SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
D'ETIENNE TOURTELLE,
rr.OFESSEUU a LÉCOLE spéciale de médecine de STPiAS- BOURG ; COnr.ESPONDANT DE LA SOCIÉtÉ DE MÉDECINE DE l'AHlS, ET MEMBRE DE PLUSIEURS ACADEMIES NATIONALES ET ÉTRANGÈRES ;
Par m. BRIOT,
£x-Chlrurgiea àe première classe aux armées , et Correspondant de la Société de Médecine de Paris.
EiTiENNE Tourtelle , fils de Biaise Tourtelle et de Jeanne Rienne , naquit à Besançon , le 1 7 février lySô. Il fit d'une manière si brillante et si prompte ses premières études au collège de cette ville , qu'il eut achevé son cours de ce qu'on appelait alors philosophie j à l'âge de quatorze ans. Parvenu à cette grande époque de la vie où l'homme , réfléchissant en quelque sorte pour la première fois , doit s'occuper du choix d'un état , le jeune Tourtelle ne fut pas long-temps indécis : il embrassa la carrière de la médecine , et ï- I
entra en qualilé d'élève chez M. Morel, qui déjà jouissait d'une giande réputation dans le pays, comme chirur^'len. Des talens naturels , une application soutenue , des questions souvent ingénieuses, le firent bientôt distinguer des autres élèves, et lui méritèrent, de la part de son nouveau maître, des égards et uil altacliemenl qui ne se sont jaru.''ïis déiueniis. Naturellement laborieux , toutes" ses journées étaient remplies : le matin , il suivait à l'hôpital la visite des malades , avec une exactitude et un esprit observateur peu ordinaires à son âge. Dans les observations qu'il rédigeait déjà à cette époque, et dont quelquesunes ne déparent point ceux de ses ouvrages dans lesquels il les a fait entrer par la suite , on remarque, outre une grande précision dans les détails , un style pur et des réflesnons que l'on croirait être le fruit d'une longue expérience. De l'hôpiial, il passait à ramphitliéâtre d'anai.oniie. Persuadé que telle est l'iniporiance de cette science , que les travaux du médecin u'obliennent des succès et la sanction de l'opinion queutant qu'ils ont pour base les connaissances anatoniiques, il surmonta sans répugnance les dégoûts inséparai)les de l'élude de cette bianche de l'art de guérir , el ne voulut pas rester dans celte partie au-dessous de ce qu'il devait être dans les autres. Comme l'avait fait Haller, comme l'enseignait Vicq-d'Azir^
il joiij'nit à l'étude de l'analomie celle de la physioloj^ùe : son ardeur el sa pénélration surmonlèrent les difFicullés , el sa persévérance prépara ses succès.
Une école, où profess^iiênt les Lnnge, les Allialin , les Roiiirnon , florissall à Besancon» Tourlolle, cpii ne laissait échapper aucune occasion de s'insiruire , alla y puiser des connaissances , et mesurer la dislance qui le séparait encore <le ses maîtres , dislance qu'il sut si bien franchir par la suite , et même s'éiancer bien au-delà.
Au milieu de ses éludes , le jeune Tourtelle éprouva , de la pai i de sa (bmille , des obstacles qui faillirent lui faire abandonner entièrement la carrière dans laquelle il avait dej;; fait de grands progrès. Il entra dans un couvent de dominicains; mais il y porta son goût dominant pour les hautes sciences ,• el loin de s'appliquer aux puérilités el aux rêveries théologiqu s , il continua le genre de travail qu'il affectionnait. Ce fut dans sa cellule monastique qu'il conçut le plan de son Histoire philosophique de la Médecine ^ dont nous aurons occasion de parler par la suite, et qu'il en rassembla les premiers matériaux. Cependant les motifs qui l'avaient fait entrer aU couvent n'existant plus, Tourtelle, qui n avait pas fait de vœux , en sortit , et alla à Monipcl--
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lier pour se peiTecllonncr dans l'étude des sciences , et surtout dans celle de la médecine. Là , étranger à tout ce qui n'avait pas rapport au genre de travail auquel il se livrait, il suivit les Delamure, les Fouquet , les Barlhez , les Lorry, et vint ensuite à Paris comparer leur doctrine à celle qu'enseignaient les Ferrein , les Portai , les Louis, les Petit , les Piouelle, etc. Après avoir acquis de profondes connaissances aux leçons et aux conversations de ces grands maîtres, et s'être lié avec quelques-uns d'une amitié dont ïa mort seule a pu être le terme, il vint offrir à ses concitovens le fruit de ses travaux.
De retour dans ses foyers , Tourtelle partageait son temps entre l'étude et la pratique de la médecine , en attendant une occasion favorable pour se faire connaître. La mort de M. Lange , professeur à l'Université , ne tarda pas à la lui procurer. Quoiqu'il n'ignorât p;is que la place vacante dût revenir à M. Frame , qui, depuis long-temps , remplaçait îe professeur Lange dans ses cours, Tourtelle sollicita ei obtint une dispense d'âge , et se présenta au concours. Il y déploya des talcns et une érudition qui lui méritèrent de justes éloges de lous ses juges, en même temps qu'ils firent connaître les droits qu'il avait à la confiance. S'il n'obtint pas alors la chaire à laquelle il aspirait , c'est que , comme je viensdo
le dire, il avait à liuicr contre un homme qui, à de grands lai eus , joignait des services qui lui méritaient une préférence légitime.
Un triomphe d'un autre genre ne tarda pas à dédommager Tourlelle de celui qu'il n'avait pas dû ohtenir. L'Académie des sciences et arts de Besançon avait proposé, pour sujet d'un prix , de déterminer quels sont les moyens de perfectionner l espèce des moutons dans la Franche^- Comté pour procurer des laines plus jines aux manufactures.
Par le mémoire que Tourlelle envoya, et qui fut jugé digne du prix , il prouva qn'd n'était pas seulement versé dans la science de l'homme malade, mais même dans celle de l'économie rurale, et qu'en même temps qu'il savait préserver ou guérir ses concitoyens des maladies auxquelles ils étaient exposés^ il pouvait encore découvrir dans leur pays des sources de richesses que peut-être ils ne soupçonnaient pas. Nous regrettons sincèrement que les limites d'une notice ne nous permettent pas de placer ici quelques-unes des idées de l'auteur , de suivre, avec lui , les détails dans lesquels il entre sur les moyens par lesquels les Anglais ont naturalisé dans leur île les productions et les découvertes de toutes les nations, e't ont fini par les rendre tributaires de leur industrie ; comment et pourquoi la France , autrcroi> en possession de fournir l'étranger de laines que
produisaient les moutons nourris sur son sol , et detolïesffibriqu<'cs dans ses manufactures, a perdu en partie cet avanta^je : nous regreiions enfm de nepouvoir le suivre dans la discussion desmoyens de rappeler " celle branche de richesses dans la partie de la France qui , comme l'avait déjà remarqué Jules-César, est une des plus fertiles (i). De plus grands succès attendaient encore Tourtelle. En ifi^J f il se vit, presque en même temps, couronné par la Société littéraire de Grenoble, qui avait propo:»é pour objet d'un prix une question d'économie rurale , et nommé , à la suite d'un concours, à la place de professeur en médecine à l'universilé de Besançon, devenue vacante par la mort de M. Alhalin. Quoiqu'à peine dans sa vingt-neuvième année, il débuta d'une manière brillante dans la nouvelle carrière que venait de lui ouvrir son génie. Il porta dans ses leçons publiques non-seulement celle facilite de parler que lui donnait la connaissance profonde de la langue latine , seule alors en usage dans les universités, mais encore une élocuiion dont les charmes attirèren'. à ses cours un nombreux auditoire. A ces qualités il réunissait une douceur r^e caractère et une amabihlé qui firent rechercher
(i) yfgtT Sei/iit.nus toliits Galliœ optinius . Couimei^' (le Ct^sar.
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ga sociéié de tous les jeanes-gens qui se llvr.'iient à l'élude de l'art de guérir : il choisit ses meilleurs amis parmi eux ; tous le choisirent pour leur niui ; c'est lui que tous voulaient avoir lorsqu'ils étaient malades; et , parmi ces derniers , il n'en est aucun qui n'ait eu à se louer de son zèle et de son désintéressement.
Depuis long-temps familiarisé avec la physiologie et la chimie , parties dont l'enseignement lui était confié, il débuta d'abord par des thèses que soutenaient chaque année les éludians en prenant les différcns grades. Parmi ces thèses, dont la collection est aussi nombreuse qu'intéressante , et qui portent toutes l'empreinte du bon goût et du talent, nous n'en citerons qu'un petit nombre pris au hasard, pour faire voir l'imporiance des sujets dont s'occupait l'auteur. Dans celle intitulée àe Naturœ Regnis , il s'attache à prouver que la triple division des règnes de la nature, admise nar Linné et la plupart des naturalistes, ne repose que sur une base imaginaire, puisqu'il n'existe pas une ligne de démarcation suffisante entre le règne végétal et le règne animal. En effet , nous ne savons point encore où finit le règne végétal et où commence l'animal. Quelques différences dans l'organisation , dans la manière de naître , de se nourrir, de croître et de muhipllcr , de se mouvoir et de percevoir des sensations , peuvent ])icn
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ne pas être des caractères sufBsans pour établir un grand ordre de division dans les productions de la nature. « Peut-être, dit l'auteur dans uneau- » trè de ses thèses , les végétaux ont-ils la sensa- » tion de leur existence actuelle , mais peut-être )) n'en ont -ils pas d'autres. Il est probable que les » animaux réunissent à cette sensation le souvenir )) de leur existence passée; mais il n'appartient >} qu'aux intelligences de joindre ensemble ces )) deux senlimens et celui de l'avenir. »
Dans la thèse intitulée , quantum pro variis vitœ periodis in hominem physicum honio inoralis , l'auteur montre comment l'homme a tourné à son désavantage les passions qui lui ont été données pour son bonheur , et s'en est fait une source féconde de maladies. Après avoir dit quels sont les effets des différentes affections de l'âme sur le physique , il tire de l'histoire des exemples de l'effet terrible des passions, même les plus agréables, lorsqu'elles sont portées à l'excès, et fait voir que , dans des temps reculés , Polycraie , Diagoras , Sophocle , Philippide ; et à des époques plus récentes, Léon X, Clément VII, Charles IX, roi de Suède ; Racine , et le marquis de Louvois, périrent victimes de différentes passions.
A peine avait-on fait altenlion à l'imnionso quaniilé d'c.iux minérales que possède la Fi unce ,
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et aux avantages que la médecine peut en relirer. Avant les travaux d'Hoffmann , leur histoire n'était qu'un tissu d'erreurs et de mensonges, et l'on n'avait d'autre base pour reconnaître leur nature et leurs vertus que les impressions qu'elles produisaient sur nos organes. Cependant les progrès récemment faits en chimie av.neiit vieilli les travaux d'Hoffmann , que l'on commençait à ne plus ccnsulier. Il n'en lullut pas davantage à Tourtelle pour l'engager à entreprendre de fixer l'opinion sur cette branche essentielle de nos ressources médicales. A la hauteur des progrès de la chimie, géographe, naturaliste el physicien éclairé, médecin profond , il connaissait et les travaux analytiques de Vénel et de Bayen sur les eaux minérales, et les savantes expériences de Bergmann et de Morveau , et les essais de Duchanoy sur les moyens de les imiter ^ et \es judicieuses observations de Rollin et de Monnet sur leur usage en médecine. Aussi sa thèse, trop peu connue, de y/quis mineralibus , est-elle un des beaux monumens que l'auteur a élevés à sa gloire. Nous nous contenterons d'en rapporter un pass.ige qui a uniquement rapport à la ville qu'il habitait, parce qu'il nous paraît propre à détruire un préjugé qui y domine. « L'analyse a démontré, dii-il , i) que, des eaux dont on pourrait faire usage à » Besancon , celles du Doubs sont les plus pures ]
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» ensuite celles de Fontaine-Argent, puis celles » d'Arcier : les eaux de la fontaine de Brégile, )> dont on use, sont les moins pures de toutes. »
La révolution , dont le but était d'établir la liberté, à laquelle on crut que les corporations s'opposaient , ne distingua et n'épargna même point les institutions qui, loin d'y porter quelque obstacle, ne pouvaient qu'eu accélérer l'époque par la propagation des lumières ; et l'université de Besançon partagea le sort que subirent tous les corps enseignans. Voulant être utile à son pays, Tourtelle accepta une place de médecin à l'armée du Rbin, et il en remplissait les fonctions à Landau , lorsque le gouvernement, reconnaissant la nécessité de former des officiers de santé tant pour le service de l'intérieur de la république que pour celui des armées , créa trois grandes écoles de médecine. Tourtelle réunissait trop de titres à une place de professeur, et l'opinion était trop prononcée à son égard, pour qu'elle put lui être refusée. Il fut nommé en i '794 ^ l'école do Strasbourg, et justifia ce choix , tant par son zèle pour l'instruction des jeunes-gens, que par les ouvrages dont il enrichit là science. 11 est à remarquer que, quoiqu'il n'eût point de professeur-arl joint, il fit seul tous les cours qui auraient dû être faits par les deux professeurs.
Chargé de donner un cours d'hygiène, il pu-
blia bientôt des élémens de cette science en faveur et à la sollicitation des jeunes-gens qui le suivaient. Avant lui, celte branche la plus importante do la philoî-ophie médicale n'avait point été traitée. Quelques auteurs, tels qu'Hippocrate, Galien , Méad , Lind, Wilh, Lorry, Halle , et un assez grand nombre d'autres, avaient bien donné , dans des ouvrages particuliers, d'excellens préceptes sur riiiduence qu'ont sur l'homme les choses physiques et morales ; mais on n'avait point fait de celte science un corps de doctrine, et l'on donnait encore dans les écoles le nom de noTi-naturelles aux choses les plus naturelles et les plus Indispensables à rhonmie, c'est-à-dire , à Vair , aux aliniens, aux boissons, au somuieil , à la veille, aux passions, etc., etc. Il importait donc de réunir tous les matériaux épars , et de former de leur ensemble un système de connaissances hygiéniques. Tourlelle n'a pas seulement le mérite d'avoir réussi dans ce travail ; il ne s'est pas contenté de prendre l'homme sortant du seul de sa mère, de le suivre dans les différentes époques de la vie , de le considérer sous les latitudes les plus opposées, de faire remarquer l'influence qu'ont non-seulement sur son organisation, mais encore sur ses facultés mentales, le climat, le gouvernement, la religion, le régime , etc. : remontant à àes époques sur
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lesquelles la tradition seule nous a transmis Ses renseignemens, il va chercher quelle a été sur l'homme l'inlluence des révolutions qu'a essuyées e globe, et de la dépravation qu'ont subie les mœurs.
L'auleur développe ailleurs les causes de l'inégalilé des saisons, qui, de luéme que leur irrégularilé, est vuic des sources les plus fécondes de maladies. Nous ne poursuivrons pas plus loin l'analyse de cet ouvrage : seulement nous ajouterons que, fpielque lemps après sa publication, le. savant professeur Halle écrivit à l'auteur que la lecture de son ouvrage l'avait décidé à ne point faire paraître celui sur la même matière auquel il travaillait depuis long-temps.
Peu de temps après la publication de VI/jgicne , Tourlelle donna des Elémcns de Médecine théorique et pratique. Dans cet ouvr;i"e, que la jalousie , ignorant que l'on pût écrire sur la pathologie sans niettre à contribution les travaux du plus profond des nosologistcs , a peint conmieune compilation des œuvres de Sauvages, l'autpiu' ( prenant de B:iglivi cette superbe épigraphe : Duo surit vrtecipui mediciuœ cardines , ratio et ohservalio ; observaiio lanirn est filuni ad quod dirigi debent inedicoruni rutiocinia. ) s'clTorce de })rnuver que l'observation cl le raisonueuienL sont les meilleurs ci le-^ seuls guides
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à suivre duns l'étude de la médecine. « Depuis, » dit-il, qu'on eut abandonné la roule de l'ob- » servation tracée par Hippocrate , on s'est » égaré dans un labyrinthe d )iy[)Olhèses qui, en » éteignant le goût de la vraie médecine ^ ont i) Jion-seulement retardé ses progrès, mais en- }) core l'ont fait rétrograder. Si , durant ces » temps où régnait la manie de vouloir tout )) expliquer et de plier la nature aux caprices » d'une imagination déréglée , on se fût occupé » à rassembler des faits avec exactitude et à les » comparer ; si , dis-je, on eût employé le temps )) qu'on a consumé inutilement à défendre des » systèmes qui s'éclipsaient tour-à-tour, à expo- » ser simplement , à l'exemple d'Hippocrale , » l'histoire des maladies , de leurs connexions » avec les constitutions heureuses et nialheu- )) reuses auxquelles elles sont assujetties , et les }) moyens qui avaient bien ou mal réussi , il y a » long-teuips que le voile qui nous cache tant » de vérités utiles à l'humanité serait tombé , et » l'art serait aujourd'hui plus près du point de sa >} perfection. »
Nous ne pouvons dissimuler que l'on s'écarte beaucoup trop de ces principes. Nous voyons à regret que l'on donne aux connaissances accessoires à la médecine une importance qu'elles ne peuvent avoir pour l'homme dont le principal but
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eslde prévenir oudc guérir les maladies auxquelles sont exposés ses semblables; qu'on occupe trop les jeunes-gens de physique, d'iiiàtoire naturelle , de chimie , d'anaiomie comparée, etc. Cette manie de vouloir faire des savans nous paraît le plus sûr moyen de manquer le véritable but , qui est de faire des médecins. Ce ne sont pas là les principes que nous a laissés le père de la médecine. Dans la plupart de ses ouvrages, et notamment dans son livre des Epidémies, il indique le véritable plan à suivre. Par quelle fatalité nous sommes-nous donc éloignés , et nous éloignons-nous encore des préceptes de ce grand homme? S'il est lui moyen de renverser ces hv[)ot]ièses mensongères , ces rêveiies de cabinet , ridicules produits de quelque imagination en délire ; s'il est un moyen de dégager l'art de guérir de l'énorme fatras de prétendues sciences dont l'ignorance a voulu l'enrichir , mais qui reiuplissent ce but comme le cadre enrichit le tableau de prix qu'il . entoure , c'est dans l'observation qu'il faut le chercher : elle est la seule route qui conduit directement au but auquel nous tendons ; tout le reste n'est que sentiers plus-ou moins pratiqués, qui tous en éloignent, ou qui, s'ils y ramènent, ne le font que par des détours qui laissent toujours le regret du temps qu'on a employé à les parcourir. Avec des connaissances en analoraie et
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cnhvgiène, le jeune homme suivrait avec fruit son maître au lu du malade. Là, celui-ci lui apprendrait à connaître la nature , le sii'ge et les causes de la maladie; lui ferait remarquer les signes qui la caractérisent, ceux qui lui sont communs avec d'autres maladies, ses rapports avec la saison; il étudierait le tempérament et les habitudes du malade, suivrait les diflerenles périodes de la maladie , ses changemens de caractère , sa marche, ses progrès , sa terminaison , les crises qui arrivent naturellement, celles qui ont été excitées , etc. , elc.
Mais en donnant nos vues sur la méthode d'enseigner qui nous paraît la meilleure, nous semblons avoir oublié que celte méthode était celle de l'auteur dont nous nous eniretenons, et que nous ne faisons que raconter une partie de ce qu'il fît pour nous et pour la plupart de ses élèves. Plein de vénération pour la doctrine d'Hippocrale , judicieux partisan des anciens , qui, plus rapprochés de la nature, l'ont mieux étudiée et mieux connue , c'est dans leurs écrits , c'est dans ceux de tous les médecins naturalistes, qu'il va puiser les préceptes qu'il donne; il pèse leur autorité, compare et discute leurs opinions, et s'associe ainsi à la gloire des Baglivi , des Sydenham , des Bordeu, des Lorry, des Sloll, et de tous les restaurateurs de la vraie médecine.
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Nous avons dit que ïourielle s'éiait occupe d'un travail ayant pour objei l'histoire philosophique de la médecine. Ce travad existe en manuscrit. On l'a trouvé dans ses papiers, après sa mort, ainsi que plusieurs autres ouvrages.
Voici la notice de ceux qu'il a publiés ou" qu'il a laissés en manuscrit.
i". U Histoire philosophique de la Médecine.
!2°. Matière médicale ;
3**. Êlémens de Physiologie ;
4° • Elémens de Chimie ,*
B^. Une traduction complète des OEuvres de Sarcone;
6°. Une traduction commencée de Sydenham , avec des notes ;
y°. Une Topographie médicale de la Franche^ Comté j
S*'. Des Mémoires sur quelques questions de médecine légale ;
Un assez grand nombre de consultations de médecine , etc.
Peu d'hommes portèrent aussi loin que Tourtelle le zèle pour l'instruction des jeunes-gens et les progrès de l'art qu'il professait ; peu réunirent à des connaissances aussi étendues et aussi variées
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Fart difficile de les communiquer. Nous l'avons vu faire en même temps des cours d'hygiène, de maiière médicale et de chimie, et apprendre à son fils aîné (à ce fils qui promet d'être en tout digne de son père), et à celui d'un ami, les mathématiques , l'histoire et la géographie. Pendant ces momens difficiles où l'homme public ne recevait qu'en apparence la récompense des services qu'il rendait à l'Etat, Tourtelle , qui n'avait d'autre fortune que sa place et ses talens, donnait un cours particulier de pathologie interne à un assez grand nombre d'élèves qui le lui avaient demande. Le prix modique qu'il avait fixé pour ce cours , l'utilité dont il avait été pour ceux qui le suivirent, les déterminèrent à joindre à la lettre de remercîment qu'ils lui adressèrent, une marque de reconnaissance quihonorait également le maître et les élèves.
Cependant Tourtelle ne seplaisait point à Strasbourg : la température de ce pays , qui est froide et humide, favorise la constitution pituiteuse, qui ne convenait point à son tempérament , ce qui le décida à solliciter son changement , et lui fit désirer de revenir dans ses foyers , où des jouissances préférables à celles que donnent la fortune et la gloire l'attiraient , et de changer sa place de professeur à l'école spéciale de Strasbourg contre celle de médecin à l'hôpital militaire de Besançon , qui
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était alors vacante. Quoiqu'il fît par cet échange le sacrifice volontaire des deux tiers de sa fortune, on se persuadera diflicilement qu'il éprouva beaucoup de difïïcultés pour obtenir la place qu'il sollicitait, et qu'il n'en eut l'obligation qu'au Ministre , qui employa son autorité pour la lui faire avoir.
De retour dans ses foyers, Tourtelle n'y trouva pas le repos et le bonheur qu'il y espérait. Depuis quelques années il éprouvait assez constamment, au printemps ,une toux qui , assez légère dans le principe , devenait peu à peu plus fréquente. Celte toux , accompagnée d'embarras dans la poitrine et de douleurs parfois très-violentes , lui fit craindre une phthisie tuberculeuse , et redouter singulièrement l'approche du printemps. Malheureusement ces craintes n'étaient que trop fondées. L'arrivée de cette saison , après laquelle tous les êtres vivans soupirent , lui donna la fatale certitude qu'il ne s'était point trompé sur la nature de sa maladie. IN'ayant pu prendre sur lui de changer le genre de vieirrégulicr et pénible qu'il menait , ni de se défaire de son infatigable amour pour l'étude , les symptômes qu'il avait éprouvés les années précédentes reparurent avec plus d'intensité ; bientôt la faiblesse et la maigreur devinrent de plus en plus sensibles , la fièvre étique et le crachement de pus aggravèrent la maladie , et
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il rendit le dernier soupir entre les bras de sa femme et environné de quelques amis.
Pendant le cours de sa maladie , Tourlelle conserva toute sa connaissance et le même caraclère qu'il avait eu pendant sa vie. Il vit approcher ses derniers momens avec le calme que donne une vie exempte de reproches, et consacrée toute entière à l'étude et à l'exercice des vertus sociales. Il connaissait tellement son état , et calculait avec une telle précision le temps qu'il avait encore à vivre, qu'il répondit à un étranger qui le consul* tait pour une maladie semblable à la sienne ; Nous aidons tous deux la même maladie : la mort me déU\^rera bientôt de la mienne ; préparez-vous à ne pas me survivre long-temps.
Quelques médecins ont cru que Tourtelle avait méconnu la nature de sa maladie, parce que^ pendant son cours, il avait fait usage assez habituellement du laudanum. Bien opposé à ce sloïque Possidonius qui, au milieu des souffrances ^ le visage altéré, l'œil cave, les membres roidis ^ s'écriait que la douleur physique n'était point un mal , Tourlelle la regardait comme le plus cruel de tous les maux , comme le seul que la raison ne peut ni détourner ni affaiblir, et s'attachait à lui opposer les moyens que son art mettait à sa disposition. Souffrant presque continuellement , il regardait le repos qu'il se procurait par l'usage du
laudanum comme le meilleur moyen d'opérer la coclion de l'humeur, el il avait en faveur de son opinion sa propre expérience; car il remarquait qu'il expectorait plus aisément quand il en avait pris, que lorsqu'il s'en était abstenu. Quand la douleur n'est que momentanée, ou qu'elle n'est, suivant l'expression de l'éloquent Petit (i) , qu'un fruit amer qui cache le germe d'un grand bienfait, comme celle que souffre le goutteux , qu'elle protège contre toute autre infirmité et à qui elle présage une longue vieillesse , il n'est pas besoin de beaucoup [de courage pour la supporter ; mais lorsque, à nos derniers momens, elle semble épuiser sur nous ses traits les plus aigus , que nous ne vivons plus que pour souffrir , elle nous fait envisager comme un bonheur l'asile de l'éternel repos , et légitime l'emploi des moyens qui émoussent les pointes semées sur la route qui y conduit.
Tourtelle , en préférant la modeste place de médecin à l'iiôpiial de Besançon à celle de professeur à l'école de Strasbourg , sacrifia sa gloire et sa fortune pour se livrer à ses goûts pour l'étude, et au doux plaisir d'être utile à ^on pays. Moins désintéressé, il eût pu laissera sa famille une honnête fortune; mais rarement les richesses
(i) Discours sur la douleur.
sont compagnes des talons ; et il ne lui laissa guère que son nom , ses manuscrits, et l'exemple de ses vertus.
Sa société était douce, agréable, instructive : personne ne cachait moins ses connaissances , et n'avait moins envie de les faire paraître; personne n'était plus gai et plus communicatif. 11 aimait à se trouver avec quelques amis , qu'il choisissait de préférence parmi les jeunes médecins qui avaient le goût de l'élude, et à se délasser de ses fatigues et de ses travaux dans l'abandon d'un repas frugal: il parlait alors comme il professait et comme il écrivait ses ouvrages ; et jamais on ne le quittait sans être plus instruit.
Tel a été le philosophe modeste , le médecin judicieux et profond, le citoj^en vertueux, qu'a perdu la ville de Besançon. Vous qui fuies ses élèves, ses amis , et qui sùles l'apprécier , vous aurez longtemps sa mémoire en vénération ! Et vous qui ne voulûtes le voir qu'à travers un voile qui vous déroba ses bonnes qualités , si vous avez quelque amour pour l'humanité, quelque respect pour la vertu , vous donnerez aussi une larme à sa cendre! Pour moi, qu'il daigna honorer de son amitié, et qui aurais voulu mieux le peindre, je n'oublierai jamais les leçons que j'ai puisées dans ses ouvrages, dans sa société , et dans sa vie privée. O Tourlelle! mon respectable maître , en t'olTranl ce faible té-
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moignage d'estime et de reconnaissance , une idée consolante vient se mêler à ma Juste douleur , c'est que j'aurai du moins fait connaître un homme trop peu connu , et qu'en ouvrant le dépôt de tes connaissances et de les travaux , j'aurai pu contribuer à tirer ion nom de l'obscurité dans laquelle la modestie se plaisait à l'environner.