‹ Elémens d'idéologie (volume 2)Chapitre 4 sur 93 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

XJA Grammaire est, dit-on, la science des sir

Î^nes. J'en conyiiens. Mais j'aimerais mieux que 'on dtt , et surtout que l'on eût dit de tout temps, qu'elle est la continuation de la science des idées. 8i de bonne heure on était arriré a cette manière de la considérer . qui est la Traie , on n'au'f râit pas imaginé de faire des théories des signes ayant d'avoir créé , perfectionné et fixé la théorie des idées , ayant d'ayoir approfondi \% con-^ naissance de leur formation, et ceHe des opé-r rations intellectùellesqui les composent, on plutôt dont elles se composent.

it

Les longues annales du genre liuniain ne nouv présentent que deux intervalles de lumière que nous connaissions assez en détail pour en bien juger : l'un est celui où brillèrent les Grecs et les Romains , et l'autre comprend les trois ou (^atre derniers siècles qui viennent de s'e'couler , et qu'ont illustrés les recherebes des différentes nations européennes. Ce qui les précède et ce qui les sépare se pei:d dans la nuit des temps, ou dans les ténèbres de l'ignorance.

Pendant la première de ces deux belles épo-

3ues, les anciens ont commencé par les cbefs- 'œuvre et les jouissances des arts et des lettres. Puis ils ont fait plus ou moins de progrès dans les sciences physiques et mathématiques, ensuite dans la philosophie morale : enfin est arrivé pour eux l'âge des sophistes , des grammairiens et des critiques. Chez les modernes, la marche a été et devait être à peu près la même : aussi est-ce surtout dans ces deimiers temps que l'on s'est beaucoup occupé de Grammaire raisonnée et d'analyse métajvhysique.

On croit assez communément que c'est la lassitude et l'épuisement du génie €|ui produisent ce penchant à la réflexion et à la discussion , et l'on regarde comme un signe de décadence l'apparition de cet esprit subtil et sévère qui, se portant M la fois sur les choses et sur les mots, veut tout analyser , tout connaître , tout apprécier , et cherche à se rendre compte de toutes ses imprcsisions, jusque daps les moindres détails, Mais, il est aise de voir que cela même est encore un progrés de notre inte^igence , progrès qui doit nécessairemânt suivre les auU'es et ne peat les précéder ^ car ce n'est qu'après avoir eu des succè^

INTRODUCTION. i^

âatis tous les genres, que l^homme peut se replier sur lui-même, et chercher dans Texamcn de seft ouvrages les causes gënërales de leur perfection , et les moyens de procéder encore avec plus de justesse et de sûreté' : et certes , de tous ses travaux ce ne sont pas là ceux qui exigent le moins de force de tétc , ni ceux qui doivent produire les moins grands re'sultats.

Cependant , quelque utile que soit cette étude, il serait assez difficile d'assurer que les anciens en eussent tiré beaucoup de fruit , quand même les évènemens politi(^ues, en les faisant tomber sous le joug des nations barbares , ne seraient pas

premiers pas sciences. Privés d'observations antérieureà^ qui leur fussent connues , d'instrumens , de contradicteurs , de moyens de communication faciles avec les autres parties du globe , les Grecs , vifs autant que spirituels , avaient cédé à leur impatience naturelle, et , pour abréger , avaient cherché plutôt à deviner la nature qu'à la connaître. Je ne prétends point qu'il n'y ait pas eu parmi eux de grands observateurs ; et si j avançais un pareil paradoxe, Hippocrate et Aristote seraient élernelleraent là pour me démentir.

Mais malgré les travaux de ces grands hommes , il est vrai de dire que leurs compatriotes ont toujours ignoré l'art des expériences , et n'ont jamais attendu des observations suffisantes pour établir les théories les plus vastes et les plus téméraires, non-seulement »ur l'ordre de l'univers ci les lois qui le régissept , mais même sur sa composition , sa formation et son origine. J Ce

même esprit de précipitation , ils l'ont transporte' ensuite des sciences physiques dans ies^ sciences morales et dans la philosophie irationnelle. Ils, avaient bâti mille systèmes sur la nature de leur intelligence , avant d'avoir seulement examine' ses opérations j et chacun d'eux avait pris parti si de'cide'ment pour l'une ou l^autre de ces opinions hasarde'es, qu'aucun de leurs grammairiens et de leurs dialecticiens n^a imagine de commencer ses recherches par une e'tude approfondie de ses facultés intellec£uelles. Ils se sont attache's aux de'tails , aux circonstances , aux formes, sans remonter jamais jusqu'aux vrais principes (i). Ëngage's dans cette mauvaise route , ils n^ont pu que tourner perpe • tuellement dans le même cercle , sans faire aucun progrès réel. Aussi les Grecs des temps poste'rieurs, quoiqu'ils aient été' dans un ëtat sinon florissant, du moins tel qu'il laissait un libre cours à leurs recherches , sont-ils devenus plus subtils , plus disputeurs, mais non plus vf^ritablement éclaire's : ils n'ont plus du tout examiné les faits , ils n'ont discute' que leurs hypothèses ; et c'est vraisemblablement la principale raison pout iaqueilé , chez eux, l^art social ne s'est jamais assez perfectionné pour donner à leur empire cet état de civilisation supérieure et cette organisation solide qui assure l'existence des nations réellement policées , et les met audessus des atteintes de tous les peuples barbares^

fi) Ici je ne ferai poitat d'exception eh taveor d'Âristote , dont >a logique a eu une prodigieuse influence , parce qu'elle est l'ouvrage d'une très- forte tête, et une influence funeste, paroe qu'elle repose sur des bases fausses , comme j'espère U di^raonfrer quand il èU sera tempt . *

JNtRODrCTlO?!. •?

Ce que l'impatience et la précipitation avaient ^it chez les Grecs , lé. despotisme des opinion» religieuses a pens^ le faire chez nous. 6races à la bonne direction que quelques hommes supérieurs avaient donnée aux esprits , et que 1 on siiivaii dans tous les genres de recherches , on sVtait bientôt aperçu que , pour trouver les lois du discours at au raisonnement , il fallait connaître notre intelligence , et qu^availt de parler de Grammaire et de Logique on devait étudier nos facultés intellectuelles. Mais c^c'tait le droit exclusif dcÉ théologiens de toutes les sectes , de nous prescrire ce qvte nous devions penser sur ce point ; et nul ne poiïvait ni n'osait pe'ndtrer dans leur empire (i).

Ainsi, messieurs de Port-Royal, dont on ne peut assez admirer les rares talehs, et dont la mémoire sera toujours chère aux amis de la raison cl de la vériié, ont bien , au commencement de leur Grammaire raisonnëe , proclame , il y a prés de i5o an^, que la çonnaisance de ce qui se passe d'ans notre esptit est nécessaire pour comprendre les féndémens de la Grammaire ; mais pourtant dans cette même Grammaire , ils se sont bornés à nous dire en quatre motâ que tous les philosophes enseignent qu'il jr a trois opérations de notre esprit, concet^oir , Juger et raisàtinef, sans se mettre du tout en peine d'exariiiner, ni dé développer cette doctrine.

Quoique dans plusieurs endroits de leur Logî-

(i) Les 11i<<ologieD8 sont des philosophes qui ^ comme les philosophes anciens , sont très- hardis ea suppositions , et (|ui de plus, prétendent que leurs assertions sont les disions de Dieu ^me, ce que les anciens ne faisaient pas, et ce qui ferme U |)ôrtc à toules recherches,

6 CRAMMAlRF..

que ils soient entres clans plus de détails sut Irk formation de nos idées, et sur quelques-unc^ de nos opérations intellecluelles, cependant co n'est, pour ainsi dire, qu'incidemment et par morceaux de'tache's , qu'ils ont traite' ces sujets , et toujours comme partant d'une doctrine convenue.. Aussi, l'on peut Toir coml^ien presque tout ce qu'ils en put dit est vague, ou* faux, ou incomplet, quelle obscurité' cela répand sur tout le reste de leur ouvrage. Paï là , il se trouve réduit à n'être qu'un .recueil d'observations plus ou moins bonnes^ mais sans ensemble, et il ne peut pas être regarde' coînme une théorie complète des caractères de la vérité et delà certitude , ce que devrait être iine^ bcmne logique.

La lecture des ouvrages de Dumarsais fait naître continuellement la même réflexion. Je ne sais si tout le mond^ sera de- mon sentiment^ je , le regarde comme le premier des grammairiens ; ' du moins je n'en connais pa« qui, sous le voile de l'expression , démêle aussi habilement la véritable*, opération de la pensée. Mais il n'a point employé celte sagacité exquise à faire un tableau complet de notre in tellicencfi j et d'Alembert e&t réduit à nous dire de sa logique (i) : Ce traité contient sur la métaphysique tçut ce qiC il est permis de savoir, c^est-à-dire que Voai^rage est très-court. Il est vrai qu'il ajoute : peut-être pouj^rait-on Vahréj^er encore i ce qui pourrait porter à croire que d'Alembert lui-même ne sentait pas combien il est à regretter qu'il n'ait pas commencé par traiter co sujet ex-professb. Cependant s'il TaYait fait , s'il

(i) Elôgè de Dtlmarsàis , à la této dû prtmier volnmfl ilc ses. ffuvres. A Paris , chez Pougin , an \ ; et dans le septi^Illr volume (je l'Encyclopédie de Paris.

INTl\ODUCTl07f. 7

avait osé réunir et coordonner toutes ses observations idéologiques, la partie grammaticale et la partie logique s'en seraient suivies d'elles-mêmes , et il est vraisemblable que cet homme- célèbre n'aurait, pas termint? sa longue carrière- «ans achevfer l'ouvrage pre'cicux dont i\ ne nous a donne' que le plan et des fragmens (i).

Enfin Condîllac , que l'on peut regarcjér comme le fondateur de l'iae'ologie , et qui , maigre les gènes dont il était environne?, a entrepris de porter une luniîère directe dans les ope'rations de notre intelligence , Condiilac lui-môme n'a pas mis la dernière mairi à ce grand ouvrage. Ses idées à cet i5gard sont dissdmine'es dans ses nombreux, r'crits, et elles se ressentent de cette dispersion. Plnsrt'Unies elles selleraient mieux. Mais entraîne par les circonstances, ou rebute' par les obstacles, il a fait sa Grammaire et sa Logique avant'd'a voir inrariablement fixe son ide'ologie j et si , malgré leur rtfe'rîtc e'minent, elles laissent encore, comrtie je Iç crois , beaucoup de cïïoses à désirer , il n'en fant pas chercher d'autre raison.

Pour faire faire de grands progrès à la philosophie rationelle, et pour porter à sa perfection la connaissance de l'homme , il fallait donc à l'indépendance des anciens joindre plus de science et plus de réserve, et, en observant comme les modernes, pouvoir tout examiner et tout dire ; or, c'est .ce qui n'est point encore arrivé. Le moment où les hommes réunissent enfin un grand fonds de connaissances acquises, une. excellente méthode et une liberté entière , est donc Te com-

(i) Il en sentait î>ien la nt^iTssité. Voyer la pitMaco «Irsa grammaire raisonn^e, p. sbrî , tome premier , édil. de Pougin , an V .

' k gbâmmAirk.

mencement d^une ère absolument nouyellc, dan^ leur histoire. Cette ère est vraiment Père fba»çaise; et elle doit nous faire prévoir un dévelop-

J cernent de raison , et un accroisseinent de bonleur , dont on chercherait en vain à juger par l^exeraple des siècles passés : car aucun ne ressemble a celui qui commence. ^ . ,

Mais pour lie point sortir de notre sujet, l'on voit que le défaut de toutes les Grammaires y même les, plus philosophiques, est de vouloir rendre raison de la composition des signes avant d'avoir expliqué la composition des idées qu'ils repJ-ésentent , et d'avoir exposé avec clarté le jeu des facultés intellectuelles qqi concourent d'abord à la forms^tion de ces idées, et ensuite à leur expression. C'est ce que l'on a toujours fait 5 mais c'est, je pensé , ce que l'on ne^doît plus se permettre. Au point où est arrivé a prései^t l'esprit humain , il est capable de se rendre rai-, son.de tout ce qui est de son ressort , e.t il yeut , dans tous les genres , remonter jusqu'aux premiers principes qu^il peut saisir. Voilà pourquoi j'ai crij devoir 'commencer cet ouvrage par un traité d'Idéologie. Je sais que c'est une ei^treprise hardie , et j'ignore si elle sera heureuse : mais quelque imparfaite que puisse être cette Grammaire , je suis certain qu*elle aura un avantage précieux , celui de cominencerpar le commencement , et que cet exemple sera suivi et aura des conséquences importantes , en empêchant la science de tourner perpétuellement dans le même cercle , comme eUe à. touiours fait , et en lui faisant faire des progrès réels et sûrs.

Puisque la science des signes ne doit être que la continuation de la science des idées , et que le

INTRODUCTION. <y

principal mcfrite de ma Grammaire est d'être la suite a'un traité d'Idéologie » je ne dois rien négliger pour que ces deax parties de mon ouvrage soient intimement lie'es: Pour cela il faut que je commence par re'former une phrase qui m'est échappée à la fin de nés Élémens d'Idéologie* C'est celle-ci , qui se trouve page 354 • ^près ces préliminaires , il me sera aisé de tracer les règles de Cari de parler et de raisonner ; mais, etc. (i) J'ai fait deux fautes dans ce peu de mots. D'abord, l'expression est inexacte : car ce n'est ni de l'art de parler , ni de l'art de raisonner qu'il sera question dans la suite de cet ouvrage; mais seulement de la partie de la science des idées qni se rapporte à leur expression et à leur déduction. Un art est la collection des maximes ou préceptes pratiques dont l'observation conduit à faire avec sucpés une chose quelle qu'elle soit ; et une science consiste dans les vérités qui résultent de l'examen d'un sujet quelconque. D'où il suit que nul art ne peut avoir des principes certains , que quand les vérités de la science , ou des sciences dont il émane , sont découvertes et bien prouvées. Ainsi , une Grammaire particulière est; un art^ c^est l'art de bien exprimer ses idées dans un langage quelconque. Voilà pourquoi aucune ne peut être réellement bonne que la science générale de ^expression des idées , la Grammaire générale , ne soit perfectionnée \ et c'est de celleci seulement que nous nous occuperons. Il ea est de même de la Logique j elle a sa partie scien-

(i) OHtf phrase ne m irouyepluy dans la deuxième «klition : plie ëuit dans la récsipituiation qui a ëtë remplacée par un extrai4^ raisonne^-

tiiique et sa partie technique : Pune qui consiste dans Fexamen des causes de la vérité et de la certitude de nos idées, l'autre dans les moyens de conduire son esprit dans la recherche de la Te'rite'. On les a trop confondues , ou plutôt l'on n'a que trop mis la dernière avant la premièi'e ; car je crois celle-ci encore très incomplète , quoique Pantfe ait e'tétraite'e et enseignée avec excèsj aussi je ne m'occuperai que de la partie scientifique. Si l'on rencontre dans cet écrit quelques conseils utiles pour la pratique , ce ne sera que par occasion. Mon unique but sera , en partant de la formation de nos idées , de faire bien connaître en quoi consiste leur expression et leur justesse ; et je croirai avoir bien servi , si j'y réussis.

J'ai donc eu tort d'adnoncer un art de parler et un art de raisonner : mais j'ai eu encore bien plus tort de dire qu'il me serait aisé de les faire. Je ne seiis que trop qu'il n'en est rien. Sans doute, c'est un grand point de s'être rendu compte de «es facultés intellectuelles et de leurs résultats j etla conviction intime de n'y plus rien voir d'obscur ni d'embarrassant , donne une ferme conlianceque l'on réussira à démêler le fîldu discours et du raisonnement. On ne conçoit même pas que d'autres aient osé l'entreprendre sans ce préalable. Mais quelque grand que soit cet avantage , quand on met la main à l'œuvre , ou s'aperçoit bien vite de tous les obstacles qui restent à vaincre. On voit clairement combien il y a de distance entre les premières vérités et leurs dernières conséquences j combien il est difficile de parcourir tout l'intervalle qui les sépare; combien il est aisé de s'égarer dans le trajet ; et le

INTBODLCTIOX. . n

(Iccouragcment est prêt à remplacer Texcès de f^onfiance. Cependant, où ne peut-on pas arriver qaaBd on part d'un point bien connu , et que Ton vsuit une bonne route ? '

La Grammaire , il est vrai , est une science immense. Si Ton voulait ne laisser échapper aucune des vérités grammaticales , il faudrait se livrer à des rechercnes vraiment effrayantes : mais c'est le sort de toutes les branches de nos connaissances. Il n'y en a pas une , même la plus futile , c[ui ne ôoit réellement inépuisable , e^ qui n'offre toujours un plus grand nombre de combinaisons nouvelles à examiner , à mesure qu'on l'approfondit davantage. C'est celte fécondité indéfinie qui attache si puissammentcbacun de nous àl'dbjetfavorideses recherches, et qui lui fait voir tant de choses intéressantes dans une matière qui paraît aride et bornée à l'homme indifférent , ou peu instruit. Il n'y a donc point de sujet qui ne soit sans bornes, quand on ne sait pas y en mettre. Le seul moyeH de se renfermer dans les limites convenables est, ce me semble , de ne jamais perdre de vue le but qu'on se propose. Ainsi , par exemple „ j'auraispu certainement faire un ouvrage bien volumineux sur l'Idéoloeie proprement dite. Mais je ne me proposais pas d'écrire une histoire complète de l'esprit humain : je ne voulais qu'éclaircir la formation de. nos idées suffisamment , pour établir d'une manière certaine la théorie de leur expression. J'ai dû me bornera cinq ou six points principaux, savoir :1e nombre xle nos facultés iAtellectuelles réellemeni distinctes , et les effets de chacune d'elles , la formation de nos idées composées , la connaissapce de l'existence et des propriétés des corps , l'influence des habitudes ,

«a CtRÀMMAIRE.

^origine et les effets des signes. Si quelques-uns de ces sujets sont inutiles pour ce qui nous reste à voir , j'en ai encore trop dit j et si j'en ai néglige qui nous soient nécessaires dans la suite , nous nous en apercevrons d'une manière fâcheuse. Mais j'espère que l'on n'ëprou vera pas cet inconvénient, et que c'est précisément ce qui distinguera cette Grammaire de toutes celles qui l'ont précédée , dont plusieurs lui sont peut-être extrêmement supérieures à d^autres égard^.

Par les mêmes raisons , dans cette seconde partie, je ne ferai point de vains efforts pour épuiser mon sujet. Je ne veux expliquer l'expression de nos idées qu'en conséquence de ce que nous avons dit de leur formation, et pour reconnaître .les' véritables lois de leur déduction. Ma marche est donc toute tracée, mon plan circonscrit ^ et nous arriverons sans beaucoup de travail , de ce que nous siavons déjà à ce que nous nous proposons de découvrir. Cest à moi d'aplanir la route.

Pour j réussir , il faut procéder comme nous avons fait dans la première partie. Il faut faire pour les signes ce que nous avons fait pour les idées. Nous ne nous sommes pas reportés tout de suite a l'état d'un homme qui recevrait la première impression , et poserait la première base du vaste système de ses pensées j et nous n'avons pas entrepris de construire à priori un semblable edifipe. Nous sommes partis du point où nous sommes tous , à quelques différences près. Depuis que nous existons, nous avoms fait une multitude innombrable d'expériences et d'observations sans projet : nous en avons formé une foule vraiment prodigieuse d^idées , sans savoir comment. C'est

IIïTRODtCTION. U

dans ce chaos apparent que nous avons commencé par porter la lumière. Nous ayons cherche' à en dëcouYrir la composition et à en reconnattre les premiers ëlémens. Une fois arrivés jusqu'à eux, nous avons reformé avec facilité ce que nous avion s décomposé avec exactitude; etnous sommés revenus sans embarras , depuis Ig plus simple perception , depuis la pure sensation dénuée de tout jugement, jusqu^aux idées les plus abstraites, aux jiigemens les plus étendus , et aux désirs les plus compliqués.

De même , pour les signes , il ne s'agit pas de parler d'abord de substantifs et d'adjectifs; de les faire accorder en genres, en nombres et en cas ; d'y joindre un verbe ; d'établir des règles pour que ses diverses terminaisons indiquent les personnes , les nombres , les temps , les modes , et de prendre des mesures pour que ces mots réunis forment des propositions , lesquelles ensuite ^ nous rattacherions les unes aux autres par différens moyens : c'est encore là commencer par la fin y ou au moins par le milieu de la carrière. C'est partir d'une situation où nous ne sommes pas, et à laquelle il ne faut arriver que pas à pas , afin . de la bien connaître, avant de la quitter pour aller plus loin.

Dès que nous sommes nés , dès quç nous sentons , nous exprimons ce que nous sentons , nous parlons; nous avons un langage, à prendre ce mot dans le sens le plus étendu ; et nous pouvons dire avec vérité, que nous sommes souvent trèséloquens, même avant de savoir et de pouvoir prononcer un seul mot articulé. "Nous n'abandonnons jamais ce langage primitif, le seul que nous puissions parler: nous le cultivons sans cesse;

i6 ORAMMAIRi:.

dira, voila tout notre étte , tout ce que nous sommes. G^est notre existence toute entière. Or, juger c'est encore sentir. Nous avons dit avec vérité, que c'était sentir des rapports , mais cela demande quelques explications et quelques développemens; et il faut avant tout éclaîrcir et compléter absolument l'histoire de cette faculté de juger : car c'est à elle surtout que se rapporte l'artifice du discours^ et c'est à manifester ses résultats qu'il est principalement, sinon uniquement destiné.

J'ose affirmer ici qu'aucun Grammairien jusqu'à présent n'a connu eii quoi consiste précisément l'opération de juger, et que c^est là la principale cause pour laquelle les'meilleurs esprits et les têtes leg plus fortes ne nous ont encore donué que de mauvaises théories du langage. Du moins, j'avoue franchement que'je trouve toutes celles que je connais , non-seulement incomplètes, mais fausses. C'est ce qui a fait mon désespoir lorsque j'ai entrepris d'écrire ce traité, et je n'ai repris courage que quand je me suis senti moi-même pleinement satisfait à cet égard» Si , comme je le crois , j'ai rencontré la vérité sur ce point capital, quand même je me serais trompé sur tous les autres , j'en prends mon parti ; et j'ai la conscience que j'ai réellement fondé lascience que d'autres ensuite perfecticAineroût.

Juger c'est sentir des rapports entre nos idées; cela est vrai. Mais cette expression^ doflt je me suis servi après tant d'autres , ne dit pas d'une manière assez précise et assez exacte ce que c'est réellement que l'opération de juger , que l'acte in telle<%iel appelé jugement; juger n^est point sentir une idée nouvelle, c'est sentir qu'un être, quel

GHAPiXBC I. tf

qu^il soit, ou plutôt ridée que Ton en a(car n'>iis ne sentons que nos idées), renferme une qualité, xuie, propriété, une circonstance quelconque. Or cette qualité, cette propriété, cette circonstance quelconque, est elle-même une perception, ne idée, puisque c^est une chose sentie. Juger, 'est donc sentir qu'une idée en renferme une litre. Quand je pense à Pierre , et que je juge *^e Pierre est bon , je sens que Fidée de Pierre renferme l'idée d'être bon , qu'elle la compte au nombre des élémcns qui la composent actuellement. Il en est de même quand je juge qu'il n'est pas grand, qu'il est petit, qu'il n'a jjas soif, qu'il est Yieux, etc. Juger, porter un jugement, n'est jamais que cela, etne peut jamais être autre chose. Juger n'est donc pa^ exactement la faculte'desentiraes rapports en général : mais si l'on veut absolument se servir de ce mot , rapport , c'est unicjuement la faculté spéciale de sentir entre une idée et une autre le rapport du contenant au contenu; ou pour mieux dire , c'est la faculté de s'apercevoir , de sentir que l'idée que l'on a actuellement présente en contient une autre.

Cette faculté n'est rien autre chose que celle

que je démêle une circonstance dans cette perception, je juge, C*e8t-là un point capital qu'il ne fautiamais perdre de vue.

On (fit ordinairement , quand je juge que deux idées sont diflTérentes, je sens ces deux idées et un rapport de difTérence entr^ellw. Ge n'est point " ~ * dée,

une

précisément cela. Dans ce cas , je sens une id et en elle , la circonstance d'être diftcrentc d'

t1 GRAI^ïMAlbE.

autre. On reconnaîtra dans la suite combien cette nouvelle manière de dire la même chose •aura de conséquences utiles.

Premièrement, nos sensations, nos souvenirs, nos désirs , en un mot toutes nos idées ou groupes d'idées, sont tous difiërens entre eux : ainsi H faut, pour chacun d'eux , un signe différent j ovk' s'ils n'en ont pas un qui leur soit exclusivemenf ' affecté, il ftiut que nous en réunissions plusieurs pour les exprimer, jusqu'à ce qu'ils soient complètement représentés. Nos jugemens, au contraire , étant tous la mâme chose , le même signe les représente t«us également; il n^enfaut qu un pour tous les jugemens possibles. Nons verrons bientôt quel il est dans le langage oral , et s'A est distinct et séparé , ou confondii avec d'autres.

Secondement, poiir exprimer une sensation, un sentiment , un désir , simples ou complexes , actuels ou passés, il suffit de les nommer, soit avec un s'eùl signe , soit par le moyen de plusiiBurs réunis, comme nous venons de l'indiquer. Pour nos jugemens, au contraire, cela ne suffit pas. Quand nous aurions un signe particulier unicfuement destiné à représenter l'acte intellectuel qui consiste à juger , nous répéterions éternellement ce signe qu'il ne signifierait rien. Il marquerait que hous jugeons , mais il ne dirait pas ce que nous jugeons j il n'indiquerait jamais de quelles idées il est question. Il faut donc , pour exprimer un jugement , énoncer les deux idées dont l'une contient l'autre , plus l'acte de l'esï)rit qui aperçoit ce rapport. C'est ce que Ton appelle le sujelr, l'attribut, et le siçne de l'affirmation qui les imit. Or , c'est ce qui constitue tme projiosition .

ij

Ge« i«e!!éA^tfs 's'appliquent cgaîemcttt à tonte «^^etkf'diééou^s , puisqu'elles sont fonde'es sur la nature (tes'Mées , et'non' sur celle des signes. Qui? ces si^eà^'feoieftt des attolichemens, des geiftes; dé^ f?giirfe iracirfeâ , des sons articules, p0ii infj^^tîë. Nofis pbuTons donc établir comme principe général et même unirersel, que tout discours' fesft coîtip(ts(î d'énoncés de jugemens , de proposètiôtt*', ôii de noms d'idées , composés 'd'un ou' pitisieari^ài^Aeà, mais détachés les uns des ' autres et sàti s liaisons entr'eux.

Citons dé^e^etti^les des deux espèces, tirés d«i langage artte'uï^ ',, et particulièrement de la langue frabt*âii^ë."

Piert^ r^estpns grand. Lapédhc que je tieiU est honite. Voilà <fes propositions , des énoncés de jugeineifs. Dans le premier, Fidée Pierre et cèiie' n^éti^ pas grand, dans le second, l'idée lapée fie que je tiens et celle être bonne, sont réuftiés= par le signe d'affirmation , c'est-à-dire pw le signe q^ Ynarque que l'une est sentie com-* prise dtftts'Faf&tre.

Au contraire , Pien*e , — « rCêtre ^as grand • '•^ia péake que Je,' tiens , •— être bonne', voilà des exprèssionâ'ŒÎdée^ isolées-, de purs noms d'idées , «an* liài^ônf et'saa^ suite , et absolument détaches les «tts dp* atitres. *

hé raj^^rôctîéînênt de ces deux genres d'exem-

Ïilesf nous morttre. déjà clairement à quoi tient 'expres^ioà'Vln jûj^Rment dans le diiscours , nous . fait Voit*' bien distinctement ce qui constitue celui*bi*en ptapositicms. Ce n'est assurément pas le verbe Itri-rtrêMe, puisqu'il se trouve également dans les deux cas : c'est uniquement la forme du verbe. C'est ce rfue nous reconnattrons encore

^o GRAMlfAlRE.

mieux , qnandnouBezamioeronsead^^ail les âe^ mens du discourp dans les langues parlées : mai» il ëtait bon de Tavoir remarciuéicijparc^cniey sans cette observation , il est impassible de oien comprendre les vraies fonctions do yerbe dana ces langues , et par suite , celles des antres motf qu'elles emploient.

I^eut-être sera-t-on e'tonnédeme.yoir regarde^, comme de purs noms d'idées ces pbraseï) <}^jà al • composées n'être peu grand, la pèche gueje tiena^ éire bonne y etc. Gependant qu'on se rappelle ce que nous ayons dit dans notre première partie (i ) au sujet dé cette longue phi^ase , l'homfne qui découvre une -vérité est utile h Vhumanité toute entière, on verra que dans celle-ci r^étre pas grand, ce n'est pas seulemopt de l'idée être qu'il s'agit, c'est de l'idée être modifié d'une certaine manière qui consiste à être grand et prise négativement. Etre grand négativement , ou n'être pas grand, est donc une seule idée compOr sée , qui , n'ayant pas de nom propre ,, est exprifnée par trois ou quatre mots combinés^ mais qui n'en est pas moins une idée unique. Peut-être que dans certaines langues de gestes , plus pauvres que notre langue parlée, elle serait exprimée par un seul signe ; mais cela n'y changerait rien. Ue même l'idée la pêche que je tiens, n'est pas seule" ment l'idée pêche , individuelle d'^abo^d, devenue générale par abstraction, coi^mc . njoif s l'avons vu ailleurs j c'est cette ide'e modifiée. par l'article la , et déterminée par lui , à être prise dans toute Son étendue, puis restreinte par ces mots que je tiens, à l'individu ^^cA«, qui est dans jna main^

Ci)Chap. 4,p..4i.

eHAPITREl. »i

C'est une idée npurelle, comi)0$ée de toutes celieslà , qui n'a point de nom propre , et qui ne peut être représentée que par la réunion de ces signes, la pèche que je tiens. On ne doit pas aToir plus de peine à la regarder comme une seule idée,

2 ne celle exprime'e par le seul mot Pierre. Car ierre ne veut-il pas dire ud être de la classe de jeeux appelés homme», qui a une telle figure , une telle manière d'être , telles et telles qualités ? Or c'est assurément là une idée aussi composée que Tautre : toute la différence , c'est que l'une a. un no2n qui lui est propre, et que l'autr^n'en a pas; mais cela n^empéche pas qu'elles ne soient de même nature.

Tout discours est donc , comme nous l'avons dit, formé de propositions; et alors, ce sont toujours des jugemens qu'il exprime : ou il est compose de signes ou de groupes de signes , sans liaison entr'euz ; et alors , ce sont des idées de toute espèce , autres que des jugemens f qu'il représente. Dans ce dernier cas, nous disons qu'il ne si-^ gnifîe rien, qu'il n'a point de sens. Celte expression n^est pas très-correcte, puisqu^eUe fait le mot sens synonyme du mot jugement ; mais on peut dire qu'elle a beaucoup de sens, en ce qu'elle montre combien nous faisons de cas de la faculté de juger ; et que quand le di«cours n'exprime point de jugemens, nous ne tenons aucun compte de tout ce qu'il peut représenter, EffectÎTement, nous Pavons déjà vu, toutes nos connaissances ne consistent que dans nos jueemens. l^ïous jouirions, ou souffririons éternellement , que si nous ne portions aucun jugement de ces affections, si nous n^y apercevions aucune circonstance , pas même celle de nous venir par tel

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oirgane ou àe tel objet , nous n'en tirerions aiicun parti, nous serions toujours dans une entière Ignorance de tout , dans une complète impuissance ae rien faire à dessein. C'est donc uniquement les jugemens de nds semblables qui peuvent être de quelque intérêt pour nous. Ils nous exprimeraient les noms de toutes les idées imaginables , qu'ils ne nous apprendraient rien, pas même si ces idées existent réellement , ou si elles ont quelcjue rapport à eux on à nous , car ce sont là des circonstandes de ces idées.

Il y a plus j on doit se ressouvenir que toutes nos perceptions, excepté les pures sensations, sont des idées composées , c'est-à-dire des idées à la formation desquelles ont concouru plusieurs de nos facultés intellectuelles élémentaires j et on prut.se rappeler comment nous formons ces idées composées. Je reçois Ja sensation de résistance , je juge qu'elle me vient d'un être'quelconque; je forme l'idée d'un être résistant, d'un coj^ps : le juge que cet être est rond , est rouge , est le fruit d'un arbre, est acide, est bon à manger, etc. Je forme l'idée d'une cerist;. Mais sans tous ces jugemens , je n'aurais point formé ces deux i^es corps et cerise. Ainsi, sans la faculté déjuger, nous n'aurions pas même d'idées à communiquer, excepté nos simples sensations j à plus forte raison nous n'en aurions ni le projet ni les moyens.

Ajoutons à tout ceci encore une remarque, qui va nous conduire à bien d'autres observations. jVous avons dit que le discours pouvait être com-

1)0sé de propositions , ou de noms d'idées sans iaison ; mais celte dernière partie n'est vraie que quand le discours est dans un langage qui possède des signes capables d'exprimer des idées

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