CHAPITRE XIV
plus pure? ou comme on dit, qu’il obéit tantôt aux appétits de la chair, tantôt aux lumières de l’esprit? Vous sentez le vide et le néant de toutes ces prétendues explications, qui ne consistent qu’à redire d’une manière inintelligible la chose observée. Nous irons donc plus droit au fait; nous remarquerons que pendant que cet homme porte avec réflexion quelques jugemens sensés qu’il perçoit nettement, précisément parce qu’il les porte avec peine , il en porte en même temps un grand nombre d’autres dont il s’aperçoit à peine, justement parce qu’ils lui sont extrêmement familiers, et qui, par cette raison-là même, réveillant une foule d’autres impressions, l’entraînent en sens contraire.
C’est ce qui faisait dire à une femme de beaucoup d’esprit : La raison éclaire et ne conduit pas: ajoutez, quand les décisions contraires aux siennes sont devenues
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habituelles. Avec cette addition, cette maxime qui n’est que trop souvent vraie, mais qui paraît épigrammatique et paradoxale, se trouve expliquée; et elle nou$ apprend combien il est important de rendre habituels les jugemens justes. C’est-là l’édu-t
cation morale toute entière , tant celle des hommes que celle des enfans.
"V oici encore un phénomène qui vient bien à l’appui de cette explication, car il en développe toutes les circonstances et les justifie. La lune nous paraît plus grande à l’horizon qu’au zénit, quoique par la réfraction etla distance elle fasse réellement dans notre œil un angle un peu plus petit : la cause de çela est que les objets terrestres, interposés entre elle et nous, .nous la font juger plus loin, et que nous pensons, sans nous en apercevoir, que le corps qui de si loin nous envoie des rayons qui forment un si grand angle, doit être bien grand. Lorsque nous nous sommes bien démontré que la lune n’est pas plus grande dans un cas que dans l’autre , l’apparence fausse subsiste toujours : c’est que le jugement de la grandeur par la distance présumée, et de la distance par le nombre des objets interposés, est profondément habituel ; et il l’emporte sur le jugement produit par la démonstration. La preuve que c’est bien là ce qui se passe , c’est que regardez tout de suite cette lune à l’horizon, au travers d’un tube qui supprime les objets interposés, vous la voyez sur-le-
champ plus petite; tandis que le moment d’avant, si vous l’ayez prise pour la flamme d’un incendie, comme il arrive quelquefois à son lever, elle vous a paru plus grande encore qu’à l’ordinaire.
Au contraire je vois de loin sur un toit un objet immobile; d’après la distance présumée je le juge de deux pieds de haut, et c’est en effet ce qu’il devrait avoir : bientôt cet objet se meut, je reconnais que c’est un homme ; à l’instant l’apparence change pour moi, et je vois réellement cet homme haut d’environ cinq pieds, tout comme, en dépit de la diminution des angles, je lui vois toujours environs ses cinq pieds de hauteur, qu’il soit à dix pieds de distance de moi ou à vingt. C’est que le jugement qu’un homme a environ cinq pieds de haut est plus habituel encore et plus frappant que celui qui déduit telle grandeur de telle distance dans un cas particulier.
Si nous avions touché et toisé maintes fois la lune comme un homme, si sa grandeur réelle nous était aussi manifestement connue, je ne doute pas que nous nous conduirions de même à son égard, et qu’au lieu de lui voir, comme nous le faisons, des gran-
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(leurs differentes sous le même angle ( ou même plus de grandeur sous un angle plus petit), nous tomberions dans l’excès contraire, et, comme à l’homme, nous lui verrions souvent la même grandeur malgré des angles visuels considérablement differens. De même lorsque nous sommes dans un bateau, c’est le rivage qui nous paraît se mouvoir. Mais si une secousse ou une attention forte nous fait apercevoir que c’est nous qui cheminons , nous voyons à l’instant le rivage immobile; et bientôt après il nous paraît de nouveau se mouvoir, parce qu’il nous est extrêmement habituel , lorsque nous voyons du mouvement sans en sentir, de juger que ce n’est pas nous qui en faisons.
Dans tous ces cas il est manifeste qu’il y a simultanéité et conflit de jugemens, les uns aperçus, les autres inaperçus, et que ce sont toujours les plus habituels qui l’emportent, souvent à tort. C’est bien là, je crois, l’image des combats de nos passions contre notre raison, et la preuve que nous avons saisi tous ces phénomènes sous leur vrai point de vue.
Il est vrai que, pour goûter cette manière