‹ Eléméns d'idéologieChapitre 32 sur 43 · I^ CHAP. XIT. DES DÉPENSES · texte numérisé non relu

I^ CHAP. XIT. DES DÉPENSES

ment éoonomiqaeft , et detX anîqaement uma fx point de vae que je TaU discuter leurs avantags et leurs îneonvibiens.

La première chose que l'on dit en £stYear des emprunts , c'est que les fonds qu'on se procure psr ce moyen ne sont arraches violemment à personne. Je crois que c'est là se faire illusion. En effet , il est bien vrai que quand le gouTemement enciprunte il ne force personne à lui prêter; car il ne Êrat pas regarder les emprunts forcés comme des emprunts, mais comme des contributions. Quand donc les piétenrs portent leur argent au trésor pablîc, c'est librement et Tolontairement; mais aussi l'opération n'est pas finie là. Ces ca^talistes ont prêté et non pas donné » et ils entendent bien ne perdre ni capital ni intérêts. Par conséquent ils fotxsent le goavemement à lerer un jour ou l'autre une somine égale à celle qu'ils lui fournissent, et aux intéréb qu'ils en exigent Ainsi, par leur obligeance, ils ne font que grever malgré eux , non-seulement les citoyens actuellement existans , mais encore les générations futures. Gela est si vrai , que l'espèce de soulagement que leur service produit., pour le moment présent n'a lieu qne parce qu'il reporte me partie du fardeau sur les temps à venir.

Cette circonstance donne lieu , suivant moi ^ à me grande question que je sois étonné de n'avoir vue discutée nulle part. Un gouvernement quelconque, soit monarchique , soit polyarchique , en un mot, des hommes existans, onf-îls le droit de grever ainsi des hommes qui n'existent pas encoru, et de

BU GOUVERNEMENT. 5l5

les obliger à payer dd jour leurs dcfpenses ae> tuelles ? Ce n'est pas seulemenl ici le cas des testamens contre lesquels ou dit arec raison , que nul hotnnae n'a droit à être obéi après sa mort ; car enfin la société qui, pour l'avantage général, ôte tant de différens pouvoirs à chacun de ses membres, peut bien leur concéder celui>là s'il lui est utile , et le leur garantir; et les héritiers naturels (les testateurs sont toujours lès maîtres d'accepter ou de refuser leurs successions , qui au fond ne letw appartiennent qu'en vertu des lois qui les leur adjugent, et avec les conditions qu*dles y mettent. Mais quand il s'agit d'intérêts publics, il eu va tout autrement. Une génération ne reçoit point d'une autre, comme tm héritage, le droit de vivre en société , et d'y vivre sous les lois qui loi pki-« sent, La première n'est point en droit de dire à la' seconde : Si vous voulez me succéder , voilà comme il. faut que vous existiez et que vous vous arrangiez j car d'un tel droit il suivrait qu'une loi une fois faite ne peut jaiAus être changée. Ainsi le pouvoir législatif actuel (quel qu'il soit), qui est toujours censé l'organe de la volonté générale actuelle, ne peut ni obliger ni gêner le pouvoir législatif futur, qui sera l'organe de la volonté générale d'un temps à venir. C'est sur ce principe très-raisonnable qu'il est reconnu en Angleterre qu'un pariement ne peut jamais voter des impôts que jusqu'à l'arrivée d'un autre , ou même jusqu'à une nouvelle session du même parlement. Je sais bien qu'appliquer rigoureusement ce principe aux

5l4 CHAP. ni. DEâ Dftpsprsïa

dettes (Fua pajr» où il n'est pas admit ^ et oà da eugagemens autcrieurs ont été {uis de bonne loi, OB serait manquer à la foi publique ; et j'ai suffisamment manilèsté ci-dessus ma persuasion profonde qu'un tel acte ne peut jamais être ni Juste, ni utile , deux termes absolument équivakïns pour moi comme raison «*t vertu. Mais il n'en est pss moins vrai , pour revenir à l'exemple de l'Angleterre » qu'il est contradictoire , et par conséquent absurde, qu'un parlement croie ne pouvoir voter des impôts qmft pour un an , et croie pot«vi «»• voter un eroprulit à rentes perpétuelles, ou à long, bouj^semens; car c'est voter la nécessité d'impôts sniEsans pour pajer ct's rentes et ces remboorsemens y-en déclarant qu'on n'a pas le droit d'en ré^tidre. Je trouve bien plus sensé et plus loyal le principe autrefois admis en Espagne, que les engagemens d'un roi ne lient pas son successeur. Au moins ceux qui contractent avec lui savent le risque qu'ils courent ^ et n'Ont point à ae plaindre de ce qui leur ariive. Nous verrons bientôt que ce principe , mis en pratique , est aussi bienfaisant qu'il est raisonnable.

Pour le moment ^ je me borne à soutenir que pnisqa'en définitive le capital et les intérêts d'un emprunt ne peuvent jamais être payés que par MA ippôt, les fonds qii^ le gouvernement se procare par cette voie- finissent toujours par être arrachés violemment aux individus , et qui pis est- , à: des ihdivifdus qui n'y sont pi^ntoj>ligt|s, puisqu'ils ne s'y sont point engages ni par cux-méiue»

ni par leurs représentant li^itimefl ou I^uz. rappelle légaux ceux que la Icfi existante autorise , et ilont les actes sont valables quand même cette loi ne serait pas juste.

Le second avantage que l'on trouve aux emprunts, c'est que les sommes qu'ils fournissent ne sont point enlevées à la consommation productive, puisque ce ne sont pas des entrepreneurs (Viudustrie qui placent leurs fonds sur l'Etat , mais seuletnent des capitalistes oisifs , vivant de leurs revenus, qui se créent cette espèce de rente au lieu de s'en créer une autre. Je réponds que ce second avantage n'est pas moins illusoire que le premier. Car quoiqu'il soit vrai que ceux qui prêtent au gouvernement ne sont pas en général des hommes qui auraient joint leur industrie personnelle à leurs capitaux , pour les faiit valoir plus utilement dans des emplois productifs, cependant il arrivé qu'il y a beaucoup de ces préteura que la facilite de se procurer une existence suffisante sans risqués ni fatigues a seule dégoûtés du travail et jetés dans l'oisiveté. D'ailleurs, même en admettant que tous fussent également demeurés oisifs quand l'Etat n'aurait point emprunté, il est certain que s'ils ne lui'.ivaient pas prêté leur argent, ils l'auraient prêté aux hommes industrieux. Dés lors ces homines industrieux auraient eu plus de capitaux ^

faire travailler, et par l'eSet dç la concurrence des préteurs, ils les auraient^us moyennant un nioi(idré intérêt ; or ce sont te clcux |a;rands biens dont lés emprunts j^blics Içs priyent. £^n^ » on

3lC CHAP. X>I. DC3 DÉrEXSES

ne peut nier gu'à moins de faire banqueronte, <|uand on a emprunté une somme ii faut finir par la rcn Ire ; et pour la rendre , il faut la lever soi les citoyens. Ainsi , tôt ou tard elle afîecte Tindustrie autant et de la même manière que si on TaTaii exigée d'abord. De plus, il faut y ajouter tous les intérêt^ que l'Etat en a payés jusqu'au moment du remboursement; et il est aisé de voir qu'en peu d'anncfes ces intérêts ont doublé )e capital , et par conséquent doublé le mal.

Mais aujourd'hui en Europe, on est tellement habitué à l'existence d'une dette publique, que lorsqu'on a trouvé le moyen d'emprunter une somme à rentes perpétuelles et d'assurer le paiement des intérêts, on s'imagine s*être libéré et ne plus rien devoir ; et l'on ne voit^s , ou l'on ne veut pas voir, que ces intérêts absorbant une partie du revena public, qui déjà était insulTtsaut, puisqu'on a été obligé d'emprunter, ils sont cause que ce même revenu suffit encore moins aux dépenses subséquentes ; que bientôt il faut emprunter encore pour faire iace à ce nouveau déficit, et se grever de nouveaux Intérêts j et qu'ainsi ^ en assez peu de temps , il se trouve qu'une portion considérable de toutes les richesses annuellement produites est employée non pas au service de l'Etat, mais à entretenir une foule de rentiers inutiles : et pour comble de maux, quels sont CCS rentiers? des hommes non >seulementoisiis Qpmme tous les reniftrs, mais encore complètement indifférens aux succès ou aux malheurs dé la classe industrieuse, à laquelle ils n'ont rien prêté; n'ayaot

nu GouTErv:tSMErfT. Siy

3l)solutnent d'autre intérêt que la permanence du gouvernement emprunteur, quel qu'il soit et quetc|uc chose qu'il fasse -, et en même temps d'ayant (l'autre désir que de le voir dans l'embartas^ afin qu'il soit obligé de les ménager et de les mieux payer ; par conséquent , ennemis nés des véritables intérêts de la société, ou au moins leur étant absolument étrangers. Je ne prétends pas dirç que tous les rentiers de l'Etat soient de mauvais citoyens j mais je dis que Itur po:<ition est calculée pour les rendre tels. J'ajoute que les rentes viagères tendent de plus à rompre les liens de famille, et que la grande abondance des effets publics ne peut manquer de proiluirc une foule de joueurs effrénés. La vérité de ce que j'avance se montre d'une manière bien odieuse et bien funeste dans toutes les grande» villes sans commerce > et surtout dans toutes.les capitules où cette classe d'hommes est trés-norabreusc et très- puissante, et a beaucoup de moyens de faire prévaloir ses passions^ et Je pervertir l'opinion gcnéi-ale.

On a donc autant de tort de creire^ue les emprunts du gouvernement ne sont pas^^^h^iîsibles à l'industrie nationale , <jue de se persuader qiie les fonds qu'ils produisent ne sont enlevés à aucun individu malgré liiî. Au restt,. ce ne sont pas là le» véritables raisons qui font attacher tant d'importance à la possibilité d'emprunter.. Le grand avantage des emprunts, aux yeux de leurs partisans, est qu'ils fournissent en un moment des sommes éiior— unes ^u« l'on ne pourrait te piocurer qu'avec beai*-

5l8 CHiiP. XII, DES DiPBIfSXS

coup de lenteur par le moyen des impôts inékne In plus accablans. Or, ce prétendu avantage, je n'hc!site pas à déclarer que je le regarde comme le pbs grand de tous les maux. Ce n'est autre chose qu'an moyen de faire faire aux hommes des efibrts excessifs qui les dpuisent , et tarissent en eux les sources de là vie. Montesquieu Fa bien senti. Après avoir peint très-éncrgiquemcnt Tétat de détresse et d^mxiétc auquel Texagcration des dépenses publiques avait réduit déjà de son temps les peuples de l'Europe qui auraient dû être les plus fiorissans par leur industine , il ajoute : a Et , ce qui prévient tous 4t les remèdes à venir, on ne compte plus sgr les « revenus , mais on fait la guerre avec son capital. « lî n^ést pas ino»ji (i) de voir des Etats hypothé- «c quer leurs fonds pendant la paix même, et em- « ployer, pour se ruiner, des moyens qu'ils appel-* « lent extraordinaires , et qui le sont si fort , que le « Hls de famille le plus dérangé les imagine à if. peine (2). »

On ne manquera pas de dire que c'est là abuser de son crédit, et non pas s'en servir, et que Fabus qu'on peut en faire n'empêche pas qu'il ne soit boa d'en avoir. Je réponds d'sfeord que l'abus est inséparable de l'usage , et l'expérience le prouve. Dy a ^ peine deux cents ans que les progrès de la civilifation, de l'industrie, du commerce , ceux de For*

^ I ) Il aurait dû dire : Il est FBÊQVEHT.

(j) Esprit des Lois, liY. i3,cbap. i^.

BU GOUVEnNEMENT. SlQ

dre sQCÎal, et peat^tre aussi ^accroissement dtt numéraire , ont donne aux gouverneraens la fecilitdUe faire des emprunts jet, dans ce court espace lie temps, ces dangereux expédions les ont touiT (X)nduTts à des banqueroutes totales ou partielles ,' quelquefois répétées , ou à la ressource aussi honteuse et plus funeste du papier-monnaie, ou à rester aceablés sous le poids d^un fardeau qui devient chaque jour plus insupportable.

Mais )e vais plus loin*: je soutiens que le mal n'est pas dans Tabus , mais dans l'usage même des emprunts; c'est-àrdire que Tabus et l'usage sont une seule et même chose , et que chaque fois qu'un gouvernement emprunte , il fait un pas vers sa ruine. "ïjsx. raison en est simple. Un emprunt peut être une bonne opération pour un homnie industrieux dont )£i consommation se reproduit avec profit. Au moyen des sommes qu'il a empruntées, il augmente cette consommation productiy,e , et avec éHe ses profits. Mais un gouvernement , qui es^un consommateur du genre de ceux^dont les dép^B sont stériles et destructives , ce qu'il emprunt^ff le mange , c'est autant de perdu à jamais , et il reste grevé d'une dette qui est autant de retranché sur ses moyens à venir. Cela ne peut être autrement. Daps plusieurs pays on a commencé par être long-temps sans sentir les mauvais effets de ces opérations, "parce que les progrès de l'industrie et des arts étant très-grands à cette époque, ils se sont trouvés plus rapides que ceux de la dette , et les moyens du gouvernement }ie Uissaient pas d'augmenter. Bien desi gens m^iW^

3lO caiP. XII. DES DEPEffSKS

en ont conclu qu'une dette publique était nne •ource (le prospëritë, tandis que cela prouvait seulenient que les particuliers faisaient plus de bien qae le gouvernement ne faisait de mal; mais ce mal n'en était pas moins rcel, et actuellement per- •onne n'est tenté de le nier.

A ces raisons pressantes ou répond par la seule excuse qui reste quand on n'en a plus , la hécessîté^ Mais i'insiste, et je prétends que dans le cas dont il f'agit, la nécessité même nVst point une excuse; car c'est le remède lui-même qui crée Tobligatioa où Ton est d'y avoir recours. Je m'explique : quand une nation est une fois engagée dans une situation périlleuse,, il n'est pas douteux qu'il y a nécessité pour elle de faire les plus grands eflbrts pour s'en tirer. Mais un corps politique ne se trouve pas naturellement placé dans une telle position. Toujours quelque caus^ntérieure l'y a jeté. Ou il a exce&iîvemcnt mal mené ses affaires intéricnrcâ, et par-lA il a encouragé qifl^ues voisins inquiets à l'attaquer pour profiter de JHhiblessc ; ou, ^il a bien conduit SCS propres affaires, il a cherché à s'en prévaloir pour se mêler mal à propos de celles des autres; il a abusé de sa prospérité pour troubler celle d'autrui, pour faire de trop grandes entreprises, pour élever des prétentions exagérées, ou seulement pour prendre une attitude menaçante qui provoque des mesures hostiles et produit la haine. Ce «ont là en effet les fautes qui amènent ordinairement la nécessité de faire des efforts excessifs et d*4voir fccours aux emprunts; et s'il est rrai que

DU oouTtanBMsnT. S21

cV»l par ta folle confiance qu'a înspîrJe cçlté pernictcaie ressource qu'on a été entrafiië dans cet fautes, on doit convenir que le crédit que l'on regarnie comnte un remède à ces maux en est la yràie <Mase. Or Thistoire nous apprend que c'est effectivement dejiuis que les gouvememens ont eu ce que l'on appelle du crédit , c'est-à-dire la possibilité d'employer en un instant les fonds de plusieurs années, qu'ils n'ont plus mis de bornes ni à leurs prodigalités, ni à leur ambition , ni à leurs projets, qu'ils ont augmenté leurs armées, qu'ils ont mul-tiplié leurs intrigues, et qu'ils ont adopté cette politique tracassiére avec laquelle on ne peut ni cvitcr la guerre, ni jouir de la paix. Ce sont donc là les elTetï de ce crédit public que l'on regarde comme un si grand bien. Mais du moins est-il utile dans les dangers pressans? Non. U n'y a de danger pressant pour une nation que l'invasion subite de •on territoire. Dans ee cas extrême ce n'est pas l'argent qui sauve ^ c'est le concours des forces, c'est la réunion des volontés. Les réquisitions donnent les choses , les levées en masse fournissent les hommes, les emprunts n'y serviraient de rien. Ce à quoi sert le crédit , c'est à soutenir des guerres lointaines , c'est-à-dire à les prolonger, encore il manque quand elles deviennent désastreuses, c'est-à-dire au moment du besoin. Alors on fait la paix. On l'aurait faite plus t^t si Ton n'avait pas eu de crédit, ou plutôt l'on n'eût pas fait la jguerre; et quand cette paix tardive et forcée est signée, on ^'aperçoit que, dé toutes les pertes que l'on a faites , la plus regrets.

3 9. a CRAP. Zir. DRS DéPEN»SS

table , après let hommes inutilement sacrifiés^ ot celles des sommes qa'on aurait conserrées si Vm li''avait pas eu la malHeureuse facilité de ïc» emprunter. Le vainqueur lui-même n'est jamais dédommagé par ses succès des sacrifices qu'ils lui est coûté et des dettes dont il reste grève. De. tout cela je conclus tout de nouveau que ce çue Mon appeUe le cré^k public est le poison qui tue, même assn rapidement , les gouvcrnemens modernes.

Je ne conseillerai pas cependant de faire 'une ki qtti défende aux gouvernans de jamais emprunter et aux gouvernés de jamais lëar prêter. Une telle loi' serait absurde et inutile : ^ui^, car elle serait fondée, comme le mal qu'elle voudrait -détruire > nur ce faux prii|cipe , que le pouvoir l^islatif actuel peut enchaîner le pouvoir législatif à venir; inutile , car la première chose que feraient ceux qui dans la suite youdraient em^unter, ce serait d'abolir la ^oi qu; le leur défend, et ils en sluraient le droit. Je voudrais donc que Ton s'y prît loatdif^ féremment; je voudrais qu'au contraire on reoon* put et on proclamât ce. principe d'une étemeiie •yérité , que tout ce que des législateurs quelconques décrètent i leurs successeurs peut^eni toujours le modifier, le changer^ i* annuler} et que l'on déclarât sojennelleincnt qu'à l'avenir ce principe çajutaire sera appliqué , comme il doit l'être, -aux engagemens que le gouvernement pourrait prendre {ivec des prêteurs. Far-là le mal serait coupé dam sa racine, car les capitalistes n'ayant plus de garantie ne friraient plus ; bien des malheurs aeraieiit

CHAP. xiij. romLi;«ioîf. 59.5

prèveiin$( et ce serait tine taouVellc preuve que leê maux de rhumanité viennent toujours de quelque erreur, et que la vërité les guérit.. Cest pajr ce vœu que je terminerai ce que j'avais .\ dire des revenus et des dépenser du gouvernement) et que je finirai ce traité. Seulement je vais encore présenter au lecteur quelques réflexions sur tout ce que nous avons vu jusqu'à présent.

CHAPITRÉ XIIÏ.

. Conclusion,

BfB voici arrivé à un endroit remarquable du chemin que je me proposais de parcourir. Je de-^. mande la permission de m'y arrêter un moment. Je répéterai encore au lecteur que ce qu'il vient de lire n'est pas simplement un Traité d'Économie politique. C'est la première partie d'un Traité de la Volonté qui doit en avoir deux autres, et qui n'est lui-même que la suite d'un Traité de l'Entendement. Tout ici doit donc être coordonné avec ce qui précède et ce qui suivra. Ainsi on ne doit pas être étonné que je ne sois pas entré dans les détails d^ l'économie politique , mais on devrait l'être que je ne' fuste pas remonté jusqu'à l'origine de nos besoins et de nos moyens, que je ne me.fusde pas occupé de faire voir comment ces besoins et ces moyens

524 CHAPITIIB Xni,

naissent de notre faciiU(5 de Touloir, et que j'eusse n<^lîgé d'indiqper ks i-eiations de nos be^ïîos pbfsiques avec nos besoins moraux.

C'est pour ne jjas moriter ces reproches, que j'ai commencé 4)ar une Introtluction très-^cnérafe, qui n'appartient pas plus à l'ëconomie qu'à Ja morale ou à la législation, mais dans laquelle j'ai téché Je bien expliquer quelles sont les idœ^ dont noui sommes redevables à notre faculté de vouJoii*, et sans lesquelles ces trois sciences n'existeraient pas pour nous. On. me dira que cette Introduction €$t trop métaphysique. Je répondrai qu'elle ne pouvait être autrement, et que c'^est précisément parce qu'elle est très-métaphysique qu'il n'y a point de mauvaise métaphysique dans le reste de l'ouvrage. Gir il n'y a r^ de tel pour se préserver des sophismeset d«r|husions, que de commencer par bien «^claircir les idées principales. Nous n'avons pas taidé à en avoir la preuve.

En effet, après avoir bien obsei'vé la manière dont nous connaissons nos besoins, notre faiblesse origi^ naire, et notre penchant à sympathiser, nous n'avons plus eu aucun doute sur la nature de la société Nous avons vu clairement qu'elle est notre état natnrel et nécessaire, qu'elle est fondée sur la personnalité et la propriété^ qu'elle consiste dans des oonventions^ que ces conventions sont toutes des élphaiïges, queTessence de l'échange est d'être utile aux deux pvties contractantes , et que les avantages généraux des échanges qui consti tuent l'état social sont de produire It concoars des forces, raccroitie-

CONCtUSIOPT. 525

ment et la conaaration des lumières, et ki diyùioa du travail.

Après avoir examiné de même nos moyens de pourvoir ù nos besoins, nous avons vu que nos for~ CCS individuelles sont notre seule richesse primitive; que l'emploi dé ces forces , notre travail, a une valeur nécessaire qui est la seule cause de toutes )cs autres valeurs; que toute notre industrie consiste à fabriqu^ et à transporter, et que l'eH'et de cette industrie est toujours uniquement d'ajouter un degré d'utilité au^ choses sur lesquelles elle s'exerce^ et de nous fournir des objets de consommation et des moyens d'existence.

Remontant toujours à l'observation de nos facultés, puisque la personnalité et la propriété sont néces^iresy il est évident que l'inéi^alité e^t inévitable. Mais elle est un mal. ISous avons vu quelles sont les causes de son /accroissement exagéré et quels en sont les funestes eQcts. (3ctix^ci nous ont expliqué d'une manière très-^prccise ce que l'on dit ordinairement d'une manière très-vague des' difi'érehs états par lesquels passe suecessivemeot le même peuple. •

Puisque nous avons tous des moyens , nous sommes tous propriétaires; puisque npus avons tous des besoins, nous sommes tous consommateurs. Cca d^ux .grands intérêts nous réunissent toujours. Mais nout sommes naturellement inégaux: d'où il arrive avec le temps que quelques-ans ont des avances et que beaucoup d'autres n'en ont pas. Ces derniers ne peuvent vivre 4"^ *^^ ^^^ fonds des premiers. .

5a6 cHAprTRK xiir. '

De là deux gnmdes classes d'h(»iimes, I«> Mlariè et les salarians, oppost^s d'intérêts en ce que les aos Tendant lenr travail voudraient le vendre cher, et les antres Tachetant voudraient Tacheter à bon maiche.

Parmi ceux qui achètent le travail, les uns (ce sont les riches oisifs) ne Temploient qu'à leur satisfaction personnelle; sa vklenr est détruite. Les antres (ce sont les entrepreneurs d'industrie) Temploient d'une manière utile qui reprodu^ce qu'il coûte : ce sont ceux-là seuls qui entretiennent et accroissent les richesses déjà acquises; ce sont même eux seuls qui fournissent aux autres capitalistes le revenu qu'ils mangent, puisque ne faisant rien iU ne peuvent tirer d'autre parti de leurs capitaux , soit mobiliers, soît immobiliers, que de les louer aux hommes industrieux, moyennant une rente que ceux-ci prélèvent sur leurs bénéfices. Plus Tindustrie de ces derniers se perfectionne, plus nos moyens d'e^^istence augmentent.

Enfin nous avons remarqué que la fécondité de Tespèce humaine est telle, que le nombre tles hommes est toujours proportionné à la quantité de leurs moyens d'existence; et que partout on ce nombre n'augmente pas continuellement et rapidement, c'est que beaucoup d'individus périssent tous les jours faute de moyens de vivre.

Tel/es sont les vérités principales qui suivent si immédiatement de l'observation de nos facultés, qu'il n'est pas jwssible de les contester. Elles noos cQoduisent à des conséquences qui ne sont pas motus certalDCf .

Après avoir biien vu ce que c^e^t qne b aociétë, il e»t impoli ble de ne pas rejeter j'id^ de s'en pa»- «<fr absolument, ou de la fonder sur un renonce rmènt entier à soi*ménie et sur une égalité cbimé* rique.

Après aToir bien d^élé les effets de notre industrie, i! eut impossible de ne pas voir qu'il n'y a rien de plus mystérieux dans l'industrie agricole ■que Jans toute autre. Mais on. y découvre les inconvéuiens qui lui sont propres et qui sont cause des difiPiirentes formes qu'elle prend suivant le« temps et suivant les lieux*

Quand on a reconnu la cause nécessaire de toutes les valeurs, il faut bien en cohclure qu'il est absurde de soutenir que l'aident n'est qu'un signe, et odieux de prétendre lui donner une valeur arbitraire ou le remplacer forcément par une valeur imaginaire, et que tout. établissement qui tend vers ce but est dangereux et pernicieux.

Quand on a vu comment s'opère la formation de nos richesses et leur rénovation conjlinuelle que uouf nopii(uons circulation, on ne peut méconnaître que la consommation en elle-même n'est jamais utile, et que la consommation exagérée appelée lux€ est tgujonrs nuisible; 6t l'on ne peut s'erapécher de trouver ridicule l'importance que l'on a voulu donner, aux hommes qui n'ont d'autre mérite que d'ètrb consommateurs, comme si c'était là un talent bien rare.

Des fucf justes «ur la coBsommAtion doutent

5^6 ÇKAPITBB XTII.

nécessairement des idées justes, sur le plus fgnnà (les consommateurs, le gouvernement , surlcseflet» lie ses dépenses, de ses drrtrs, et des «jyfcrcns impôts qui c(im}i08eut ses revenus , et nous coodnisent à démêler NÙrement les Jifiérens n>jels de ses impôts , et à n'évaluer le plus T»n moins de mal qu'ils font que suivant les difféi^Qutes classes d'hommes sur lesquels ils tombent.

• Toute^ ces conséquences sont rigoureuses. Elles n'en seront pas moins contestées. Il fallait donc y arriver méthodiquement. Mais celles surtout qui éprouveront Ira plus grandes oppositions, csesoat celles qui nous conduisent à déterminer les degrés d'importance di*s dilFérentes classes de ia société. Comment persuader à ces grands propriétaires ruraux tant vantés, qu'ils ne sont qiie des préteurs d'argent onéreux à Tagriculture et étrangers à tous ses intérêts? Comment faire convenir ces ricba oisifs si respectés, qu'ils ne sont absolument bons à lîen, et que leur existence est un mal en ce qu'elle diminue le nombre des travailleurs utile»? Comment faire avouer à tous ceux qui paient du travail, que la cherté de la main-d'œuvre est une chose désirable, et qu'en général tous les vrais intérêts du pauvre sont exactement les mêmes qne les vrais intérêts de la société tout entière? Ce n'est pas seulement leur intérêt bien ou mal entendu qui s'oppose à ces vérités ; ce sont leui-s passions , et parmi ces passions , la plus violente et la plus antisociale de toutes, Za vaniié. Des lors plus

de dëmanstration ou du moins plus de convictioD possible! Car les passions savent tout obscurcir et tout embrouiller ; et c'est avec autant de raison que de finesse i|ue Hobbés a Hit que , si les hommes aTaient eu un yif désir de ne pas croire que deux et deux font quatre, ils seraient parvenus à rendre cette vërité douteuse. On en pourrait donner des preuves.

Dans beaucoup d'occasions il est donc plus difficile encore de faire goûter la yërité que de la dëcouTrir. Cette observation nous fait trouver un nouveau rapport entre le sujet que nous venons de traiter et celui qui va nous occuper, entre l'étude de nos actions et celle de nos sentimens. Nous avions aperçu et dit qu'il faut bien connaître les conséquences de nos actions pour bien apprécier le mérite ou le démérite des sentimens qui nous por« tent à telle action ou à telle autre ; et actuellement nous voyons qu'il faut analyser nos sentimens euxmêmes, les soumettre à un examen rigoureux,, reconnaître ceux qui, étant fondés sur des jugemens sains , nous dirigent toujours bien , et ceux qui , prenant leur source dans des illusions et naissant des travers de notre esprit, ne peuvent que nous égarer, et forment en nous une fausse et aveugle conscience qui nous éloigne toujours plus du chemin de la raison , le seul qui conduise au bonheur. C'est ce dont nous allons nous occuper ; et si nous nous trouvons avoir bien exposé les résultats des actions des hommes et les effets de leurs

55o CHAPITHE XIII. CONCLUSION.

passions y il semble qu'il nous sera facile de knr indiquer les règles qu'ils devraient se presciiie. Ce secait là le yéritable esprit des lois et la meilleuit conclusion d'un Traifd de la voloiitë.

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extra.it raisonne ,

StlIlVANT DE TABLE ANALYTIQUE.

Lq faculté de vouloir est un mode et une conséquence de la faculté de sentir,

Noù& venons de terminer Texamen de nos moyens de connaître : il faut les employer à Fëtude de notre faculté de vouloir , pour achever Thistoire de nos facultés intellectuelles,

La faculté de vouloir fait naître en noua les idées de hesmns et de moyens, de richesse et de dénuément , de droits et de devoirs, de justice et à'injus^ ticey lesquelles viennent de l'idée de propriété, laquelle elle-même dérive de Tidée de personnalité.

Il Êiut d<Mic premièrement examiner cette dernière, et auparavant expliquer nettement ce que c'est que la faculté de vouloir.

La faculté de vouloir est celle de trouver une chose quelconque préférable à une autre.

Elle est un mode et une conséquence de la faculté de sentir.

J II, page 10.

De la faculté de vouloir naissent les idées de penonnalité et de propriété.

Le moi de chacun de nous est pour lui sa propre sensibilité.

Ainsi , la seule sensibilité donne , jusqu'à un certain point , l'idée de personnalité.

Mais le mode de sensibilité appelé volonté tou faculté de vouloir peut seul rendre complète cette idée de personnalité, et ce n'est qu'alors qu'elle peut engendrer odle de propriété telle que nous l'avons.

• L'idée de propriété nait donc uniquement de la faculté de vouloir , et de plus elle en nait néoessaireflwnty car ^n ne peut avoir l'idée de son moi sans avoir celle de la propriété de toutes les facultés de ce moiei de Seurs effets.

- Si cela n'était pas ainsi, a' il n'y avait pas^ parmi HOU» de propriété naturelle ^ néeessalpe , iUn'y eu aurait jamaisi eU' de conventionnelle et artificidle.

Cette vérité eA la basé de tonte économie et de toute morale, qui ne sont, dans leur principe, qu'one s^ule et même science.

EXTRAIT HAISOÎ^WK. 555

' i m, page a5.

2>« îajueultà de vouloir naiêserU tous nos besoins ,et tous nos moyens.

Li^s mêmes actes intellectuels ëmanës de notre facaltc de vouloir, qui nous font acquérir Fidée dis-* tincte et complète de noire moi et de la propriété exclusive de tous ses modes , sont aus» reux qui nous rendent susceptibles de besoins et qui sont la -source de tous nos moyens de pourvoir à ces besoins.

Car, 1° tout désir est un besoin , et tout besoin n'est jamais que le besoin de satisfaire un désir. Le désir est toujours en lui-même une souffrance.

29, Quand notre système sensitif réagit sur notre système musculaire, ces désirs ont la propriété de diriger nos actions et de produire ainsi tous nos «oyens. ; ».

JLe travail, remploi de nos forces, est notre seul trésor et notre seule puissance.

Ainsi, c'est la faculté de vouloir qui nous rend propriétaires de besoins et de moyens , âe passion et d'action j de souffrance et de puissance.

De là naissent les idées dé richesse et de dénue^ ment, ^

S rv, page 33.

De la faculté de vouloir naisseni aussi les idées de richesse et de dénuement.

Tout ce qui sert mëdiatement ou immédiatement à la satisfaction de nos besoins est pour nous un ffien f c'est~à-dir6 une chose dont la possession est un bien.

Être riche, cVst pos^der ces biens; être pauvre, e'est eh être dénué.

Ils naissent tous de l'emploi de nos facultés j ils en sont l'effet et la représentation.

Ces biens ont tous deux valeurs parmi nous : Tune est celle des sacrîfîces qu'ils coûtent à celui qui les produit} l'autre celle des avantages qu'ils procurent à celui qui les acquiert.

Le travail dont ils 'émanent a donc ces deux valeurs ? r

• Oui, le travail a ces deux valeurs. L'une est la somme des objets nécessaires à la satisfaction des besoins qui naisssent inévitablement dans l'être animé pendant que son travail s'opère; l'autre est la masse d'utilité résultante de ce travail.

. Cette dernière valeur est éventuelle et variable. ïjà première est naturelle et nécessaire; elle n'est cependant pas d'une fixitA^bsolue, et c'est ce qui r(*nd très~délicats tous les calculs économiques et moraux.

On ne peut guère employer dans ces matières que des considérations tirées de la théorie des limites.

§ V, page 4i.

De la faculté de ifouhir naissent encoie les idée^ de liberté et de contrainte.

La liberté. esilsL puiatance d'exécuter noti« po^ lonté,

. £Ue est le premier de nos biens; elle les renferme tous , comme la contrainte comprend tous nos maux p. puisqu'elle est la privation du pouvoir de satisfaire libs besoins et d'accomplir nos désirs.

Toute conti'ainte est souU'rance, toute liberté est jouissance.

La valeur totale de la liberté d'uu être animé est ëgale à celle de toutes ses facultés réunies.

£Ue est absolument infinie pour lui et sans équivalent possible, puisque sa perte entière emporte rimpossibilité de la possession d'aucun bien.

Notre devoir unique est d'augmenter notre liberté et sa valeur.

Le but de la «ociëté n'est jamais que de remplir ce devoir. -

5 yn, page 48.

Enfin y de la fitcwl^ÊÊ'vouloir naissent les idées de énimét de devoirs.

Les droits naissent des besoins et ks deyoirs des moyens*

La fliiblesse dans tons les genres est la source de tous les droits y et la puissance la source de tous les devoii-s, ou, si Ton veut, du devoir général de h bien employer, lequdi coioprend tous les autres.

Ces idées de droits et de devoirs ne sont poiat aussi essentiellement corrélatives qu'on le dit communément. Celle de droits est antérieure et absolue.

1/ôtrc animé, de par les lois de sa nature, a toujours le droit de satisfaire ses besoins, et il n'a de devoirs que suivant les circonstances.

Un être sentant et votilant, mais incapable d'actsoo, aurait tous les droits et point de devoirs.

Cet être supposé capable d'action et isolé de tout autre être sensible a encore la même plénitude àb droits et le devoir unique de bien diriger ses actions, de bien employer ses moyens pour la pi as grande satisfaction de ses besoins.

Placez ce même être en contact avec d'autres êtres qui lui dévoilent leur sensibilité trop imparfaitement pour qu'il puisse faire avec eu.\ des conventions; il a toujours les mêmes droits, et ces devoirs, ou plutôt son devoir unique , n'est changé qu'en ce qu'il faut qu'il agisse sur la volonté de ces êtres, et qu'ila le besoin de compatir plus ou moins avec elle. Telles sont nos relations avec les animaux.

Supposez ce même être sensibli? etk relation avec des êtres avec qui il puisse c^|É^ttBdre complète^ ment et taire des convenlIdHMr a toujours les mêmes droits illimités en evÊ/fmfnes et le même devoir unique.

Ces droits ne sont bornés ^ ce devoir ti'est modifié

EXTrtAîT î\Aisoc^rwé. 5'S7

par les conventions qui s'établisent, qne fmroe qtie ces conventions sont au tant de moyens d'exercer C(*s droits ) lie remplir ce devoir, plus et mieux qu'auparavant.

La possibilité de s'expliquer et non l'agriculture, là grammaire et non Cërès , es( la première lëgisla-^

trice* *

C'est à l'établissement des conventions que commencent le juste et Vinjusle proprement dits.

5 VII, page 61.^ Conclusion,

Lies considérations générales qu'on vient de lire commencent à répandre quelque lumière sur le sujet qui nous occupe; j mais elles ne sont pas suffisantes. Il faut voir plus en détail quels sont les nombreux résultats de nos actions, quels sont les senti'mens divers qui naissent dé nos premiers désirs, et quelle est la manière de diriger le mieux possible ces actions et ces sentimens. C'est ici que se retrouve. la division que j'ai annoncée.

Je vais commencer^par parler de nos actions»

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