CHAPITRE III
indique d’où elle vient ni par où elle vient; et qu’il a pu y avoir un temps où nous sentions sans juger, sans savoir que nous avions un corps et des organes, et sans connaître enfin que nous voyions par l’œil, que nous tâtions par la main, et que ce que nous voyions et touchions était dos corps.
Je dis, qu’ilapuy avoir un temps, z tnon pas qu’il y a eu un temps. Car en convenant de la j ustesse du raisonnement que nous venons de faire, et auquel il me parait impossible de se refuser, il est tres-possible de demander si ces deux facultés de sentir et de juger ne naissent pas ensemble; si elles ne résultent pas en même temps de notre organisation ; si leurs actes ne sont pas toujours simultanés et confondus, ce qui pioduirait le même effet que si elles n étaient qu’une seule et meme faculté : et ensuite on peut demander comment, en supposant que cela ne soit pas ainsi , il se fait que nous parvenons à connaître que notre corps existe, qu’il en existe d’autres, et que ce sont là les causes et les moyens de nos sensations.
Sans vouloir encore traiter à fond ces deux questions secondaires, je dirai, a l’égard
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de la première, que les faits allégués cîdessus commencent à prouver que la faculté de juger ne se développe qu’après celle de sentir; et que nous le reconnaîtrons encore plus clairement dans le chapitre suivant, où nous allons parler du jugement.
Quant à la seconde question, je vous promets que, quand nous en serons là, je vous montrerai comment nous apprenons successivement et graduellement à connaître que les corps existent, et qu’ils sont les causes de nos sensations; et je me persuade que l’explication que je vous donnerai de ce phénomène ne vous laissera rien à desirer. Mais, quand même je serais dans •l’erreur, quand les explications que je vous donnerai ne seraient pas satisfaisantes, il s’ensuivrait seulement que je me suis trompé, que j’ai mal vu la manière dont le fait arrive, qu’il faut la chercher de nouveau. Mais il n’en faudrait pas conclure que la sensation toute seule nous donne la connaissance de ce qui la cause ; car il n’en serait pas moins vrai que quand on ne fait uniquement que sentir, on n’apprend pas par ce seul acte d’où vient la sensation : car sentir et juger sont deux choses différentes,
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qui sont quelquefois séparées. Voilà ce dont il ne faut pas se départir, puisque cela est indubitable. Il ne semble pas que ce soit avoir fait un grand pas que de s’être assuré d’une vérité si simple ; cependant vous verrez dans la suite que bien des philosophes s’égarentpour n’y pas faire asseï d’attention, et que nous , nous en tirerons des conséquences très-importantes.
Vous n’avez vraisemblablement jamais observé avec tant de scrupules les divers élémens de votre intelligence, et sûrement vous êtes surpris que l’on découvre des parties' distinctes dans des choses qui paraissent d’abord aussi indécomposables; et que des choses qui semblent si simples donnent lieu à tant de questions délicates. Peutêtre aussi trouvez-vous ma marche un peu lente, et mes recherches minutieuses; mais soyez sûrs qu’on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et qu’on ne connaît bien que ce qu’on a examiné en grand détail. Bientôt vous verrez que nous serons récompensés de notre patience. Pour le moment je n’ajouterai rien au peu que je vous ai dit de la mémoire avant cette digression. Il me suffit de vous avoir fait
connaître exactement ce que c’est , et en quoi elle consiste. Passons au jugement. Quand nous aurons ainsi examiné, pour ainsi dire, pièce à pièce toutes les parties de la faculté de penser, nous les rassemblerons pour les voir agir; et c’est alors que nous ferons des progrès qui seront rapides sans cesser d’être sûrs.