côté de l'horizon, celui où, dans les loin-
tains indéfinis est cachée La-Mecque-la-Sainte, sur la pointe du petit môle, sur les parapets larges des batteries, sur le sable du rivage, sur les terrasses des maisons voisines, à la même heure, des Maures miment la grande adoration de leurs prières, par des bras s'étendant en cornes de croissant, des mains pieuses levées vers les ci eux, des regards chargés de supplications, des génuflexions, des fronts touchant et retouchant la terre et se relevant lentement, à regret, tandis que dans les espaces, comme des oiseaux lâchés, planent les paroles sacrées sorties de la bouche des Mouezzin's criant entre les dents des créneaux aux galeries aériennes des minarets.
La prière, chez ce peuple de dévots en frocs jaunâtres, bat ainsi que Theure dans les vieilles horloges, avec Tensemble mécanique des rouages fonctionnant, avec les résonnances des carillons et des timbres, remplacés ici par les chants mélopiques des gardiens des mosquées.
Cette tour blanche, nous décidons d'y aller.
Le trajet est long, quoiqu'elle semble très près dans la transparence miraculeuse de l'atmosphère. Il faut des chevaux. Les frelons rastaquouériques qui peuplent les vestibules de l'hôtel se chargent de nous en procurer. Ils les font amener sur la plage contre les remparts, au petit phare qui se dresse là. Nous y trouvons les bêtes sellées à l'européenne, souffreteuses d'aspect et fatiguées, basses de garot, maigres, mal pansées, queues en longue chevelure qui frôle-
raient le sol si on ne les avait- bouclées, à Textrémité, en quelques nœuds.
En selle! Ah! que la bouche est sensible :
bride à peine touchée, et de violents coups de tête, et des reculs. Soit. Bride sur le cou et en route. Un Berbère sur un très petit âne, vraiment curieusement petit, nous accompagne, guide, interprète, porteur de vivres. Pour tout vêtement une djillàb' effiloquée, avec des glacis de saleté, tête nue, le capuchon pendant derrière, large ouvert en vide-poche, pieds nus.
Nous longeons la mer, très près des moirures et de la frange d'une marée descendante. A droite, sur les dunes, une banlieue en formation: hôtel européen récent, quelques maisons, cabines à baigneurs; plage à prochaine renommée sans doute, Nice en Afrique. Nous allons au pas, le petit âne, le très petit âne, devant toujours, les jambes tricotant double, poussé sans cesse par les talons de son homme, assis de côté sur Téchine, lui battant rythmiquement le flanc et lui travaillant la croupe de je ne sais quelle pointe, quelle épine, qu'il appuie là d'un geste négligé et cruel.
Nous franchissons à gué une rivière qui soude ses eaux jaunes aux eaux marines bleues, en un large étalement. Nous passons à côté de ruines indécises dites " le vieux Tanger „. Puis une batterie délaissée, de façon marocaine : un massif bas en béton, à; ciel ouvert, quelques canons sans âge, carapaçonnés de rouille, de travers sur les affûts détraqués, ou par terre, comme culbutés et blessés d'une enclouure; des boulets
en tas, tant jaunis d'oxydation qu'on dirait des noix de coco.
Nous contournons le golfe. Oh! la toujours idéale impression de la marche sur le rivage ! Par le grand soleil surtout, ce grand soleil qui nous fête, qui a mis la splendeur royale de son disque au ciel chaque jour depuis notre arrivée, éclatant de lumière, mais doux de chaleur, car c'est un soleil de décembre. Lamant la mer de ses grands épanouissements de clarté, il met en l'imagination toutes ces comparaisons métalliques en lesquelles se résolvent les sensations que les flots brillant et miroitant font sur les rétines.
Nous progressons. Voici des roches^ blocs encombrant le rivage, en désordre comme le chargement d'un navire naufragé. En file indienne, l'ânon en tête. Nous gravissons maintenant le versant. Des cultures jusqu'à l'extrême bord de la falaise. Des paysans traçant les sillons avec la charrue à soc de bois, faite d'un rameau fourchu, modèle datant des Pharaons. En sayons gris, et sur le chef, des fez crasseux. Aboiements de chiens à notre approche. Analogie avçc les figures des paravents japonais ou chinois dits : la Culture du riz.
Nous voici à la tour. Ruinée, elle aussi. Et dessous encore une batterie, ruinée, gardée, par un vieux homme. Une portée de chats jouent sur l'amoncellement des boulets roux, et on ne sait qui souffle du flageolet dans les buissons de lentisques. La vue est incomparable. De l'autre côté de la baie, Tanger versant la corbeille dç
ses maisons du haut des collines, les écroulant jusqu'à la mer avec un air de gaieté et de jeunesse. Au delà le cap Spartel, poussant dans TAtlantique son profil en proue. Devant, le détroit, l'Espagne, Tarifa à peine délinéée, Gibraltar massif faisant face à son tronçon, resté en Afrique, le Mont-des-Singes. Ahl que je suis loin du chez moi coutumier 1 Je sens que les liens distendus et amincis jusqu'à n'être plus que des fils bientôt se rompront. La complète indépendance de l'oubli va-t-elle m'être acquise ?
Nous déjeunons sur les rochers, les pieds ballant vers la mer, distraits par les falouchos envergués de blanc qui pèchent dans le golfe, cap au vent. Une heure de bercement dans la tiédeur de l'air, dans le demi-sommeil des rêveries et la détente de la soucieuse existence, à mi-corps, à mi-âme dans la béatitude planante des abandons. Et nous revenons au gîte, par une arrière-journée radieuse, apaisés, adoucis, purifiés, guéris pour quelques heures du douloureux hérissement de la vie sociale.
Dimanche i8 décembre.
J'ai causé cette matinée avec un médecin européen, fixé à Tanger. C'est lui qui accompagna en 1876 la mission italienne dont fit partie de Amicis, pour soigner les autres, et seul fut malade en route au point qu'on dut le ramener en litière, ô dérision! Tête d'un sosie d'Offenbach.
Je rinterroge sur les maladies marocaines et la médecine marocaine, longuement.
C'est le régime des peuples primitifs, à mœurs simples et de constitution rustique. Les maladies, en variétés, peu nombreuses. Les dominantes sont la petite vérole, le typhus, la syphilis. Laissées à leur cours naturel par une médecine rudimentaire, elles sont combattues surtout par les résistances organiques spontanées, manifestation énergique de l'instinct de conservation. L'habitude de les subir depuis un temps immémorial a rendu les générations relativement indemnes et produit dans le mal une dégénérescence qui atténue son activité funeste. Il sévit, mais de façon bénigne. Son évolution est rapide. Ces populations sont devenues relativement réfractaires, comme les praticiens à la fréquentation des hôpitaux. Et dès lors la superstition a grandi en même [temps que la science diminuait. Pourquoi appeler un médecin alors qu'on sait ce qui arrivera et le temps que cela durera? 11 s'agit d'une crise connue à l'avance dans toutes ses péripéties. Il suffit de conjurer les complications et d'éloigner un mauvais sort toujours possible, surtout quand on irrite les puissances mystérieuses par un manque de respect : pour cela le sacrifice de quelques coqs noirs au tombeau du marabout en honneur dans le canton est le meilleur remède. On n'a pas fait davantage, l'an dernier, quand le Sultan luimême, Mouley-Hassan' (qu'Allah protège sa vie !), a eu le typhus. Il y avait à Fez le médecin de la mission militaire française, on n'en a pas
voulu. Peut-être les soins de cet infidèle eussentils irrité Allah.
La syphilis circule impunément dans le sang de la population entière. Rarement un de ces cas effroyables, rongeurs de faces et destructeurs d'os. Elle est héréditaire plutôt que communiquée. Les enfants, souvent, en ont des vestiges permanents. En ses traces visibles, elle n'inspire pas plus d'horreur que le grain de la petite vérole sur les visages. C'est une misère, mais si fréquente qu'elle en est adoucie et qu'on l'accepte flegmatiquement.
Deux autres misères affligent le vrai croyant : le Froid et l'Humidité^ suivant les euphémismes de langage chez une race, hardie pourtant à tout dire. Le froid, c'est l'impuissance, grand ennui pour qui n'a guère d'autre plaisir vif que ceux de la sexualité. Bienvenus les Nazrani porteurs d'aphrodisiaques! Les granules de phosphore
sont ici denrée précieuse. L'humidité, c'est le
souvenez-vous de Rabelais. Elle gêne, mais n'empêche rien. Elle est due apparemment à l'érotisme général de ce peuple sensuel, et aux excitants pris sans mesure. La sensualité est son ivrognerie, la blennorrhagie son alcoolisme.
De la durée moyenne de la vie on ne sait rien. Toutes ces statistiques funèbres dont le glas nécrologique hebdomadaire tinte dans nos journaux, battant la mort, la mort, la mort, jamais ici ne cassent en son grand paisible silence la plane immensité de l'universelle indiffiérence. La mort touche sans bruit, à petits coups isolés, sans
résonnance, sans ondes vibratoires. Si, de temps à autre, une famine fait une grande rafle à laquelle on frissonne, d'ordinaire la vie va son train, avec les allures normales et paisibles qu'elle a chez les plantes. Les indispositions qui tracassent l'existence compliquée et fiévreuse de l'Européen, les maladies étranges qui augmentent sans cesse pour celui-ci le catalogue de la nosologie, sont inconnues. Et pourtant absence cynique d'hygiène dans le sens municipal du terme. Tanger n'a pas de service d'eau, à peine quelques égouts. Aux portes des villes des charniers, des remparts d'immondices. Dans les rues des ordures en tas, des putréfactions, effroyables pestilences, un mélange où, comme disent les Concourt, on ne sait pas trop ce qu'on
sent, si c'est l'encens ou la m De la vermine
partout, envahissante, contre laquelle on se défend faiblement par le rasoir et la pince à épiler, mais qui triomphe pullulante chez ceux qui ne se résignent pas à cette tonte, lés Juifs et les Juives. Faisant de nécessité jouissance, ils trouvent du plaisir, le docteur nous l'assure, à s'épouiller fraternellement. Les distractions sont si rares au Maroc !
Même date, après-midi.
La chevauchée à Torre blanquilla nous a mis en goût d'équitation. Sur les mêmes bêtes souffreteuses d'aspect et fatiguées, basses de garot, maigres, mal pansées, queues en longue cheve-
lure, mais sans rhomme au petit âne, nous suivons dans la montagne la route du cap Spartel, entretenue par les Puissances, un long ruban rocailleux, ou boueux, ou sablonneux, à fleur de sol, s'élevant, s'abaissant, adapté au relief, entre des haies de jardins de plaisance d'abord, puis en pleins sommets de monts, parallèle à la mer que les échancrures des rochers de la côte nous débitent par morceaux d'un azur profond d'abîme, rayée de steamers noirs, ou fleurie des blancheurs d'un voilier. Les splendides perspectives plongeantes que Monnet a peintes du haut des caps où l'on entend les flots par les yeux.
Nous sommes habitués à nos chevaux. Nous les poussons pour leur faire prendre le trot. Pas moyen, c'est le galop qu'ils empaument. Et sans transition les voici à fond de train, battant la route frénétiquement de leurs seize sabots ferrés à plat, acharnés à se dépasser, tendant l'encolure et les naseaux, insensibles à la bride, chargeant avec furie à travers les rocailles et les trous. Je sens le mien, un gris, se ramassant pour des élans nouveaux, tous crins au vent, et je reçois en plein visage, en volées de mousqueterie, des jets de cailloutis ramassés et projetés par les soles creuses de celui qui me précède en une course apocalyptique. Les foulées sont détachées si rapides et si concentrées dans les jarrets qu'à peine bouge-t-on sur la selle. C'est la fuite, la poursuite échevelées, ailées, une sensation de vitesse délicieuse, secret peut-être du dédain des nomades pour les véhicules.
Nous allons ainsi tant qu'ils veulent. Des kilo-
mètres ! Et tout à coup ils prennent d'ensemble le pas, le pas tranquille, sans souffler, sans sueur. Ce pas doux ou ce galop frénétique, la marche berçante ou le mors aux dents, semblent les seules allures de ces sauvageons décharnés, nerveux et souples.
Le plateau est couvert de buissons, champignonnant en larges dômes plats, assiettes retournées, protégeant des mets mystérieux pour les gibiers et les insectes. Pas un arbre. Des bruyères et leur odeur de miel. Dans les taillis courts circulent des sangliers de petite taille, que les membres des légations et les officiers de Gibraltar chassent à cheval, à coups de lance. Des couples de perdrix rouges se lèvent à notre passage, lourdes et clapotant des ailes avec un bruit de battes. Au retour, quand le chemin passe entre les villas européennes, des chênes-lièges tortueux, des eucalyptus à troncs filamenteux, des oliviers tourmentés, de grands lauriers, des aloès à épieu central massif, des cactus à raquettes épineuses, de grands joncs en clôtures chenillées de houppes en velours noir, des orangers, des citronniers induisant par dessus les haies en la tentation de leur pulpe juteuse. Tout cela mêlé aux végétations de chez nous, glissant en nos âmes de voyageurs des évocations tendres : lierre, ronce, pervenche, si peu, et si tant. Des feuilles partout et des fleurs; seuls n'en ont pas les figuiers, chevelus de branches grises dépouillées, emmêlées.
Oh! combien éveilleuse de sensations cette rapide promenade !
Même date^ le soir.
Décidément cette escorte est un mirage. Dix jours écoulés depuis que nous sommes à Tanger et rien que l'incertitude. L'incertitude marocaine, avec, pour nous, son allure de mystère mystificatoire, avec, pour eux, sa fatalité naturelle, acceptée, convenante, vraiment tout à fait conforme aux usages. Des irritations : on nous rapporte que, hier, à un dîner de légation, on a parlé de " cette pauvre ambassade belge „ qu'on fait attendre. Conseil de guerre chez le Ministre. Il faut en finir. Si nous partions avec nos propres ressources, sans nous laisser jouer davantage, sans subir les temporisations humiliantes infligées jusqu'ici à toutes les missions? Ce serait crâne de la part de " cette pauvre ambassade belge „.
Va pour cette résolution virile. Elle paraîtra peut-être insolente. Qu'importe! Et, au surplus, dans ce pays de ruses, un acte imprévu de fermeté peut frapper et faire honneur. Va! va I pour le départ quand même. Dès demain, les préparatifs commenceront et nous démarerons au milieu de la semaine prochaine.
Insha Allah! dit l'un de nous. Amen! riposte un autre.
Lundi 19 décembre.
Notre plan de campagne d'hier m'a soulagé.
74 EL MOC^DEEB AI. AKSA
Mais il ÙLut tuer le temps, cet étemel ressuscitant.
n pleut. Ce grand soleil qui nous fêtait, qui mettait la splendeur royale de son disque au del, chaque jour, est cadié. En grande toUe se déroulant du Sud-Ouest les nuages levés sur l'Atlantique défilent monotones. La Torre blanquilla est nimbée d'une brume l^ère. L'impression est celle des jours gris de printemps chez nous.
Nous avons chaussé les grandes bottes pour cheminer dans le marécage des ruelles et nous flânons nostalgiques. Comme les capucins de baromètre, les Maures ont relevé les capuchons des djillàb's et leurs visages empénombrés semblent plus farouches. Quelques femmes ont chaussé de hauts patins en bois munis d'une brochette à pommeau qu'elles pincent entre l'orteil et le premier doigt. Des parapluies et des water-proof pochent de leur noir banal glacé de l'ardoise des humidités miroitantes, la grande grisaille de la foule loqueteuse. Toujours le déferlage envahissant des habitudes européennes rongeant ce bord d'Afi-ique. Il y a une affiche annonçant le concert d'une pianiste de Marseille qui aura lieu ce soir dans un local nommé (Dieu tout puissant!) * Cercle artistique et littéraire „.
Cependant, un Espagnol, consanguin de don Quichotte, tant il est maigre, long, moustachu et noiraud, organise notre caravane. Il a, pour essaie dressé en pleine boue du Soko des tentes que nous allons inspecter. Il a réuni dans ses
écuries, immondes hangars, quelques chevaux qu'on croirait échappés d'une bataille perdue. Nous nous sommes procuré des couchettes de camp. Nous avons acheté d'amples couvertures marocaines. Tout ceci est annonce de départ et nous ravigote. Dans le patio de la Légation, sous la protection symbolique du lion belgique rampant les pattes gesticulantes et tirant la langue sur un cartouche peint accroché au mur, des caisses de conserves, de bouteilles, et une batterie de cuisine sommaire. Décidément cela chauffe. En ville on sait que nous partons d'autorité. On nous félicite. Torrès, le chargé des affaires étrangères, s'émeut de cet acte d'énergie et proteste que l'escorte va paraître. Nul n'y croit et nous ne ralentissons pas d'un mot le zèle de Bastiano, notre hidalgo organisateur. Le baron Whettnall dit : " Pour faire arriver à un dîner les convives en retard, rien de tel que se mettre à table. Pour faire arriver les escortes qui traînent, rien de tel que se mettre en route „.
Insha Allah! dit l'un de nous. Amen! riposte un autre.
Mardi 20 décembre.
Il pleut La boue citadine augmente. L'eau désagrège la terre sèche des rues et, en pestilences d'éviers, les gaz latents des détritus se dégagent.
Je tiens l'hôtel. On s'y prépare pour la Noël
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prochaine, par un grand époussetage et un ample lavage à la flamande, de chambre en chambre, méthodique comme en un siège où les ouvrages sont emportés l'un après Tautre.
Il pleut. " Un temps de pluie, un jour de vie vague, où la réalité de l'existence est comme noyée et délavée dans la liquidité des heures „. Il pleut. Je lis.
Je lis des livres anglais sur le Maroc, encartonnés et dorés, dont il y a ici un rayon. Des récits d'ambassades antérieures. Des itinéraires de voyageurs isolés. Que d'anecdotes bavardement racontées et quel apport d'idées toutes faites dans le jugement sur les choses marocaines ! Quelle place aussi donnée à la personnalité du conteur, dont la photographie, lamentablement déteinte, ne manque jamais! Est-ce cela que sera mon livre, et mes jugements serontils grevés de ces misères et de ces faiblesses? Di talent avertite casum! On peut échapper à la morbide envie de narrer l'histoire de son tub ou de son cricquet. Il n'est pas absolument impossible de se taire sur l'irrégularité de l'arrivée du Times et sur la supériorité du thé londonien comparé au thé vert à la menthe des Maugrabins. Que je fuie, que je fuie l'anecdote rapetissante, les aventures personnelles haïssables! Que je puisse, effaçant le quelconque que je suis, exprimer ce pays étrange, cette civilisation, envers et critique de la nôtre; saisir les généralités qui la dessinent, puissamment, à grands traits; trouver les mots véhiculaires des choses sémites en des cerveaux aryens; avoir
la devînation de ce qui ne me sera pas révélé par l'extérieur défiant et énigmatique de cet inconnu dont je touche à peine Técorce et qui m'attire et me trouble. Et surtout, au moment où, par la percée vers l'intérieur de cet empire fermé comme la Chine, va commencer la décisive expérience de ce que je vaux pour pareille œuvre, que je sois nettoyé des préjugés anciens sur la Turquerie fausse et l'Orientalisme de convention! Ne pas voir avec les lentilles déformatrices de mon éducation de lycée, ne pas transporter sur les ambiances vierges les reflets de mes visions antérieures. Décrire ce Far IVest islamite, El Moghreb al Aksa, tel qu'il m'apparaîtra saisi en son mystère, en sa réalité, avec l'émotion de l'artiste, avec le froid de l'huissier-priseur. Ce séjour à Tanger m'y a préparé : je me sens plus exact observateur, observateur plus soupçonneux aussi.
Je saurai me garder, je l'espère.
Mercredi 21 décembre.
Le vent a soufflé fort toute la nuit. Les lamelles des persiennes ont sans interruption frappé aux vitres, en oiseaux égarés cherchant un refuge. Le baromètre a encore baissé. Mauvaise entrée de jeu pour notre départ demain,... ou après-demain.
La baie moutonne admirable, toutes les vagues allant vers le large d'un seul mouvement hâté, comme un exode d'Afrique en Europe : je
pense aux armées maures, au temps des guerres saintes, quand périodiquement les sultans passaient le détroit, " sans s'occuper des manquants ni des retardataires „, suivant la formule invariable du Rouk el KartaSy pour combattre les rois chrétiens d'Espagne, Rodrigue ou Alphonse (qu'Allah les confonde!).
Parfois une projection de rayons solaires, jaillissant d'un trou dans l'épais matelas de nuages que travaille le vent du Sud-Ouest, et alors sur les eaux squameuses un merveilleux miroitement qu'on croirait entendre bruire, tant cliquetantes sont les éçaillettes des flots.
Sur la plage de la marine, on peine. Des barcasses vont et viennent entre le rivage et un steamer arrivé de Malaga, chargées d'énormes ballots cubiques enveloppés de toile grise. Les porte-faix, en tuniques guenilleuses, dans l'eau jusqu'aux cuisses, à douze, à seize, les soulèvent des épaules, garnissant les quatre côtés du bloc, et reviennent sous la charge, les jambes cisaillant avec le fourmillement des mille-pieds. Des corvées dures comme en un bagne : ainsi apparemment jadis peinaient les captifs chrétiens capturés en mer par les pirates de Salé.
Au soleil couchant, bourrasque violente. La pluie sabre tout l'horizon. L'immense vasque de la baie grésille au chatouillement des pointes liquides qui picotent sa surface. O temps rébarbatif étouffeur des désirs de voyage!
Eh bien ! nous partirons quand même demain^ Théo et moi, en avant-garde.
Nous ressentons une colère de cette opposi*
tion brutale des éléments, une rage de les braver.
Jeudi 22 décembre.
A quatre heures du matin, j'allume, je regarde le baromètre. O joie ! il a monté I Je le crie à Théo.
Je pousse les volets. Plus de rafales! Une brise douce ramenant lentement du Nord-Ouest des nues légères. Le soleil sort d'un lit tranquille de strates floconneuses. Tanger s'éveille dans des ombres bleues.
Nous paquetons un petit bagage à pendre à Tarçon de la selle. Le reste viendra sur une xnule avec la caravane. Nous coucherons ce soir au cap Spartel, dans le phare! Ah! que c'est bon l'en avant qui commence! Nos âmes se délivrent.
Nous allons saluer le Ministre. Rendez-vous demain soir au premier campement sur les bords du Tahaddart\ C'est au Soko que nous monterons à cheval. Nos amis les ingénieurs nous y accompagnent. A une échoppe espagnole que nous avons fréquentée ces jours derniers, nous buvons le coup de l'étrier : de grands gobelets de vin de Porto suscitant en l'estomac la chaleur, au cerveau la vaillance. Nous voici bons compagnons et prêts, la main au garot de nos montures. Mais que veut ce Juif en simarre gros bleu crasseuse, ceinturée de noir, mal peigné et mal odorant, qui, la main
sur la bride de mon cheval, l'œil mauvais, baragouine en espagnol. J'ai fait marché avec lui hier. Oui, mais à ce dernier moment, où mon cœur aryen a les tendresses et les faiblesses de la séparation, il vient, en sale bête, profaner mon émotion et glapit qu'il faut le double ou qu'il ne lâchera pas. Au diable, la canaille! 11 n'aura pas le profit de son chantage. Que Bastiano, qui est là, me cherche un autre cheval, et, en attendant, mes amis, retournons boire une autre rasade.
L'Eléazar déconfit, tantôt insolent, est devenu humble. Il nous suit tirant son animal. Nous ricanons et l'appelons Aloufl porc! Il ne sourcille pas plus que si c'était un compliment Et il reste là, consterné et lamentable, jusqu'à ce que mon départ lui arrache la dernière espérance.
De Tanger à Larache
Jeudi 22 décembre, de Tanger au Cap Spartel.
Dans la paix d'une après-midi sereine, soulagés par ce départ qui nous sort de notre longue pause à Tanger, botte-à-botte nous chevauchons. L'étape sera courte : onze kilomètres jusqu'au Phare où nous passerons la nuit. Rien qu'une mise en train, une affirmation que nous sommes en route.
Nous gravissons la montagne, entre les jardins des villas européennes, humides encore des averses d'hier. Sur le chemin, des débris de végétation charriés par les eaux cascadantes, des amas de sable, des cailloux déchaussés, des fanges aussi aux lieux bas, un pont écroulé. Et dans l'atmosphère la senteur fraîche et saine des choses récemment lavées. Désopprimés de nos ennuis, apaisés, presque silencieux tant
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DE TANGER A LAHACHE 83
Au contoumement d'un ravin, tout à coup un portique de feuillage : de très vieux oliviers, et entre leurs rameaux une baie lumineuse en laquelle apparaît enfin, encadré sur le fond rouge du couchant, le Phare, dressant son fût solitaire sur un palier du Cap dont les lourdes roches le dominent et le portent à leur flanc comme un jouet. Maintenant on entend bêler les flots. Le soir tombe.
Nous approchons. Une bâtisse carrée, massive, symétriquement crevée de meurtrières, piédestal de la tour coiffée de sa lanterne. Un aspect de château-fort. Un phare bastionné.
Personne. Du pommeau de nos cravaches nous heurtons les bois lourds de la porte qui fait brèche en fer-à-cheval dans le mur. A Tintérieur le bruit de babouches traînant leur glissement sur les dalles, et dans le bâillement des battants qui s'ouvrent un personnage : longue silhouette de vieillard maigre, accoutré à l'européenne, tête nue, à lunettes, cascatelle de blancs cheveux bouclés, type de violoncelliste fatigué. C'est apparemment le gardien, le vieux Gumper, Autrichien échoué ici en épave, sur l'antique Ampelusium, la montagne aux vignes, dont souventes fois on nous a parlé à Tanger, veuf, entomologiste, polyglotte, collectionneur de monnaies, joueur d'accordéon, à la nuit grimpant là-haut déclore Toeil énorme qui, depuis vingt ans, darde les rayons de sa prunelle étoilée à trente mille sur l'Océan.
Peut-il nous loger? — Oui, par terre. Il y a deux lits, mais les inspecteurs ne prétendent pas.
qu'ils deviennent lits d'auberge. — Peut-on manger? — Oui, mais peu de chose; du pain, des œufs, du thé, des sardines, du fromage. Et aussi de la bière de Vienne, de la bonne bière de Vienne!
Un Maure souffreteux emmène nos chevaux, et nous entrons. Le bâtiment est du modèle arabe. Un patio, et, au milieu, une fontaine chevrotante. Autour, sous la galerie quadrangulaire, des pièces s'ouvrant. Dans une, Gumper nous introduit.
C'est une cellule, un cachot très propre, dallé, crépi, peu meublé. Ici nous souperons sur la table, puis sous la table nous dormirons. Une femme, de l'âge auquel la jeune fille se fane en vieille fille, grande, sèche, à visage de religieuse. — Est-ce à vous. Monsieur Gumper? — Oui. — Polyglotte, elle aussi, comme si les navires de toutes nations qui passent au large lui enseignaient par signaux leurs langues. Coup sur coup, tâtant quels nous pouvons être, elle a, de sa voix contraltante, modulé de l'allemand, de l'espagnol, de l'anglais, du français. Et son père ajoute : Elle parle aussi arabe.
Sortons pendant que la fille prépare le repas frugal et que le père monte là-haut allumer la lampe marine à prismatiques persiennes de cristal. L'ombre envahit le site sévère et désert. Tout près de nous, au pied des falaises, la mer continue ses bêlements,, en un bruit et un arrièrebruit de douloureuse misère. Murailles noires crêtées d'une ligneadmirable, tantôt à déchiquetures, tantôt à souples contours, les rochers dévalent
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du haut du Cap vers la plage. Au-dessus, des nues fuient par le ciel clair, effrayées ou importunées de ce bruit et de cet arrière-bruit de douloureuse misère qui ne cesse pas, qui ne cesse pas! Le Phare a lui doucement, d'une lumière malade, ouvrant mal sa paupière: puis, dans l'obscurité nocturne plus intense, est devenu brillant, est devenu ardent Aux détours de notre flânerie, il disparaît et reparaît, nous guettant de haut, de loin, cyclope jaloux de sa montagne. Nous nous attardons au milieu des harmonies sublimes où même les choses silencieuses résonnent dans l'universel concert. Voici que la lune vient regarder à son tour, et verse sur les monts et les flots l'inondation de sa clarté polaire. Dans les taillis des cris doux d'oiseaux que nos pas inquiètent, dans les airs des cris perçants et tristes d'oiseaux migrateurs. Et cette pensée planant sur tout comme un souvenir et comme une aspiration, que làbas, là-bas, au loin, derrière cette uniformité liquide arrondissant sa calotte sur la sphère, il y a l'Amérique !
Tard nous rentrons. Depuis longtemps dans la cellule propre est prêt le repas frugal. Le vieux Gumper nous tient compagnie, bavardant, la langue déliée, mais un peu dur d'oreille II étale des monnaies grecques, carthaginoises, romaines, marocaines, ramassées dans les rochers et dont il a plein de petits sacs : Ma fortune, dit-il. Puis c'est une collection de libellules destinées à notre compatriote M. de Sélys. Il parle de " son Phare „, où il n'a vu qu'un nau-
frage. Il disserte sur le commerce, la diplomatie, la navigation, la politique, d'une voix discrète, flegmatique et raisonneur. Et finit par jouer sur son accordéon, auquel manque plusieurs notes, des airs germaniques mélancoliquement valseurs, qu'à demi somnolents nous écoutons avec des souvenances vagues d'enfants s'endormant aux chants des nourrices.
Vendredi 23 décembre, du Cap Spartel au Tahaddart'.
Les nues fuyardes qui traversaient hier soir le ciel se sont la nuit soulagées d'amples ondées, et ce matin, quand nous nous levons, avant le jour, les buissons s'égouttent de cette grande mouillure.
Nous voici en route à la brisure de l'aube, invigorés par des ablutions à la fontaine ferrugineuse du patio sous laquelle nous nous sommes mis nus. Le Maure souffreteux qui a soigné les chevaux marche devant. Il nous conduit aux grottes d'Hercule, ici près.
Hercule ! Les grottes d'Hercule! Cette côte est hantée des souvenirs de l'athlète demi-dieu : derrière nous, les Colonnes, devant, à Larache, le Jardin des Hespérides et le Dragon.
Le chemin ruisselant d'eau, encombré de rocailles jaunes, dévide sur le versant ses sinuosités. Bientôt le Phare disparaît. C'est fini maintenant de l'Europe, bien fini! Nous sommes hors commerce.
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A pas hésitants, nos chevaux descendent à travers les rocailles croulantes, glissantes. Les grottes confinent au rivage. Ce sont les marées qui, du coup de gueule de leurs vagues, en ont rongé les excavations. On y pénètre par en haut. Une salle souterraine baignée de clair obscur ou plutôt d'obscur clair, avec, sur la mer, un porche éblouissant de plein air, qu'assiègent brutalement les flots sonores jaillissant en gerbes lapidant les voûtes, et que des vols d'oiseaux rayent d'une strie fugitive. Une salle d'assemblée pour des héros Scandinaves. Quelques Arabes taillent grossièrement dans le calcaire les petites meules que les femmes du pays font tourner à la main et qui laissent dans la farine les grains sablonneux de leur matière friable. Ils se sont arrêtés à notre venue, debout, au fond, immobiles dans leur djillàb's, en un groupe spectral de morts surgis de leurs tombeaux.
Le guide nous quitte, et botte-à-botte nous chevauchons sur la place, marbrée de lagunes, de la grande Atlantique, étrange de solitude et de silence humain. Il a pluviné d'abord, mais le vent tourne au Nord et l'atmosphère a reconquis sa transparence divine. L'horizon se décore royalement d'un arc-en-ciel mutilé. A notre gauche des dunes enverdurées d'une végétation basse, à droite l'incessante retombée en volutes fumantes des vagues accourant du large avec leurs crinières blanches, bondissantes : les cavales de Neptune ! C'est là qu'a navigué Hannon en son périple, et Vasco de Gama ! Nos âmes se fondent en d'inexprimables sensations de liberté
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et de virilité. Oh! si loin de tout le souci social! Oh! si dégagé de l'habituel petit de la vie!
Ainsi toute la matinée. Vers midi nous sommes au fleuve, au Tahaddart*. Dans un vaste estuaire de sable, il barre la plage de son cours limoneux et rapide, ruban miroitant et défilant, large d'une centaine de mètres.
Personne. Des traces de pas profondes et emmêlées dans le mouvant terrain d'alluvion nous ont menés à la rive. Tout près pourrit la charogne d'un mulet. A l'autre bord deux barques attachées. C'est le passage d'eau. Nous hélons. Des paquets gris remuent et se dressent : les bateliers en djillàb's qui, étendus sur le sable, avec lui se confondaient. Ils arrivent en ramant, sordides. Faut-il se confier à ces sauvages à figures de bandits, qui nous regardent curieusement, d'une misère à leur faire convoiter jusqu'aux boutons de nos culottes? Et ce bateau plat, qui fait eau, plus mal charpenté qu'une pirogue d'anthropophages? Et ces lieux solitaires, tristement sinistres : un grand navire a fait naufrage; sur le rivage, à demi enfouis, les débris de sa mâture et de sa carène.
Le chef de l'équipe parle et gesticule. Nous devinons qu'il faut descendre de cheval. Et nos bêtes? Il explique qu'on les prendra à la traîne. Allons, embarquons. A l'arrière, un homme tire par la bride nos montures dessellées. Elles prennent le courant sans résister, et nagent, le col tendu, renâclant, grands poissons à tête d'Hippocampes.
Nous sautons à terre. Nos chevaux grimpent
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la berge et d'un long tressaillement vaporisent autour d'eux en poussière Teau qui les glaçait d'une cuirasse luisante. Un cavalier en burnous blanc arrive, criant : Bashadour! Bashadour!
C'est un chef, un kaïd sorti nous ne savons d'où. Il a appris que le Ministre approche et veut lui faire honneur. Il se pose en vedette, encapuchonné, superbe, le long fusil en travers sur l'arçon de sa selle rouge.
Cependant, sur la route que nous avons suivie, pointent des figurines cheminantes, à la file, espacées : c'est notre caravane qui a quitté Tanger cette nuit. Successivement les voici au bord du fleuve, s'agglomérant, et le passage s'organise. On débâte les mulets et les ânes, on empile les colis. Les deux barcasses commencent un va-et-vient qui durera jusqu'au soir, bruyant, tumultueux et que nous regardons assis sur une épave. Les bêtes tantôt remorquées, tantôt livrées à elles-même, et alors zigzaguant dans le courant à plaisir, marsouinant.
Le vent s'est fixé au Nord. Le soleil descend dans l'Atlantique sans l'écran d'un seul nuage. Le froid pince. Tout ce qui a passé s'achemine à travers les dunes vers le campement. Remuonsnous. Réchauffons-nous. Suivons la bande qui s'égrène et, dans la nuit qui prélude, se perd à travers le velours émeraude des thuyas.
Le Camp ! Nous entrevoyons la mêlée que font ceux qui le plantent et entendons leur rumeur. Des tentes blanchissent l'herbe rase de pyramides coniques: on fixe dans la terre molle leurs piquets à coups de maillet mats. Les bêtes
broutent, entravées aux paturons, sur une ligne. Le cuisinier, au visage glabre d'eunuque, enturbanné de blanc, a allumé des réchauds qui donnent à son abri un air de forge, et il trousse un poulet avec des doigts chargés de bagues.
Des appels et des réponds cinglent Tair. Bastiano va, vient, court, saute, en sergent de bataille. Il veut que tout soit au port d'arme quand le baron Whettnall arrivera.
Il arrive à la nuit faite. Sicsù et nos deux ingénieurs forment son état-major. Il y a aussi un pharmacien de Tanger qui droguera lambassade s'il y a nécessité. Ils sont en route depuis dix heures du matin. Quelques chefs de légations leur ont donné la conduite au départ. Ils ont fait halte au Cap Spartel et sont en grand appétit Tant mieux! Allons! au Comédor, la grande tente ovale, blanche et bleue, qui sera notre salle à manger. La table est dressée et le service ne se fait pas attendre. On mange, on boit, on bavarde, on rit, on toaste. L'appareillage est bon, car c'est un vent de belle humeur qui souffle.
Vers minuit, bonsoir! Chacun cherche son gîte. Des chiens errants venus des douars du voisinage détalent. On heurte des Maures empaquetés dans leurs djillàb's, dormant au clair de lune, serrés en troupeau, ou comme des sacs là jetés, ou comme des cadavres maculant un nocturne champ de bataille. Les bêtes aussi, debout, couchées, ne bougent plus. Un grand silence, un universel sommeil que berce de son ronron traînant, ainsi qu'une bonne mère, l'Atlantique résignée à l'insomnie de ses marées.