LIVRE TROISIÈME
fugia dans l'Olympe ; la déesse, vraie sœur de la Justice, qui divulgue trop ses sentiments secrets, la Bonne Foi incorruptible, vêtue d'un manteau éclatant de blancheur ; et vous aussi, chœur des neuf Muses, au milieu desquelles Phébus, le visage rayonnant, fait résonner les cordes sonores de la lyre harmonieuse. Derrière suit d'un pas chancelant l'aveugle Plutus, conduit par Mercure. En voyant cela du haut de la montagne d'Idalie, l'Amour bat des ailes et renouvelle ses traits; il essaye sur un nouvel arc ses forces engourdies, et son auguste mère lui attache elle-même un nouveau carquois.
Pauvreté, source de tous maux, qui forces à tout faire et à tout souffrir; Faim, sinistre conseillère; Soucis cuisants, Deuil, Mort cruelle, le front ceint d'épaisses ténèbres, allez au bout du monde , franchissez les mers et abordez sur des plages réservées aux bêtes féroces. Glaives, changez-vous en faucilles, et sous votre tranchant faites tomber les blonds épis. Que le bouclier, qui tout à l'heure amortissait les javelots, serve maintenant à vanner la paille légère. Que la lance, qui dernièrement perçait le dos des fuyards, ouvre, soc recourbé, la terre féconde. Et vous, jeunes gens à la fleur de l'âge, dont le bras vigoureux livrait naguère des combats sanglants, au lieu du casque dur ornez vos fronts de couronnes de roses, et au lieu de trompettes prenez en mains la lyre. Livrez aux beautés lascives des combats nocturnes, et faites d'agréables blessures à l'objet de vos •vœux.
Marquons d'un vers commémoratif cette date heureuse, cette date qui doit compter parmi les jours solennels : Des qu'a brillé le cinquième jour d'Août, la Paix a paru, apportant au monde une longue prospérité.
NEUVIEME ELEGIE
Sur la maladie d'André Alciat.
r --ui, les destins et les constellations célestes \ ne permettent à personne de transgresser la loi de l'humanité. La race jalouse des dieux |S^£ n'admet point de partage; pour se débarrasser des mortels elle a deux moyens : les maladies qui minent et leur sœur la Mort, qui porte sur ses joues livides le sommeil et la nuit. Alciat est souffrant. Que lui sert-il de tout savoir et de remplir du bruit de son nom les mers et les continents pour que la Fièvre pâle l'agite sur un lit étroit ?
Déesse , cesse d'incommoder une tète chère aux Muses! Je dirai alors que tu résides dans le ciel, au centre de la voie lactée, et non parmi les Furies du Styx , dans une vallée profonde, à côté des palais de la Guerre et de
la Faim. Je célébrerai tes louanges par un chant de reconnaissance. Quitte donc un seuil sacré. La maigreur et la pâleur disparaîtront de ton visage et une eau abondante rafraîchira tes lèvres desséchées.
DIXIEME ELEGIE
Adieux à ses amis avant son départ pour l'Espagne.
..*, ^/ç.^^élas! pourquoi succombé-je sous le pesant I S/| X fardeau de l'inquiétude? pourquoi mon àme 5^ est-elle accablée de tristesse ? Est-ce parce
£que le destin me pousse vers les bords lointains où resplendissent les sables d'or du Tage-, pour visiter les peuples que le soleil brûle de ses rayons quand, sur la fin de sa course, il s'apprête à laver ses roues dans l'Océan? Cependant on me voit toujours plein d'ardeur et de gaieté chaque fois qu'un long voyage m'apparaît. Je n'ai jamais l'esprit plus libre d'inquiétude que quand je presse les reins robustes d'un cheval au galop. Aucune jeune fille, m'entourant de ses beaux bras et pendue à mon cou, ne m'a prodigué des caresses et des menaces, n'a forgé pour ma route de funestes présages, ne m'a
adressé avant mon départ des reproches mêlés de larmes et n'a appelé sur ma tète la colère des dieux. Non, rien de tout cela ne me trouble, et pourtant, hélas! mon cœur est noyé de chagrin.
Dieux Lares, qui veillez sur moi, divinités protectrices de la rive que la Dyle sinueuse inonde de ses eaux dorées, et toi, puissant Génie de la ville célèbre qui un jour recevra mes cendres, dissipez, je vous en conjure, ces sombres présages, faites que le souffle tiède du Notus les emporte à travers les flots. En même temps révélez-moi la cause de ma douleur , afin que ces alarmes ne soient pas le signal d'un malheur qui m'attend.
A ces mots, la Dyle vénérable, sortant de sa grotte tapissée de mousse, le front calme, entouré d'un feuillage flottant, me répondit :
« Les causes de ta douleur, jeune homme, sont aussi nombreuses que les poissons qui habitent mes eaux, que les brins d'herbe du tendre gazon qui couvre mes rives. Ah! ne cherche pas à les découvrir; tu n'es que trop ingénieux à te créer des maux. Tu quittes une ville chère à Vénus, à Apollon et à Bacchus, et tu cours à un exil inconnu, pour voir des peuples brûlés par un autre soleil et réclamer avec instance tout ce que tu abandonnes. Tu regretteras ta tendre mère, tes excellents frères, tes trois sœurs chéries et ce frère aimé par-dessus tous, avec lequel tu as toujours vécu. Ajoute tant de camarades qui te sont unis par les nœuds de l'amitié, ajoute tant de personnages que tu honores à juste titre. Parmi ceux-ci, en