‹ Elemens d'ideologie (volume 3)Chapitre 124 sur 203 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des effets que produit en nous la fréquente répétition des mêmes actes.

Nous venons de passer en revue plusieurs circonstances importantes de nos différentes opérations physiques et intellectuelles; mais il en est encore une qui mérite de fixer toute notre attention, c’est l’effet que produit sur chacune de ces opérations sa fréquente répétition. On appelle habitude la disposition, la manière d’être permanente qui naît de cette fréquente répétition : c’est-là le vrai sens du mot habitude. Il est vrai que dans l’usage ordinaire on confond souvent la cause et l’effet; et quand on dit, j’ai une telle habitude, j’ai l’habitude de telle chose, je suis habitué à telle chose, cela veut dire également ou que l’on fait souvent cette chose quelconque, ou que l’on éprouve la disposition qui résulte de la fréquente répétition de nette action. Ce manque de précision dans le langage vient sans doute de ce que peu de gens ont réfléchi avec attention sur les habi-

tildes et sur leurs causes, car l’inexactitude des expressions naît toujours de la confusion des idées ; voilà pourquoi les langues se perfectionnent à mesure que les connaissances se débrouillent. Conformons-nous cependant à l’usage; mais occupons-nous de nous faire des idées nettes de nos habitudes, et de démêler les effets qu’elles produisent sur nos différentes facultés, et commençons par la faculté de nous mouvoir, qui, prise dans son sens le plus étendu, renferme toutes les autres.

Personne n’ignore que plus nous répétons souvent le même mouvement, quel qu’il soit, plus nous l’exécutons avec facilité et rapidité.C’est d’après cette observation constante et générale, que, lorsque nous voulons réussir à faire une action quelconque, nous nous y exerçons le plus possible, et que, quand on veut qu’un ouvrage se fasse trèsvite, on a soin de partager le travail de manière que chaque ouvrier n’ait qu’un petit nombre de mouvemens et toujours les mêmes à exécuter : c’est-là le grand avantage de la division du travail dans les manufactures. Ce principe est donc connu de tout le monde.

Mais tout le monde ne remarque pas de même que plus un mouvement est facile et rapide, moins il est senti, ensorte que souvent il finit par ne plus donner lieu à aucune sensation, par être tout-à-fait inaperçu : cela est pourtant très-vrai.

Une observation non moins juste, à laquelle on fait encore plus rarement attention , c’est que , lorsqu’il s’agit d’un mouvement volontaire, pour parvenir à le faire avec rapidité , il ne suffit pas que l’organe moteur immédiat contracte la souplesse nécessaire pour l’exécuter sans peine , il faut encore que nous apprenions à former promptement et sans désordre les différens désirs successifs en vertu desquels le mouvement doit s’effectuer. C’est une chose qui s’observe d’une manière très-marquée les premières fois que l’on s’étudie à produire quelque mouvement un peu compliqué. Lorsque je commence à prendre des leçons de danse ou de clavecin, par exemple, il faut que mon maître me fasse connaître en détail les différens mouvemens partiels que mes jambes ou mes doigts doivent exécuter, et dans quel ordre je dois les vouloir; il faut qu’il me les décompose, c’est-à-dire qu’il m’enseigne

a56 IDÉOLOGIE.

chaque jugement et chaque désir particulier* que je dois former, et dans quel ordre ils doivent se succéder ; il faut que l’opération intellectuelle devienne aussi facile que l’opération mécanique; la preuve en est que ce n’est que quand la première s’exécute avec régularité et sans peine , que j’ai ce qu’on appelle mon pas de danse dans la jambe ou ma pièce de clavecin dans la main ; et que si elle éprouve dérangement, confusion ou hésitation, l’opération mécanique se fera irrégulièrement et mal. C’est pour cela que presque toutes nos actions, même celles où nous paraissons le plus purement machines, portent, jusqu’à un certain point, l’empreinte de l’état où sont nos facultés intellectuelles.

Ajoutons encore une réflexion à celle-ci, c’est qu’il arrive à ces jugemens et à ces désirs que nous sommes obligés de former pour faire certains mouvemens, précisément la même chose qu’à ces mouvemens eux-mêmes; c’est-à-dire que tant qu’ils sont pénibles et lents, nous les distinguons tous et nous en avons une conscience détaillée, et dès qu’ils ont été répétés assez souvent pour naître avec facilité et rapidité, ils ont

lieu

Page 1