CHAPITRE VIII
Comment nos Facultés intellectuelles commencentelles à agir ?
Ce chapitre est destiné à réfuter une opinion que j’ai émise autrefois. Je disais, tant que nous ne con-
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naissons que l’existence de notre moi sentant, toutes nos perceptions se confondent nécessairement les unes dans les autres à mesure qu’elles nous arrivent. Plusieurs simultanées ne nous paraissent qu’une ; nous n’avons aucun moyen d’en distinguer nettement deux en même temps. Donc nous ne pouvons porter aucun jugement, encore moins former des désirs, encore moins exécuter des mouvemens en vertu de ces désirs. Tout cela supposé vrai , il s’ensuivrait que si des mouvemens volontaires étaient nécessaires pour nous apprendre l’existence d’êtres autres que notre moi, nous ne l’apprendrions jamais. Aussi , quand je pensais ainsi je croyais en même temps que des mouvemens fortuits étaient suffisans pour nous faire découvrir 1 existence des corps.
Aujourd’hui je crois que des mouvemens voulus peuvent seuls nous conduire à cette connaissance ; mais en même temps il me paraît prouvé par la théorie et par les faits, que, par cela seul que nous percevons une sensation, nous pouvons porter au moins le jugement qu’elle est agréable ou désagréable d’une certaine manière, et par conséquent former le désir de l’éprouver ou de l’éviter; et qu’ainsi, sans connaître d’autre existence que celle de notre moi sentant, nous pouvons concevoir le désir d’éprouver la sensation de mouvement.
Donc aussi la simple sensation, le seul sentiment de notre moi sentant d’une certaine manière, la seule conscience de notre existence sentante, suffit pour faire naître souvenirs , jugemens et désirs , pour mettre en action la mémoire, le jugement et la volonté.
Ce 2
404 extrait raisonné CHAPITRE IX.
Des Propriétés des Corps et de leur Relation.
Il demeure donc convenu que tant que nous ne faisons que sentir, nous ressouvenir, juger et vouloir sans qu’aucune action s’ensuive , nous n’avons connaissance que de notre existence, et nous ne nous connaissons que comme un être sentant , comme une simple vertu sentante, sans étendue, sans forme, sans parties , sans aucune des qualités qui constituent les corps.
Il demeure encore constant que , dès que notre volonté est réduite en acte, dès qu’elle nous fait mouvoir, la force d’inertie de la matière de nos membres, la propriété qu’elle a de résister au mouvement avant d’y céder, nous en avertit, nous donne une sensation qui peut-être ne nous apprend encore rien de nouveau; mais lorsque ce mouvement que nous sentons , que nous voudrions continuer est arrêté , nous découvrons avec certitude qu’il existe autre chose que notre vertu sentante. Ce quelque chose c’est notre corps, ce sont les corps environnans, c’est l’univers et tout ce ‘qui le compose.
La propriété de résister à notre volonté de nous mouvoir, est donc la base de tout ce que nous apprenons à connaître. Un être qui ne serait pas résistant du tout , ne pourrait nous donner aucune sensation. Il serait le néant absolu pour nous.
Cette propriété est la force d 'inertie des corps , qui n'a lieu et ne se découvre que par leur mobilité.
La mobilité et Y inertie sont donc à notre égard les dhux premières qualités, des corps, celles sans les-
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quelles notre organisation ne saurait subsister, sans lesquelles nous ne pourrions rien' connaître , rien sent ir même , sans lesquelles enfin nous ne pouvons pas seulement concevoir ce que serait l’existence clé l’univers. j . '
Ces deux propriétés en nécessitent uflè troisième, e’est celle en vertu de laquelle les corps en mouvement ont la puissance d’agir sur les autres , de les dé-, placer; je l’appelle la. force d'impulsion, i '
La mobilité, l’ inertie et X impulsion sont donc trois propriétés inséparables et corrélatives ; nous ne faisons d’abord que sentir leurs effets sans savoir ce que c’est que le mouvement.
Nous apprenons que le mouvement consiste à chairger de place en éprouvant que les obstacles qui s’opposent à nos mouvemens ont la propriété d’être sentis continuement par nqus pendant que nous faisons tlu mouvement. C’est en cela qüe consisté la propriété d’être étendu, : • V '•
U étendue-, est donc pour nous la propriété d’être parcouru par le mouvement. Ce qui est senti ainsi est un être existant, rseL Ce qui ne nous donne aucune sensation penadantntjué notis nous tnôuVons rt’est rien , est le ^ant, le avide. ‘ -
L’idée de l’espace vide ou plein est une idée abstraite de césdeux-là, l’être et le néant , rapprochées sous le rapport de leurs ^relations avec nos hiouvemens.
L'étendue est une propriété sans laquelle nous ne pouvons doncerpoîr «noune existence réelle ; car nous ne pouvons' comprendre comment existerait un être qui n’existerait nulle part.
De la propriété d’ètre étendu dérive nécessaire-
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ment celle d’être impénétrable, c’est-à-dire de né pouvoir céder sa place sans en occuper une autre ; d’etre divisible, c’est-à-dire d’être composé dé parties existantes dans des places différentes ; d’avoir une certain e forme , c’est-à-dire d’être circonscrit dans certaines limites.
On ne devrait pas confondre les mots forme et figure. La forme, que nous reconnaissons par le tact à un corps, est toujours la même-, elle présente à notre vue différentes figures , suivant les circonstances et les positions.
La porosité est une propriété générale de tous les êtres étendus connus, et ne, pourrait avoir lieu sans i’ étendue ; mais elle n’en est pas une conséquence nécessaire.
, - Observez que l’inertie ne prouve. pas que la matière ait plus de tendance au repps qu’au mouvement; et quand l’existence des êtres animés ne suffirait pas pour prouver qu’elle est essentiellement active* toutes les attractions, toutes les propensions à des mouvemens spontanés que nous observons dans les êtres qui, étant inorganisés, n’ont aucun moyen de nous manifester leur action interne, devraient qous faire conclure qu’ils n’ont besoin d’aucune impulsion étrangère pour «.■ire mus.
Ol^servez encore qu’aucunfe des propriétés ci-dessus énoncées ne pourrait avoir lieu dans des êtres privés d’étendue. . ... : «A •. ; • ■ wü te
La durée, au contraire, pourrait appartenir à des êtres inétendus , si nous pouvions en connaître ou même en concevoir de tels.
Le seul sentiment de notre existence, la seule suc-
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cession de nos sensations , suffit pour nous donner l’idée de la durée; mais si nous ne connaissions rien autre chose, nous n’aurions aucun moyen de la mesurer. Nous ne pourrions avoir l’idée de temps , qui est celle d’une durée mesurée.
Pour former celle-ci, il faut connaître le mouvement et l’étendue ; car nous ne mesurons la durée que par le moyen du mouvement, lequel est représenté par l’étendue ; et ensuite la durée et l’étendue combinées nous servent à mesurer le mouvement luimême. Nous allons voir dans le chapitre suivant comment cela se fait.
Continuation du précédent. De la Mesure des propriétés des Corps.
Mesurer une quantité quelconque , ce n’est autre chose que la comparer à une quantité connue d’avance qui sert d’unité, de terme de comparaison; c’est voir combien de fois elle renferme cette unité.
Pour cela , il faut premièrement que cette unité soit de même nature que la quantité qu’on lui compare.. On ne peut mesurer des mètres par des francs ni des francs par des grammes; car des mètres ne ren-v ferment pas des francs ni des francs des grammes.
Secondement, il faut que cette unité soit déterminée d’une manière précise et constante ; car si le terme de comparaison était incertain ou variable , tout calcul serait hypothétique et vague.
Il suit de là qu’aucune quantité n'est mesurable qu’à proportion qu’elle est susceptible, de divisions nettes et durables..
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L’étendue a éminemment ces qualités. Ses parties sont distinctes et permanentes ; on en prend une portion qu’on appelle une toise ou un mètre-, on y rapporte toutes les autres : il n’y a jamais de difficulté à la mesurer.
Il n’en est pas ainsi de la durée ; ses parties sont en elles-mêmes transitoires et confuses. Nous avons cependant trouvé moyen de nous faire une unité de durée, et cette unité c’est le jour. Toutes les autres périodes sont des multiples ou des sous -multiples de celle-là.
Mais qu’est-ce qui nous rend sensibles les limites et les parties de cette unité de durée ? C’est un mouvement, c’est celui de la terre sur son axe, ou ce sont d’autres mouvemens que nous rapportons à celui-là.
Le mouvement cependant est composé , comme la durée, de parties transitoires et confuses. Cela est vraà ; mais il est fidèlement représenté par les parties de l’étendue, puisque la propriété d’être étendu n’est pour nous que la propriété d’être parcouru par le mouvement.
La durée est donc mesurée par elle-même comme toute quantité , mais représentée par le mouvement , «t le mouvement par l’étendue. Ainsi les parties transitoires et confuses de là durée sont manifestées par les parties distinctes èt permanentes de l’étendue : aussi sont-elles mesurées très-rigoureusement.
Il en est de même du mouvement ; il est représenté par l’étendue ; mais il ne peut être mesuré que par lui-même, comme toute autre chose. L’étendue parcourue manifeste le mouvement opéré ; mais pour mesurer l’énergie de ce mouvement, ce qu’on appelle
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sa vitesse j on a recours à la durée ; c’est-à-dire qu’on le compare au mouvement qui constate toutes les durées , à celui d’un point dé l’équateur dans la révolution diiîrne. C’est-là l’unité de mouvement à laquelle on les rapporte tous.
Le mouvement comme la durée est donc , ainsi que toutes les quantités possibles , mesuré par une unité de son espèce ; mais il est comme elle évalué en parties d’étendue ^ ce qui fait qu’il est susceptible de mesures très-précises et très-certaines.
Les effets de plusieurs autres propriétés des corps sont de même, par divers tnoyens, rapportés à des mesures d’étendue, ce qui rend possible de les apprécier exactement; d’autres n’en sont pas susceptibles, ce qui réduit à ne les évaluer que par approximation.
En général , remarquez que de toutes les espèces de quantités , détendue est la seule dont les divisions soient faciles , précisés et permanentes , ce qui la rend la plus éminemment mesurable. De là vient que, seule entre toutes les autres , elle a la possibilité d’être représentée fidèlement sur une échelle plus petite que nature. C’est l’objet de l’art du dessin.
De là vient âtissi la facilité que l’on a en géométrie d’arriver à la vérité et à la certitude. Les autres sciences participent plus ou moins à cet avantage , à proportion que les objets dont elles traitent sont plus ou moins réductibles en mesures de l'étendue.
Observez encore que la possibilité d’employer le calcul dans ces sciences, suit exactement la même proportion. Les distances entre les nombres étant déterminées avec une précision rigoureuse, on ne peut les appliquer qu’à des quantités dont les divisioçs sont
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très-précises aussi. Pour celles qui ne sont susceptibles que d’évaluations approximatives, on ne peut employer que les mots plus, moins, peu, beaucoup, et autres adverbes de quantité.
C’est donc à la nature des objets qui varient et non à celle des opérations intellectuelles , qui sont toujours les mêmes, que les diverses sciences doivent leurs difFérens degrés de clarté et de certitude.
Il n’y avait que l’étude approfondie de nos facultés intellectuelles qui pût nous faire découvrir cette vérité s