‹ Elémens d'idéologie (volume 2)Chapitre 8 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dans une autre occasion , ils en signifieront une autre.

D'un autre côté , pendant que nous avons des mots qui représentent ainsi une proposition complète, c'estnà-dire qui expriment à eux tout seuls deux idées sép^*ces et Pacte de juger qui les unit, nous en avons d^autres, en grand nombre , qui n'expriment pas même une idée toute entière, qui ne représentent, pour ainsi dire, qu'un fragment d'idée : tels sont nos prépositions, nos adverbes , nos adjectifs, y compris les participes et les articles. On en peut dire autant dé nos verbes j mais ils revêtissent tant déformes , réunissent tant d'usages divers , qu'ils méritent un article a part. Aussi ne saurait-on faire aucun usage d'aucun de ces mots isolé et séparé de tout autre. Xc, de, courageux^ vwement , ne signifient absolument rien tout seuls. Réunis à <l'autres signes, le exprimera dans quelle étendue doit être prise une idée. De, placé entre deux idées , indiquera que l'une est dans un certain rapport avec l'autre. Courageux dénotera une qualité d'un être, ywement , la manière dont s'exécute une action. Mais le n'est pas le nom de l'étendue 5 de n'est pas celui du rapport ; courageux, celui de la qualité,, ni t^i^ement celui de la manière. Ce ne sont donc pas là de vrais signes, mais réellement des fragmens de signes. Comme nous ne pouvons pas avoir un signe pour chacune de nos idées, ni pour chacune des manières d'être de cette idée , qui en fait une idée différente , nous avons un certain nombre de ces signes incomplets qui , pouvant . s'unir à chacune, les varient, ou qui, leâ liant plusieurs ensemble , en font de nouveaux grou-

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pes. Cest une espèce de ciment , qii^on me pas^c cette cotoiparai&on , qui , s'appliquant â un caH-" lou , en change la forme et les dimensions , ou « l'unissant a d'autres , en fait differens blocs ^ dont il est partie nécessaire ; mais ce ciment n'est pas lui-même un assemblage de cailloux (r).

Il y a peu de ces fragmens de signes dans les langues naissantes. Elles n'ont pas encore éprouve d'assez longs frottemens. Il n'est même pas facile de les démêler parmi Içs signes des langages composés de gestes ou de figures tracées ; ou si on les y retrouve bien distincts, je crois que c'est assurément parce que ces langages sont employés par des hommes qui ont aussi l'usage du langage qral , et qu'ils ont transporté ces signes incomplets de celui-ci dans ceux-là. Il n'y a que ce dernier qui se prête commodément à cet excès de décomposition. Il sera curieux de rechercher comment on est venu a cette subtilité d'expression dont la filiation même nous échappé. Pour le moment , il suffit de l'avoir remarquée.

Voilà donc , dans nos langues parlées , des mots dont les uns signifient à eux seuls deux idées et un jugement, et les autres ne signifient pas même une idée toute entière : et on peut dire qu'il n'y a dans aucune langue , que ceux que nous appelons des noms , qui représentent à eux seuls une idée complète et unique. Mais pour que

(i) La comparaison n'en serait que plus juste , si j'osais la pousser jusquà dire que ce ciment n'est que clés détrimcns de cailloux qui ont perdu tout^-fait leur forme , et auxquels on a «jouté un corps étranger; car ces mots sont efTectivement des dérivas de nomscpii ont perdu leur formeet leur destination ptiemieres , et auxquels on a attaché certaines idées de mode et da relation. C'estce que nous rerrdus dans la suite.

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rien ne manque à la bizarrerie, souTentcesnônij sont employés comme signes incomplets , comme quand un substantif est pris adjectivement; et en outi'e tous les mots qui expriment , ou une pro-> position tonte entière, ou seulement un fragment dHdée , peuvent être assez de'toijime's de leur destination ordinaire , pour être employés comme noms : alors ils expriment une idée unique et entière. Quand je dis, non est une particule, et courageux est un adjectif , Tun et l^autre «ont réellement substani ifs. iVb/z n'exprime plus telle ou telle réponse négative à une proposition antérieure , mais i!4|^résente JHdée pleine et complète d^nn certain mot qui en français a telles fonctions; et il en est de même de courageux. De même encore toute une proposition, même très-complexe , devient un seul substantif , le vrai nom d^une idée, quand elle est représentée par un pronom. Ajoutons à cela que le même mot sert tantôt à en remplacer un autre , tantôt seulement à le modifier , c'est-à-dire , qu'il joue alternativement deux rôles differens, comme le quand il est article , ou quand il est pronom : enfin, rappelons-nous que d'autres mots, tels que mon, ton, son, etc., sont ordinairement appelés pronoms, qui pourtant modifient toujours, et ne remplacent jamais rien.

Ainsi en résumé , il est constatit que certains mots signifient toujours une proposition toute entière , et tantôt une proposition , tantôt une autre ; que d'autres sont capables de représenter à volonté toutes les propositions, on seulement toutes les idées isolées, maiis complètes, que l'on veut ; que ceux-ci n'expriment ciue des portions d'idées, et ceux-ln tau tôt des iaées complètes ,

io GRAMMAIRE.

tantôt de purs accessoires^ <{"<> sous tous ces rapports, des mots places , et même avec raison , dans les mêmes catégories , ont des fonction» tout-à-£dt différentes , tandis que d'autres, ran-' gés dans différentes classes , en remplissent sou-^ Tent de semblables ; que quelques-uns appartiennent à deux classes , et que quelques autres ne jouent jamais le rôle affecte' à ceux de la classe où on les a range'sj et qu'enQn tous peuvent être employe's de façon à repre'senter une ide'e complète et isolée , et beaucoup de ceux dont c'est la destination! propre , fervent souvent à un autre usage. Si Ton songe ça outre q^e très-souvent dans nos langues parlées , la plus grande, partie de l'expression de la pensée demeure sous-enten> due , et que le reste est présenté sous des formes qui en changent tout-à-fait Faspect, il sera aisé de conclure que , pour bien démêler l'artifice du di&cours et sa vraie valeur dans ces langues , il ne faut s'arrêter ni au matériel des mots , ni aux classifications qu'on en a faites , ni à la forme de la locution , mais pénétrer jusqu'au fond de l'expression et à la nature de l'acte inteUectuel qu'elle représente : on sentira facilement que, bien que toutes les propositions ne soient que des énoncés de jugement , et ne puissent pas être autre chose , il n'est cependant pas surprenant que toutes ne Semblent pas telles au premier coup-d'œil , et qu'il soit même souvent assez difficile de le reconnattre.

Il suit de la que la première chose que nous devons faire , est de le faire voir ; nous en avons un moyen très-simple. Il n'y a point de proposition sans verbe exprimé ou sous-entendu. Quelle que soit la nature de ce mot , ce qu'il

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n'est pas encore temps de rechercher , il est certain que c^est lui seul qui constitue la proposition , et de'termine le sens de celle dans laquelle il entre. Examinons donc ses effets sous toutes les différentes formes qu'il est capable de revêtir , et nous aurons la ve'ritable valeur de toutes les proposition}? possibles : or , cela n'est^ni long , ni difficile, mais très-nëcessaire.

Nos verbes ont différentes manières d'être , ce qu'on appelle modes , parce qu'ils déterminent de diverses manières leur signification principale. Les grammairiens varient beaucoup sur le nombre de ces modes dans les différentes langues 5 admettons-en le plus possible , puisque nous traitons de la Grammaire géne'rale de toutes les langues , et que nous voulons- prévoir tous les cas. Distinguons les modes indicatif, conditionnel ou suppositif, subjonctif, optatif, impératif, interrogatif , dubitatif, participe et infinitif, et examinons-les l'un après l'autre.

Mode indicatif. Pour celui-là , il n'y a point de doute. Tout le monde convient que* toutes les fois que ce mode se trouve dans le discours, er-^ prime ou sous-entendu , il y a un jugement énoncé. Aussi l'a-t-on souvent nomme mode énonciatif , mode judicatif. Ces propositions , je suis grand, vous êtes aimable , il danse bien , etc. , sont évidemment des e'noncés de jugemens. Seulement on pourrait être tente de mettre en question , s'il en est de même de celles-ci , je l'cux , vous souffrez, il désire et autres semblables , qui paraissent d'abord exprimer plutôt un sentiment qu'un jugement. Mais , avec un moment de réflexion , oh sent que ces propositions ^'expriment pas seulement ce sentiment, cette

passion , comme si Ton prononçait les mots vo* lonté, souffrance , désir ; mais qu'elles signiûent

3ue ce sentiment , cette passion sont juges être ans un tel sujet. Ainsi elles sont clés énoncés de jugemens , comme -toutes les autres où entre ce mode.

Observons encoro que cela est ëgalemenC yrai , soit que ce mode se trouve dans une proposition principale ou dans une proposition incidente. Toute la di/Tërence est que le sujet est un nom dans le premier cas , et que dans le second il est un pronom relatif, lequel se rapporte à un nom , qui est dans ce moment l'objet p^ncipal de Pat' tention. Quand je dis , Phomme gui est bon , qui est bon est un jugement dont t/ui^ est le sujet . toijit comme , cet homme est utile , cette péclie est bonne , sont des jugemens , dont cet homme et cette péclte sont les sujets. Il n'y a donc là aucune difficulté.

Mode conditionnel ou suppositif. Il n'y en a pas davantage pour ce second mode. Dans ces phrases , je voudrais , cela serait bien , il est évident qu'il y a un jugement e'noncé : à la vérité, il l'est dans une forme qui fait attendre quelque concKtion , supposition , ou restriction , qui modifiera l'attriout et en fera partie j mais cela n'empcche pas qu4l ne soit senti renfermé dans le sujet. Quand je dis , cette opération serait bonne si elle était sûre , je prononce que dans l'idée de cette opération est renfermée l'idée d*étre bonne s^il X ^ sûreté.

Mode subjonctif. Il en est de même de ce mode. Dans cette phrase , il faut que je sois entendu , je sois entendu est un jugement , tout comme rela est vraicn est un dans celle-ci , je pense que

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<ela est vrai. Dans les deux cas , le que qui précède naarque que ces phrases dépendent d une autre. Seoiement., dans la première , on a juge ^ à propos de l'indiquer encore par une autre nuance dans la forme du Terbe , parce que , dans certaines occasions ^ c'est l'usage en français. Les propositions subjonctives sont donc aussi des énoncés de jugemens.

Mode optatif. On en peut dire autant de cellesci : que n'ai -je fait ce que vous nCat^ez diti que ne puis-'ie vous suivre l fasse le ciel que vous réussissiez ! Quelles que soient les diverses manières dont ces idées sont rendues dans les di0éirentes langues , que leurs verbes aient réellemen t, on n'aient pas un véritable mdde optatif , suivons notre principe, ne nous arrêtons pas à la forme , et ne considérons que le4'ond de la pensée. Que sisnifient réellement ces locutions ? Ne veulentelles pas dire , je regrette vii>ement de rC avoir pas fait ce que voui m'aviez dit , je suis affligé de ne pouvoir vous suivre , je souhaite ardefh" ment que vous réussissiez ? Or, ce sont bien Jà encore des énoncés de jugemens. Les propositions optatives ne sont donc pas autre chose. La forme seule varie et masque le véritable sens.

Mode impératif. Même remarque à faire sur ce mode. Quand je à\:s^ faites ceci, allez la , j'es' prime en effet, je veux, je désire que- vous fassiez ceci, que vous alliez* là. J'énonce que dans les idées qui composent actuellement l'idée de moi, je sens, je remargue celle de vouloir, celle de désirer , etc., etc. Cl'est encorç un jugement.

Mode interrogatif La même chose est visible dans le mode interrogatif. Avez-vousfini ? étesvous prêt ? veulent dire je vous demande , je

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désire saroir si, etc., etc. Ce sout autant de fugemens portés sur moi-même que je vous exprime.

Mode dubitatif. Je ne crois pas que l'on doive faire un mode particulier de ces tournures de phrases , osera is-je observer ? ne pourrait^on pas i&ssayer? Mais si on le veut , peu importe. Par leur forme, elles sont interroj'atives , et rentrent dans ce que nous venons de dire. Pour 1<^ fo«d de l'expression , elles signifient , je doute , je ne sais , je crois pouvoir , etc., etc.j et par conséquent * elles sont des énoncés de jugemens comme toutes les^ précédentes. C'est cela seul que nous avions à remarquer. ,

Mode participe^ Quand le verbe est employé à ce mode, il n'y a pas d'énoncé de jugement ; mais il n'y a pas de proposition*. Quand je dis un homme aimant , une femme aimée , une affaire commencée , ji^ énonce simplement des idées isolées et uniques , comme si je disais itùe jolie femme ,^un nomme sensible, une bonne affaire. Le verbe , à ce mode , est un véritable adjectif 3 et c'est §a forme essentielle et fondamentale , comme nous le verrons bientôt. On doit comprendre dans ce mode , outre les différens participes proprement dits , tout ce que l'on appelle supins et gérondifs • car nous ferons voir que ce ne sont que des manières particulières de se ser* vir des participes.

Mode infinitif. L'infinitif n'est , pour ainsi dire , pas un mode du verbe j c'est un vrai subs^ tantif. C'est Iç nom par lequel on désigne et le verbe lui-même et l'état qu'il exprime. Car soit <lit par avance , tout verbe exprîme toujours un état, puisque tout verbe signifie toujours être

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