Le dégâl se borne à la rupture d'un carreau de ? itre
J'ai décrit ce coup de foudre, très inoffensif, puisque tout le dégât s est borné à la rupture d'un carreau du vitrage de la toiture de la gare couverte du chemin de fer, à Anvers.
Je me suis trouvé là en présence d'un phénomène tellement extraordinaire que j'ai du rechercher toutes les descriptions de coups de foudre qui auraient pu offrir une certaine analogie avec celui dont il s'agit. Ce n'est qu'en revoyant mes notes, et en me rendant plusieurs fois sur les lieux, que je me suis hasardé à décrire ce coup de foudre si bizarre et je ne l'ai publié que longtemps après, lorsqu'il m'a paru que je pouvais l'étayer sur des observations et des expériences précises, qui semblaient de nature à corroborer mes conclusions.
84. — Mention de dix-neuf coups de foudre présentant de l'analogie avec celui qal a frappé la gare d'Anvers. — Conditions électriques de cette gare.
A cet effet j'ai donné dans mon travail les détails de dix-neuf coups de foudre dans lesquels on voit des vitres brisées, pulvérisées, percées et fondues et des rebarbes produites dans des lames métalliques, parfois comme si la foudre, au lieu de se précipiter du ciel, fût sortie de terre. Le lecteur, a, de cette façon, sous les yeux, un ensemble de phénomènes curieux et le moyen de les comparer avec celui de la gare d'Anvers.
Je décris tous les détails de la gare en analysant : 1"* toutes les conditions de la conductibilité électrique ; 2° en tenant compte de trois hautes
(*) Tome XXVI des Mémoires couronnés et autres mémoires, colleclion in-8», publiés par l'Académie royale de Belgique. 1875.
tiges d*un paratonnerre en assez bon étal; S"* des métaux que la gare renferme; 4* du sol sur lequel la gare est bâtie ; 5* de ses abords , et 6* des observations faites sur les parafoudres des télégraphes de la gare.
S5. — La foudre passe par un carreau de Titre. — On prouve que rétincelle foudroyante est partie de terre et qu'elle a respecta les conducteurs métalliques très Toisins, pour passer par un très mau?als conducteur.
Quelques mots suffisent pour montrer la singularité du phénomène; en effet, la foudre a traversé un carreau de vitre et y a produit une ouverture semblable à celle que produirait un projectile lancé de bas en haut à faible vitesse, soit de 30 à 50 mètres par seconde, et marchant de la terre vers le ciel.
Les bords de Touverture produite étaient fondus; j'ai donné la description des expériences que j'ai faites ensuite avec RuhmkorfT pour prouver que, réellement, Tétincelle foudroyante est partie de la terre vers le ciel; la preuve que j'en donne me paraît décisive.
Le fait le plus extraordinaire, sans aucun doute, comme je le fais remarquer, c'est de voir la foudre passer par un très mauvais conducteur, un carreau de vitre de i millimètres d'épaisseur, formant un parallélogramme de 0"»,35 sur 0",28, ayant des angles de 83*^ et de 97".
L'ouverture produite se trouve à une distance de quelques centimètres de conducteurs en fer et en plomb, en communication, parfaitement métallique, avec tous les fers de la gare. Le poids de ceux-ci dépasse 120,000 kilogrammes.
Mais l'anomalie ne s'arrête pas là; en effet, à droite et à gauche du lanterneau, dans lequel se trouve le carreau percé, la gare couverte et les bâtiments de la station ont une toiture en zinc n"* 13, présentant à la foudre une surface de 2,500 mètres carrés ; le poids de ce zinc ne s'élève pas à moins de 15,000 kilogrammes; les trois hautes tiges du paratonnerre sont en contact immédiat, métallique, avec ce zinc et le conducteur du paratonnerre, le tout est relié à vingt-huit colonnes de fonte servant à la descente des eaux. L'ensemble de ces métaux permet d'admettre qu'ils sont assez bien disposés pour conduire convenablement la foudre, ou toute la nappe foudroyante, qui, dans ce cas, les respecte et choisit une route absolument inattendue.
Ajoutons qu'à 62 mètres de la station se trouve un hangar, bâti sur colonnes de fonte et charpente de fer, recouvert en grande partie de
tinc; de plus^ à 40 mètres du côté opposé, se trouvent d*aa(res hangars couYerts de zinc; la surface métallique ne s'élève pas à moins de 2,000 mètres carrés. Remarquons encore que, dans mon examen, je puis faire abstraction d*une foule d*autres métaux en communication plus ou moins parfaite avec le sol, grilles, candélabres et conduites de gaz, fils télégraphiques, rails, etc., etc.
Au surplus, Tensemble de la gare peut être considéré comme un immense paratonnerre, en communication parfaite avec un sol très humide, n'offrant presque aucune résistance au passage du courant de la pile.
En définitive, ce coup de foudre, ainsi que plusieurs autres, sinon tous ceux décrits dans ma notice, ne s'explique nullement si Ton admet le principe généralement adopté, que la route de la foudre est tracée d'avance et passe toujours par les bons conducteurs.
Rappelant ensuite les opinions de Franklin, de sir W.-S. Snow Harris, du duc de Stanhope, de Leslie et de la Commission des paratonnerres de rinslitut de France, je signale le fait comme prouvant nettement que la foudre, au lieu de passer par le chemin électriquement le plus court, a choisi, dans ce cas particulier, le chemin incontestablement le plus long et le plus difficile, toujours électriquement parlant.
De nombreuses figures accompagnent le texte et permettent de se. rendre un compte parfait des phénomènes et des observations.
se. — Opinions de Franklin, de Pouillet, de sir William Snow Harris, de Leslie et du duc de Stanhope, sur le chemin que la foudre suit, ou devrait suivre, lorsqu'elle frappe des ohjets terrestres.
J'ai résumé, en terminant, les cas dans lesquels on voit la foudre frapper des objets terrestres et paraître ne pas suivre la roule que Ton pouvait logiquement croire qu'elle suivrait, en s'appuyant sur les opinions de Franklin, reproduites sous une forme plus développée par Pouillet (*).
On peut résumer ces opinions en quelques mots :
La foudre ne s'élance jamais sans savoir où elle va; au moment de l'explosiony le sillon de feu qui les unit commence en même temps par les extrémités; quand la foudre éclate, les deux points de départ sont^ l'un sur le nuage et l'autre sur la nappe souterraine qui est, en quelque sorte,
(') Instructions de Mcadémie de Paris (pp. 60 et 101), en 1854 el 1807.
te deuxième nuage nécessaire à l'explosion de la foudre; les édifices^ les arbres, les corps vivants, doivent être considérés comme des intermédiaires qui se trouvent sur son chemin et qui, sans être essentiellement passifs, peuvent contribuer à modifier , ou même à déterminer la direction du coup de foudre ; ils exercent, à cet égard, une action d'autant plus grande qu'ils ont une étendue plus considérable et une conductibilité meilleure.
Les opinions de sir William Snow Harris, du due de Slanhope et de Leslie différent de celles-ei; on les trouve consignées dans les publicacations du premier, page 15, On the protection of ships from lightning {4854) et, page 179, On the Nature of Thunderstorms, 4845; il me suffit de signaler aux jeunes physiciens désireux d*approfondir la question, la source où ils pourront étudier la question; les opinions des savants anglais se résument en disant : L'action des conducteurs est une action purement passive.
Quoi qu'il en soit, le coup de foudre décrit est un coup extraordinaire et Ton voudra bien accorder qu'il est très difficile, dans ce cas, de dire : Uexception confirme la règle.
S9. — Nos connaissances actuelles expliquent parfois des coups de foudre asses extraordinaires, mais elles me paraissent impuissantes, aujourd'hui, vis-à-vis du cas étudié dans cette notice.
Les théories admises rendent, en général, assez bien compte de coups de foudre extraordinaires, quand celle-ci frappe des objets terrestres, en général, plus conducteurs que le verre; en effet, on a vu la foudre frapper la mer près de navires surmontés de hauts mâts; frapper simultanément le pont près de Tun des mâts, muni d'un paratonnerre; frapper la terre et un navire près de la côte; frapper plusieurs arbres à la fois, sans doute sous forme de nappe, observée et admise par M. le professeur Colladon ; frapper des édifices dans des points situés en contre-bas de points élevés, ou de tours et clochers et souvent à l'intérieur des diverses zones admises par l'action préservatrice de la pointe, ou de la tige ; la théorie peut, jusqu'à un certain point, rendre compte de tous ces faits, en admettant certaines influences extérieures, poussières, courants d'air chaud, etc., etc., mais il n'en est plus de même de plusieurs coups de foudre, parmi les dix-neuf que je cite dans ma notice et particulièrement de celui qui a perforé le carreau de la gare d'Anvers.