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NATURE, INTENSITÉ ET COMBINAISON DES SENSATIONS

lions de nature invariablement identique, et serait le résultat adéquat et nécessaire de l’excitation de cette faculté.

Or, il est universellement reconnu que, dans l’ordre des lois naturelles auxquelles est actuellement assujettie notre existence, les facultés sensitives ne peuvent entrer en rapport régulier avec le monde extérieur que par l’interposition d’un organe nerveux. En outre, l’expérience nous prouve que toutes les sensations distinctes peuvent être produites isolément , et la Physiologie Expérimentale constate que l’excitation artificielle, par les agents les plus divers , d’une branche rigoureusement identique du système nerveux sensitif, est suivie d’une sensation de nature rigoureusement identique aussi (107).

266. Il suit donc de là que toute faculté sensitive qui se révèle sous l’influence d’un agent extérieur possède un organe nerveux qui lui est exclusivement propre. Ainsi, les Sens de la vue , de l’ouïe , de l’odorat , du goût et du tact, représentent séparément un groupe de facultés sensitives élémentaires, ou Sous-Sens, et l’organe général de chacun de ces sens collectifs serait à son tour le faisceau synthétique des fibres propres aux différentes nuances de ce sens. Par exemple , le Sens optique se formerait des Sous-Sens érythrique , xanlliique et cyaniquc ; et le Nerf optique serait, à son tour, un composé de Fibres érythriques , de Fibres xanthiques et de Fibres cyaniques; le Sens gustique comprend les Sous-Sens picrique (mxpô ;, amer), oxique (ôi-vç, acide), et ghycique ( ylmvç , doux), et le Nerf gustique devrait être considéré comme la réunion des Fibres picriques , des Fibres oxiques , et des Fibres glyciques; et ainsi de

l’analyse comparative des autres sens et de leurs organes nerveux.

267. Ce serait outrer toutefois les conséquences de ces principes que d’en conclure à l’existence d’une faculté et d’une fibre individuelles spéciales pour chacune des variétés sensationnelles que peut offrir la manifestation d’un sens. On conçoit en effet qu’un même agent sensible puisse exciter une même faculté sensitive avec une intensité inégale , — Y intensité sensible n’étant autre chose, d’après les données positives que possède la science sur ce point, que «le rapport, au Temps, du Nombre des impressions successives similaires qui déterminent la sensation ».

Ainsi , pour être invariable dans sa nature , une faculté sensitive peut varier dans le degré de l’excitation dont elle est susceptible.

268. U est bien aisé de comprendre encore que deux ou plusieurs facultés sensitives , excitées simultanément, fassent naître une sensation composée que l’on aurait tort, par conséquent, de rapporter à telle ou telle faculté élémentaire, à telle ou telle fibre particulière.

269. Il faut donc éviter de confondre , avec les nuances élémentaires d’un sens, soit les diverses intensités de sensation que chacune d’elles est apte à produire, soit les combinaisons en nombre infini où elle peut entrer, et dans lesquelles son caractère distinctif est noyé dans le caractère mixte de l’ensemble.

270. Pour pratiquer celte distinction, il faudrait sans doute commencer par déterminer les divisions primaires de chacun des sens, par dresser leur classification radicale naturelle. Il s’agit en cela d’un problème dont la

solution intégrale n’est pas encore en notre pouvoir, mais sur lequel nous venons de gagner un avantage décisif en saisissant la loi du parallélisme absolu entre la division des facultés sensitives , celle de leurs organes nerveux, et celle de leurs spécifiques. Or, c’est précisément ce premier point de départ si important que des savants d’une grande autorité refusent de reconnaître; je vais répondre à leurs objections.

Division Spécifique du Nerf et de la Faculté Optiques.

Génération des Sensations Représentatives. — La composition du Nerf Optique et la composition de la Lumière , ramenées à une loi commune. — La sensation d’une couleur composée est rigoureusement une sensation composée de plusieurs sensations distinctes. — Trois sortes de preuves expérimentales.

271. Deux sens, la Vue et le Tact, possèdent la propriété singulière de nous procurer des « sensations représentatives » , c’est-à-dire des sensations dans lesquelles entrent, comme éléments, la Forme et V Etendue. Les objets des sensations qui appartiennent aux trois autres sens, les Saveurs, les Odeurs et les Sons, ne peuvent, au contraire, être qualifiés ni de grands, ni de petits, ni de longs, ni de hauts, ni de larges, ni de ronds, ni de carrés.

272. Or, l’analyse du mécanisme de la sensation représentative nous apprend que la nature d’un tel effet est — la conséquence de la localisation d’une excitation homogène sur une portion circonscrite et déterminée de

V Aire entière d’un même Champ Sensitif, c’est-à-dire de la circonscription de l’action excitatrice dans les limites d’une figure sensitive.

On s’est dit alors : « si des fibres spéciales étaient affectées à la sensation de chacun des tons musicaux , de chaque espèce de saveur et d’odeur, eh bien , comme ces fibres unimodes se termineraient dans un lieu déterminé du Champ Auditif, du Champ Gustatif, du Champ Olfactif, leurs terminaisons rempliraient une portion continue et délimitée de la surface sensitive, et y formeraient une figure particulière ; et de là suivrait que l’audition d’un concert, l’olfaction d’un bouquet, la dégustation d’une boisson, auraient pour résultat forcé d’empreindre dans notre sensorium la figure de la projection dans l’espace des divers points de notre limaçon, de notre membrane pituitaire, ou de notre langue. »

Appliquant les mêmes raisons à combattre la division chrosique (^pwctç, coloration) de la faculté et de l’organe nerveux de la Vue, ils poursuivent :

«Supposons que les couleurs élémentaires Rouge, Jaune, et Bleu soient représentées séparément par un • pinceau particulier dans le faisceau des fibres optiques; la terminaison de ce pinceau à la surface de la rétine y embrassera une section de son aire, laquelle section, par conséquent, sera le siège exclusii de la sensation d’une seule et même couleur (141). Ainsi , le champ de la rétine se partagera en trois sections correspondant respectivement à la sensation du Rouge, du Jaune et du Bleu. »

273. Or, il résulterait évidemment de cette disposition que les objets cesseraient de posséder une colora-

tion fixe, et nous paraîtraient rouges, jaunes ou bleus, suivant qu’ils se réfléchiraient sur le haut, sur le bas ou sur le centre de la rétine, c’est-à-dire suivant la position qu’ils occuperaient actuellement par rapport à celle de notre axe visuel.

Admettons que ces sections hétérochrosiques se partagent le fond de l’œil en trois bandes horizontales dans l’ordre descendant du Rouge, du Jaune et du Bleu : une flèche tenue verticalement devant moi , mon axe visuel tombant sur son centre , le haut de l’objet me paraîtrait bleu, le milieu, jaune, et l’extrémité inférieure, rouge. Tournant la flèche le haut en bas, la partie que je voyais rouge, tout à l’heure, me semblerait bleue maintenant, et vice versâ. Bref, il y aurait permutation dans la coloration des extrémités de la flèche , parce qu il y aurait renversement des rapports de correspondance entre ces extrémités et les sections chrosiques de la rétine sur lesquelles tombent respectivement leurs images.

La figure ci-jointe achèvera d’élucider cette explication.

A D nous offre la coupe verticale de la rétine. (Nous supposons celle-ci plane, afin de simplifier les détails.)

158 LA FACULTÉ, L’ORGANE, l’aGENT SPÉCIFIQUE.

La portion A B représente la « section érythriqne » (rouge) de la rétine ; B C, la « section xanthique » (jaune) ; CD, la « section .cyanique » ( bleu).

A' D' est la flèche portée devant l’œil , verticalement et par son milieu ; L indique la lentille oculaire (le cristallin) sur laquelle se croisent les rayons visuels partant de l’objet en vue et allant frapper la rétine.

La portion A' B' de la flèche enverra ainsi tous ses rayons sur la portion A B ou section érythrique de la rétine, et, par conséquent, le bas de la flèche nous paraîtra rouge. Par une raison analogue, la portion supérieure C' D' se réfléchissant tout entière sur la section cyanique , elle viendra s’y peindre en bleu. Le centre B' C' correspondra à la section xanthique B C, et accusera la couleur jaune.

Maintenant, tournons la flèche le haut en bas, dans la même verticale, et sans déplacer son centre : il est clair que les deux portions extrêmes échangeront leurs premières couleurs, car celle qui avait tout à l’heure son image sur la section érythrique se peint maintenant sur la section cyanique, et réciproquement; tout à l’heure, la pointe de la flèche était rouge et la penne était bleue; c’est maintenant la pointe qui est bleue, et la penne est devenue rouge.

274. Ainsi, le partage de la rétine en tranches douées de modes spéciaux de sensitivité chrosique, aurait pour conséquence forcée de nous faire voir les objets tout comme si nous les regardions avec des lunettes dont le verre serait colorié en mosaïque. Or, comme le fait réel de la vision est contraire à un tel résultat, comme, quelle que soit la portion de l’aire de la rétine sur laquelle vient se réfléchir un objet, il s’y peint toujours sous une couleur

constante , on doit en conclure avec raison qu’une semblable conception de l’organisation de la vue est inadmissible.

Mais, pour être en droit de tirer une conséquence de ceci contre le principe de la spécificité chrosique de fibres visuelles, c’est-à-dire contre l’existence de fibres spéciales pour la sensation du rouge, pour la sensation du jaune, pour la sensation du bleu, respectivement, il faudrait que le fait de la division chrosique de la faculté et de l’organe de la vue entraînât nécessairement la disposition dont nous venons de constater la non-existence , il faudrait que les fibres érylhriques,xanlhiques et cyaniques, ne pussent exister sans être assujetties au mode de distribution dont l’hypotbèse que je viens de décrire leur fait une loi. Mais en est-il réellement ainsi , comme l’argumentation de nos honorables adversaires atteste qu’ils le pensent?

Leur erreur peut être touchée du doigt, et nous allons les contraindre à la redresser eux-mêmes. Car toutes les raisons qu’ils invoquent pour repousser la théorie de la spécificité fibro-fonclionnclle des variétés de chaque sens en général, et contre celle de la division chrosique du sens visuel en particulier, portent, avec une égale force, contre la loi de la composition de la lumière. Appliquons donc cette logique à combattre une vérité reconnue pour telle par nos contradicteurs; la facile réfutation qu’ils feront de notre sophisme répondra en même temps à leur objection.

Ces auteurs nous disent : Nous rejetons la supposition de fibres optiques spéciales affectées à transmettre la sensation de chaque couleur particulière , parce que la terminaison de chacun de ces groupes de fibres don-

160 LA FACULTÉ, L’ORGANE, l’aGENT SPÉCIFIQUE.

nerait, sur la rétine, une figure sensitive dont l’excitation par la lumière aurait pour effet de nous représenter sa projection dans l’espace sous la forme d’une tache colorée qui teindrait d’une couleur uniforme tous les objets répandus sous elle.

A notre lour, nous répondrons :

Nous repoussons l’hypothèse de la présence de rayons colorés dans la composition de la lumière , parce que, s’il existait des rayons rouges, des rayons jaunes , des rayons bleus , ces trois espèces de rayons tomberaient du Soleil formés en autant de cônes distincts de lumière colorée , dont les bases ou aires de réflexion se partageant l’hémisphère éclairé de la Terre , celle-ci cesserait d’être diaprée avec cette variété infiniment capricieuse qui nous émerveille et nous enchante , et serait condamnée à rouler tristement son globe sous les sept bandes de la gamme des couleurs , et à offrir l’aspect d’un immense spectre solaire.

Les savants auxquels je prends la liberté de m’attaquer en ce moment , ne seront pas embarrassés de répliquer. De ce que la lumière, diront-ils, est composée de rayons de diverses couleurs, il ne s’ensuit pas que cette composition soit celle d’un fagot dans lequel toutes les broutilles sont rassemblées sur un côté et tous les gros bâtons sur un autre. Sans doute, la lumière est composée , mais ses éléments sont associés par combinaison et non par juxtaposition, ils sont rapprochés par unités hétérogènes , et non par masses homogènes. La lumière ne se partage point en trois masses de rayons rouges , de rayons jaunes et de rayons bleus • mais les trois espèces de rayons sont présentes, et sont distribuées uniformément, dans la plus petite parcelle de lumière com-

plète ; les rayons colorés sont éléments composants de la lumière, et ils entrent tous les trois dans la formation de chacun de ses éléments intégrants , c’est-à-dire dans chaque rayon blanc.

Grâce à ce système de composition, grâce à ce mode d’arrangement de ses éléments composants, la lumière, dans l’imperceptible parcelle d’elle-mème qu’elle projette sur l’écaille d’un Ciron , renferme l’écrin complet de ses mille et mille nuances, le met tout entier à la disposition de l’atome infime aussi bien que de l’astre superbe , pour y puiser sans réserve au gré de toutes les fantaisies de sa nature.

275. A nous, maintenant, de prendre en main cette explication si claire et si concluante : Nous prétendons que le nerf optique est un faisceau de fibres érythriques, xanthiques et cyaniques, mais rien, pour cela, ne nous oblige à supposer les fibres de chacune de ces trois espèces comme constituant un faisceau à part dont la base formerait une portion continue de l’aire optique. Au contraire, nous concevons que ces trois sortes de fibres différentes sont combinées entre elles, par leurs unités simples, de façon que toutes les parties de la rétine présentent un mélange homogène de ces fibres de divers modes, de manière que , en quelque point de la rétine que tombe un rayon d’une couleur donnée, il soit assuré d’y rencontrer une fibre de nature corrélative , propre à recevoir son impression.

En un mot, de même que la Lumière est un composé homogène de rayons intégrants similaires, ou rayons blancs, dont chacun porte en lui les trois rayons dissimilaires, rouge, jaune et bleu, de même nous considéions le Ncrl Optique comme représentant un faisceau de

fil) res intégrantes similaires, ou libres leuciques [lewoc , blanc), correspondant aux rayons blancs, et dont chacune réunit les trois fibres composantes dissimilaires, érythrique , xanlhique et cyanique.

276. La vision d’une cravate blanche a pour cause l’excitation de tous les points leuciques, ou intégrants, compris dans la figure sensitive tracée sur la rétine par la réflexion de cet objet, avec cette condition indispensable , que tous les points sensitifs formant la limite de cette figure restent sans excitation, ou ne soient excités que dans un ou deux de leurs éléments complémentaires. Dans le premier cas , la cravate nous apparaît se détachant sur un fond noir- dans le second cas, nous la voyons encadrée de rouge , de jaune , de bleu, etc., suivant que les points de la rétine adjacents à la figure ont été excités dans leur élément érythrique, dans leur élément xanlhique, ou dans leur élément cyanique.

277. La vision d’une cravate teinte d’une des trois couleurs primitives aura pour cause l’excitation exclusive de l’un des trois points composants dans chacun des points intégrants de la portion de la rétine comprise sous la figure de réflexion , tous les points adjacents à celle figure restant privés d’excitation, ou bien étant excités dans leur entier, ou bien encore dans un de leurs éléments autres que celui qui compose l’image sensitive.

Mais comment s’effectuera donc la vision d’une cravate orange j verte ou violette? — car ces couleurs ne sont censées répondre à aucune fibre spéciale.

278. L 'image sensible d’un objet vert est le résultat de la réflexion, par cet objet, des rayons jaunes et des

rayons bleus, tandis que l’absorption a lieu pour les rayons rouges; pareillement, Y image sensitive du toulard vert sera le résultat de l’excitation simultanée des éléments xantbique etcyanique, à l’exclusion de l’élément érythrique, de toutes les fibres qui sont frappées par la réflexion de cet objet.

Ainsi s’explique la sensation de toutes les couleurs mixtes, quels que soient leur degré de composition et leur mode de combinaison.

279. La théorie de la composition du Faisceau des « Rayons vis ifs » , le Nerf Optique , peut , comme on le voit, être ramenée en entier à celle de la composition du Faisceau des « Rayons vis ibles » , la Lumière. Dès lors , les arguments que l’on dirige contre la première théorie, rencontrant la seconde sur leur passage, se brisent sur son granit inexpugnable, et ne sont plus qu’un trait impuissant.

Quelque concluantes que soient les preuves que je viens d’exposer, peut-être sont-elles moins fortes encore que celle qui ressort d’une bien simple expérience que chacun peut répéter à volonté.

280. Vous étant placé dans un endroit complètement .obscur, exercez-vous à cligner par un mouvement brusque et vigoureux de clôture et d’ouverture des paupières, qui puisse causer une vive et rapide compression du globe de l’œil : chacun de ces mouvements sera suivi de l’apparition d’un éclair ou d’un point lumineux. Vous obtiendrez un résultat semblable en appuyant fortement le pouce sur vos paupières closes; le même effet se produira encore si vous placez le nerf visuel sur un courant galvanique, et, enfin, quelque agent matériel

164 LA FACULTÉ, l’oRGANE, l’aGENT SPÉCIFIQUE.

autre que la lumière qui soit appliqué sur cet organe avec une certaine énergie.

Or, clans tous ces cas , et autant que vous puissiez varier vos procédés et vos agents d’excitation, ces éclairs et ces points lumineux, que vous allez faire apparaître, seront constamment et invariablement blancs! Ce fait décide la question.

281. Si la variété des Couleurs Subjectives, ou Sensations Cbrosiques , résultait de la variété des modes d’excitation exercés sur une seule et même espèce de fibres, nous devrions obtenir, par l’emploi de ces divers excitateurs mécaniques et électriques, des impressions de diverses couleurs, et toutes sont des impressions de blanc (plus ou moins vif, plus ou moins pâle). Pourquoi en est-il ainsi? Parce que la lumière seule peut agir isolément sur chaque classe particulière de fibres chrosiques, en vertu de l’action spécifique de ses divers rayons composants ; parce que toute autre action mécanique, physique ou chimique, s’exerçant sur la substance du nerf visuel comme sur le premier corps venu , s’attaque indistinctement à tous ses éléments intimes, et porte ainsi nécessairement, non sur ses fibres composantes, mais sur ses fibres intégrantes, non sur les fibres du Rouge, du Jaune ou du Bleu, en particulier, mais sur les fibres du Blanc, d’une manière générale.

C’est ainsi que , écrasant du sel dans un mortier, je puis agir sur ses molécules intégrantes en détruisant leurs agrégations les plus volumineuses ; mais mon pilon ne peut frapper isolément chaque espèce de ses molécules composantes, telles que le chlore, l’cxygène, le sodium, etc. ; il faudrait, pour exercer cette action

élective , une substance en rapport d’affinité spécifique avec chacun de ces différents corps.

Pareillement, quand le globe de l’œil est fortement poussé en arrière, il porte sur la rétine et la comprime, mais il la comprime sans aucune distinction de l’espèce de ses fibres composantes, il la comprime dans ses fibres intégrantes, et celte compression produit invariablement une impression de lumière blanche; rendons-nous donc à celle conclusion inéluctable :

282. Les fibres intégrantes du nerf optique sont entièrement et exclusivement dévolues à la production de la sensation de blanc, et, par conséquent, elles doivent être formées de plusieurs espèces de fibres élémentaires spécialement et respectivement consacrées à la production des diverses sensations relatives aux diverses couleurs élémentaires, sans quoi de telles sensations ne pourraient avoir lieu, faute d’organe.

283. Je dois faire observer, pour prévenir une objection qu’on ne manquerait pas de faire, que ces visions colorées, aux formes changeantes, que nous apercevons en tenant les paupières fermées pendant un certain temps, ne sont produites par aucune action extérieure, mais sont des créations purement subjectives, comme la netteté, la richesse, l’harmonie, la variété et la fantasque bizarrerie de dessin qui les distinguent, en sont une preuve convaincante; elles ne doivent pas être confondues par conséquent avec les effets dont il est ici question.

284. Au risque de tomber dans une surérogation de preuves, je vais donner encore l’analyse d’un autre phénomène qui ajoute une évidence de plus au principe de

la spécificité névro-fonctionnelle en général, en démontrant expérimentalement que les sensations visuelles produites par l’action des couleurs objectives composées sont rigoureusement des sensations composées de sensations simples , d’où cette conséquence immédiate que — la nature essentielle , le moule, de chaque sensation, est dans le sensorium seul, et ne dépend d’aucune modification particulière des opérations qui s’accomplissent dans le nerf.

Prenez une roue à rémouleur, dont la bande soit peinte, par tranches étroites et transversales, des sept couleurs prismatiques, suivant leur ordre naturel de succession. Placez-vous dans une position immobile , et que votre axe visuel reste dans une direction fixe , et normale à la bande de la roue; puis, qu’on la tourne vivement.

Placée sur un essieu fixe, elle envoie successivement, sur une même portion de la rétine, une impression de Rouge, d’Orange, de Jaune, de Bleu, d’indigo et de Violet.

Si impétueux que puisse être le mouvement giratoire imprimé à la roue , il va sans dire que cette vitesse ne saurait approcher de celle de la lumière, et, à plus forte raison, la surpasser. Ainsi, on ne peut supposer (cette supposition n’est d’ailleurs admissible à aucun point de vue) que les deux faisceaux de rayons hétérochromes réfléchis sur deux tranches contiguës soient jetés l’un sur l’autre et confondus par la succession instantanée, dans un même lieu de l’espace, de ces deux tranches réfléchissantes. Les images rouges, oranges, etc., arrivent donc bien h tour de rôle sur la rétine, et s’y succèdent sans confusion, et dans un ordre régulier et distinct. D’où vient donc alors qu’au lieu d’éprou-

ver une série de sensations hétérochromes de Rouge, d’Orange , de Jaune , etc. , c’est une impression continue et homogène de Blanc qui vient frapper notre vue, lorsque, cependant , pas un rayon blanc n’est venu frapper noire rétine?

285. Ce fait est une preuve surabondante que la sensation excitée par une couleur composée est, non point le produit nécessaire d’un certain mode spécial d’excitation causé par la lumière colorée sur la « fibre commune » du nerf optique, mais bien uniquement la résultante subjective de plusieurs espèces de sensations produites séparément par les divers éléments de cette lumière?

286. La Sensation de Blanc, dans le cas qui nous occupe, est ainsi une sensation composée de sept sensations différentes et successives, mais dont la lenteur de notre Perceptivité, ou, plutôt, la durée de chaque impression reçue, fait qu’elles débordent l’une sur l’autre, et que le Sensorium, ne pouvant, par cette raison, en saisir les intervalles, les perçoit toutes simultanément.

287. Donc, quand la sensation de Blanc est produite par la présence d’un objet blanc, c’est-à-dire, non plus par les aclions successives des trois rayons primitifs (ou leurs composés), mais par l’action homogène des rayons blancs, sur la rétine, nous ne pouvons plus considérer Y effet de cette action que comme le concours des trois sensations chrosiques élémentaires, se produisant avec une simultanéité absolue; et, par conséquent, le procédé de cette action doit, par la force des lois mathématiques, consister dans l'excitation absolument simultanée de trois Facultés distinctes du Sensorium,

LA FACULTÉ, l’oUGANE, L’AGENT SPÉCIFIQUE.

et, par une dernière conséquence, doit impliquer l’excitation de trois espèces cle Fibres représentant les trois modes primitifs de la sensation chrosique. Cette démonstration est péremptoire.

§ III

Sens Représentatifs et sens Non-Représentatifs ; leur différence caractéristique expliquée par l’Anatomie.

288. Il s’agit maintenant de nous expliquer comment les sensations de l’Ouïe, celles du Goût et celles de l’Odorat sont dépourvues de toute propriété représentative ; il s’agit de découvrir la raison physique de cette différence bizarre des divers sens qui fait que Ce que nous voyons et Ce que nous touchons , ont une dimension et une forme, tandis que Ce que nous ouïssons, Ce que nous (jouions, et Ce que nous flairons, ne peuvent, dans aucun cas, supporter aucune des qualifications de grand, de large, A' étroit, de rond ou de carré.

289. Les Sensations Représentatives, avons-nous dit, et tous les Physiologistes modernes l’enseignent, puisent leur propriété caractéristique dans « la localisation d’une impression homogène sur une étendue partielle et nettement déterminée de l’aire entière d’une même surface sensitive » .

Soit donc la Rétine, « surface sensitive entière » de la vue. Supposons maintenant un rayon rouge entrant dans l’œil, cet organe étant plongé d’ailleurs dans l’obscurité. Ce rayon tombe quelque part sur la rétine, où il rencontre nécessairement, en son lieu d’incidence, la terminaison d’une fibre érythrique, ou, autrement dit, un point érythrique (275).

Voilà donc le champ de la Vue excité en un point sensitif de sa surface, tandis que tous ses autres points restent dans un état neutre. Alors, de la comparaison qui se fait, par une opération particulière de l’intelligence, entre la sensation surgissant sur une portion extrêmement petite de la surface sensitive, et l’inertie qui règne sur tout le reste, prend naissance Vidée du Point.

290. Dans le cas du présent exemple, nous voyons un point rouge; ce serait un point jaune ou bleu si l’excitation avait porté sur une libre xanthique ou sur une fibre cyanique; et si elle eût embrassé à la fois ces deux fibres, le point perçu eût été vert; et, enfin, il aurait été blanc si l’excitation se fût étendue sur les trois éléments chrosiques d’une même fibre intégrante.

291. Je veux supposer à présent que, à côté du premier point érythrique excité sur la surface inerte de la rétine, un second point érythrique contigu ait été excité pareillement; la sensation de deux points homôchromes se produit alors au Sensorium, et la sensation de chacun de ces deux points est perçue distinctement de celle du point voisin. Ce sont donc deux points contigus similaires du Sensorium qui sont excités à la fois, et de là Vidée de la Ligne.

292. Si l’excitation des deux premiers points optiques s’étend sur un troisième, puis sur un quatrième, toujours dans la même direction et continûment, une sensation nouvelle se produira alors , et nous appellerons cette sensation « la vision de la prolongation d’une ligne ». Telle est la formation de Vidée d‘ Allongement.

293. Si, à une première ligne de points optiques excités, vient s’en ajouter immédiatement une seconde,

170 LA FACULTÉ, L’ORGANE, i/AGENT SPÉCIFIQUE.

voilà Vidée de Surface réalisée , et Vidée de l’Élargissement de celte surface naîtra de la multiplication des lignes optiques excitées qui viendront successivement s’ajouter à la première.

294. Cette analyse de la génération de la sensation représentative peut se répéter semblablement sur le sens du Tact. L’idée du Point, engendrée par l’opération de ce sens, résulte de la concentration d’une excitation d’un certain degré d’intensité sur un seul point sensitif pris sur l’aire d’une même surface (active, celle-ci étant placée, quanta toutes ses autres parties, soit dans un état inerte, soit sous l’influence d’une excitation d’une intensité moindre ou supérieure.

Toutes les autres conditions restant les mêmes, si, au lieu d’un point isolé, c’est toute une succession continue de points sensitifs qui est soumise à l’excitation , la sensation qui s’ensuit nous communique l’idée d’une ligne. Une somme de lignes sensitives contiguës, inscrites dans le périmètre de l’aire tactive, produit l’idée d’une surface.

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