‹ El moghreb al aksa; une mission belge au MarocChapitre 9 sur 13 · DE TANGER A LARACHE CI · texte numérisé non relu

DE TANGER A LARACHE CI

Samedi 24 décembre du Tahaddart' à Arzila.

Il a fait froid sous la petite tente où Théo et moi avons consommé cette première nuit, notre nuit de noces avec la vie nomade. Quand, à Taube, je replie la toile pour sortir, elle est cartonnée : une gelée l'a givrée de cristaux que le soleil levant fait étinceler en paillettes de mica.

Déjà le campement fourmille et bruit pour le départLa confusion s'agite sous un ciel de porcelaine tendre, appuyant sa coupole d'un côté sur des monts bas de peluche gris-bleu, de l'autre sur une mer rose liserée de sable rouge. L'aurore farde délicatement cette nature élémentaire et la nimbe de poussière d'or.

La caravane défilé. Les Bashadours demeurent, attendant les chevaux du Ministre qu'on a laissés de l'autre côté du fleuve, crainte* du bain froid qu'il eût fallu leur infliger au début de la nuit glaciale. Sur l'herbe piétinée et flétrie, les résidus de notre séjour : des plumes, des cendres, des crottins, des tripes. Les chiens sont revenus, et, affamés, de leur gueule nettoient le carreau. Des pauvresses, à faces rondes, taJtouées de bleu, une tresse pleureuse de crin noir pendante sur chaque tempe, picorent, agenouillées, les grains d'orge que la langue des chevaux n'a pas ramassés de ses coups de râpe.

En route ! Ben-Kador, un des deux janissaires de la Légation, à cheval, coiffé du poivron mili-

taire coquelicot, drapé dans un selam bleu violacé, digne et théâtral, marche en tête. Sa ressemblance avec Félicien Rops est singulière : même pousse de barbe, même œil à patte d'oie, scintillant, souriant sans sourire.

A travers les palmiers nains et les iris peuplant les friches, à la lisière de cultures à terre noire, longeant des haies de cactus gigantesques enchevêtrant en tous sens leurs palettes avec des airs de rixe, contournant des huttes de roseaux et de paillons où des paysans ont confédéré leurs misères, nous allons, en haut, en bas, tantôt par des sentiers de boue collante en laquelle chaque pas de bête fait ploc, se détachant en clapet de soupape, tantôt la route disparaissant comme un ruisseau qui s'infiltre et se perd. Nous sommes sur les hauteurs côtières : à droite, au loin, toujours Técharpe irisée de la mer, à frange d'écume. Les habitants, rares, endjillabés, encapuchonnés, par groupes, muettes statues à teintes calcaires, nous regardent.

Sur une pente rocheuse des oliviers à feuillage noir. Sous les rameaux tourmentés nous montons à la crête : au pied de l'autre versant, toute la caravane entassée, arrêtée au bord d'une rivière qui roule hâtivement des eaux terreuses. Des cris, des discussions, des avis : peut-on passer ? Bastiano pousse à Teau son cheval noir et passe, mais trempé jusqu'au dessus des bottes. Quelques piétons aussi passent, par bravade, les bras levés, trempés jusqu'aux épaules, nasillardant : Qu'Allah nous facilite le passage I

Mieux vaut attendre, la marée baisse. Un

DE TANGER A LARACHE 93

bain ne nuit pas à ces rustiques. Mais nous?

Je rôde. Un soleil doux filtre entre les feuilles lancéolées. J'aperçois un tombeau de saint, une grande niche à chien en pisé lacté de chaux.

Devant l'ouverture basse, un coq noir mort, les pattes liées, la gorge coupée, humble sacrifice d'un dévot. Ce saint est un médecin. Aux rameaux voisins, appendues, des muselières de chèvres. Ce saint est un vétérinaire. Et aussi des lanières d'étoffes, nouées, comme chez nous, pour attacher les fièvres, les mauvais sorts et les empêcher de suivre le pèlerin qui s'en retourne après avoir imploré. Je me glisse à l'intérieur. Un long bourrelet bétonné bombe le sol de l'étroit caveau : c'est dessous que gît le corps vénéré. A côté une auge bétonnée : c'est dedans qu'il. faut coucher le malade. Côte à côte avec le guérisseur enfoui, subissant sa souterraine influence, il patiente là et ne sort que délivré... ou trépassé.

Tout à coup des crisi On m'a vu. Sacrilège!

Des paysans vocifèrent, gesticulent et grimacent la noire colère de leurs peaux maugrabines. Un de ces chrétiens menteurs et pervers, dont Mohammed a dit : " Qu'Allah leur fasse la guerre „, dans la tombe d'un Marabout, d'un Marbofl Ben-Kador accouru a peine à protéger le Bashadour impie contre la fureur des vrais croyants et me ramène auprès du baron Whettnall.

Sur une natte, il est en conversation avec un nouveau personnage, le fils du Calife d'Arzila, venu à sa rencontre, escorté de deux serviteurs, chargé par son père d'inviter l'Ambassade à

94 ^^ MOGHREB AL AKSA

passer la nuit dans sa ville. Le Ministre a accepté. L'envoyé a, dit-on, quinze ans; il en paraît vingt; un visage imberbe de séminariste astucieux. 11 vide effrontément un- gobelet de vin de Bordeaux, malgré le précepte musulman : " Le vin est une abomination inventée par Satan»

Abstiens-t'en et tu seras heureux „.

Entretemps la rivière a charrié son trop-plein à la mer. Elle est guéable et, à la file, tête à queue, en chapelet à gros grains, de chevaux, de mulets, de piétons, nous la franchissons.

Bientôt nous débouchons sur le rivage de l'Atlantique et devant nous, sur la plage même, " baignant dans l'eau ses pieds de pierre „, fantastique et endormie, emprisonnée entre d'antiques murailles, vêtue de clarté et de mystère, apparaît Arzila, en une paix si saisissante que tout de suite, en l'esprit, à son nom mélancolique et caressant s'ajoute, en prénom, l'épithète " tranquille „. Arzila, là tranquille Arzila !

Au-devant de nous, se hâtent, en un trio noir, trois silhouettes : des juifs, dont un vêtu à l'européenne, le chapeau de l'odieuse forme melon^ les deux autres avec la simarre et la calotte. Ce sont des amis de Sicsù : Mesod Levy Benshiton, " agent consulaire de différentes nations „, son fils et son gendre. Obséquieux ils baisent la manche du Ministre et nous accompagnent à pied. Plus loin, en rangée de soldats de plomb, la garnison : une vingtaine d'hommes, tous les âges, du petit garçon au vieillard, sans armes. Quand nous défilons devant eux, au commandement, ils battent les mains, trois fois : pan! pan! pan

DE TANGER A LARACHE 95

Nous entrons par l'unique porte de ce grand monastère, reposant dans une solitude sans espoir. Jadis ce fut un port occupé par les Portugais. Maintenant rien n'y aborde que les épaves des naufrages atlantiques. L'Européen ne le visite pas. Le voyageur ne s'y arrête pas. Un millier de musulmans, cinq cents juifs, les premiers contemplatifs, les seconds vivant de la substance d'autrui, suivant l'universelle loi de la race, malmenés, pourchassés, mais comme la vermine sur le corps, tenaces, parvenant à se maintenir et suçant le sang. Arzila est le centre d'usure du pays environnant. " C'est envers l'étranger et non envers ton frère que tu peux exercer l'usure. Alors Jahvé, ton Elohim, te bénira dans toutes tes entreprises. „ Combien toujours actuel ce précepte, mi-partie charité et rapacité, du Deutéronome.

Nous parcourons les ruelles à angle droit du quadrilatère qu'enserrent les remparts. Ruines, pauvreté, déchéance. Une ville morte. Un emblème de cette décadence marocaine, irrémédiable, qui peu à peu monte de l'effondrement de mes préjugés sur la civilisation arabe. Pourquoi cette ville est-elle encore debout? Parce qu'elle fut et qu'elle est lente à disparaître. Mais elle va s'usant, s'afTaissant, s'eflfaçant. Le Maure n'est pas fait pour s'abriter sous un toit, mais sous la tente. Il retourne à la vie nomade, et laisse tomber partout cette chose pour lui artificielle : la maison fixe, la maison de pierre.

Et de là, à défaut de la beauté froide qui pare la prospérité, cette beauté supérieure qui florit

96 EL MOGHSEB AL AKSA

sur les choses abandonnées comme les ronces sur les ruines qu'elles achèvent : le Pittoresque. Théo dit : Cette ville est à acheter tout entière ! Oh ! la merveille !

Sur les murailles croulantes, qui enclosent le mystère de l'antique cité, dorées de la patine des vieux cuirs, aux fissures pullulantes de petits faucons roux, le Sultan a risiblement fait réparer quelques bastions et placer des canons dont on ferait chez nous des bornes d'amarrage dans les ports. Soigneusement crépis, ces travaux semblent des emplâtres sur l'héroïque carcasse d'un invalide. Et déjà ces nouveautés croulent comme le reste. Il y a en ce pays une vertu destructive qui fait qu'à peine achevée toute œuvre est déjà en train de s'effriter, de 1

s'en aller, de sombrer dans le néant.

Dimanche, 25 décembre, jour de Noël, d'Arzila à Larache.

Le Ministre, nos ingénieurs et Sicsù ont couché chez Mesod Levy Benshiton. Nous avons préféré, Théo et moi, loger dans la maison que le Calife avait mise à la disposition de l'Ambassade. Au point de vue confortable, une affreuse bicoque, une caverne d'Eole, sans un meuble, mal nettoyée, qu'on nous a montrée ingénument avec des airs de dire : " J'espère qu'en voici une qui est bien!„ Au point de vue pittoresque, étonnante : du sur-extrait de maroquinisme délabré. Nous l'avons tout de suite baptisée ** Notre

DE TANGER A LARACHE 97

Alcazar ! „ Et nous y avons fait dresser les couchettes sur lesquelles nous nous étendons tout vêtus, encapotés, emmitoufnéS; saucissonnés dans nos couvertures.

Le camp avait été planté hors des murs. U est déjà levé et la caravane marche quand le matin nous quittons " la tranquille Arzila „, escortés de la tribu des Benshiton, toujours obséquieux, plaçant leurs compliments et leurs services comme des capitaux à gros intérêts. Notre cavalcade contourne, à la sortie, un sanctuaire dont la calotte blanche surbaissée, la Kouba, émerge d'un bosquet charmant d'oliviers couvrant des buissons de cactus et d'aloès. Quelques femmes voilées, droites en leurs attitudes de grands lys rigides. Plus loin des jardins, les orangers au luisant feuillage, aux pommes d'or rouge, accrochés dans le réseau des figuiers effeuillés emmêlant la perruque de leurs rameaux. Des haies en hauts roseaux palissadent chaque enclos. Un fouillis de végétation jouant la gamme chromatique des verts, depuis les grosses notes sombres jusqu'aux nuances déteintes, un fouillis de végétation encorbellant la petite ville, ce matin toute rose et poudrée d'or sur l'azur des flots, avivant son mystère, ajoutant à son air caché, à son air d'île déserte, d'île enchantée.

Nous marchons vivement. Paysage de jachères ondulé. A gauche des sommets matelassés de neige. Devant, des collines duvetées. Plus de chemin : des traces enlaçant leurs lignes, se nouant, se séparant, coiurant entre les herbes, en

mailles inextricables, comme des voies de gibier. Au loin la caravane éparpillée, chacun à son allure, chacun à sa fantaisie, parant la campagne ici de la fleur rouge d*un fez, là de la fleur blanche d'un turban, plus loin d'un bouquet de selams bleus ou de fauves djillàb's. Depuis Arzila, nous avons monté. Maintenant nous redescendons vers l'Atlantique par des vallées buissonneuses se versant l'une dans l'autre. Au bout du dernier tronçon, la Mer, Bahr! en arabe, par un monosyllabe aussi sonore que le nôtre; et devant elle, au débouché du val, blanc ardent au soleil, bleu foncé dans ses ombres, bâti en sentinelle, le bloc cubique à coupole écrasée consacré au marabout Sidi Boumgaït, expert en l'art de jeter des sorts, qui consuma sa vie à vouer d'ici aux naufrages et aux échouements les vaisseaux des infidèles qui passaient dans son horizon. Sa malédiction magique opérait par sa propre force. Les injures vomies par cet aboyeur sacré portaient coup mieux que des décharges d'artillerie. Allah l'exauçait. " Allah est puissant et sage. C'est lui qui fait voguer les vaisseaux à travers les mers, ou les brise. Il est miséricordieux pour les siens. „

Nous marchons vivement. Nous voici de nouveau sur la plage où les sabots de nos montures gravent dans le sable une indéfinie et sinueuse crémaillère de pas. La côte est ourlée de collines verdoyantes que chaussent les sables soufflés en monceaux- par les vents du large. Le soleil chauffe, et, dans cette atmosphère limpide à prodige, mord la peau comme dans l'air rare des

DE TANGER A LARACHE 99

hauts monts. Les vagues intarissablement déferlent, étalant leurs soies vertes et jaunes jusque sous les pieds des chevaux. Sur le sol humide nos ombres nous accompagnent, matérielles et bleues à stupéfier. Le soleil nous pousse à l'eau et Teau nous attire. Il doit faire bon recevoir sur les épaules nues ces grandes vagues volutantes, dont les enroulements forment des berceaux translucides. — Si nous prenions un bain, Théo? — Chouette idée! — Et nous sautons bas, jetant la bride à un muletier qui marche de conserve, nous dévêtant en un tour de main et courant à la mer in naturalibus. Je surprends le muletier, quand nous passons en peau devant lui, faisant le signe contre le mauvais œil. Un bain dans l'Atlantique! Sur la côte africaine! Le jour de Noél! Le 25 décembre! Tiède cette mer, mais brutale, mais dure, caressant en lionne, vous renversant d'un coup de patte.

. En selle, et, pour achever la réaction, au galop, au triple galop à la poursuite des autres. Nos chevaux, frénétiquement enlevés, le cou tiré, rasent la plage comme des canards.

Tout est arrêté, en grande halte méridienne, autour d'une source, sourdant au bord même de la vague, sous de grands lauriers touffus, nés d'elle et l'empanachant. C'est VAïn' Edffely oasis mignonne, auberge naturelle, où s'arrête tout passant, renommée par son eau à l'égal d'un bon cabaret pour sa bière. Lauriers aquatiques, lauriers oléandres, lauriers à fleurs roses, mais présentement sans fleurs. Sous l'ombrage nous

déjeunons, délicieusement abrités, sereins à

l'égal des bergers d'Arcadie. Nos Maures ont été boire, puis font leurs ablutions, salissant Tonde par cette toilette pieuse, à mesure qu'ils se nettoient. Que de maladies véhiculées par ce perpétuel lavage aux mêmes lieux où Ton se désaltère, en telle manière que cuvette et buvette sont, en ce pays, synonymes. Mahomet, le rigoureux ablutionnaire, n'avait pas prévu qu'il favorisait les contagions en prescrivant la propreté. Y a-t-il au Maroc, où cinq fois par jour tout le monde se débarbouille avec une dévote conscience, une seule eau qu'on puisse ingurgiter sans craindre d'avaler un décrottage?

A cheval pour l'étape de laprès-midi. Nous ne sommes plus loin de Larache. Toujours en mouvement, telle qu'une robuste ouvrière ne boudant pas la besogne, l'Atlantique brasse ses flots, en grondant, étendant et retirant sans trêve sur l'arène les écharpes brodées multicolores qu'elle trempe, qu'elle tord et qu'elle déroule, teinturière divine, blanchisseuse, calandreuse. Des dunes arrondies en grands seins. Plus loin des falaises, obliquement dressées, nues, en dos de cétacés grimpant la côte défiants à notre approche. En bas^ des éboulis de rocs, émiettés. Quels chocs sur tout cela les jours de tempête, et quelle bousculade!

La marée gagne et la laisse de mer devient trop étroite. Il faut remonter sur les renflements; A peine sur les hauteurs nous apercevons Larache, vaguement, sortant du lointain, en rêve. Deux minarets pointent^ et une crête de maisons, vaporeux contour. Nous marchons et la féerie

DE TANGER A LARAGHE lOI

de cet indistinct décor se précise. Des fortifications fauves, avec çà et là une large tache plaquant de blanc, déroulant la dentelure de créneaux édentés, une Kasbah chaperonnée de guérites en poivrières, des constructions en escalade au versant escarpé d'un fleuve, le bouillonnement d'une barre à l'entrée du port, un palmier que le vent incline en salutations lentes. Et sur la gauche, en amont de ce fleuve serpentant en la vallée comme un dragon étendu sur les prés, la grande mousse verte d'un bois d'orangers immense : le Jardin des Hespérides!

Nous descendons à la rive. Ce paresseux courant, c'est VOued Kous, le Loukkos de l'antiquité grecque, car jusqu'en ces lieux retirés vinrent se poser les oiseaux fabuleux des légendes préhistoriques. Là-bas, ce mont noir était grevé jadis de Lixus, cité romaine. Aujourd'hui des buissons, des ruines, et dans le vide du paysage rien que la ville mauresque, Larache-la- Rouge, E/ Araïsh, dont maintenant, à l'autre bord, sous la lumière rasante d'un couchant romantique, tous les détails, en un dévergondage de pittoresque barbare, éblouissent nos yeux.

Laissant la caravane groupée en désordre sur la rive, silencieuse et calme par l'éreintement de l'étape achevée, attendant que les passeurs la prennent pour la débiter par fragments de l'autre côté, nous avons traversé l'Oued Kous, en cérémonie. En cérémonie! cela s'entend ici de peu de chose. Une grosse barcasse, qui tantôt servira aux plus infîmes et aux bêtes, a accosté aussi près que possible. Un Maure en guenilles, dans

l'eau etla vase jusqu'aux genoux, a porté chacun de nous à bord. Nous nous sommes casés comme nous avons pu sur des planches sales. Six mendiants de Callot ont manœuvré, à violente tension de leurs muscles maigres, des avirons massifs retenus par des bouts de vieux cordages. Un timonier à turban, debout sur le tillac, la bouche moussante d'excitations et d'invectives nasillardes, a tenu l'énorme et rudimentaire gouvernail. Péniblement, lourdement, lentement, la coque massive a coupé le courant que la marée refoule vers l'amont dans un marécageux estuaire. Et nous avons débarqué sur un quai où nous attendaient deux ou trois autres porteurs de turbans officiels, graves et dignes, encerclés de près par une cohue de Maugrabins à capuchons, défiants, et de Juifs à calottes noires, c\Tiiquement curieux»

El Araïsh

Même date, 25 décembre. — El Araïsh.

Des pavillons européens flottent aux mâts de bannière en l'honneur de l'Ambassade. L'agent consulaire belge, M. Ciarembaux, est venu nous recevoir et nous mène chez lui, processionnell^ment, dans l'escorte de la foule piétinante. Une porte fortifiée, un bout de ruelle en escarpement, et nous sommes à sa maison, d'un bel aspect de neuf et de bonne tenue, humiliant, en leur accumulation de délabrements, les stupéfiantes et farouches bicoques qui lui font corolle. Des bâtisses croulant depuis des siècles et faisant des rues de décombres. Des bâtisses éventrées et comme irréparables.

Vraiment, en ma songerie émerge cette pensée : Est-ce qu'au Maroc toute maison serait en ruine, toute terre en friche, tout habitant en guenilles?

Nous buvons du Vermouth, nous grignotons des macarons. Larache, ville de côte avec port ; donc infiltrations européennes. On parle de notre chemin de fer, arrivé de Tanger par mer; les rails ont filé pour l'intérieur et il a fallu cent et huit chameaux, à cinq rails par dos ! Mais les grosses pièces de la locomotive sont encore sur place : chacune est trop lourde pour une bête. Diable ! Diable î

Notre camp a été établi sur le Soko extérieur, proche les murs, proche la mer qu'on voit de haut, étalant son miroir d'un funèbre azur sous la voûte firmamentaire poudrée d'étoiles palpitantes. Sicsù réquisitionne pour nous une maison. Nous allons voir : encore un Alcazar!

Propre, mais rien dedans. Une chambre en alcôve, étroite et longue, pour nos ingénieurs. Une pareille pour Sicsù. Une pour Théo et moi avec le luxe d'une lucarne à vitres cassées. Elles enferment à l'étage un petit patio sans fontaine à pavement de faïence. On emménage nos couchettes. Les malles seront les tables et les malles seront les chaises. Nos domestiques dormiront sur le carreau, devant les portes. Le Ministre logera chez M. Clarembaux.

C'est dans " cet Alcazar „ que nous avons passé notre soir de Noël. Dîné vers minuit, les vivres et le combustible étant restés introuvables jusque dix heures. Noël en Afrique ! Noël en pays musulman ! Loin les nôtres, loin la Patrie. Combien attendrissant ce mot tinte. Le lointain est comme la mort. Il auréole, il adoucit, il suscite les tristes regrets. Tout ce qu'on a

EL ARAISH 105

quitté, tout ce qu'on a perdu devient si cher. Quel mystère contradictoire dans la splendeur de ce qu'on n'a pas encore, dans Tennoblissement de ce qu'on n'a plus, dans l'amoindrissement inévitable de ce qu'on possède I

Lundi 26 décembre.

El Araïsh ! Larache-la-Rouge. Ville de côte.

Comme Tanger, comme Arzila. Mais combien différente en sa sauvagerie de la civilisée Tanger parée de sa coquetterie bruyante de demiaryenne. Combien, en sa coloration farouche, de la tranquille, de la plane et pâle Arzila, serrée dans sa quadrangulaire ceinture de pierres bouclée d'une porte unique.

En étages sur des roches formant la mâchoire sud du fleuve, ses bâtisses inégales échelonnées en dents de scie, en dents de requin. Et pour gencives, nicotinées tant brunes elles sont, des murailles à créneaux, la comprimant. Leur ligne sursautante, zigzaguante, trouée de cinq portes, renflée de tours carrées, grimpe la côte, court sur le plateau, tourne brusquement, dévale jusqu'au rivage, retourne au point de départ où la kasbah, sur son roc brun, fait un gros nœud. Un aspect général et menaçant de râtelier hors d'usage, culotté, ranci, fétide, ébréché, rongé par la carie, plein de chicots. Là dedans les fissures des ruelles en rampes raides, suintantes de sanie purulente, sanguinolente, avec, dans les alvéoles vides et les écartements, des immon-

dices entassées, restes de repas dans une bouche d'ogre mal soignée. Un pittoresque insolent, effrayant, mêlant tous les niveaux, brisant tous les alignements, désordonné, cahotique, ayant la boue pour parure et les pestilences pour par-: fum. Le dédain épique de la propreté et de son emblème : le blanc. Un universel badigeonnage mystérieusement accompli en des jours sans nombre de soleil cuisant, en des nuits sans nombre de tempêtes trayant les pis gonflés des nues vagabondes, ragoût satanique de tons, palette infernale sur laquelle on aurait étendu et brouillé toutes les teintes fécales, toutes les nuances fîenteuses. Des mares d'ocrés, des coulées de verts, des stries de gommes et de laques jaunes. Partout le délabrement marocain, scarifiant, rongeant pareil à une immense syphilis architecturale, déchirant à nu les bétons, esquillant les bois, déchaussant les fondations, décharnant les édifices. De larges lampées fauves, léchant les pans de murs en coups de flamme.

Un air de ville incendiée la veille, de ville emportée d'assaut, salie de sang, salie d'orgies. Une ville à peine libérée d'un tremblement de terre qui aurait fait chevaucher ses maisons les unes sur les autres. Un type de la vieille ville côtière occupée par les Arabes, prise par les Portugais, par les Espagnols, reprise par les Arabes, saccagée, reconstruite, se raccommodant à la diable, faite de pièces et morceaux, superbe dans son débraillé de femme forcée qui s'est rajustée comme elle a pu, rouge encore de la lutte et du viol.

EL ARAISH 107

Nous la parcourons, Théo et moi, sans nou^ lasser de son horrible et attirant pittoresque, nous saoulant de ces merveilles qui font horreur, en dedans, en dehors des murs, nous arrêtant à tout coup, bayant aux perspectives fantastiques, et tragiques, grotesques ou terribles, belles toujours de ce beau à rebours qui est le faisandage du beau, dont a besoin l'âme humaine, ondoyante en ses sensations, quand elle a la fatigue du correct et de Tidéal.

Même date.

Sur le Soko extérieur où notre camp est installé, on a militairement requis et essayé cette après-midi les chameaux qui doivent transporter les grosses pièces. Il faut bien que notre chemin de fer entier arrive à Méquinez.

C'est Sicsù qui a dirigé les opérations, habilement, impitoyablement, à la marocaine. Les autorités de la ville étaient là pour la forme, n'osant contredire, passives. Sous la pluie qui pluvine, accroupis sur des carreaux de tapis, abrités dans la guérite affaissée de leur selam à capuchon, taciturnes, ils sont là une demi-douzaine, Kaïds, Amin's (fonctionnaires), de rangs imperceptibles pour nous, se remémorant sans doute, avec amertume, ce verset du Coran :

" Combattez les idolâtres dans tous les mois, de même qu'ils vous combattent dans tous les temps, et sachez qu'Allah est avec ceux qui le craignent. „

Sur Taire du Soko, par groupes, proche les tentes, basses comme des tanières, de leurs chameliers, des chameaux roux couchés sur leurs jambes reployées, rayonnant croupes et bosses pelées au dehors, longs cous au centre, autour d'une jonchée de mauvaise paille d'emballage qu'ils broient lentement, levant de dessus ce mets leurs têtes plates allongées en sabots, les portant à droite, à gauche, avec des balancements d'oiseaux défiants. A certains moments, au choc de quelque plus vive inquiétude, tous les longs cous d'un coup dressés, comme des reptiles audessus du bord d'un nid, suggérant Tenvie de les nouer tous, en bouquet, par un jet sifflant et tournoyant de lazzo.

Ils arrivent de l'intérieur; ils allaient à Tanger. Leurs charges sont là entassées. Les chameliers comptaient partir à l'aube, après avoir prié, tournés vers la Mecque, eux et leurs animaux associés à leurs dévotions. Mais ordre a été intimé hier soir de ne pas bouger. Il faut assurer le service du Sultan. Son absolu pouvoir prime tout commerce. Résignés, ils ont attendu, accroupis, se demandant : Quoi ?

De massives civières ont été amenées et sur elles on pose les grosses pièces. Il s'agit d'en faire accepter le fardeau inusité aux chameaux, un devant, un derrière, entre les brancards prolongés, marchant en porteurs de palanquins.

Sicsù en désigne deux et ordonne de commencer l'attelage. Leurs maîtres, maigres Berbères farouches, se consultent de leurs regards en éclats de vitre et demeurent immobiles, ramas-

EL ASAISH 109

ses par terre, paquetés dans leurs djillàb's mouillées. Il y a résistance. Sicsù Ta compris. Il se tourne vers les Amin's et dit, interrogeant : En prison? — Oui, font-ils d'un geste lent. Des poivrons empoignent les récalcitrants par le capuchon, les mettent brusquement debout et les emmènent, ainsi que chez nous des délinquants pris au collet.

Sommaire exécution nécessaire. Sicsù flegmatique en désigne deux autres. Les chameliers se lèvent et nasillardent des explications, des réclamations avec des yeux de colère. Pour toute réponse une menace. Larmoyants et dolents ils saisissent la corde qui par un bout enlace en brodequin la tête de leurs bêtes et objurguent celles-ci. Laborieusement, grognant, dégobillant bruyamment au dehors un gésier gonflé d'air, vessie bleue, et le ravalant, elles se lèvent sur trois pieds, le quatrième replié par une entrave, et dirigées à coups de bâton doux, vont clopinclopant, voûtant leur bosse qui leur prête un air d'être chargées sans l'être. Avec les mêmes bruits, les mêmes allures de mauvaise humeur, elles se couchent entre les brancards qu'aussitôt on fixe à leurs bâts.

Maintenant, il faut démarrer. Une foule fait cercle. Les juifs dominent, en noir, couleur de malédiction, couleur de malheur. Doublement réjouis, dirait-on : un des leurs commande; des Maures, leurs maîtres, doivent obéir. Les coups de bâton doux recommencent, et les grognements, et les dégobillages. Les entraves ont été larguées. Les dromadaires s'enlèvent,

IIO EL MOGHREB AL AKSA

la civière monte entre eux. En avant! Ils héritent, se balancent sur leurs jambes calleuses, posent et retirent leurs larges pieds concaves qui moulent d'empreintes convexes la terre molle du Soko. Ils dressent, surpris, et abaissent leurs museaux emmanchés à leurs cols recourbés, avec des mouvements de bras de pompe, les heurtant au bois de Tappareil, et alors mugissant. Partiront-ils? Autour d'eux agitation, cris, excitations, tapages. Leurs grands yeux en olives s'effarent. Ils lancent de côté des ruades de vache. Celui de devant veut s'élancer. Celui de derrière veut reculer, prenant la civière pour un obstacle. Ils tiraillent, ils piétinent, tandis que sans interruption les coups doux aux naseaux, aux jarrets, aux épaules, aux fesses leur parlent un symbolique langage. Tout à coup, par hasard, il y a coïncidence d'efforts; ils font un pas en avant, l'enchantement est détruit et les voilà en route, actifs, libérés de leur effroi, tournant autour du Soko, pour exercice, la multitude suivant et glapissant.

Ainsi fut-il pour les autres civières. En quelques heures tout le choix est fait. Demain ils se mettront en route pour Méquinez et après-demain, sans doute, nous les suivrons.

Pour nous c'est chose décidée. Pour les chameliers pas encore. Nous avions dîné dans le Comédor : des plats envoyés par le drogman de M. Clarembaux, Mosés Esayag, un juif empressé de se faire bien venir, selon la coutume; un repas complet, apporté tout cuit en cortège, sous des couvre-plats coniques en osier. Vers onze

EL ARAISH ni

heures, en sortant de la tente, nous heurtons une bête morte. Ici, les lanternes I C'est un mouton égorgé, sacrifié par les chameliers au Ministre et laissé là pour le fléchir. " Qu'Allah clément et miséricordieux lui inspire de ne pas persister à imposer aux pauvres Maures d'interrompre leur voyage pour retourner à Méknèsl „

Mardi 27 décembre.

Le Ministre a la fièvre. Est-ce que les chameliers, maintenant par les voies, lui ont jeté un mauvais sort? On se pose ces questions ici. Il y a de la superstition flottante. Ça se gagne. Ces mains rouges, bleues, vertes, partout hérissant leurs doigts sur les murs, hypnotisent, et leur bêtise vous hante. Se déprime-t-on à vivre en ce moyenâgeux milieu? Il y a eu une bourrasque cette nuit et des tentes ont été renversées. Mauvais présage !

- Théo et moi avons été occupés de la barre toute la matinée.

Surprenant phénomène de mouvement et de coloris. C'est l'Oued Kous qui l'a faite, charriant les limons de sa vallée et les diluvions hivernales des versants entre lesquels il chemine, serpentant sa serpentine, tant sinueusement ici à l'embouchure qu'il a suggéré le mythe du Dragon gardant le Jardin des Hespérides. Des hauteurs d'où nous regardons, oui, le voilà bien, éployant âes anneaux sur les prés marécageux, la queue au loin contournant le noir mont Lixus, la gueule

112 EL MCXSHSEB AL AKSA

s'ouvrant à la mer, écumant cette barre grondante qu'il faut franchir, qu'il faut dompter, pour aller jusqu'aux orangers qui toufFent en amont leurs rameaux d'émeraude.

Barre! Qu'il est juste et fort ce mot! Synonyme du mot arabe qui dit Mer. Ici, le fleuve coulant des flots lourds de terre diluée. Là-bas, rOcéan étalant sa grande dalle azurée. Entre les deux^ un mouvant rempart touchant l'estuaire aux deux bords, surgissant, mystérieusement imprévu, sur la surface paisible, par une poussée de fond,en deux,trois,quatre contrescarpes liquides, qui retombent volutant, avec un bruit sourd de décharge suivi d'un grésillement, et ainsi résolues, glissent rapides jusqu'à la côte, où elles déferlent entre les roches avec un subit regain de jaillissements et de blancheurs moussantes.

Incessant travail! Le vent du large s'élève et la scène grandit. Une fureur sourde, une rage en ces arrivées de flots, de ne jamais parvenir plus loin. Des lignes de cavalerie, chargeant et rechargeant sans relâche, les escadrons s'effondrant sur des régiments imaginaires, remplacés par d'autres escadrons, inépuisablement.

Et en ces bruits, en ces agitations, une agitation de luminosités et vraiment aussi un bruit de couleurs, sonore en l'œil comme l'autre en 1 oreille. Les bleus, les verts, les rouges, les launes, prismatiques, s'écaillant en mosaïques "ïtilantes, fractionnant leurs teintes en dégradawns infinies, saisissables en leur fugitive splenr*flR^* '*^**^ innombrables, les nuances divinement "™^^s des robes de fées!

EL ARAISH 113

" Jamais en défaut... Sans un instant dé défait* lance... Moutonnement à perte de vue d'innombrables écumes si blanches, s'allumant, s'éteignant, se rallumant, comme un innombrable troupeau de brebis qui nagent, et se noient, et reparaissent, et jamais n'arrivent, et se laisseront surprendre par la nuit... Oh ! qu'un rayon de soleil passe et c'est sur le dos des vagues la -caresse d'un arc-en-ciel comme une riche dorade qui a monté un instant et aussitôt replonge, stupidement méfiante. „

Même date.

Flânerie autour des remparts. C'est la vieille enceinte européenne, savante, avec des compléments marocains enfantins, qui amusent.

Sur le Soko extérieur, y pointant leur pointe superbement, entre deux cimetières, comme un coin, les faces escarpées d'un redan du temps, sans doute, de don Sébastien, culotté en tons de vieux cuir cordouan, coupant les fossés secs d'une proue tranchante de cuirassé échoué. Des larges créneaux aux arêtes émoussées sortent les bouches de deux petites coulevrines timides, qui font là l'effet de pistolets de poche aux fontes d'un cuirassier.

Nous suivons la ceinture des murs, traditionnelle protection des cités maures craintives de l'étranger, craintives des indigènes, de ces Berbères surtout, hôtes des sites montagneux, tenant pour ennemis les habitants des plaines. Tous

114 ^L MOGHREB AL AKSA

les soirs, les portes, rares, sont fermées jusqu'à l'aube, et les vendredis de midi à une heure aussi, parce qu'il court en prophétie que les Nazrani reprendront un jour, un vendredi entre midi et une heure, tout ce que les Musulmans leur ont enlevé. Depuis, en gens avisés, les Musulmans ferment opiniâtrement leurs portes durant l'intervalle suspect.

L'enceinte descend à la rive de l'Oued Kous.

Tel qu'un serpent sur sa queue, scrutant les alentours, voici cet unique palmier de Larache qui nous saluait à l'arrivée; balancé par la brise, derechef, en courbettes lentes, il nous salue : Selam* aleik, salut sur toi ! Selam' aleikoum, salut sur vous! Il a sur la tête une étrange aigrette de palmes ébouriffées, feuilles, plumes : qu'en sait ma déformatrice imagination?

Cimetière israélite en lieu bas, humilié. Pierres tombales blanchies à la chaux.

Une porte: nous rentrons. Les bâtiments de la Marine, entrepôts vétustés, constructions en défroques, rougeoyantes et purulentes. Une porte: nous sortons. A la clef de voûte, une grosse pierre sur laquelle : 1610, Philippe III. Un dépôt d'immondices, que le fleuve, aux époques des hautes marées, vient flairer et lécher et dont il emporte une pitance. Puis une plage étroite, avec tapis de joli sable sur lequel un mobilier somptueux de blocs de roc. Nous remontons: encore une porte, celle de la forteresse qui commande la gueule ouverte et écumante du fleuve-dragon, coiffée de neuf guérites blanches en poivrières suscitant ridée de clochettes sur un bonnet de Folie.

EL ARAISH 115

Il a fallu battre les battants à coups de bottes pour nous faire ouvrir. Un soldat nous mène par la citadelle, amalgame de constructions formant dédale en surface et en hauteur; le désordre pittoresque d'un décor brossé de chic. La fantasmagorie de défense déjà vue ailleurs: des canons, des mortiers, des coulevrines, remontant à la retraite des Espagnols, d'un beau bronze vert, écussonnés aux armes royales, millésimes de vieilles dates, belles pour une Armeria, ridicules et tristes sur un bastion.

Au loin, la mer, les monts, la vallée, le fleuve. Sur cette mer, rien : le vide des côtes inhospitalières. Sur ce fleuve rien : le vide d'un port délaissé, le silence du commerce dédaigné. La forteresse ne veille pas, elle dort A l'Orient, s'affirme le ciel doux d'un beau soir printanier. Toutes les teintes pâles, étonnamment, d'une délicatesse glissante, le point infiniment subtil où la nuance va disparaître dans l'uniformité vague d'une mue crépusculaire.

Mercredi 28 décembre.

Le Ministre a la fièvre. Malechancel II ne quitte pas le lit. Nous ne pouvons partir.

Ah I les chameliers porte-déveine I Et il pleut copieusement, par un vent du Sud- Ouest, tiède. Notre logis est humide. Tout s'embue. Nos couvertures sont moites. Dans nos chambrettes on pose des brasiers à trois pieds

Il6 EL MOGHREB AL AKSA

en fer forgé, grossiers, où brûle, en pétant des étincelles, du charbon de bois, seul combustible du pays.

C'est un négro qui fait pour nous l'office de valet de chambre, un négro très mûr, allures de singe, jarrets maigres de faune, genoux ployés, peau chocolat à vagues reflets purpurins, longs bras ballants, tronc et tête portés en avant. Volontiers, il se dandine, et aisément transforme son dandinement en une danse infantile, où il glisse des remuements obscènes, poussant le bas-ventre, tordant les hanches, chantonnant à voix grêle. Un fez souillé à gros gland bleu, une chemise blanche, un pantalon écarlate à fond qui pend en poche . de goitre, finissant aux genoux, des babouches éreintées, où sous la crotte transparaît un jaune déteint. Il a nom Fatmiy et on ne lui conteste pas le titre ôHiadj, c'est-à-dire de Musulman ayant visité la Mecque, la mère des Cités. Il a vu les lieux saints, la Kaaba fondée par Abraham, la pierre noire apportée du Paradis par les anges pour servir de marchepied au patriarche pendant qu'il édifiait la construction sacrée. Il a vu le voile noir immense qui la couvre comme un catafalque et qu'on renouvelle une fois l'an. Il a vu la source qu'un kéroubim fit jaillir au moment où Agar, l'esclave égyptienne, se voilait la face pour ne pas regarder mourir Ismaël. Il a vu à Médine le tombeau du Prophète. Il a fait le tour des deux collines Safa et Merwa dans la tenue sacrée des pèlerins. .

Présentement il frotte nos bottes, attise notre feu en soufflant de ses lèvres lippues projetées

EL ARAISH 117

en cul d'autruche, et, dans son patois ibéro-mauresque, nous propose, effronté, libertin et rieur : Mujeres bezzaf hermosas^ bezzaf, bezzaf!

Le matin, au saut du lit, nous nous ablutionnons dans le plein air de l'étroit patio situé au premier étage, à ciel ouvert qui verse sur nos épaules nues en bain de poussière picotante la pluie. L'Hadj Fatmi apporte l'eau dans un tonnelet et en remplit des cuvettes de voyage en fer blanc. Bavardant, fredonnant, riant, goguenardant, ingénieurs, peintre, avocat font toilette. Oh ! sommaire cette toilette : ôter les vêtements dans lesquels on a dormi, se débarbouiller à pleines mains ruisselantes, remettre les mêmes vêtements. L'habitude est prise déjà de ces mœurs de soldat en campagne, qui donnent la jouissance d'une vie simple et virile, pour moi retrouvée telle qu'au temps, combien lointain! où j'étais matelot. J'éprouve la sensation saine d'un renouveau, d'une mise de côté dédaigneuse du confortable bourgeois, d'un épanouissement en ces vertus : la sobriété, l'endurance, l'énergie. Et retournant ainsi à la rusticité, je me trouve grandi moralement. N'est-ce pas, entrevue, l'impression qu'en l'âme de ces sauvages d'ici doit faire notre civilisation compliquée, étalant le bazar de ses petits besoins irrassasiables, sensible et souffreteuse aux moindres manquements?

Et lorsque nous croyons les émerveiller des bibelots sans nombre grevant notre existence, et des ingéniosités sans nombre par lesquelles nous avons l'illusion de les satisfaire, ne nous leur apparaissons-nous pas rongés de misères.

Il8 EL MOGHREB AL AKSA

fragiles, méprisables, amoindris par ces pullulantes et efféminées nécessités ?

Nous allons ensuite déjeuner au camp, sous la tente. Des œufs, du thé vert, du café bouilli sur son marc, des tranches grillées d'un pain maure sablonneux, du beurre fort. Mais le plat de bonne mine, l'assaisonnement de la gaîté. Trois serveurs nous traitent, du même prénom : Abselam, c'est-à-dire Absalon, car à tout propos, en grandes et petites choses, la communauté sémitique du Maure et du Juif transperce : Abselam, Absalon, — Ibrahim, Abraham, — Ismaïl, Ismaël, — Ali, Elie.

Tous trois sont obligeants et réservés. De leur race néanmoins et sans transaction. Ils se donnent entre eux du Sidi, Monsieur, familièrement Sid. Je les ai entendus, ces jours derniers, pendant l'étape, parlant à leurs bêtes, les qualifier Sidi. Mais, nous, mécréants quoique Bashadours, jamais !

Même date.

On a crié par la ville une ordonnance défendant de jeter des ordures dans les rues. Subite et étrange velléité sanitaire. Il en sera apparemment comme de toute tentative de changer peu ou prou les usages séculaires de ce peuple cristallisé. Un vague effort, un faible dérangement passager, déviation presque imperceptible d'un tracé immuable; puis la reprise silencieuse du train coutumier par un accord tacite universel.

EL ARAISH 119

Une bande d'oiseaux nonchalants, un instant troublés, qui battent lourdement des ailes et s'enlèvent dans un court essor, pour revenir et retomber sur le même marécage. L'an dernier le Sultan a proscrit de fumer le Kiff. On en détruisit des tas par le feu sur les Sokos. Aujourd'hui, librement, de nouveau, la pipe à long tuyau bariolé, à petit fourneau de terre cuite, emplit de son arôme de chanvre les cafés maures.

Race stagnante! Stagnante en la stagnation d'une civilisation qui, jadis, s'est épanouie à son maximum, qui l'a débordé par l'effervescence du puissant phénomène de sa révolution religieuse, et est rentrée dans ses limites désormais infranchissables, lasse du prurit qui l'a passagèrement démangée, inspirant aux historiens l'illusion d'un grand peuple aujourd'hui méconnu et déchu. En réalité le retour, après un élan de passion suscité par l'aphrodisiaque du fanatisme, à des mœurs en équation avec les forces intimes, bornées, du Sémitisme. Pourquoi en l'esprit du voyageur ici circulant, à la vue des êtres et des choses, ces constants rappels d'épisodes bibliques, ces histoires qui reviennent en souvenirs? Tantôt Abraham, tantôt Sara, tantôt Laban, tantôt Léa. Répétition, en ce siècle, de la vie d'il y a quatre mille ans. Rapatriement, en sa norme, de la race se cantonnant dans la vie nomade; n'habitant pas les villes, y campant; occupant une maison ainsi qu'une tente, avec le mobilier sommaire de la teqte, qu'on charge sur un mulet, sur un chameau ; rêvant l'existence d'Abraham, son grand ancêtre, iman, pontife des peuples.

ami de Dieu, errant en pasteur couvert de la djillàb', entre le mont Carmel et le lac Asphaltite, où il recevait la visite des anges I

Pour le superficiel, la cervelle hantée des splendeurs, aux exagérations solaires de Bagdad et de Grenade, disparues, cette misère, ou plutôt cette simplicité ici partout visible, cette inconscience de nos raffinements, cette impuissance à sortir du rudimentaire, cette immobilité dans la monotonie du monothéisme musulman, c'est la décadence en sa maturité pourrissante, où " Tâme a mal au cœur d'un ennui dense,... un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige „, — où Ton est " si faible aux vœux si lents „, — où " tout est bu, tout est mangé; plus rien à dire „.

Mais, en vérité, déchéance, non ! Immutabilité dans le plein du développement possible, avec le bonheur de ne pas savoir plus, la nulle envie d'aller au delà dans l'indéfini martyre de progrès des races aryennes, ces insatiables, nomades, elles aussi, mais par l'âme, non dans les déserts de sable, mais dans les déserts des pensées.

Voyez cette maison sémitique, cubique, aux murs extérieurs aveugles, n'ouvrant ses jours qu'au dedans, sur le noyau clair du patio, n'ayant vue que par en haut sur un pan du ciel. Voyez cette maison aryenne, fenêtres percées vers les quatre points cardinaux, regardant les multiples phénomènes de la terre et de la vie sociale. Elles symbolisent bien leurs hôtes. L'une est centripète, l'autre centrifuge. Ici la contemplation intérieure dans le calme et la solitude. Là, les agitations fiévreuses et les mêlées au dehors.

EL ARAISH 121

La pensée arabe planante, toujours ; la pensée européenne tournoyante et migratrice.

Jeudi 29 décembre.

La nuit a été orageuse. Bourrasques violentes et mer grondante. Rafales de pluie. Eclairs. Et la journée continue cette nuit.

Le Ministre toujours tenu par la fièvre. Notre pharmacien impuissant et inquiétant. Il lâche le mot typhus. Ah ! prenons garde. Il y a ici un médecin venu d'Espagne, qui soigne la colonie européenne par abonnement^ avec garantie d'un minimum. Il importe de l'appeler.

Il rassure. Mais à quand la marche en avant ? Après l'arrêt à Tanger, l'arrêt à Larache. Mon absence grandit à des proportions imprévues.

Déjà je m'accommode mieux à ces contrariétés. Je me maroquinise. L'universelle endurance dégage des sédatifs qui amortissent mon impatience de civilisé nerveux. Le temps ici ne compte pas. Ou plutôt on le compte à rebours, on l'utilise non pour faire, mais pour ne pas faire; il est le grand remède aux projets, le perpétuel obstacle organisé par le Maure, son auxiliaire le plus efficace pour assoupir, décourager, détourner, faire oublier. Il ne le transforme pas en argent mais en inertie. Traîner est son unique politique. C'est la terre promise des atermoiements, le paradis des remises. Aujourd'hui; sinon demain; après demain peut-être; ou le jour après. Comme toutes les cervelles étroites.

la cervelle sémite a peu de prévision et peu de souvenir; elle embrasse la durée devant, derrière, en courtes périodes et en saisit mal l'essence. Le Musulman sait que tout change, il dit que tout s'arrange, et si les choses ne vont pas à son désir, il temporise par sagesse.

La pluie nous bloque dans la tente dont la toile rayée suinte. Lire, causer. Du seuil regarder le campement. Nos bêtes, sans abri, s'orientent, lamentables sous les averses, la croupe au vent, l'encolure pendante. Des bouchers travaillent en plein air : à une traverse portée sur deux montants fourchus ils ont pendu par les pattes de derrière, vivants, cinq moutons et deux chèvres; d'un court couteau ils tranchent les gorges; le sang pleut dans la boue; ils soufflent entre cuir et chair, écorchent, pèlent, fendent la poitrine et le ventre, étripent. Personne ne circule; les Arabes sont réfugiés aux petits cafés misérables, dans les angles rentrants des murs, sous les tentes basses, plus déguenillés, plus sales, plus mortuaires en leurs djillàb's trempées. La barre mugit. Il y a tempête. Le flux, gonflé par le vent du Sud-Ouest^ lutte avec le fleuve qui veut sortir. Des hordes de vagues se rompent en cascades, suant une fumée d'eau.

Un ininterrompu grondement de bataille. Parfois, au loin, de grands coups de soleil sortant d'un entre-bâillement de nuages, lamant tout de l'éclair d'un glaive d'épopée. Sur son promontoire, exilée, la forteresse blanche et triste. Pas un navire !

EL ARAISH 123

Même date.

Toujours bloqués dans la tente dont la toile rayée suinte. Lire, causer. Réfléchir aussi.

Elle est mal tenue notre tente à manger, malgré le bon vouloir de nos trois Abselam : Abselam Abarodi, Abselam Adoul, Abselam AminM Le Maure est débraillé par essence. Aucune notion d'ordre, de discipline, de symétrie, d'arrangement, de propreté tels que nous les entendons en nos pays du Nord, avec un sens minutieux, attentif aux détails, aimant le clair et net. Toujours abandon pittoresque, laisser aller aux impulsions de rinstinct, naturel absolu excluant le raisonnement, le retour sur soi-même, la délibération personnelle pour faire mieux ou autrement sous la préoccupation du regard d'autrui, de la critique. Ces idées, à nous familières, leur sont inconnues. Chacun va^ agit comme l'animal, inconscient de ses qualités ou de ses défauts, indifférent aux appréciations.

De là, pour partie, leur fière allure, théâtrale parfois, banale jamais. Pour partie, car il s'y ajoute leurs vêtements à tombées de longs plis, amples en la draperie, dissimulant l'imperfection de leurs corps secs, sans harmonie, maigrement musclés, ayant les tendons de l'animalité et sa vigueur, mais non les contours arrondis d'une humanité plus haute. Ainsi travestis, saisissants par leurs physionomies de farouche énergie, aux yeux perçants des fauves, aux dents

ivoirines des carnassiers, ils ont, chez les superficiels observateurs, suscité la légende d'une race pénétrante et chevaleresque, supérieure jadis et susceptible de remonter, dont les Abencerages, romantiquement vantés, auraient été le type.

Etrange malentendu! Toujours l'homme fut enclin à gratifier l'âme d'une essence en rapport avec la mine. Le Sémite se costume noblement et donne ainsi le change. Mais au fond il reste à un médiocre étiage et le prouve par son évolution historique, brillante autrefois par comparaison avec la grossièreté des Aryens à peine entrés en civilisation, mais depuis si prodigieusement distancée et désormais irrémédiablement stationnaire. Encore les dehors du héros, mais au fond le barbare fanatique et ignorant. Nous avons vu sur le Soko, accroupie contre le rempart, dans la fange, vendant du lait, en haillons, une mulâtresse, belle comme Selika, superbe d'attitude, aux traits, à l'allure d'une grande tragédienne, vous arrêtant net par sa splendeur sauvage. Rien sans doute en cette paysanne sordide et vermineuse que les instincts bas d'une servante esclave.

Quelle leçon d'histoire, d'ethnologie, de philosophie que ce voyage en lequel se voient de si près de si grands phénomènes humains! Combien différent des voyages en Europe où ne changent que les nuances ! Un autre continent, une autre race, un autre temps. Être, d'un coup, changé quant à ces trois facteurs dominants de toutes choses. Un autre temps, car c'est ici le

EL ARAISH 125

moyen âge encore, mais le moyen âge sans l'avenir dont le nôtre était gros. Une autre race: j'avais entendu prononcer ces mots et croyais les comprendre; mais je n'avais point senti, comme par le présent contact, la réalité de l'abîme auquel ils correspondent, et l'impossibilité de le combler. Ahl le rêve de ceux qui croient à Tunité humaine, à la possibilité des transformations, à la conversion d'un Sémite en

Aryen!

Sicsù nous dit ce soir que deux fils du Sultan, envoyés à Larache pour leur éducation I... arrivent, avec l'escorte. Insha Allah!

Vendredi 30 décembre.

Le baromètre a monté. Eh ! vivat ! La gaîté rentre avec le soleil dans notre étroite demeure. L'humide Gris, couleur de mauvais temps, emporté avec lui sa camarade Tristesse.

Courons à cheval aux environs par ces routes sablonneuses qui se soudent au Soko extérieur, pétries d'innombrables pas de chameaux, de mulets, de chevaux : route de Rabbat', l'ancienne Salé, ruche à pirates, route d'Alcazar,sur laquelle, trois siècles passés, don Sébastien fut tué et ses Portugais vaincus.

Avec nous un Arabe, remarqué ces soirs derniers. Il chantait, enfantin, nasillard, blotti sous une tente en cône, écouté par une nichée de misérables accroupis, un air, ou pas un air, s'accompagnant sur une guitare à deux cordes, non!

à deux ficelles, une Kouttra, rendant de la musique, ou pas de la musique, pour nous de l'incompréhensible, non seulement les paroles, mais la mélodie; les grimaces et les intentions d'une romance, mais rien que des bruits, criards à la bouche, étouffés à l'instrument. Nous recourions curieux; il allait, allait, grattant et psalmodiant ces sons ternes et mornes, avec, seyl, le charme puéril du rythme battu, du tambourinement des doigts sur une vitre. Finalement il s'est levé et nous a demandé du sucre. Lui et sa bande admirative, très humbles, buvaient du thé dans des coupelles grandes comme des œufs de poule coupés en deux.

Courons à cheval I A droite, à gauche, des ondulations allongées, gazonnées de palmiers nains et de skilles à feuilles en lamelles, dont des porcs noirs de petite taille fouillent du groin les racines, en chercheurs de truffes qui se contentent d'oignons. Des ruines informes dressant sur la plaine l'énigme de leur méconnaissable. Une carrière de gravier cinabre rongeant le sol d'excavations cancéreuses. Puis un bois de chênes-lièges, squammeux et tortueux, espacés, faisant peu d'ombre.

La selle de l'Arabe aux chansons se détache, il culbute et sa mule se sauve en ruant et pétaradant; tous à sa poursuite autour des troncs, au travers des buissons, essayant de la gagner à la course, de la cerner, de Tacculer; elle, habile, filigranant des pointes, des voltes, des fuites, des retours, et se laissant reprendre enfin, sans façon, avec un air de dire : assez joué.

EL ARAISH 127

Nous tournons vers la vallée de l'Oued Kous.

Là bas est le Jardin des Hespérides. Ohl l'attraction de ce lieu par le revival de nos souvenirs de lycéens professoralement promenés jadis au pays bleu des légendes mythologiques I Hercule, le maraudeur; Hespérus, le doux pomologue; ses arrière-filles, les sept Hespérides, chastes jardinières; le Dragon, dogue fidèle et infortuné de cette famille d'horticulteurs; les fruits d'or, oranges de Larache; le jardin, ce verger, énorme matelas de cuir émeraude dont chaque capiton est pincé d'un gros pompon capucine vers lequel nous galopons. Et ce galop scande dans ma mémoire les vers d'Ovide :

Arborei frondes, auro radiente nitentes, Ex auro ramos, ex auro poma ferebant.

Pied à terre. Des haies d'aloès croisant leurs hallebardes. Une porte à claire-voie. Deux Juifs ouvrent obséquieusement aux Bashadours. Ce sont des locataires du Sultan, aujourd'hui seul successeur d'Héraklès dans la propriété du jardin merveilleux. Quinconce immense d'arbres à troncs courts, à grosses tètes, serrant leurs colbacks verts et luisants, éblouissant de cocons safranés, par myriades, donnant, quand on tourne la tête, l'impression de charbons ardents accrochés aux rameaux. Des fleurs aussi, à gras pétales d'ivoire, que la brise balance et dont elle nous encense. Une grande fête, joyeuse, illuminante, triomphale. Et, par terre, sur l'herbe, à l'ombre, en la fraîcheur de savantes irrigations, une jonchée de fruits d'or

dont les branches trop chargées se sont allégées, s'augmentant d'instant en instant de fruits nouveaux chutant en pluie lente, avec le bruit mat de larges gouttes d'eau. Sâoulerie de couleurs! Sâoulerie de parfums! Ivresse de nos âmes lâchées en ce rêve, pendant que nos bouches gourmandes sucent le jus des oranges divines, que nos mains palpent, pressent, caressent comme des mamelles de déesses.

L'après-midi promenade à pied dans les récifs, sous le camp, au bord de la mer, là où nos bêtes vont en troupeau boire, quittant leur écurie de la belle étoile, se vautrant en passant dans les immondices du Soko, échine au sol, les quatre fers en l'air, et descendant en gambades jusqu'au bassin d'un abreuvoir, au dedans recueillant l'eau douce qui tombe des roches, au dehors léché par les langues à salive salée de la marée haute. Des tortues mignonnettes nagent, précautionneuses, dans les mares troublées.

Les femmes voilées emplissent des vases en terre cuite qu'elles s'assujettissent sur le dos comme des nourrissons, remontant la pente, courbées sous le fardeau, pieds nus, jabotantes. Et je murmure : " Tout à coup parut Ribqa, la fille de Bethouël,fils de Mika, la femme de Nahor^ frère d'Abraham. Elle avait sa cruche sur son épaule. C'était une jeune fille d'une grande beauté, vierge, qu'aucun homme n'avait connue. Elle descendit à la fontaine, remplit son vase et remonta. Alors courant au devant d'elle, Eliézer, le serviteur d'Abraham : " Laisse-moi boire un peu d'eau à ta cruche. „

EL ARAISH 129

Le soir, " à l'heure où tous les bruits expirent en un faible murmure „, pleine lune magnifique, argentant ce que le soleil dore, teignant de bleu pâle les ombres qu'il sature d'indigo. Nous sommes dehors, assis, couchés, au seuil de la tente, ce 30 décembre 1887, savourant la paix tiède d'une belle nuit sur la marge africaine de la grande Atlantique. Chez nous, sans doute, le gel et la neige.

Samedi 31 décembre.

Dernier jour de l'année! Bruine. Humidité.

Le Ministre a eu la nuit mauvaise. Fané le contentement d'hier. Quant à notre départ, incertitude égale à celle de naufragés attendant sur un radeau qu'il passe une voile.

Journée triste. Nous faisons procéder à un nettoyage du Comédor, où vraiment trop de détritus s'accumulent : restes de pain^ restes d'oranges, croûtes de fromage, os de poulets et de moutons. Les trois Abselam ne semblent pas bien comprendre le sens de cette opération. Ils ont un unique petit balai sans manche qu'ils manœuvrent à genoux, en brosse, à tour de rôle. Ils raclent le sol avec les couteaux de table. Résignés et goguenards, nous regardons.

M. Clarembaux nous fait visite. Il a ici près un clos. Des Maures y creusaient un puits, achevé ce matin; ils y ont jeté un coq noir pour en éloigner les démons, corrupteur des eaux. " Qu'ils

aillent, ces maudits, vers les infidèles pour les exciter au mal. „

Il nous parle de lui. Il est morose. " L'existence au Maroc est vraiment Texil. Tanger, passe : on est chez soi. Les Européens ont pris le milieu, lés Maures sont refoulés sur les bords. Mais à Larache, dans ces villes de côtes, à ports mauvais, avec des barres qui parfois vous tiennent dehors, ou dedans des six, des sept, des huit jours, — Mogador, Mazagan, Casablanca, Safi, — on est lamentablement seul. Et on ne s'enrichit guère. Le commerce est petit, l'exportation d'un tas de choses défendue, le cabotage proscrit. Le Maroc n*a pas un navire, sauf cette vieille guimbarde de steamer le Hasam) achetée aux Anglais par le Sultan et qui rouille dans la baie de Tanger. Il n'y a pas même de bateaux sur les rivières, sauf les sales barcasses pour passer l'eau et quelques canots de pêcheurs, en feuillages, percés comme des paniers flottants. L'intérieur n'est pas sûr : les Berbères détroussent les négociants en voyage. Et la justice n'est pas seulement boiteuse, elle est cul-dejatte, et de plus fille publique, couchant avec qui la paie. Puis il y a les Juifs, surtout les Juifs, unis en fi-anc-maçonnerie contre les Chrétiens (Oh! la joie de sentir les Chrétiens sous ses babouches!), formant cordon pour empêcher les intrus, intermédiaire entre le Maure et l'étranger, connaissant l'arabe et l'espagnol, la langue de l'intérieur et la langue de la côte, s'entendant comme larrons, en intelligence avec leurs coreligionnaires d'Europe, jouant les bons apôtres, donnant le change, sou-

EL ASAISH 131

tireurs^ accapareurs^ dont le Maure se défie moins quoiqu'il méprise " ces charognes qu'Allah a couvertes de sa malédiction, qui ne donneraient pas au prochain un brin du creux du noyau d'une datte „. Ils doivent coiffer la vile calotte noire, ils doivent marcher pieds nus quand ils sortent de leurs quartiers, de leur Mellahy ils n'ont pas le droit de se défendre contre les Musulmans. Mais ils sont les maîtres quand même, ces corsaires, caressant pour obtenir, habiles pour conclure, insolents pour exiger, impitoyables pour exécuter. Ce sont eux qui conquièrent le Maroc. La nation qui les aura avec elle y dominera. Ils accaparent non les biens, mais l'argent. Autrefois les Sultans les faisaient périodiquement dégorger. Mais les plus gros ont acheté la protection des Légations, et on ne peut plus y toucher sans s'exposer à des conflits internationaux, avec accompagnement de cuirassés menaçant de bombardement les ports. Aussi vont-ils maintenant un train d'enfer, faisant l'usure non plus uniquement pour eux et pour les féodaux arabes, mais même pour les Ministres résidents. L'Européen se déprime, en effet, à vivre en ce pays sauvage et de sauvages. Voyant, quiconque le peut, dépouiller le paysan, on s'habitue à faire de même. Ce n'est pas le commerce, c'est une sorte de pillage dont le Sultan et son Maghzen'y son entourage, donnent l'exemple. Dès qu'on a quelque chose, on vous le prend. Le paysan le sait et ne cultive que ce qu'il faut pour vivre et payer l'impôt. Ce que quelqu'un parvient à amasser, il l'enterre.

ne révélant pas la place, même à ses femmes, même à ses enfants, mourant la plupart du temps sans le dire, de telle sorte que le sol marocain est truffé de trésors. De là tant de friches, tant de ruines, tant de haillons. Une djillàb' sur le dos, pour dormir une hutte, ou même pas de hutte, un croûton de pain, jamais boire que de Teau, fumer une pipette de kifF, rêver dans une mosquée ou à l'ombre d'une Kouba, labourer au temps voulu, voilà l'existence du Maure. Tous ses besoins journaliers se chiffrent par quelques centimes. Voyez leur monnaie courante, les flou^j ces pièces en fer et antimoine dont il y a trois mille dans un douro, un écu de cinq francs, de telle sorte qu'il leur faut des bourses grandes comme des gibecières. Entre ces misérables il n'y a que ce billon, et il faut prendre garde à ces rondelles, malgré l'anneau de Salomon qui les sanctifie, car elles donnent la gale.

Ainsi va notre hôte, triste, découragé, en ses récriminations et vitupérations, déduites avec l'accent traînard et chantant des wallons de Bouffioulx et de Loverval, insubmersible.

Misère I Misère I Commerciale, oui, et morale aussi. Plus une grande idée vivante en ce pays dégénéré. Seul le passé, par souvenirs et illusions, en réveille. Un organisme de ruses et de convoitises. L'honneur, l'héroïsme, en ruines, comme le reste.

Et pourtant le jour où ce qu'on nomme civilisation aura changé tout cela, que restera-t-il des sensations artistiques puissantes que suggère l'étrange spectacle en lequel je me meus ?

EL ARAISH 133

Contradiction. Misère! Misère! Mais c'est cette misère et son épique, son inouï pittoresque qui font présentement la joie de mes yeux et Tétonnement de mon âme.

Dimanche icr janvier 1888, Jour de l'An.

Pluiel Monotone arrosoir du cieï! Imméritée tristesse de cet anniversaire! Nos souhaits réciproques prennent mal leur essor dans cet ennui mouillé. Et d'ailleurs comment maintenir l'élan accoutumé des bienveillances et des espérances, essaim bourdonnant de ce jour, là-bas, dans la Patrie? Ici, rien de solennité: ni Jour de l'An, ni dimanche pour cette race étrangère qui va, vient en ses lentes et identiques occupations. Nos cœurs qui voudraient s'émouvoir, bruissent à peine. Pas d'excitation ni de soutien par l'universel accord pour fêter la date qui met son nœud au câble déroulant du temps! Seuls!

Et, machinalement, besoigneux de solitude, j'erre aux alentours du camp, par des sentiers où font la haie des cactus dont les palettes, ce matin, me semblent tomber de hottes vidant des livres d'étrennes sur les bords du chemin.

Chez M. Clarembaux pour saluer le Ministre.

11 nous reçoit dans son lit, fiévreux, affaissé, cordial à son ordinaire, comme nous mélancolique. La pluie tombe maintenant par larges rasades, interrompues de courts repos, puis descendant de nouveau en avalasses battant les terrasses et les murs, lavant les ruelles à grande eau. Par

la fenêtre du Consulat, chagrin je regarde : des Maures se collent sous les auvents, chapes de leurs djillàb's, bras rentrés, ainsi que colimaçons leurs cornes; des enfantelets juifs, en longues blouses blanches ceinturées de vif, sautillent d'échoppe en échoppe; au loin par dessus les maisons, TOued Kous débordé emplit sa vallée, de versant à versant, ses serpentaisons déformées en mare. L'Afrique querellée par la pluvieuse Atlantique, l'Afrique, destituée de son soleil, et souffrante, lugubrement souffrante.

Lundi 2 janvier.

Donc Sicsù nous avait dit : Deux fils du Sultan arriveront ici. Ils sont arrivés aujourd'hui. Le soleil a lui pour eux : c'était son devoir de soleil musulman.

Dès l'aube, des claironnades. De vraies claironnades de clairon. Il y a à la Cour un officier anglais, le Kaïd Maclean, qui en a pourvu l'infanterie, en même temps que de la red-jacket britannique, et il s'en est égaré un à Larache; nous l'avons vu porté par son instrumentiste, bossue " comme si on l'avait jeté du haut de tous les minarets du Maroc „, a dit Théo. Bref ce matin il claironne ferme, et de même

Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient, Et sur les murs Thébains en ordre se rangeaient,

à ces sons clairs de clairons claironnant la population Larachite se range sur le Soko exté-

EL ARAISH 135

rieur, sur les parapets qui le bordent, et sur les terrasses qui bordent les parapets. Des terrasses à Mauresses, grises. Des terrasses à Juives, versicolores. Les Mauresses invisibles sous leurs linceuls. Les Juives courtes, grasses, pâles, soufflées, flasques, à visages réguliers mais inexpressifs; un air de tenancières. Le tout en pleine baignade solaire.

Des groupes défilent, bannières en tête, musique en queue, la musique qu'on sait, hautbois, gaîta, et tambourin, fbel, duo d'aboiements, levrette jappante et dogue grondant. Ils vont au devant du cortège sur la route de Méquinez et s'atténuent dans l'éloignement.

Nous escaladons les remparts. Nous voici en pleine cohue de femmes debout, couchées, accroupies, s'éborgnant de leurs haïcks, l'autre œil visible par la lucarne que forment les plis, noir, froid, clair, comme un ver luisant sous l'herbe. Beaucoup portent un marmot sur le dos, caché, dormant sous l'étoffe, faisant bosse, proéminent en grossesse post-utérine. Pieds nus glissés à moitié dans des babouches rouges.

C'est aux talons frais et rosâtres qu'on discerne les jeunes. Fixe-t-on avec persistance l'œil miroitant dans sa cachette et qu'il n'y ait pas de Musulman proche, la main qui retient le haïck en masque bouge, tombe, et on montre le visage. Rarement beau.

Attente prolongée. Dans les échancrures des maisons, la mer, d'un orangé doux, avec des clapotis, et quand le soleil se voile, la répercussion d'une ombre bleue énorme glissant à la surface

comme si le nuage passant traînait une robe à traîne.

Des coups de fusil 1 La fantasia qui fonctionne pour solenniser l'entrée. Celle-ci débute par des mulets chargés de bagages et, par dessus, les conducteurs. Sur d'autres, de petits nègres, éveillés, gentils. Pour jouer avec les petits princes, pensons-nous ingénument. Ahl bien, oui ! Plus tard nous sûmes. Nous sûmes aussi qu'il y a ici des tribus qui se vantent de remonter à la destruction de Sodome et de Gomorrhe. Des cavaliers berbères à fusils longs comme des lances. Ce sont les fantasiants se lançant bride abattue, par trois, par quatre, par dix, dressés sur les étriers, clamant des invectives, brandissant leurs canardières à bassinet, lâchant des coups de feu, et les ratant souvent. Ils bousculent et foulent une femme et le nourrisson qu'elle porte, paqueté sur les reins. On crie. Quoi ? — Que c'est bien fait, — me dit Fatmi, venu là je ne sais comment; — on ne dérange pas une fantasia.

Or, voici que les deux petites coulevrines timides du bastion à proue tranchante de cuirassé, crachent leur volée ! pétarade craquante de pièces qui se dérouillent. Et aussitôt, sur les terrasses, sur les chemins, dans les fourrés d'aloès et de cactus, en haut, en bas, devant, derrière, perçant les airs, partent des i-ou I i-ou ! i-ou ! i-ou ! comme si toutes les femmes avaient reçu un grain de la décharge. Les Sultanets sont là! Ces aigres cris vrillant leur font fête.

En longues rangées, les Maures partis ce ma-

EL ARAISH 157

tin, tirant à intervalles des feux de pelotons et rechargeant lentement Toutes les galtas, tous les t'bels ensemble ratatouillant une symphonie barbaro-grotesque. Les bannières en un seul bouquet de grandes fleurs déteintes. Puis un quadrilatère de fantassins écartâtes, les redjackets du Kaïd Maclean apparemment. En dedans, sur des chevaux de parade énormes, conduits par des nègres tout de blanc vêtus, deux gaminets enveloppés dans leurs selams, en petits malades, pris jusqu'à la poitrine dans les arçons de hautes selles arabes tatouées de broderies d'or, au teint couleur de cire, ravissants de beauté enfantine, impassibles comme des idoles.

I-ou, i-ou ! trillent les mères. I-ou, i-ou I trillent les jeunes filles. I-ou, i-oul trillent les petites I-ou, i-ou! encore. I-ou, i-ou! Sont-elles garulantes, ces cigales. Ainsi les hirondelles s'appelant pour le départ.

Besoin de les voir de plus près. Nous dégringolons, nous courons à la porte. La tête du cortège s'y engage, écrasée, triturée, allongée par l'étroitesse du passage. Pêle-mêle, tohu-bohu, mouvements déréglés, déhanchés, débauche de couleurs. Barbarie, sauvagerie, carnaval. Des nègres, des mulâtres, des Berbères, des Arabes. De nobles visages de chanceliers, de guerriers, d'évêques^ de héros; des faces patibulaires, ruffians, chenapans, bandits, rastaquouères. D'horribles oripeaux et de riches costumes. Des chevaux et des rosses. Sur des mules, deux eunuques noirs replets comme du bétail gras, les

lèvres monstrueuses s'ouvrant en vulve d'hippopotame. Une matrone, une nourrice, noire aussi^ masque d'ogresse, formidable. Les piétons pétris entre les montures, les montures tassant, enchâssant encolures et croupes. Des clameurs ! Une bousculade, une bourrasque, jaillissant, tourbillonnant, s'étalant, en liquide qui saute du goulot d'une bouteille, sur le Soko intérieur, place oblongue, cloîtrée d'arcades blanches, peuplée de curieux en djillàb's, suscitant l'impression d'un couvent de Prémontrés désertant l'office pour assister, consternés, à ce défilé démoniaque violant la paix du monastère. Et toute la bande, au pas accéléré par le rythme voluble et précipité des tambours enragés et des hautbois intarissables, s'engouffrant désordonnée, pompeuse et charlatanesque sous la voûte en fer à cheval de la Kasbah où, depuis un mois, on accommode par des blanchiments à la détrempe et des peinturages de guinguette, une grande maison rustique qui sera le palais des petits princes.

Telle, synthétique, symbolique et révélatrice en ses facteurs variés, une entrée impériale triomphale en Maugrabie.

Mardi 3 janvier.

Le Ministre toujours dolent. Lui aussi parle, en souriant, d'un sort : une vieille Maugrabine le lui aurait jeté au départ de Tanger; il l'a vue faisant une imprécation. Et la mouche tenace de ce souvenir revient quoi qu'il veuille.

EL ARAISH 139

Je relis " Une Ambassade au Maroc „, par Gabriel Charmes. Récit agréable, artiste dans le genre aimable, mais combien peu en équation avec ce pays. L'œuvre d'un normaliste visant au bel air, procédant classiquement, n'oubliant jamais que ses phrases sont destinées au fancyfair de la Revue des Deux Mondes, fidèle observatrice du cant et respectueuse des idées toutes faites. Des égards parfaits pour les préjugés sur " la fausse turquerie et l'orientalisme de convention „. Un silence très décent sur les formidables coups de pied que la barbarie marocaine détache dans le bel arrangement de cette routine scolaire. Les côtés ruinés, misérables, non vus ou tus. Des fleurettes sentimentales, aussi, pour faire plaisir aux belles. En outre, un comique parti pris d'éloges pour l'envoyé français, travesti en grand homme à l'occasion de petits riens, par son complaisant historiographe. Bref, les contes d'un narrateur officiel et d'un gandin de lettres, d'excellente tenue, ah! certes, d'excellente tenue. Livre sucré, parfumé, correct et du bon faiseur.

Même date.

Ce mont Lixus, noir de buissons, là-bas, à l'une des boucles de l'Oued Kous, aperçu de partout ici, nous sollicite. Des ruines antiques y reposent, d'une cité, phénicienne, grecque, romaine, qu'importe. Allons-y.

La miraculeuse transparence marocaine s'est

140 EL MOGHBEB AL AKSA

dégagée des gazes pluvieuses. Tout net, frais, minutieusement écrit, en tableau peint avec des laques et verni. Nous frétons un bateau vieux et lourd, à quatre avirons vieux et lourds, équipage de guenilleux. Nous remontons le courant, battant Teau de ces quatre pattes : carabe cheminant sur Téchine du monstre vautré dans le limon. A droite, des prés, à peine vidés du débordement, encore miroitant de flaques, piqués de hérons, grosses épingles sur la pelotte des gazons. Des mouettes croisent, attentives à des anguillettes émergeant de la tête dans les nappes de détritus que notre proué disjoint, et les cueillent dans une descente courbe effleurante. Une ou deux de ces barquettes tressées de ramées^ paniers flottants laissant passer l'eau, baignoires en lesquelles baignent des pêcheurs d'aloses.

Nous abordons aux restes d'un grand quai où furent amarrées peut-être les galères de Ptolémée. Par des sentiers savonnés de boue nous montons aux ruines : des assises, quelques murs, en grandes pierres de taille entre lesquelles se hérissent les taillis, barbe mal soignée. Les ossements d'une grande ville abattue et que le temps n'a pu consommer.

Site superbe, tel que l'antiquité harmonieuse les choisissait d'instinct, sains, sûrs, voyant au loin, s'annonçant de loin, faciles à l'abord, faciles pour la défense, où une ville orne magnifiquement le paysage qu'on s'y délecte à contempler. Quelle gloire quand les trirèmes, franchissant la barre, apercevaient au fond de Testuaire la cité couronnant le mont de ses temples

EL ARAISH 141

et descendant par des rampes monumentales jusqu'aux quais du fleuve I Quelle douceur quand les citadins, du haut de leurs terrasses, regardaient à rOccident l'Atlantique moutonnante, ou, à rOrient, cette chaîne légèrement violette et bleue dont le profil, prodigieusement net burine le ciel doux!

Mercredi 4 janvier.

Ohl ce que j'ai entendu cette nuit, à la nuit finissante!

Je dormais un reste de sommeil. L'indécise sensation du réveil prochain, cette flottaison entre deux eaux en laquelle se perçoit l'approche du jour. Tout à coup une grande clameur fend l'air au-dessus de la maison, appel irrité d'un planant invisible. Par la lucarne à la vitre cassée, par le dessus ajouré de la porte, elle pénètre en coup de vent, emplissant notre chambrette de son mystère sonore.

En sursaut je me redresse sur le lit de camp, attentif et ému.

Un chant s'inaugure, solennel, venant du ciel, déroulant la banderole d'un hymne magnifique. C'est bien d'en haut, oui d'en haut, que tournoyante tombe sa mélopée grandiose comme si un archange, en route pour quelque tâche divine, s'arrêtait sur la ville, reployant ses ailes, et louangeait le Seigneur. Cette voix a les vibrations des cloches en nos beffrois, avec les envolées amincies et les retours grossissants des

sons travaillés par le souffle inégal du vent. On dirait qu'elle se meut circulaire, tantôt tout près tonnante, tantôt fuyante. Rumeurs {M-ofondes traînant en longues cadences. Et voici qu'une autre, lointaine, la coupe de son alternance et qu'un épique duo s'établit, d'appels, de supplications, de cris de colère, de plaintes déchirantes, querelle sublime croisant le jet des invectives et des prières au-dessus de la cité en un orage de sonorités. Dispute entre demi-dieux ou génies? Clameurs d'alarmes de naufragés? Commandements mugis par les porte-voix en mer? Quivive stridents des Walkyries? Mais bientôt dans le grand creuset de l'atmosphère nocturne ces bruits se pacifient en une seule harmonie passionnée et déprécatoire, comme des âmes qui s'évaporeraient en implorations, se fondraient en actions de grâce, pour disparaître mourantes dans l'extase des béatitudes.

Je reste les oreilles éblouies. Théo, réveillé aussi, sans le dire, immobile, sur le dos, les yeux clos, murmure : " Que c'est beau ! „ De ses mailles vibrantes, tous deux nous enlaçait ce concert surhumain.

J'ai su. C'est le Mouezzin' sur le minaret qui domine notre demeure. Un Mouezzin* célèbre, relevé de maladie et qui cette nuit a repris son service. Il est aveugle. Ils l'entendent à une lieue, sur leurs navires, les matelots qui passent au large de Larache, sous leurs huttes, les bergers qui gardent le bétail au delà de Lixus. Des quatre faces delà galerie où il est en sentinelle perdue, il crie à Allah ses prières avec l'ardeur

EL ARAISH 143

des âmes plongées dans Tinfini des ténèbres. Le Mouezzin' de la seconde mosquée lui répondait. Ils se parlaient de tour à tour.

Même date.

Décidément, notre escorte est proche. En apprenant que nous étions partis d'autorité, le Maghzen' a cessé ses manières dédaigneuses et Ta mise en route. Elle est à une étape.

Bastiano a reçu congé et a levé notre modeste camp provisoire. Il n'en reste que le Comédor, prêté au Ministre par la légation italienne et devant lequel flotte le drapeau belge. On nettoie l'emplacement. On pioche, on racle. Un nègre balaie avec un rameau épineux. On emporte les immondices dans de vieux cabas à figues.

Curieux et pitoyable le peu d'effet utile du travail de tant de gens. Dans les sillons creusés autour des tentes, en circonvallations de défense contre la pluie, de l'orge envolée des rations des chevaux, ces jours derniers, déjà a germé et verdoie. Un frais vent d'Est épure le ciel et calme l'Atlantique. La barre est abolie. Des enfants jouent diM football sur le Soko, détachant de singuliers coups de talons acrobatiques qui frappent en ramassant. Sur les rochers, des djillàb's, comme des polypiers, abritant des Maures comtemplatifs devant le soleil qui chute lentement dans les flots. D'autres arrivent avec les descentes silencieuses d'oiseaux qui se posent. Et quand, à la ligne d'horizon, le disque

est mordu, tous se lèvent, tournant le dos à Tastre que la mer dévore, regardant à l'Orient, la Mecque-la-Sainte, Mère des cités, visible pour les regards pieux de leurs âmes, et commencent les liturgies de la prière du soir, très nobles, très pathétiques en leurs gesticulations et en leurs attitudes de prêtres officiant.

Jeudi 5 janvier.

Cette nuit, le Mouezzin' encore, et ses prestiges !

J'avais tenté ce matin, avec notre apothicaire, une partie de chasse à la perdrix rouge, qui ici, quand on la fait lever, se branche comme un moineau sur les figuiers, où on la secoue pour la tirer au vol. Nous avions battu les haies de cactus aux gestes insulteurs, les aloès aux gestes menaçants, agrémentés de coloquintes à pommelettes flavescentes et de ricins à grandes feuilles luisantes déchiquetées. Nous .avions zigzagué, sur les collines arrondies de la côte, entre les buissonnailles de lentisques. Peu de gibier : un couple de perdreaux, une caille, une poule de Carthage, la canepetière de chez nous. A l'arrêt, notre chien donnait de la voix. Quel à rebours de toutes choses! Des chameaux au pâturage, et en rut, nous avaient menacés. Un ciel lourdement nuageux répandait l'inquiétude d'un orage sans ondées et sans tonnerre, abcès météorologique qui ne creva point.

Nous revenions sans gloire. Une animation de mêlée sur le Soko. Serait-ce l'escorte?

EL ARAISH 145

Oui, c'est Tescorte. Ohl joie légitime et tant attendue I En grand parterre le Soko est florissant de tentes. En voilà au centre, quatre solennelles, officielles, blanc et bleu, rondes, au large pourtour, les cordages de soutien tendus sur leurs piquets, posées sur le sol en gigantesques couvre-plats. En voici de coniques, gris de voile, en bordure; je les compte : trente-quatre. En fourmilière des cavaliers, des piétons, des bêtes de bât, des bêtes de monture. Nos ingénieurs ont déjà sur leur carnet la statistique : Soixantedix cavaliers d'escorte, à piment rouge, selam blanc, long fusil à pierre; cinquante hommes pour charger et décharger; seize valets pour monter et démonter les tentes; quatorze palefreniers pour soigner les chevaux ; quatre-vingts mulets de bât; six chevaux et six mules de luxe, au choix des Bashadours; deux palefrois d'honneur pour le Ministre. Et à chaque groupe un Kaïd : Kaïd des tentes, Kaïd des chevaux, Kaïd des mulets, Kaïd des soldats.

Kaïd Kaïd Au-dessus de tous le Kaïd

suprême, le Kaïd Rha del gaich, el hadj Akmet' ben Elmrabeth, général des armées de Sa Majesté Chérifiale le Sultan Mouley Hassan*, -empereur du Maroc, roi de Fez, du Sous' et de Tafileth ! Le voici devant sa tente, en forme de bateau renversé, blanc et bleu, honorifîquement, largement ouverte, abondante en tapis multicolores, debout, majestueux, mulâtre, " couvert de la livrée du soleil brunissant „, " chez qui tout est noir, sauf les dents „, à l'œil caressant, aux lèvres chargées de douceur souriante, marqué

"iiitf-Éil=,

t^uement te „ pre-

EL AHAISH 147

L'élément militaire de cet étrange cortège, le Kald Rha en tête, est, en arrivant, allé saluer le Ministre à la maison consulaire. Le baron Whettnall, mieux en santé, est venu au camp l'après-midi inspecter le pittoresque afflux et boire avec le Kald les trois coupelles réglemen* taires de thé vert à la menthe, cuisiné séance tenante sur un réchaud par son principal officier. Compliments et congratulations. Souhaits de bienvenue de la part du Sultan. Conversation dans laquelle Sicsù drogmanise, passant et repassant les discours comme les mets en un banquet. Un colloque cordial, théâtral, que lès chevaux du Kald, entravés en demi-cercle devant sa tente, semblent écouter.

Le déballage du camp encombre le Soko jusqu'aux remparts lamés par le soleil couchant d'une flambée d'or rouge, que l'alchimiste crépuscule, prompt à le suivre, métamorphose en argent bleuissant.

Vendredi 6 janvier.

Cette nuit le Mouezzin' le Mouezzin' I

J'arrive au camp par un brouillard matinal, léger comme la vapeur odorante qui monte des théières. Je surprends le Kaïd Rha, le général des armées de Sa Majesté Chérifiale, faisant ses ablutions intimissimes derrière sa tente, dans une vieille marmite I Prohpudor!

Dégénérées les ablutions! Des simulacres souvent. Le Hamman' aussi, l'établissement de bain.

148 EL MOGHSEB AL AKSA

A Larache, construction basse, à soupiraux par où sort la fumée des chauffes léchant les murs et les noircissant de ses fuliginosités. Dehors lugubres d'un vieux four à poteries, négligé et croulant; les tons des cheminées é ventrées de nos démolitions. En cette caverne où nul Européen ne pénètre, s'insinuent les dames maures, strictement voilées, ainsi que des ombres en des tombes. " L'homme ne doit pas voiler sa tête parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu; mais la femme est la gloire de l'homme „. Lieux de conversation, de nettoyage et d'épilage, une des distractions de leur existence enfermée, très à leur goût du reste, et qu'on peut définir : une claustration tempérée par des terrasses. Elles se visitent par les toits, sautant de l'un à l'autre, grimpant, escaladant, dévalant, telles que chattes de gouttières, sans l'enveloppement du flave et discret haïck obligatoire dans les rues seule* ment, teintées au pied du badigeon safran du henneh qui leur fait des savates artificielles, s'aidant des orteils, gros et durillonnés, des genoux, des mains gantées de henneh aussi. En somme de peu élégantes personnes. Dans ces exercices acrobatiques plutôt guenons que femmes du monde.

Pour le Musulman la femme est " un être qui grandit dans les ornements et la parure, et qui est toujours à disputer sans raison „. Allah élevé et grand a dit à ses fidèles, par la voix de Mahomet : '' Vos femmes sont votre champ; allez à votre champ comme vous voudrez. Vous réprimanderez celles dont vous aurez à craindre la

EL ARAISH 149

désobéissance, vous les reléguerez dans des lits à part, vous les battrez „. Dans le Harem, la maison, la femme est une ménagère; elle remplit les offices domestiques, lave, coud, cuisine, allaite, élève, et se couche pour le mari, le maître, quand celui-ci va à elle ** comme à son champ „.

Instrument de service, de plaisir et de reproduction, elle est de nature inférieure. Le Paradis, " ce jardin arrosé de courants d'eau où le vrai croyant demeurera éternellement, où il trouvera des femmes exemptes de toute souillure, des ombrages délicieux, et la satisfaction de Dieu „, n'est pas ouvert aux femmes de la terre. A peine quelques saintes seront exceptées de la proscription. Il en fut une à El Araïsh. Son tombeau surgit dès aloès dans un des cimetières proches du redan espagnol à proue de cuirassé. C'est la Mennana, Debout sur la côte, au temps des canonnades et des bombardements, elle recevait dans son giron les boulets lancés par les infidèles, tout comme la noire Notre-Dame de Hal. Autour de son sanctuaire on pèlerine. Sicsù y a fait sacrifier aujourd'hui un mouton pour qu'elle favorise notre voyage, et le gouverneur des fils du Sultan trois bœufs à titre de don de joyeuse arrivée. Les princes, allant à cette dévotion, ont passé tantôt, serrés dans leurs selams, pareils à de petites momies, en procession rythmée par la musique vinaigrée des gaijtas qui fait pointer en l'esprit la drolatique observation de Shakespeare : " Il y a des gens qui, aux sons nasillards de la cornemuse, ne peuvent retenir leur urine „,

150 EL MOGHSEB AL AKSA

La cacherie constante de l'être féminin au début intrigue et irrite l'Européen, habitué chez lui à le voir partout circulant, .à chercher, à subir le charme de son visage et le frôlement de son voisinage, à voir, à entendre dans la ramée de sa vie l'agitation et le gazouillement de ces gracieux oiseaux. Un drainage s'opère, appauvrissant les sensations, leur soutirant des sucs, enlevant à l'activité cérébrale le piment et le pigment de Texcitation réciproque des sexes. La faculté de badinage s'étiole, tout ce qu'affine l'escrime légère de la galanterie s'empâte. De la dignité davantage, de l'amabilité moins. Le côté homme s'accentue. On devient plus grave, plus morose aussi. De brusques fringales du sixième sens. Puis un apaisement. Encore des retours offensifs, des crises et des accalmies, et, enfin, la sérénité sédative du prêtre discipliné et résigné en son célibat.

La femme apparaît ici surtout comme servante concubinaire. Rien de cette oisiveté voluptueuse qu'en les imaginations de collégiens suggère le mot " Harem „. Ce mot, pour l'Arabe, est de signification décente et austère. C'est la famille, c'est le ménage; certes avec la polygamie séculaire, mais cette polygamie elle-même est normale, antérieure au Coran, consacrée et réglementée par Mahomet, non inventée, et vraiment vertueuse autant que les rapports entre époux monogames. Le nombre des femmes du vrai croyant est limité par ce précepte double : Etre juste, rester rangé. Si vous craignez de n'être pas équitable, n'épousez parmi les femmes qui

EL ARAISH 151

VOUS plaisent que deux, trois ou quatre. Si vous craignez encore d'être injuste, n'en épousez qu'une. C'est la loi de Dieu. Il vous est permis d'aller au delà si vous voulez y employer vos biens, mais toujours vivant avec réserve et sans vous livrer à la débauche „.

Samedi 7 janvier.

Tout va bien. Le Ministre reprend pied. Le temps est splendide. L'escorte est prête. Ces trois facteurs du départ, longtemps attendus, enfin concourent. Des menuisiers maures confectionnent une litière. Donc bientôt le boute-selle. Le sacrifice de Sicsù à la Mennana opère. Insha Allah!

Bain de lumière fine, bleue et poudroyante d'or doux. La mer, une énorme cuve de mercure. Pas de vent Le matin auroral d'un jour de juin chez nous. Résurrection bienfaisante et pacificatrice. Le camp fainéantise en une convalescence de fatigue. Sous les tentes on taquine la guitare, qui scande des chants enfantins, monotones, interminables, incitant les négros à des frappements de mains et à des gesticulations simiesques. Deux petits voiliers traînent en dehors de la barre, pareils à des capuchons de djillàb's perdus et flottants. Un steamer, de ceux qui font la côte, battant pavillon français, la Moselle, entre glissant sur l'huile de la mer immobile.

Le soleil cuit. Nous cherchons les coins en lesquels s'étale l'ombre indigo. L'aire du campe-

ment se bariole d'une sécherie de selles rouges, de couvertures, de tapis diaprés. La ville brasille en la corruscation d'une châsse barbare, vieux bronze, émeraudes, coraux d'un rouge dur.

Le Pacha qui a amené les Sultanets, qui en a la garde et gouverne le district, est venu au camp avec un petit cortège rendre ses devoirs au Ministre. Vingt-cinq ans, replet, visage plein, jovial, mains épaisses, courtes, très soignées, politesse de formules. Il boit les trois tasses de thé d'étiquette et, suivant l'étiquette, après chaque ingurgitation, rote copieusement. " Roter est un terme bas et l'on évite de s'en servir „, dit Littré. Mais puisque c'est ici un usage de bel-air, je me passe le mot.

Au soir, coucher de soleil à ne jamais oublier. Dans les lointains de l'Occident tout cuivre pâle. La côte, vue à revers, vacille en des effluves rouges. Dans les lointains de l'Orient tout porcelaine turquoise. La mer palpite lentement, violette. Au-dessus, blanc de neige, éblouissante, la forteresse crépusculaire et froide. Les petits voiliers traînent toujours devant la barre, oubliés, délaissés, silencieux. Des Arabes, grandissant dans la marée montante des ombres, prient sur les piédestaux de rochers, plus nobles en leurs gestes qu'à l'autel des abbés crosses et mitres.

Qui ici voit, qui ici sent ces beautés? Nul. Des natifs barbares, des étrangers cupides. C'est devant eux que l'heureuse et inconsciente nature déroule ses splendeurs. Quoique visible, elle demeure close. Elle se dévoile et reste inviolée. Que d'artistes ne l'ont pas comprise,

EL ARAISH 153

n'ayant vu et n'ayant rapporté que la défroque des banalités agaçantes : " Faux orientalisme. Turquerie de convention ! „ Certes dans la complexité de ses changements magiques, combien insaisissable elle est pour qui tente de la brutaliser par une saisie sur le vif. Décourageante pour l'artiste véritable qu'elle convainc de son impuissance. Comment peindre? Comment écrire?

On s'essouffle à la poursuite de ces fuyantes et caméléonantes merveilles, épopée à travestissements jouée par le ciel, la terre, la mer, ayant pour habilleuse la lumière. On a la détresse de l'impossibilité de communiquer à autrui les sensations violentes de ce mouvant spectacle. Nulle éloquence de pinceau, de plume, de parole ne vaut pour cette traduction d'une langue sublime. Seule consolation : l'inépuisable trésor des souvenirs, à évoquer, à gaspiller tout au long de la vie.

LU

Dimanche Sjanvier.

Essai par les Bashadours des chevaux et des mules. Décidément peu brillante cette cavalerie. L'étrille et la brosse à pansage, inconnues. Telle la bête se met sur ses appuis, le matin, se dépêtrant de sa litière de boue ou d'herbe humide, telle le palefrenier la bride, la selle, et vous la présente crottée, mouillée, frissonnante. Oh! la bonne légende que le cheval arabe! Oh! la bonne légende que le cavalier arabe! Oh! la bonne légende que l'amour de l'Arabe pour le cheval !

154 ^^ MOGHHEB AL AKSA

Cruauté de l'homme, décadence de l'animal, voilà la synthèse. Pour conduire et se faire obéir, des instruments de torture, un mors à levier qui ensanglante la bouche, Tétrier-escarpolette qui scarifie le flanc; et des enjolivements atroces : le soin à tenir vives les plaies pour avoir plus d'action. Comme équitation, Tart grossier de s'emboîter et de tenir entre deux troussequins d'un pied de haut Quant à la race, la postérité de Rossinante, de figure s'entend, car au fond vaillance, sobriété admirables, formées de génération en génération par la résignation aux misères.

Page 1