‹ Elemens d'ideologie (volume 3)Chapitre 130 sur 203 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ajustant saisi d’une multitude de beautés ou de défauts d’un morceau de poésie, ou de musique, ou d’un tableau, il vous en donnera la même raison.

Si vous le voyez vivement touché d’une marque d’attachement, soj^ez sûr qu’il a l’hav bitude des affections tendres ; tandis que s’il est peu sensible à une prévenance à laquelle il n’a pas droit de s’attendre, c’est qu’il est trop habitué à en recevoir qui ne l’ont pas ému.

Au contraire, s’il se montre profondément révolté d’une légère injustice, ou presque insensible à une noire trahison , c’est peutêtre dans les deux cas qu’il a déjà beaucoup souffert des vices des hommes; l’habitude c[u’il en a l’a cabré ou blasé.

Prenons encore des exemples d’un autre genre : regardez ce claveciniste , ce danseur, cet écuyer, ce maître d’escrime; ils exécutent des mouvemens très-difficiles , ils les font non-seulement avec facilité , mais trèsprécisément selon leur volonté, et sans s’apercevoir de toutes les volontés partielles qu’ils sont cependant obligés d’avoir pour arriver aux résultats : les deux derniers, de plus, jugent avec une promptitude et une sa-

gacité extrêmes, des mouvemens imperceptibles de leur cheval ou de leur adversaire , ils les prévoient même , et en tirent d’avance des conséquences très-éloignées et trèsfines , dont ils n’ont pas même la conscience , et contre lesquelles ils se défendent avec une justesse admirable; autant d’effèts de l’habitude.

Cependant si un homme répète continuellement un geste sans expression et sans effet, s’il a un mouvement en apparence absolument involontaire, uniquement convulsif, en un mot ce que l’on appelle un tic , c’est encore le plus souvent un effet de l’habitude.

Enfin, si un homme se dégoûte d’une liaison qui faisait son bonheur, c’est l’habitude qui en a flétri les charmes ; et en même temps si un attachement, un goût l’a entièrement subjugué, si pour le satisfaire, il agitcontre les lumières mêmes de sa raison, voyant clairement qu’il a tort, c’est que l’habitude lui a fait un besoin de ce sentiment ou do ce plaisir.

Voilà un bien grand nombre d’exemples d’habitudes : j’Cn pourrais citer mille autres ; mois je n’ai pas réuni ceux-ci sans choix et

au hasard : il y en a à peu près de toutes les espèces, ils sont tous diffërens, et plusieurs même paraissent diamétralement opposés.

Vous y voyez tous les genres de la sensibilité attiédis ou exaltés; la mémoire engourdie ou rendue très-vive; les mouvemens devenus toujours très-faciles, mais tantôt dépendans de la volonté à un point extrême, tantôt absolument involontaires; des jugemens d’une finesse singulière, mais sipeu distincts , qu’on n’en a pas même la conscience ; la volonté prendre tantôt une direction , tantôt une autre toute opposée, et sa détermination paraître même quelquefois sans motifs , ou , ce qui est plus fort, contraire à des motifs évidens.

Cependant on a raison de dire que ce sont autant d’habitudes diverses, c’est-à-dire autant de manières d’être, produites par la répétition fréquente de certains actes : mais il faut convenir que quand on n’entre point dans plus de détails, et quand on se borne à cette explication sommaire , elle n’est pas très-satisfaisante, et elle n’apprend pas du tout comment cette fréquente répétition a pu produire des résultats si opposés. Si , au contraire, vous rapprochez de ces effets

compliqués nos observations sur les propriétés de nos mouvemens, tant internes qu’externes, tant moteurs que sensitifs , et sur les conséquences de ces propriétés dans l’exercice' de chacune de nos facultés intellectuelles élémentaires , vous démêlerez facilement les causes prochaines de tous ces effets; et vous reconnaîtrez qu’il suffit de faire attention que nos mouve mens fréquemment répétés deviennent faciles, rapides , et peu sentis, pour trouver la raison trèsplausible de la production de tous ces phénomènes.

Citons-en pour preuve un de ceux qui paraissent les plus incompréhensibles. Un homme, emporté par une passion violente qui le domine , agit pour la satisfaire contre les lumières les plus évidentes de sa raison : nous contenterons-nous, comme le vulgaire, de dire vaguement que c’est l’effet de la force de l’habitude? cela est vrai, mais cela n’apprend rien : irons-nous supposer, avec tant de philosophes, que l’homme est sous le joug de deux principes qui se font une éternelle guerre, d’Oromaze et d’Arimane ? ou qu’il a une ame livrée à la concupiscence, et une autre plus intellectuelle et

plus

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