CHAPITRE XV I
Des Signes de nos Idées et de leur effet principal.
La plus précieuse des inventions des hommes , est celle d’exprimer leurs idées d’une manière incom-
DE l’idéologie. 419
parablement plus parfaite qu’aucune autre espèce d’animaux.
Non-seulement depuis bien long-temps on parle , mais encore depuis bien long-temps aussi on a parlé quelquefois avec une perfection admirable. Cependant l’origine et les propriétés des signes de nos pensées ne sont que très-nouvellement et très-imparfaitement connues. Cela prouve bien qu’un art peut être porté à un très-haut degré, quoique sa théorie soit encore ignorée. C’est dans tous les genres que l’homme est obligé d’agir provisoirement avant de connaître toutes les causes et tous les moyens , et qu’il agit souvent très -bien avant de démêler complètement pourquoi.
C’est ce qui fait que dès long-temps il a maintes fois raisonné parfaitement, quoique l’Idéologie soitencore une science nouvelle et naissante. Il ne s’ensuit pas qu’elle soit inutile ; elle peut conduire à faire sûrement et toujours ce qu’on n’a fait que par hasard’ et rarement.
Les signes de nos idées sont de diverses espèces ; nous en avons qui s'adressera la vue et au tact; nous pourrions en avoir qui affectassent l’odorat et le goût. Mais les plus généralement usités, parce qu’ils sont les plus commodes et les plus susceptibles de perfection, sont ceux qui partent de l’organe vocal et s’adressent à l’organe de l’ouïe.
Tout système de signes peignant directement les idées, est une vraie langue ou langage.
Les écritures hiéroglyphiques , symboliques , arithmétiques , algébriques , sont- de vraies langues; elles représentent immédiatement les idées.
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Les écritures alphabétiques et syllabiques ne sont point des langues ; elles ne représentent point immédiatement les idées ; elles représentent les sons d’une langue parlée ; elles rendent visuels des signes orals , et rien de plus.
Lire celles-ci, ce n’est que les prononcer; lire les premières , c’est les traduire.
Un alphabet unique, une orthographe unique, une langue parlée unique, seraient suflïsans et plus commodes ; mais eussions-nous une langue parlée universelle, les langues arithmétique et algébrique auraient encore des avantages particuliers qui devraient Jes faire conserver, ainsi que les plans et les ligures de géométrie , parce qu’elles n’ont plus ces avantages quand elles sont traduites dans une autre langue quelconque.
Tous nos systèmes de signes, tous nos langages, sont presqu’entièrement de convention , pour peu qu’ils soient perfectionnés; mais ils ont tous pour base commune les actions que nous font faire nécessairement nos pensées, et qui, par cela même, les manifestent et en sont les sïnH naturels.
Le langage d’action est; donc le langage originaire ; il est composé de gestes, de cris, d’attouchemens ; il s’adresse à la vue , à l’ouïe , au tact.
Dans nos langages perfectionnés, nous employons toujours plus ou moins ces trois moyens, quoique celui qui s’adresse à l’ouïe soit prédominant de beaucoup , excepté dans les momens où la violence de la passion nous donne le besoin de produire un effet subit, et nous ôte la capacité de faire des combinaisons réfléchies.
Mais l’effet de tous ces signes n’est pas seulement
de communiquer nos idées. Leur propriété la plus importante est de nous aider à combiner nos idées élémentaires , à en former des idées composées et à fixer ces composés dans notre mémoire.
Nous avons vu que nous n’avons plus dans nos têtes que des idées abstraites et généralisées, et qu’elles n’ont pas d’autre soutien dans notre esprit que le signe qui les représente.
C’est-là un fait dont on peut donner mille preuves', et entr’autres celle-ci : c’est que sans noms de nombres nous pourrions à peine avoir nettement l’idée de six. Or, que l’on songe qu’il n’y a presqu’aucune de nos idées qui ne soit plus composée que celle de six, et l’on verra où nous en serions sans les signes , et où nous en étions avant de les avoir un peu perfectionnés.
La cause de cet effet des signes me parait être que nos perceptions purement intellectuelles sont trèslégères , et par là même très-fugitives , parce que les mouvemens internes par lesquels elles s’opèrent ébranlent très-peu le système nerveux; or, le signe en s’y joignant, les fait participer à l’énergie de la sensation dont il est la cause. Il constatent fixe le résultat d’opérations intellectuelles dont le sentiment disparaît. Il devient une formule que nous nous rappelons facilement, parce qu’elle est sensible, et que nous employons dans des combinaisons ultérieures , quoique nous ayons oublié le mode de sa formation.
Ainsi, nous sommes aussi réellement conduits par les mots dans nos raisonnemens que l’algébriste par se3 formules dans ses calculs. Si le résultat n’est pas complètement le même dans les deux cas, la différence tient à la nature des idées, mais le mécanisme est pareil.