CHAPITRE Y IL
De l' Existence.
Tout ce que nous avons dit jusqu’à présent est l’histoire de nos modifications intérieures, des créations de notre pensée, abstraction faite de ses relations avec tous les êtres qui ne sont pas elle, et de la manière dont elle apprend l’existence de ces êtres.
Il nous reste maintenant à trouver comment nous avons été conduits à juger que nos sensations sont occasionnées par des êtres qui ne sont pas nous, et si nous avons raison de porter ce jugement.
Il n’y a pas de doute que nos sensations internes ne nous apprennent rien que notre propre existence.
Il en est de même sans contredit des saveurs, des odeurs et des sons.
DE L?IDÉOLOGlE. 4oi
On en doit dire autant des sensations visuelles ; car, indépendamment de beaucoup d’autres raisons, comme il est constant que le même être produit sur notre œil des impressions différentes suivant les circonstances, les positions et les distances, il est manifeste que ce n’est aucune de ces impressions qui nous apprend l’existence réelle et permanente da cet être.
Les sensations tactiles que nous éprouvons sans faire nous-mêmes aucun mouvement, n’ont pas plus de pouvoir à cet effet que les précédentes ; comme elles, elles nous font bien sentir notre sensibilité , notre propre existence; mais elles ne sauraient nous apprendre ce qui la met en jeu.
La sensation que nous éprouvons lorsqu’un de nos membres s’agite fortuitement, paraît, au premier coupd’œil, plus propre à nous instruire sur ce point; car quand elle cesse par l’effet d’un obstacle, nous en sommes avertis : cela est vrai ; cependant rien ne nous indique encore ni pourquoi elle cesse , ni ce qui s’y oppose , ni si nous avons des membres , ni ce que c’est que leur mouvement.
Mais si à cette sensation de mouvement nous ajoutons la condition qu’elle soit volontaire, qu’elle soit accompagnée du désir de l’éprouver encore , nous sommes sûrs, lorsqu’elle cesse, que ce n’est pas de notre fait. Nous sommes certains en même temps de l’existence de nous qui voulons et de celle de quelque chose qui résiste ; ou si nous n’apercevons pas dès le premier instant cette seconde existence, bientôt une foule d’expériences nous en assure, en nous montrant que beaucoup d’impressions de différens genres cessent constamment quand ce sentiment de résistance s’éva-
nouit, et reparaissent de même dès qu’il se reproduit; car alors nous jugeons avec sûreté que ces impressions sont autant d’elFets des qualités de cet être dont la principale propriété est toujours d’être résistant à notre désir d’éprouver la sensation de mouvement.
En un mot, quand un être organisé de manière à vouloir et à agir sent en lui une volonté et une action , et en même temps une résistance à cette action voulue et sentie, il est assuré de son existence et de l’existence de quelque chose qui n’est pas lui. Action voulue et sentie d’une part, et résistance de l’autre , voilà le lien entre notre moi et les autres êtres , entre les êtres sentans et les êtres sentis.
Il suit*de là que si la matière avait été non résistante nous n’aurions pu éprouver aucune sensation, et quand nous en aurions éprouvé , nous n’aurions pu connaître que notre propre existence; et que même la matière étant douée de résistance au mouvement, un être qui ne ferait point de mouvement , ou qui en ferait sans le sentir et le vouloir, ne connaîtrait encore rien hors de lui.
Enfin , il suit de là encore qu’un être totalement immatériel et sans organes ne pourrait rien connaître que lui-même, et que nous , si nous n’étions pas, au moins en partie , composés de matière , nous ne pourrions pas penser comme nous faisons , et nous ne saurions rien de tout ce que nous savons.