Il faut donc comprendre que
1° Cette propriété, I’Etendue, que nous rapportons aux objets comme une de leurs qualités intrinsèques, n’a d’autre fondement, d’autre origine, d’autre principe certifiâmes, que sa réalité subjective ; autrement dit, la seule étendue dont nous soyons en droit d’affirmer l’existence absolue, c’est notre étendue sensitive ;
2° La sensation de Forme a sa source dans la distinction, perçue par le sensorium, entre la portion déterminée de l’aire entière d’une surface sensitive, portion actuellement soumise dans tous ses points intégrants à
une excilation homogène , el le restant de la même surface, placé dans un état de non-excitation, ou sous une excitation différente.
296. Mais supposons qu’une excitation homogène vienne à se répandre sur Faire tout entière d’une surface sensitive donnée, sur la rétine, par exemple, ou sur la paume de la main, n’importe ; si les principes que je viens de poser sont exacts, voici, dans ce cas, quelle en doit être forcément la conséquence.
L’idée d’étendue devra bien, sans doute, se former, puisqu’une a étendue sensitive continue» aura été excitée, mais celte idée d’étendue ne saurait être accompagnée de l’idée de forme, puisque, tout le champ sensitif étant occupé par une même excitation , l’opposition indispensable ne peut plus s’y établir entre les parties qui sont impressionnées d’une façon, et celles qui sont impressionnées d’une autre.
297. Si cette théorie de la génération de la sensation représentative est rigoureuse, l’excitation homogène de Faire entière d’une surface sensitive du tact ou de la vue doit donner naissance à une idée d’étendue indéfinie, se perdant dans le néant de l’idée de forme. Or, l’expérience confirme pleinement ces résultats spéculatifs. Je plonge ma main , les doigts ouverts et écartés, et la tiens immobile, dans un seau d’eau ou dans un tas de hic : pressée, el pressée avec une force égale sur toute Faire de sa surface tactive , elle devient le siège d’une sensation d’étendue, mais d’une étendue indéterminée, et ce que nous touchons ainsi ne peut être défini ni large, ni long, ni étroit, ni court, ni carré, ni rond, etc. L’excitation n’étant pas retranchée, sur l’étendue générale de la surface sensitive, dans les limites restreintes d’au-
172 LA FACULTÉ, l’organe, L’AGENT SPÉCIFIQUE.
cune figure arrêtée , en un mot, aucune figure sensitive n’étant tracée , aucun effet de sensation de forme ne peut avoir lieu.
De même, que la rétine soit immergée dans un flot de lumière blanche ou d’une couleur donnée : verronsnous une étendue? Oui, mais une étendue incirconscrite , illimitée , une étendue qui se perd dans l’indéfini. Verrons-nous une forme? Non. Nous verrons un éclat blanc, rouge, vert, mordoré, etc.; mais ce blanc, ce rouge, ce vert, ce mordoré, ne seront renfermés dans aucun cadre, et seront tels que des tableaux d’un fond uni et sans bords.
Lorsque nous ouvrons les yeux dans d’épaisses ténèbres, nous «voyons le noir », comme dit le vulgaire, mais de quelle grandeur et de quelle forme le voyonsnous? Et lorsque nous regardons le soleil à travers nos paupières fortement tendues sur le globe de l’œil, nous voyons une étendue blanchâtre , mais sans en pouvoir saisir le contour; c’est une figure sans dimension et sans forme , c’est l’image simple de l’espace.
L’observation directe et le raisonnement sont ainsi d’accord pour établir cette vérité :
298. La génération de l’idée de dimension et de forme, autrement dit, les propriétés représentatives, ne sont point des propriétés particulièrement, nécessairement et inséparablement inhérentes aux sens de la vue et du tact.
De cette proposition à la suivante il n’y a qu’un pas :
299. Les sens de l’ouïe , de l’odorat et du goût ne sont point essentiellement exclus des sensations représentatives; ils en sont actuellement exclus, non par la nature des facultés sensitives elles-mêmes, non par la constitu-
tion des organes radicaux, mais uniquement par la disposition purement physique des organes différentiateurs.
300. Les nerfs acoustique, osphrantique et gustique constituent, individuellement, un faisceau nerveux de plus ou moins de milliers de fibres ; le témoignage du microscope est formel et irrécusable à cet égard. La terminaison de chacun de ces nerfs doit, par conséquent, être considérée comme l’ensemble des terminaisons des différentes fibres qui le composent; en d’autres termes, les surfaces auditive, ollactive et gustative sont, individuellement, un assemblage de points sensitifs distincts.
301. 11 s’ensuit forcément, d’après la théorie précédemment exposée, et du reste unanimement admise, de la génération de la sensation représentative , que les impressions faites sur ces surfaces, c’est-à-dire sur les sens de l’ouïe, de l’odorat et du goût, devraient, d’une manière nécessaire, engendrer l’idée d’étendue. En est-il réellement ainsi? — Oui, certainement; mais l’idée d’étendue qui nous vient à travers l’ouïe, l’odorat et le goût est semblable à celle que nous communiquent la vue et le tact eux-mêmes quand leurs surfaces subissent l’immersion totale dans une impression homogène ; c’est l’idée vague d’une étendue indéfinie. Or, celle circonstance modificatrice , exceptionnelle dans l’habitude de la vue et du tact, est un fait général et sans exception dans l’habitude des trois autres sens, et c’est à cela qu’il lient que ceux-ci sont totalement exclus de la fonction représentative , et qu’elle est exclusivement dévolue aux premiers.
302. Le problème se trouve ainsi ramené à celle question : De quelle cause dépend-il que certains sens
174 LA FACULTÉ, l’organe, L’AGENT -SPÉCIFIQLE.
se prêtent à la localisation de l’excitation sur leurs surfaces sensitives, et que les autres ne s’y prêtent dans aucun cas et en aucune façon?
Il suffit de jeter un coup d’œil comparatif sur les instruments corporels de nos diverses facultés sensitives, pour que notre conviction se forme aussitôt, et que le jugement suivant soit rendu par notre raison comme l’expression de l’évidence même :
303. La différence de conformation entre les organes différentiateurs de la Vue et du Tact, d’une part, et ceux de l’Ouïe, de l’Odorat et du Goût, d’autre part, explique d’une manière suffisante, entière et adéquate, l’aptitude et l’inaptitude respectives de ces deux catégories de sens à localiser, sur leurs surfaces , l’excitation des agents sensibles, et, par suite, à représenter les objets.
Ainsi, l’intervention privative des appareils externes des sens non-représentatifs est comme un artifice imaginé par la Nature pour paralyser chez ceux-ci, dans un intérêt en quelque sorte éventuel et peut-être temporaire, l’exercice de l’aptitude représentative dont le principe leur appartient essentiellement, intrinsèquement, aussi bien qu’aux facultés de la vue et du tact.
304. On ne peut contester par exemple qu’à la disposition si richement et si habilement combinée des diverses parties de la Main à la surface desquelles viennent se terminer les fibres laclives , celles-ci doivent de pouvoir analyser, avec une si minutieuse précision, toutes les modifications les plus variées, les plus complexes et les plus délicates, de la dimension et de la forme. Il est en effet manifeste que, l’épanouissement des mêmes fibres ayant lieu au fond des fosses nasales, elles perdraient
aussitôt, par cette circonstance organique, comme par un accident, toute leur aptitude naturelle aux sensations représentatives.
305. La construction de l’OEil, dont les profonds et rigoureux calculs d’où elle est sortie ont ete retrouvés en grande partie par la science émerveillée, est très-incontestablement la cause déterminante de la formation des images sur la surface sensitive de la vue. Supposez le nerf optique débouchant dans le liquide du labyrinthe, et il est mathématiquement impossible que, dans des conditions pareilles , l’excitation de ce nerf puisse donner naissance à la perception d’aucune figure.
306. On comprend que , par la même raison , la structure de l’Oreille est la cause qui exclut la figuration de l’impression sur la surface auditive.
Le limaçon et la membrane, double épanouissement du nerf acoustique , sont dans un bain dont la baignoire , opaque et hermétiquement close , ne livre accès à l’action du monde extérieur que par l’état vibratoire dont une de ses parois est susceptible. Conséquemment, tout agent excitateur du nerf acoustique ne pouvant lui faire parvenir son action que par les ondulations du liquide qui l’environne, et qui se trouve en contact continu avec la terminaison de toutes ses fibres, chacune des ondulations du liquide doit se répandre sur toute l’étendue de la surface auditive, car rien ne pourrait contraindre ses encyclies à se renfermer dans les limites plus ou moins capricieuses d’aucune figure déterminée. Chaque ondulation du liquide de l’oreille vient donc frapper sur toutes les fihres intégrantes du nerf acoustique, et la perception élective des vibrations sonores de différente nature s’opère ainsi, non par des fractions différentes de l’aire
LA FACULTÉ, L’ORGANE, l’aGEKT SPÉCIFIQUE.
auditive, mais parles différentes espèces de fibres composantes que chaque fibre intégrante réunit.
La distinction des sons s’opère donc sans nécessiter l’intervention des éléments de la forme et de la dimension , tout comme s’opère celle des couleurs quand elles se font sentir, ainsi que dans les cas cités tout à l'heure, par une action égale de la lumière sur le champ tout entier de la rétine.
307. Si nous concevons le nerf optique armé de l’appareil auriculaire, les sensations qui vont être réveillées, par cet intermède, sous l’influence des vibrations atmosphériques , seront celles des différentes couleurs s’offrant dans un état amorphe. Egalement, que les fibres du tact aillent éclore dans la chambre d’un labyrinthe, et les vibrations qui frapperont le tympan de l’oreille auront pour effet de nous donner des sensations tactiles dépouillées de l’idée de forme et de grandeur, et qui seront susceptibles de varier dans leur intensité seulement. L’effet serait encore le même si, au lieu de les supposer aboutir dans l’oreille, nous admettons que les nerfs de la vue et du tact vont enfouir leurs houppes dans la profondeur des cavités nasales ou buccale.
308. Passons maintenant à la réciproque, et supposons pour un instant que l’appareil oculaire soit adapté au nerf acoustique dont la terminaison, au lieu d’offrir une saillie boursouflée et contournée, présenterait une section concave pareille à celle de la rétine. Qu’arriverait-il alors? C’est bien aisé à découvrir.
Et d’abord, l’air vibrant cesserait d’être l’agent excitateur de l’ouïe, et céderait cet office à la lumière. En second lieu, la surface auditive étant, relativement à
l’œil et à la lumière, dans des conditions identiques à celles où se trouve actuellement la rétine, sur elle comme sur celle-ci l’impression des objets viendrait s’empreindre en des figures diverses aux contours nettement tracés. Par suite de cette substitution d’organe différentiateur, on ouïrait les objets , et on les ouïrait grands, petits, larges, profonds, étroits, ronds, pointus, carrés, triangulaires, etc.; par la vue, nous les voyons rouges, orange, jaunes, verts, azur, indigo, violets; par l’ouïe, nous les entendrions do, ré, mi , fa, sol, la, si. Car les sept rayons du spectre solaire, se distinguant dès lors par leurs propriétés audibles, ces propriétés cesseraient d’être appelées « couleurs » , d’après le sens subjectif du mot, et on les appellerait des « sons » .
On demande aujourd’hui : Quelle est la couleur de votre robe? Et l’on répond qu’elle est bleu uni, fond rouge vif à carreaux verts, gris perle moiré, etc. Sous l’empire de l’inversion organique des sens dont il s’agit ici, la même question serait posée dans ces termes : Quel est le son de votre robe? Et la réponse pourrait être : mi uni ; fond do aigu à carreaux fa ; fa dièse à timbre rauque , etc.
309. Afin de préserver ma dialectique de tout reproche de négligence , je dois faire remarquer que, pour que les sept rayons de la gamme des couleurs pussent succéder aux sept degrés de l’échelle des vibrations sonores dans les rapports spécifiques de ceux-ci avec les différentes espèces de fibres acoustiques composantes, il faudrait que celles-ci eussent premièrement échangé leurs sous- différentiateurs (335) contre ceux des fibres optiques composantes, à l’instar, et en outre, de l’échange de différentiateur général, opéré entre les deux nerfs.
178 LA FACULTÉ , i/ORGANE , l’ AGENT SPÉCIFIQUE.
Du reste , la théorie générale du Sous-différentiateur et celle du Différentiateur ne diffèrent point essentiellement; j’en fixerai la distinction dans l’article suivant.
310. Les spéculations métaphysiques auxquelles je viens de soumettre certains faits dont l’analyse semble, au premier abord, n’appartenir qu’au scalpel ou au microscope, pourront paraître oiseuses et chimériques à des physiciens sans portée; mais, si j’ai franchi le cercle de l’expérience pure , ce n’a été qu’avec l’appui de ses données les plus positives , et guidé par la déduction la plus rigoureuse , la plus légitime , et pour parvenir jusqu’à des vérités où l’observation directe ne saurait espérer de jamais atteindre. Du reste, il est au moins un pays où il doit être permis de déroger aux habitudes terre à terre de la physiologie courante , et ce pays est bien certainement celui dans la langue duquel j’écris en ce moment, puisqu’il est fier d’avoir donné à la science le fondateur de la Philosophie Naturelle, puisqu’il s’honore d’être la patrie de Geoffroy Saint-Hilaire.
Bref, sans pousser plus loin le dénombrement des cas particuliers, nous formulerons ainsi la règle générale :
311. Tous LES SENS, CONSIDÉRÉS DANS LEUR ESSENCE AN1MI- QUE , SONT ÉGALEMENT DOUÉS DE LA PROPRIÉTÉ REPRÉSENTATIVE; ET SI, PAR LE FAIT, TROIS SUR CINQ EN SONT DÉPOUILLÉS, LA CAUSE TOUT ENTIÈRE EN EST A LA CONFORMATION DES ORGANES QUI LEUR SONT ÉCHUS DANS LE PARTAGE DU CORPS.
312. J’ajouterai, comme une observation accessoire, que la Nature, en privant ultérieurement, et je dirai presque par repentir (terme de peinture), 1 ouïe, 1 odorat et le goût, de leur aptitude intrinsèque a représenter les objets, n’a pas eu pour but de rabaisser l’importance
de ces facultés, mais, au contraire, de les approprier, par celte amputation d’une propriété incompatible, à mettre le sensorium en rapport avec toute une classe immense de forces physiques, afin de multiplier et d’universaliser les attributs de la vie de relation, et de placer, dans l’Animal, la source de toute jouissance, le germe d’un bonheur infini.