CHAPITRE I
isolées et détachées de toute autre. Or, c'est une propriété que les langages articulés possèdent seuls à un degré éminent, je ne dis pas que le langage des gestes , et même celui des attouchemens , n'en soient pas susceptibles à un certain point : mais ce n'est que quand ils sont trés-perfectionnés. Dans Porigine du langage d'action, un seul geste dit : je veux cela , ou je vous monti-e cela , ou je vous demande secours -y un seul cri dit : je vous appelle , ou je souffre , ou je suis content , etc. j mais sans distinguer aucune des idées qui composent ces propositions. Ce n'est point par le détail , mais par les masses , que commencent toutes nos expressions , ainsi que toutes nos connaissances. Si quelques langages possèdent des signes propres à exprimer des idées isolées , ce n'est donc que par l'efTet de la décomposition qui s'est opérée dans ces langages 3 et ces signes , (0. noms propres d'idées , ne sont, pour ainsi dire , que des débris , des fragmens y ou du moins des émanations de ceux qui d'abord exprimaient , bien ou mal , les propositions tout entières.
L'essence du discours est donc d'être composé de propositions, d'énoncés de jugemens (i). Ce
(i)C'e6tlàceqne me parait être uoiquement le langsge de* aiumaux. Il est tout composé de pro|iositiDns , d'énoncés de iogemens, et il ne renfisrine|amaisae simples nomsd'idëes. AssoKiueot ils sentent , ils se souviennent , ils jugent et ils veulent; cela .est inijpossible à méconnaître. Les moins intelltgens d*entr'eux manifestent ces impressions d'une manière si po<àtîveetquelf^aefoissi énergi()ue , je dirais presrjue si éloquente , que ie ne crois pas que nous ayons aucune preove plus certaine f ju'elics existent dans nos semblables. Leurs gestes 00 leurs cris diaent donc trë»-bien , 1% sens , je juge , on ie vecx cela. Ce sont de vraies propositions tout jiofisi intelligibles que celles de notre iaBgafied'action , et même que celle de nos langnesl es plus
sent U ses Trais ëlëmens immÀliats ; et ce que Ton appelle improprement les ëWmens , les par-
iwrfectionnées. Mais aucun de ces gestes ou de osa cris, même dans les espèces les plus modifiées et ks plus développées par la soci(*téet l'exemple de l'homme , n est jamais le nom propre d'une idf^e isolée , détachée de son attribut. Or , cela ne tient point au mutisme , car beaucoup d'animaux émettent des 8on« , f|uelque»ups même articulent très-bien. D'ailleurs cette opération pourrait également s'eftectuer avec des gestes. Dans nos langages par gestes , il y en a qui représentent un nom ou une idée oetachée , et d'autres un verbe ou son attribut séparé d'elle. Je pense que c'est donc cette capcite d'isoler une idée partielle^ de détacher une circonstance a'une impression totale et composée, de séparer un sujet de soii attribut, d'abstraire en un mot et d'analyser un certain point, qui manque auxanimaux, qui fait queleur langage n'est jamais qu'une séried'interjections, ou'une suite depro* positionsimplicites , et qui constitue toute la diiTérence entr^ux et nous ; s'ils l'avaient , ils décompueeraient leurs perceptions ; ils se Cloraient des signes pour exprimer les idées résultantes de cette décomposition. Ces signes allieraient les souvenirs de ces idées à des sensations , le» transformeraient en sensations , comme ils font pour nous;4ls raisonneraient avec ce^ signes , comme nous faisons nous*mémes. C'est doac ^ la décomposition de la proposition dans ses élémens , que se marque la séparation entre' la brute et l'espèce intelligente par excellence. Jusque-là, je vois tout semblable entr'elles, ou du moins il n'y a de différence que du plus au moins. Cette observation suffît , je crois , pour faire sentir toute l'importance du sujet du chapitre oui va suivre , et peut-être pour jeter beaucoup de jour sur l'Idéologie comparée. ,
Sue l'on ne me demande point comment je conçois qu'un anijuge, sent un jugement, c'est-k-dire sent qu'une idée est comprise dans une autre , sans sentir distinctement chacune de ces deux idées. Je répondrais que je n*en sais tien. Je pourrais dire eu outre que cela nous arrive aussi à nous-mêmes ; que nous portons l^ucoup de.jugemens sans en démêler les élémens , et qui plus est , sans nous apercevoir même que nous les portons ; mais je serais obligé d'ajouter que je ne comprends pas mieux comment cela peut être, et cela ne jetteraitaucuo nouveau jour suc le sujet. Ce qu'il y a de sûr , c'est que cela est ; que aouvçnten* suite nousdéméjfons les élémens de nos jugemens et lesexprimons séparément, etque les animaux ne fontjamaisni l'an m l'autre. Je croîs cette remarque certaine et intéressante , «n ce qu'elle entre dans la profondeur du sujet aussi avantqu'il nous est possible d'y pénétrer dans l'état actuelde nos eonnainances.