EXTRAIT RAISONNÉ
Opérer la seconde , il suffit de distinguer un petit nombre de sons et de connaître un petit nombre de caractères.
Enfin , par la première opération , on ne peut représenter que la lan^n^e parlée sur laqueÙe a été calquée la langue écrite; on n'est jamais sûr de Favoir fait exactement, et on ne peut conser* Ter nulle trace des changemens que les distances des temps et des lieux introduisent nécessairement dans l'une et dans l'autre.
De là il résulte abrutissement de la masse du
Seuple , peu de progrés parmi les lettrés , point e communication entre eux ni arec les étrangers , perte prompte des connaissances acquises ou reçues , respect superstitieux pour l'antiquité, eic , eic. ,
C'est ce que nous voyons chez les anciens Egyptien s et chez les Chinois.
C'est ce qui prouve qu'avec des caractères hiéroglyphiques on n'est presque pas plus avancé que 81 on n'en avait aucuns , et qii|e ces nations ont nécessairement été précédées par un peuple qui avait une meilleure manière d'écrire.
En effet , ces deux procédés sont totalement étrangers l'un à l'autre ; jamais une nation n'a pu quitter Pun pour prendre l'autre.
Des hommes réunis en société se sont servis long-temps de signes fugitifs avant de les rendra permanens.
Dans cet intervalle , ils ont inventé plusieurs arts.
Le hasard seul a décidé s'ils ont dérivé leur écriture de la peinture ou de la musique. Ce hasard aura décidé pour toujours du sort de la nation.
DE LA GRAMMAIRE. 3oi
Occupons-nous donc uniquement de l'écriture proprement dite.
On la divise ordinairement en syllabique et alphabétique j mais le vrai est que ces deux procédés sont presque toujours combinés.
Les écritures de la plupart des laneues orientales sont bien plus syllabiques que le» nôtres ^ mais les nôtres le sont encore bien plus que nous ne croyons.
Cependant il serait très-utile de rapprocher celles de l'Orient des nôtres. Ce que dit M. de Volney à ce sujet est «tcellent.
Notre écriture est la moins imparfaite que Ton ait encore employée.
Pour en bien juser , commençons par analyser la parole , dont elle est la représentation.
Cette analyse n*a jamais été bien faite, parce que les grammairiens ont pris les qualités des sons pour des espèces de sons.
Tout langage oral est composé de mots.
Ces mots sont composés de sons.
Chacun de ces sons forme une syllabe naturelle on physique.
Si les syllabes conventionnelles ne sont pas les mêmes que les syllabes naturelles , c'est qu on n'a pas toujours bien démêlé ces dernières.
Elles sont toujours et partout les mêmes, parce qu'elles sont dans la nature ; tandis que les autres Tarient dans les divers idiomes, parce qu'elles sont arbitraires.
Il faut remarquer dans chaque son, dans chaque émission d'air, la voix , la durée , le ion , le timbre et V articulation.
La voix est cette circonstance du son qui fait qu'il est un a ou un i plutôt qu'un o ou un eu.
Bo« EXTEAIT BAISONIfÉ
Dans IVcritui'e alphabétique, elle se marque par des caractères appelés voyelles.
La durée est cette circonstance du son qui fait qu'il est long ou bref.
Elle est exprimée dans l'écriture par des signes appelés signes de quantité.
Elle est plus marquée dans l'origine des langues.
EUe Fest moins a mesure que l'organe s'assouplit.
L usage des signes permanens doit y contribuer, parce que l'écriture ne saurait la noter avec précision.
L'habitude de parler en public doit , au contraire , contribuer à conserver à une langue une quantité plus marquée.
Le ton est ce qui fait qu'un son est ce que nous appelons aigu ovl grave.
Il est exprimé dans l'écriture par des signes appelés accent , servant au chant.
Il ne faut pas confondre ces vrais accens avec les signes du même nom dont nous nous servons en français et dans beaucoup d'autres langues. Ceux-ci ont des fonctions toutes différentes; et s'ils indiquent quelquefois le ton , ce n'est qu accidentellement.
Le ton est plus marqué dans les langues naissantes, parce qu'elles sont plus prés des cris primitifs.
L'usage de l'écriture doit contribuer aussi a le rendre moins sensible , parce qu'elle ne saurait le noter avec précision \ et l'habitude de parler en public doit y au contraire , perpétuer 1 usage de le marquer avec scrujïule.
Le tiniore est cette circonstance du son qui
DE LA GBAMMAIRE. 3oS
fait qu'on reconnaît la Yoiz d'un homme de celle d'un autre , comme on distingue un instrument d'un autre, quoiqu'ils paraissent tous deux rendre et lurononcer le même son de la même manière.
Il est vraisemblable que le timbre n'est, ainsi que ce que l'on appeUe l'accent pathétique et 1 accent national , que le résultat d'une multitude de petites différences inaperçues dans les autres circonstances du son.
L'ëcriturei ne représente ni le timbre ni ces accens.
lÀ' articulation est une circonstance du son dont on ne s'est jamais fait une idée complètement nette. De là yient que l'écriture n'a jamais été
Su'une représentation plus ou moins imparfaite e la parole , et que, dans toutes les langues, les syllabes conyentionnelles sont différentes des syllabes naturelles.
Suivant jnoi, l'articulation est proprement la manière dont le son commence à nous affecter.
Bien loin qu'elle lie les sons entre eux, c'est elle qui sépare un son de celui qui le précède.
Il n'y a pas plus de sons sans articulation que sans voix ou sans ton. -
L^asmration est une articulation ; elle est d'autant plus fréquente , que les autres articulations sont plus rares , et d'autant plus véhémente , que l'organe a plus de rigidité.
A mesure qu'il ^assouplit, les articulations deviennent plus variées , plus compliquées et moins rudes. L'usage de l^criture y contribue aussi , parce qu'elle note avec plus de précision les variétés des autres articulations , que les degrés de l'articulation aspirée et gutturale.
3o4 EXTBJUrriUklSONlIE
Voilà quelles sont les diflfërentes qualités Ues sons. Elles ne peuvent pas plus être séparées du son et exister sans lui , que la figure , la grandeur, la pesanteur d'un corps ne peaTeqyt exister sans ce corps j et réciproquement un son ne peut pas exister sans avoir toutes ces qualités.
Il n'y a donc aucun son qui doive être appelé plutôt une articulation ou une voix , qu'un ton ou une durée.
Quand nous écrivons un a tout seul et que nous le prononçons , nous suppléons l'articulation , le ton et la durée qui ne sont pas repré* sentes.
Quand nous prononçons" un p ou un A isolés, c'est la voix, le Ion et la durée que nous sup* pléons.
Les grammairiens n'ont jamais bien compris l'origine du langage ni celle de l'écriture , faute d'être remontés ainsi jusques aux premiers faits.
Les hommes ont commencé par remarquer la qualité la plus frappante d'un sonj ils l'ont figurée, et le signe de cette qualité a été pour eux le signe du son lui-même. ,
Les tons dans le chant les ont frappés d'abord/
Les notes ne marquent que le ton et tout au plus la dui*ée. On supplée la voix et l'articulation.
Après le chant, on a essayé de noter la parole.
D est possible qu'on ait commencé par en distinguer les sons ou syllabes eh masse , et qu'on les ait figurées à mesure par autant de caractères différens , qui alors auront été réellement syllabiques, représentant un son tout entier et non pas une de ses qualités.
Mais cela ne me parait pas vraisemblable ; et
DE LA GRAMMAIRE. 3o&
si pela a été fait dans quelques pays , on aura dû y avoir beaucoup de peine à revenir à une 4crir ture alphabe'tique , c^est-ànlire notant séparé^ ment les diffe'rentes qualités des sons.
Je crois plutôt qu^on a suivi , *dans la notation de la parole , le proce'dé usité dans la notation du chant.
L'articulation de certains sons est la qualité qui s'est fait le plus remarquer; on l'a représente'e par un signe qui a été le signe du son luimême.
Ltea consonnes sont encore cela bien souvent.
Ensuite il en a été de même de la voix de certains sons ; et toutes nos voyelles isolées sont encore des caractères syllabiques qui représentent un son tout entier, en n'en indiquant que la voix.
A ces consonnes et a ces voyelles syllabiques on a pu joindre des signes de durée et de ton.
Bientôt on a imaginé de réunir une de ces consonnes et une de ces voyelles pour déterminer un son plus complètement , et par là elles sont devenues tout-à-fait alphabétiques.
Ell^evraient l'être toujours.
Souvent elles ne le sont pas , parce qu'on n'a pas senti nettement qu'il n'y a pas d'aiticulation sans voix , ni de voix sans articulation.
Avant d'entreprendre de réformer cet abus et les autres imperfections de nos alphabets et de nos orthographes , montrons de combien de modifications sensibles est susceptible chacune des quatre qualités des sons vocaux dans notre langue.
Le ton en a trois.
La durée . cinq.
La voix, dix -sept.
L'articulation , vingt.
So6 EXTRAIT RAISŒÏNÉ
Ces aaarante-cinq modifications produisent cinq mule cent sons différens , qui exigeraient chacun un caractère sjllabique.
Avec quarante -trois signes alphabétiques , on peut les représenter tous arec la plus crande exactitude ^ et un trés-petit nombre 4'adaitions rendrait cet alphabet absolument complet et imi- Tersel.
Ceux dont nous nous serrons sont encore extrêmement imparfaits.
Si je n^en propose pas un meilleur pour les remplacer, ce n'est ni parce que d'autres ont ëchouë: ils s'y sont mal pns; ni parce que cela serait inutile on nuisible; le contraire est démontre ^ mais parce qu'il serait impossible de surmonter la force aeThabitude au point de faire renoncer aux écritures usitées.
11 faut donc les laisser subsister.
Mais tout le monde conyient, ayec Quintilien, que la fonction de l'écriture est de conserver la parole et de la rendre comme un dépôt.
Je voudrais donc qu'un corps savant créât , d'après les vues que j^ai exposées , une écriture régulière et méthodique qui rendit fidèlement et complèteiaent le dépôt de la%arole , et qu'il fit imprimer avec cette écriture des morceaux choisis dans toutes les langues.
Cette écriture , réeflement philosophique , sei^ virait de type et de mesure commune à toutes les autres en toute circonstance.
Les services multipliés qu'elle rendrait, feraient qu'elle serait bientôt répandue.
Petit à petit toutes les autres s'en rapprocheraient . et l'étude de l'art de lire contribuerait moins a fausser l'esprit.
Nous avons expliqué la théorie des signes fugitifs et celle des signes permanens. Voyons maintenant les conséquences que nous pouvons tirer de l'une et de l'autre pour l'amélioration de nos langues vulgaires , et même pour la création d'une langue parfaite.