CHAPITRE. VL
DE LK CB£ATI0N D'UNE LANGUE PARrÂITK , ET SE L'AMÉLIO- RATION SE NOS LANGUES VULGAIRES.
Une langue universelle usuelle est une chose impossible. Si une langue usuelle était devenue umverselle , elle cesserait bientôt de l'être , comme cela est arrivé à la première qui a été inventée.
Une langue ne peut pas non plus devenir uni"» verselle comme langue savante par une convention expresse. Elle ne peut l'être que par les succès et les progrès du peuple dont elle est la laneue usuelle.
Une langue savante universelle ne serait utile au progrès des lumières, qu'autant et parce qu'elle serait plus parfaite que les langues vulgaires.
J'appelle une langue parfaite celle qui serait tellement commode , précise et exacte ^qu'elle représentât les idées de façon qu'il fût totalement impossible de s'y méprendre , et que par conséquent elle portât dans la déduction des idées de tout genre , la même certitude qui existe dans celle des idées de quantité.
5o« EXTRAIT RAISONNÉ
Cela est impossible , parce que Tincertitude de la Taleur des signes de nos autres idées tient, non pas à la nature des signes , mais à celle de nos facultés intellectuelles. C'est ce qui constitue essentiellement le Tice radical de Pesprit de rhomme , et ce qui fait que presque tous ses raisonnemens ne peuvent être fondés que sur des données incertaines et variables jusques 4 un certain point.
Voyons cependant ce que devrait être une langue pour atteindre à la perfection. Cela peut conduire à améliorer les langues existantes.
La langue nouvelle ne devrait pas être composée de signes purement arbitraires^ mais de signes dérivant directement des signes naturels du langage d'action ; et parmi ceux-là les sons méritent la préférence.
£lle devrait être écrite avec un alphabet réguli«r et suivant une orthographe correcte.
Il faudrait surtout que tous ses mots fussent composés suivant la vraie série des idées. Cest là ce qui est complètement impossible. Il faudrait pour cela «voir ]a science universelle.
Il faudrait , en outre , que ses moyens de syntaxe fussent les plu# simples possibles.
Que sa construction fût pleine et directe , et qu'on n'y admit que des ellipses faciles à suppléer.
Que ses substantifs ne fussent d'aucun genre ; que leurs nombres fussent marqués par des adjectifs et leurs cas par des prépositions.
Que ses adjectifs fussent invariables.
Qu'elle n'eût qu'un verbe , le verbe être , qu'a n'eût que trois modes ^ qu'il eût douze temps au mode adjectif, un seul présent au mode
DE LA GBABIMAISE. 3o3
substantif, et un présent au mode attributif, ayant six terminaisons , pour marquer les troi» personnes et les deux nombres.
Enfin, que le radical de toutes les conjonctions fût la conjonction que, et que dans les ad- I'ectifs - conjonctifs ce radical fût séparable de 'adjectif auquel il est joint.
II faudrait , outre tout cela , que Fon appor^ tât dans le style et dans remploi des mots le même esprit d^xactitude qui aurait présidé à la formation de la langue.
Cette langue ne serait ni traînante , ni monotone , ni dépourrue de grâces , ni incapable des mouTemens dé Péloquence. Elle pourrait, au contraire, être imita tiye, harmonieuse, ac-centuée , cadencée , et aussi remarquable par l'abondance et la viracité des images , que par la clarté et la justesse de l'expression.
Mais je ne veux point parler des langues sous le rapport de la rhétorique; je n'ai dû les considérer que sous le point de rue logique ou grammatical , qui est la même chose , et je n'ai plus rien à ajouter.
Ce chapitre servira de conclusioû à cette seconde partie de mon ouvrage, qui traite de l'ex- Sression de nos idées , et la table analytique tienra lieu de récapitulation.
La troisième partie , qui paraîtra bientôt , traitera de la déduction de nos idées et de la meilleure manière de conduire soù esprit dans la recherche delà vérité.
Si le temps et les forces ne me manquent pas , je ferai ensuite des applications de ces principes et de ces procédés à quelques-uns des sujets les plusiotéressans pour le bonheur des hommes.
Sio EXTRAIT RAISONNÉ
Tel est le précis de tout ce que renferme cette Grammaire j précis que Ton ne peut cependant bien comprendre qu'après avoir lu tou t l^ourr âge . Je crois cet arertissement nécessaire pour les lecteurs superficiels, qui deviennent aisément des juges téméraires.