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AUX DEUX FRERES TRES-DISTINGUES

NICOLAS GRUDIUS ET ADRIEN MARÏUS

A poésie m'a inspiré de bonne heure un si vif amour, que si ma position et la volonté de mes parents me l'eussent permis, je lui aurais consacré volontiers ma vie entière. Je n'ai jamais partagé cette opinion que je vois aujourd'hui accréditée et devenue générale, savoir : que la littérature et surtout la poésie ne procurent qu'un vain et stérile amusement, sans

i . Cette lettre, adressée aux deux frères de Jean Second par un magistrat hollandais, versé dans la poésie latine, accompagne une des premières éditions des œuvres de Jean Second.

b PREFACE

la moindre utilité. Cette accusation, souverainement injuste, a été réfutée à merveille par une foule d'écrivains, et notamment par Strabon contre Eratosthène, qui s'était fait V organe de cette infâme calomnie : je n'ai donc pas à la combattre. Plusieurs motifs m'engageaient fortement à persévérer dans cette voie, d'autant plus que, à mon sens, la nature ne m'en rendait pas tout à fait indigne. Mais mon très-cher père, doué d'un esprit perspicace et d'une grande expérience, voyant qu'il ne pouvait me laisser une fortune suffisante pour soutenir dignement ma famille et faire face aux nécessités de la vie dans ce temps de cherté générale, me conseilla d'abandonner une occupation nullement lucrative [c'est ainsi qu'il la qualifiait), pour m' appliquer à l'étude des sciences qui me permettraient d'augmenter modérément ma fortune et qui m'ouvriraient la carrière des honneurs.

Ce conseil de mon père me déplut d'abord, mais ensuite, lorsque je l'eus mis en pratique , je le trouvai extrêmement sage. A cette étude, ou un peu d'exercice m'avait fait faire quelques progrès, j'ajoutai donc la connaissance des deux sciences qui tiennent le premier rang, je veux dire la Philosophie et la Jurisprudence. Ces deux sciences vont d'autant mieux ensemble qu'on peut considérer l'une comme la mère et l'autre comme la fille; la littérature n'est que leur suivante et leur servante. Ceux qui, sans l'avoir saluée, pénètrent brusquement dans la chambre de ses maîtresses, ne doivent pas espérer d'en retirer grand fruit.

On ne saurait dire combien l'étude des lettres, que l'on

considère généralement comme futile, contribue à la connaissance parfaite des hautes sciences. On les méprise aujourd'hui comme une chose inutile, parce qu'il y a des gens qui n'envisagent dans ce monde que le gain et les émoluments; de là vient que nous comptons au barreau une infinité de procéduriers et d'avocassiers, et tout au plus un ou deux vrais jurisconsultes. La jurisprudence est si étroitement unie à la philosophie que, sans le secours de l'une, on ne peut ni comprendre ni posséder l'autre. Cette parenté et cette liaison des deux sciences les plus éminentes, de même que leur affinité avec la littérature, ont été soigneusement respectées des anciens jurisconsultes, à en juger par leurs consultations. Modestinus, ce jurisconsulte d'un si grand nom, n'a point rougi de rédiger pour /'Enéide de Virgile des arguments ou sommaires, tant il s'en fallait qu'il dédaignât ces études charmantes. Aussi je n'ai jamais pu comprendre l'impudence de ces gens souverainement ineptes qui, ne connaissant ni le droit ni la littérature, s'indignent qu'un homme instruit dans les belles-lettres consacre à leur étude le temps qu'ils sacrifient à la débauche, à la boisson, ou [Dieu me pardonne!) à l'avarice et au gain.

Mais à quoi bon ces plaintes vers vous qui avez toujours consacré beaucoup de temps à cette étude et qui vous en êtes occupés avec tant de gloire que Lilio Giraldi vous a placés ajuste titre, avec votre frère Jean, au rang des plus grands poètes de cette époque ? En outre, vous excellez tellement dans la science du droit que, pour prix de votre habileté rare dans cette matière, le très-sage empereur Charles-Quint a

nommé de son propre mouvement l'un de vous chancelier de la Gueldre , à peine pacifiée, et a confié à l'autre des charges très-importantes. Mais ce ne sont pas vos louanges que j'ai voulu retracer ici en détail; je reviens à mon sujet.

Je suivis donc, comme je le devais, le conseil, ou, si vous aimez mieux, Yordre de mon père; j'abandonnai la poésie pour me livrer a l'étude du juste et de l'honnête. Je ressentis alors vivement le charme inouï et la puissance secrète de cette vertu poétique si admirable. Je ne pus m empêcher de recourir souvent a l'étude que j'avais délaissée, de cultiver et de pratiquer un peu un art que j'avais commencé à aimer tout enfant. Aussi, tout le temps que me laissent des travaux plus sérieux, je l'applique volontiers à cette occupation charmante. Mais, dira-t-on, ou tendent ces préliminaires ? A démontrer que si je m'avise de porter un jugement sur la poésie, je ne le fais pas sans raison.

Dernièrement, lorsque j'ai quitté le barreau pour me rendre en France, j'emportai, pour dissiper les ennuis du voyage, les doctes et ravissants poèmes de Jean Second, votre frère et mon compatriote. Ce livre m'a inspiré, dès l'enfance, un goût si vif que, chaque fois que mes graves occupations me le permettent, je l'ai toujours en mains. Il règne dans cet ouvrage tant d'élégance, de grâce et de talent, que j'ose presque en comparer raideur à n'importe lequel des anciens. S'il leur est peut-être inférieur pour la pureté du style, par la délicatesse et la grâce de ses vers il les a tous égalés, ou [pour parler modestement) il les a suivis de bien près. Certes,

parmi les poètes de notre âge, qui sont aussi nombreux que savants, il s'est fait un nom si fameux que l'on peut presque lui assigner la première place.

Notre Hollande a produit dans ce siècle deux génies tout à fait supérieurs. Le premier, je veux dire Erasme, s'il eut voulu s'adonner à un seul genre de connaissances, y aurait fait des progrès admirables ; personne ne le niera, ci moins de lui en vouloir. Mais cet homme d'un immense talent ne put pas se renfermer dans des limites aussi étroites. Il parcourut toutes les branches des connaissances , et les cultiva de telle sorte que, s'il n'a pas primé en tout , en occupant toujours le second ou le troisième rang il ne s'est guère éloigné du premier. Je n'ignore pas qu'il laisse quelquefois ci désirer. Cela ne doit pas étonner quiconque sait par expérience toutes les difficultés que Von rencontre dans l'étude de chaque science, et à plus forte raison pour exceller dans plusieurs et acquérir des connaissances universelles , comme Érasme a dû le faire. Ayant entrepris de chasser la barbarie des domaines quelle avait envahis sans aucun droit, et de rétablir les lettres dans le patrimoine dont elles avaient été dépossédées, il lui fallut toucher à toutes les parties de la science, car la barbarie s'était emparée de tout, et comme la rouille elle avait tout sali, tout gâté. Il les rétablit donc , mais encore incultes et tellement défigurées par un long exil et par la captivité, que l'on voyait encore en elles des traces de leur ancienne disgrâce. Ceux qui depuis ont fait disparaître ces traces ont assurément bien mérité delà littérature, mais la gloire principale doit revenir à l'homme qui, au mi-

lieu des plus épaisses ténèbres, naquit par un bienfait de la Providence, pour ramener à sa suite les lettres dans leur empire et leur splendeur d'autrefois, qui a posé les premiers fondements et aplani la route. Je voudrais que des hommes ingrats cessassent enfin de rabaisser son mérite, qu'ils reconnussent qu'il les a précédés, et que c'est à lui en grande partie qu'ils sont redevables de leur réputation, car c'est lui qui a porté le flambeau en avant et sonné le clairon. Mais, en citant Erasme, je n'ai pas eu l'intention d'examiner dans un si petit espace tous ses titres de gloire; la méchanceté de quelques demi-savants m'a forcé d'insister sur ce point. Passons à l'autre génie.

Celui-ci est Jean Second, votre frère. Ses poésies [genre qu'il a cultivé de préférence) respirent tant de grâce, d'élégance, de pureté et de charme, qu'elles peuvent, comme je l'ai dit, rivaliser même avec celles des anciens. Sans contredit, il a laissé tous les modernes bien loin derrière lui. Je crains que l'on ne s'imagine qu'en disant cela j'écoute plutôt la vivacité de mon amitié que mon jugement. Votre frère et moi nous étions unis par le pays natal et par une communauté de travaux, car il a étudié le droit avec succès, et moi je n'ai jamais renoncé à la poésie. Je pourrais donc concevoir de fortes craintes, si je n'étais convaincu que cette opinion ne m'est point personnelle, mais qu'elle est partagée par tous les savants. Car, sans parler de très-doctes personnages , tels que Théodore de Bèze, Lilio Giraldi et Pierre Nanning, dont nous avons eu soin de placer les jugements sur votre frère en tête de ses œuvres, j'ai été très-fortifié dans

mon opinion en voyant que Jean Dorât, Pierre Ronsard, François Thon et Charles Utenhove,fils de Charles, étaient du même avis. Vous apprécierez toute l'importance de leur jugement sur cette matière, si, comme je l'espère, indépendamment de leurs ouvrages déjà parus, ils publient de nouveaux travaux, car [comme disait Jean Second), toujours penchés sur leurs tablettes, ils les liment et les polissent avec le plus grand soin. Mais je reviens à mon sujet.

Il est assurément glorieux et beaucoup plus difficile que l'on ne croit d'exceller dans cet art, le plus beau de tous. Car on ne devient pas poète par un souffle divin, comme Platon le pensait, ni pour avoir dormi sur le Parnasse à double cime, après s'être enivré à la source de l'Hippocrène. Les Muses n'habitent ni la Libéthra, ni l'Hélicon, mais les doctes écrits des poètes, (/est là le Parnasse, c'est là l'Hélicon, et si l'on souhaite faire des progrès dans cet art, on ne doit pas s'y endormir, mais veiller. Il faut avoir sans cesse ces écrits dans les mains, et, pour les imiter avec fruit, les lire assidûment et soigneusement. Il faut étudier nonseulement le vers, mais le style, l'ordre et la disposition de l'ouvrage, la grâce de la pensée, les locutions anciennes ou nouvelles, fines ou élégantes, enfin ne laisser passer aucun détail sans l'examiner scrupuleusement. Il ne suffit pas de les étudier et de les annoter, il faut encore, en s'exerçant sans relâche, essayer de reproduire complètement dans ses écrits ceux que l'on s'est proposés pour modèles et viser à atteindre autant que possible leur gloire et leur renommée. C'est en suivant ces traces que votre frère a marché vers la

gloire qu'il a acquise, et que vous-mêmes avez déployé votre talent pour la poésie. Mais l'Etat, qui réclamait votre concours, n'a pas voulu que vous persévérassiez dans cet art. Indépendamment de l'imitation des mots et des pensées, il y en a une autre bien plus difficile, c'est l'imitation des caractères et des passions en quoi consiste uniquement la poésie. Cette imitation est surtout nécessaire dans l'épopée, la tragédie et la comédie; elle l'est moins dans l'élégie, l' épigramme et l'épitre que notre poète a cultivés. Je me réserve de traiter ailleurs cette question. Votre frère a composé des vers dans tous les genres, et il s'est montré dans tous si supérieur qu'il peut aisément garder le premier rang que nous lui avons assigné. Dans l'élégie, doux, tendre, clair; dans les amours, gracieux et enjoué ; dans le deuil, grave sans emphase, il reflète dans son style toutes les passions; dans l'épigramme, mordant; dans l'ode, harmonieux ; élégant partout. S'il avait pu toucher à l'épopée, nous aurions en lui un rival de Vida et d'Eoban, pour ne pas dire plus. Les fragments qu'il a laissés dans ce genre montrent aisément ce qu'il aurait été capable de faire. Quant aux autres genres, je ne redoute certainement pas que personne ravisse à ma patrie la gloire du talent poétique. Que les Italiens célèbrent tant qu'ils voudront leurs Bembos, leurs Pontans, leurs Flaminios ; que les Français vantent leurs Bourbons, leurs Salmons, leurs Murets; que les Allemands préconisent leurs Eobans, je ne crains pas que, suivant le mot spirituel de Bèze, notre Second soit le second d'aucun d'eux.

Certes, il est plus facile de pleurer que de réparer la

perte immense que la poésie a faite par sa mort prématurée. Que ne pouvait-on pas attendre d'un jeune homme qui, à l'âge ou ceux qui veulent passer pour très-insiruits parlent à peine latin, a laissé des ouvrages qui ont obtenu une si haute approbation du monde savant? surtout obligé qu'il fut, pour obéir à la volonté de son père, de consacrer à l'élude du droit une grande partie de son temps. Je ne parle pas de la distraction de nombreux voyages qu'il fit en Belgique, en France, en Italie et en Espagne; tous ceux qui en ont fait l'expérience à leurs dépens savent combien les voyages dérangent l'ordre des études. De tous les écrivains qui nous ont laissé des ouvrages de quelque prix, pas un, je crois, n'est décédé à l'âge de Jean Second. On sait que Politien et de Longueil, qui moururent jeunes, ont dépassé la trentième année; à moins que l'on ne cite Perse, dont l'exemple est moins extraordinaire, car le latin, que nous apprenons avec beaucoup de peine, était sa langue maternelle. Mais en voilà assez sur Jean Second.

Pour moi, ce qui m'a poussé à entreprendre cette édition, c'est mon vif amour pour les lettres et pour ma patrie. Tous les exemplaires de la première édition étant épuisés et vendus, j'ai pensé que je ne pouvais rien faire de plus utile pour les amis de la poésie et de plus glorieux pour l'illustration de ma patrie que de faciliter à tous les gens instruits la lecture de ce poète très-élégant, et cela sans beaucoup de peine de ma part (pour que l'on ne s'imagine pas que je veuille tirer vanité de ce travail). Je vous l'ai dédié, parce qu'il vous appartient en quelque sorte par droit d'héritage.

Recueillez donc l'héritage de la gloire de votre frère. Si toutefois les amis des lettres en retirent quelque fruit, vous êtes trop bienveillants pour le leur disputer. Vous en laisserez aussi une part à ma patrie, qui, sous le rapport du talent poétique, y a gagné de ne le céder désormais à aucune contrée de la terre. Je me suis laissé entraîner par Y 'amour de mon pays, car, tant que je vivrai, je ne cesserai jamais de le servir et de Y aimer. Portez-vous bien.

Paris.

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