DE I,A SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES
7, RUE DE MÉDIGIS, 7
ISO 2
M. PAUL FOUGART
MEMBRE DE L’INSTITUT, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE, DIRECTEUR DE L’ÉCOLE FRANÇAISE D’ATHÈNES
Hommage de profonde gratitude, P. P.
AVANT-PROPOS
Au mois de juin 1883, mon ami M. Abel Gotteland, ingénieur des Ponts et Chaussées, aujourd’hui Directeur dé la Mission française des Travaux publics en Grèce, me raconta que, chargé d’étudier le tracé d’un chemin de fer entre Athènes et la Thessalie, il avait campé en Phocide, dans là montagne à l’Est du village de Drakhmani, à l’endroit exact où sur la carte dressée en 1852 par l’État-major français se trouve indiqué un temple de Minerve; M. Gotteland avait remarqué au milieu d’un amas de pierres écroulées une inscription assez longue, en petits caractères. Au mois d’août suivant, comme au retour d’une courte promenade en Eubée je voulais gagner Delphes en traversant la Phocide, je me rappelai l’indication de mon ami, et de Drakhmani, où je m’étais arrêté, je me fis conduire aux ruines.
Le temple, à n’en pas douter, était celui dont a parlé Pausanias, et qu’il appelle le hiéron d' Athéna Cranaia. Je retrouvai l’inscription, déjà publiée d’ailleurs par M. Lolling dans les Mélanges de l’Institut allemand d’Athènes; je parcourus et j’étudiai avec soin l’enceinte sacrée. La pensée me vint
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alors que des fouilles pratiquées en cet endroit auraient quelque chance de succès.
J’étais, je l’avoue, séduit avant tout par l’admirable situation des ruines, par le spectacle des âpres rochers d’alentour, et les lignes grandioses de l’horizon où, par delà les plaines de Phocide étalées à mes pieds, le Parnasse découpait ses trois cimes dans l’azur pur et profond du ciel. Il me semblait qu’un séjour dans ces montagnes sereines serait une succession d’heures charmantes, et que le travail, même en cas de déconvenue, porterait çn lui-meme‘sai récompense. Mais je songeais aussi que la plate-forme en pente douce du côté qui domine la plaine de Phocide, en face du Parnasse, pouvait cacher bien des marbres sous son .épais tapis d’herbes et de chênes-verts ; il semblait qu’il y eût une assez profonde couche de terre entre les murs à fleur de sol qui sillonnaient le téménos. A travers les buissons épineux se trouvaient amoncelées des pierres antiques taillées, parmi lesquelles pouvait se dissimuler plus d’un texte7 épigraphique. Dû côté opposé la montagne était abrupte, et la pente très rude tombait1 en précipice jusqu’à- un torrent profond; mais cette pente même était couverte en beaucoup d’endroits de gazon, ce qui dénonçait une assez grande épaisseur de terre végétale où pourraient avoir été retenus bien des fragments du temple éeroqlé ; le sol était du reste partout semé de débris céramiques. Enfin l’inscription publiée par M. Lolling, relative à un traité d’alliance entre les Phocidiens et les Béotiens, prouvait que le temple avait reçu en dépôt des actes importants. La situation exceptionnelle de l’édifice, au sommet d’une montagne aujourd’hui inaccessible aux chars, l’éloignement des villages, l’abandon dés lieux, que fréquentent seuls quelques bergers, laissaient penser que les ruines avaient été plutôt envahies par les terres que pillées par les hommes.
Je croyais aussi qu’à côté de l’exploration des grands temples de la Grèce, qui exige des dépenses considérables, et que le patriotisme des archéologues grecs abandonne rarement
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aux étrangers, l’étude d’un sanctuaire de modeste importance, à peine connu même, comme celui d’Athéna Cranaia pourrait offrir quelque intérêt. On y apprendrait peut-être par des inscriptions des détails curieux sur un culte local, par des fragments d’architecture et de sculpture des renseignements sur la construction et la décoration d’un édifice de second ordre ; enfin, il n’était pas impossible de retrouver quelquesuns des objets qui formaient le mobilier du temple, ex-voto consacrés à la Déesse, ustensiles religieux, etc.
Aussi, sans tarder plus longtemps, et fort de l’assentiment du démarque de Drakhmani, qui me donnait généreusement tous les droits sur les terrains communaux, je revins directement à Athènes par Livadie et Thèbes. M. Foucart, Directeur de l’École française, voulut bien approuver mon dessein et appuyer la demande de fouilles que j’adressai aussitôt au gouvernement hellénique ; mais ce fut seulement à la fin du mois de novembre que l’Éphorie générale des Antiquités put désigner un commissaire, le regretté Stamatakis, qui conformément à la loi grecque, avait mission d’assister à mes travaux. L’hiver devait sous peu de jours interrompre les fouilles ; je le savais, mais je pensais avoir le temps de faire quelques sondages et de m’éclairer sur l’opportunité de recherches ultérieures; je partis donc pour Drakhmani.
Vers le 10 décembre les ouvriers que j’avais pu retenir malgré la pluie, la boue, et le vent qui parfois soufflait en tempête et renversait latente abri, se mettaient en grève àla première neige, et je dus quitter la montagne. Mais, comme l’annonçait une note parue dans le Bulletin de Correspondance hellénique (1883, décembre, p. 519), «la découverte d’une rangée de colonnes doriques en pierre, de quelques morceaux d’architrave, surtout d’une gueule de lion enterre cuite peinte, fragment de chéneau dont l’art vigoureux et original dénote une excellente époque, et de plusieurs antéfixes d’un très joli modèle, faisait espérer d’heureux résultats pour une prochaine campagne. »
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Cette campagne fut ouverte au mois de mai 1884, et ne prit fin que le 15 juillet.
L’exploration du temple d’Athéna Cranaia a fait l'objet d'un mémoire succinct présenté à l’Institut en 1885. M. Foucart, pensant que quelques-uns des résultats acquis pourraient intéresser les archéologues et méritaient d’être connus sans retard, consentit à imprimer dans le Bulletin de Correspondance hellénique, sans y rien modifier, de longs fragments de ce mémoire1. Mais comme M. Heuzev2, rapporteur de la Commission des Écoles d’Athènes et de Rome, rendant compte de nos travaux à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la séance du 22 janvier 1886, avait bien voulu me donner cette indication « qu’après quelques remaniements, il y aurait là pour la Bibliothèque de l’École d’Athènes un nouveau volume de tous points excellent, « je me suis décidé à reprendre mon premier travail, à le développer et à le compléter.
Le déblaiement du temple d’Athéna n’ayant épuisé ni tout le temps, ni tout l’argent dont je disposais, je profitai de ma présence à Élatée pour faire des recherches parmi les ruines de la ville. Ce ne fut pas vraiment une fouille, mais une exploration aidée de sondages sur quelques points principaux. Je m’attachai surtout à retourner les pierres et découvrir les assises inférieures de quelques chapelles chrétiennes construites avec des fragments antiques, et tombées aujourd’hui de vétusté, dans l’espoir de recueillir des inscriptions. Ces travaux suffirent à me convaincre que le sol d’Élatée, trop souvent ravagé, où presque partout d’ailleurs le rocher affleure sous une mince couche d’humus, n’est pas favorable à des fouilles méthodiques; et parce que je ne pense pas que
1. Bulletin de Correspondance hellénique, IX, p. 222-229; 336-3S5 ; XI, p. 39-63 ; 318-346; 403-444; XII, 37-63.
2. Rapport de la Commission des Écoles d’Athènes et de Rome sur les travaux de ces deux Écoles pendant l’année 1881, par VI. Léon Heuzey, (Paris, 1886).
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ces fouilles doivent être jamais entreprises, j’ai cru que l’on me saurait gré de dire aussi les résultats de cette exploration, toute sommaire qu’elle ait pu être.
Ce livre sera donc comme une monographie de la ville d’Élatée ; et si dans cette monographie l’épisode du temple d’Athéna Cranaia accapare la plus grande place, je voudrais que l’on accusât de cette faute non pas l’auteur, mais les siècles et les hommes qui ont détruit la ville de fond en comble, et l’ont rasée plus près du sol que ne firent les barbares de Xerxès, tandis qu’ils ont épargné le petit sanctuaire égaré dans les gorges sauvages du Cnémis, au faîte vertigineux du mont Granai.
Bordeaux, Mai 1890.