‹ Eléméns d'idéologieChapitre 41 sur 43 · OU MORALE · texte numérisé non relu

OU MORALE

Idées préliminaires,

CmivB <mqmème partie des Élëmens^ d'idéok^ie «st la féconde du Traité de la volonté, les trois pre mières composant le Traité de Fentendement. Dans telle^ïî ', il doit être question de ce que j'appelle la morale. Cependant lé ledteu|rne doit pas s'attendre à y trouver ce que l'on entend communément par un traité de morale^ et même, s'il le désire; je délire fort, moi , qu'il donne la préférence à une autre lecture. Je ne prétends point donner des règles de conduite. Je n'aspire point à poser des principes, à établir des maximes. Tant d'honneur ne m'appartient pas. Je veux tout simplement faire l'histoire de nos affections, sentimens oir passions, et montrer leurs conséquences. Que chacun ensuite £use des lois pour lui-même, et mêoie ea fasse pour les autres» s'il s'en croit €apal>le. .

On a vu dans le volume précédent que de la sibilitétoccompagnëe de mémoire et suivie de juj mens plus ou moins distinct- naissaient en nous attractions ou des répulsions, des propensions ou i aversions, et que c'est dans cesaflfections, depuis! plus soudaines jusqu'aux plus réfléchies, que siste la faculté de vouloir : car vouloir n'est y que préférer une chose à une autre, ayec ou raison.

Nous avons vu de f lus que c'est cette faculté de f oi loir, que j'appellerais volontiers la faculté de pré férer, qui seule nous rend susceptibles de bonbei ou de malheur: car si toutes nos manières d'étiti toutes nos impressions, quoique diverses, noul étaient indifféi^ntes, nous serions également inac- , cessibles à la jouissance et à la souffrance ; au lien que, dès que nous avons des sentimens de préférence, nous avons besoin qu'ils soient satisfaits, sous peine d'être malheureux par eux* Cette faculté de vouloir ou de pigéférer est donc la sourcs^e tous nos be^oim, ou plutôt tous nos besoins divers ne sont jamais que celui de la satisfaire (i).

£nfin , nous avons remarqué encore que , dans le nombre des actes de notre volonté, dans le nombre de nos désirs, est souvent celui de mouvoir quelques uns de nos membres , d'employer quelqua lins de nos organes, de faire usage de quelques unet de nos facultés corporelles ou intellectuelles, et que dans beaucoup d'occasions ce désir est suivi

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(i) Voyes rintioduction au Traiti? delà volonté.

■IDÉES PRÉLÏMIN AIRES. 55()

l'effet. Or c'est cJans cette action volonf aire de nos Drganes quelèon^es que consistent tonales moyens c|ue tious pouvons avoir^'de nous procurer ce qui nous est nécessaire,' d'ë Vif er ce qui nous est nuisible ; en un mot, de pourvoir à tous nos besoins. Ainsi y la faculté de vouloir est aussi-'bien la source de tous nos moyens que celle de tous nos besoins.

Je dis que la volonté ou le désir de mouvoir un de nos membres, de faille agir 'un de nos organes, d'employer une de nos facultés, est souvent saivi d'efifet, et je l'affirme, parce que l'expérience «le prouve à tout moment. Mais je ne prétends p^s dire pour cela que cette volonté ou ce désir soit la cause de cet effet, car rien ne le prouve. Il est même impossible de concevoir comment cela pourrait être. En effet, pour causer, pour produire certainement un résultat quelconque, il ne suffît pas de le désirer, il faut connaître les moyens d'y arriver. Si je veux que mon feu brûle , 'il faut que je sache comment je dois l'arranger et le souffler. Pour que mon verre soit plein , il faut que je sache comment m'y prendre pour y faire arriver l'eau qui est dans ma carafe. Mais ici point du tout. 'Je veux prendre la plume : ma main la prend sans que je sache Seulement si j'ai des muscles pour faire agir mes doigts et des nerfs pour mettre en action ces muscles. Je veux parler: je parle sans avoir la moindre idée de la manière dont se produisent les sons en moi. Je veux me rappelet une impression passée, et à force 'de le vouloir , je parviens souvent à m'en procurer le souvenir; et vraisemblablement , nous ne saurons

56o . CHAPITRE I.

id oomneiftt csefcte îiapieaiionA pa être perçue , ni wwnHsnt elle peut x««attn. Or il est ïbpoasible ôe oompsendre coBunent le sinple senti-' ment que )'4^>rottye de Tonloir une cbose pooirait produûe en mosi une longue suite de mouTemeK dont ie n'ai pat même la -conacâence , dont i'ignoR le mode , renchalnement , le but immédiat, et )»»qu'k re^istence , et cependant tous destinés à produire en résultat T^et que je désire. Cela est*ég»lement incompréhensible «>8oit que Ton suppose qoc ce aentiment de vouloir est une affection d'un èiit existant eii nous, appelé dme, qui ensuite réagit sur notre corps , soit que Ton regarde ce sentiment comme le résultat naturel de mouvemens antérieun opères dans nos oi^^anes ; et un effet analogue est, s'il se peut^ encore plus inconcevable dans les animaux moins bien organisés que nous , dans ceux qui 9ont tout-à-isiitdéfeetueux et informes, et surtout dans ces êtres qui ne sont que des espèces de gelées vivantes ou de mucilages animalisés, et dans lesquels cependant on reconnaît manifestement des mouvemens volontaires,

XI me paraît bien plus raisonnable de dire , quanil un être viviyi^t. a une perception quiconque ^rore- ' nant de ses sens externes, ou de l'intérieur de son corps , ou même née immédiatement dans le centre cérébral, s'il en a un, qu'il s'opère dans ses membres, dans ses nerfs, dansl'oi^ane encéphalique lui-mêine, certains mouvemens tels , qu'ils en provoquent d'autres qui font revivre d'autres perceptions. Les uns et les autres réunis ou combinés en occasionent

idKss phéliminairbs. 56 1

encore d^autr^i qui «ont çea& qui pnKlciifent du lugemens, de^.désirs; enfin çç^ derniers sent de juh ture à faire naître ceux qui agitent nos membres et emploient leur action, tout en étant modifiés à chaque instant par la multitude de ceux que d'autres causes e( d'autrçs circonstances occasionent en nous dans le même temps , en sortequeles affections qu'éprouve l'être .sensible à l'occasion des impressions qu'il reçoit y ses souvenirs, ses jugemens, sçs désirs^ e^ un mot tous les phénomènes intellectuels qui se passent en lui , sont de simples circonstances et df^pendances des mouvemens qui s'exécutent aussi en lui, .mais n'influent point sur ses mour vemens , et ces phéAomènes intellectuels ne sont qu'une série de faits ou d'apparences, correspondante et pour ainsi 4ite parallèle à la série des actes mécaniques, chimiques, physiologiques, qui ont lieu réellement, et qui, depuis le mouvement qu'excite le stimulus qui met en jeu la sensibilité, jusqu'à celui par lequel l'animal réagit sur les êtres qui l'entourent , s'eÂchafoent nécessairement , tantôt suivant, tantôt malgré îa volonté de l'être animé, mais toujours indépendamment de cette volonté.

Je crois que . c'est ainsi que l'on doit entendre l'harmonie préétablie de Leibnitz ; et j'avoue que dans ce sens elle me parait une très-belle vue et extrêmement plausible. Je sais bien que ce n'est pas du tout là expliquer la naissance de nos senti" mens et celle de nos actions qui les suivent ou les accompagnent ; mais c'est se présarver d'une explication manifestement mauvaise; c'est éviter de

"^61 CHAPITRJL r'.

croire qu^ane.affectiOn que nous ëprôuyofas et qoi n^est au fait qu'une circonstance d'un phénomèoe philologique qoi se f>asse en nous puisse , par une sorte de vertu magique , nous donner le singulier pouvoir de produire une foule de mouvemeBS internes dont nous leè nous doutons pas et dont nous ne parviendrons" peut~étre jamais à comprendre seulement la' possibilité. C'est enfin , reconnaître notre ignorance et écarter une idée fausse qui y substitue i'eri-eur. Or la saine philosophie ne consiste pas à résoudre lés iquestidns qui sont insolubles dans fétat actuel de nos connaissances, mais à connaître le vice des solutions dont nous nous contentons mal à propos y et qui nous éloignent de trouver les .véritables.

Dans Toccasion présente , la manière de voir dont il s'cigit me paraît nous mettre sur la voie de concevoir un peu mieux un grand nombre de faits de rhistoire des animaux, qui autrement paraissent toiit-à-fait miraculeux. Je pre^s pour exemple les abeilles ^ et je n'irai pas chercher leur histoire dans ces auteurs qui se livrent à leur imagination et ne se proposent que d'ébranler celle des autres. Je citerai un ouvrage accrédité, savant , méthodique, u ayant d'autre objet que d'instruire, par conséquent froid comme doit être tout ouvrage didactique, en un mot le Traité élémentaire d'Histoire naturelle de M. Constant-Duméril (i). Je demande

■ i) Voye» tome H^ page 59.

la permisûon d'en rapporter ici quelques paragraphes dans leur entier , afin qu'on en Juge mieux. 'a Les-abeilles qui donnent le miel sont bien con*a -nues (dit^il). Ces insectes vivent en société, «c quelquefois au nombre de plus de vingt -cinq <ic mille dans une cavité qu'ils se sont choisie , ou « d ^ns laquelle on les a introduits , et qu!on nomme a ruéhe. Il n'y a parmi ces individus , à l'instant où <c ils forment leur établissement , qu'une seule fe- <c melle ; tous les autres n'ont point de sexe , et sont «c appelés neutres-mulets, ou ouprières. On nom- « xne cette réunion un essaim ou un jeton, ,

a Ordinairement le lendemain du jour où ces c< insectes ont pris possession de leur demeure , on « voit un grand nombre de neutres sortir dès le «c grand matin et revenir à la ruche les deux pattes a de derrière couvertes d'une matière grasse ,• noma mée propolis , que d'autres individus viennent « leur enlever pour aller l'appliquer sur toutes les oc fentes et les issues , de manière à n'en laisser ce qu'une seule par laquelle toute communication oc au dehors doit se faire.

' a Pendant qu'une partie des neutres est em- 4c ployée à cette opération , d'autres commencent à « construire un édifice intérieur destiné à recevoir «. les œufs que la femelle doit pondre et les maga- « sins de vivres nécessaires au besoin de tous. Les « matériaux de cette bâtisse sont tirés des végé- <K taux , et principalement , à ce qu'on croit , de la (K poussière des fleurs. L'insecte l'avale sous la a forme d'une substance sèche ; sans consistance ,

c et 1a TCMnit changée de nature : car cfetfcalon use « matière grasie , dttctile et fleûble , que nous nom- « moDs cire.

c La manœnyre qu'emploie Tabeille est rimple. a Elle te roule dans une fleur; la pouariére a'attache c à «es poik, et comme ses pâtes de derrière sont « garnies d'une sorte de brosse ou de carde , elle b tx ramassa et la pétrit en deux boules (pi'elie fiût a euftrer de suite dans deux petites coriMÎIlea oa « creux pratiqués sur 1^ premier article de ses a tarses postérieurs. Ainsi chargée de batin, elk a s'enYole rers la ruche.

a A peine arrivée vers la demeure commune, ses a camarades la décbaigent , et mangent même sur c ses pâtes la matière recueillie ayec tant de peine; c mais ce n'est qu'une sorte d'emprunt qui tourne o: au profit de tous. Après un certain temps , cette a matière est dégorgée pour construire le grand a édifice , composé d'une infinité de petites loges « nommées alvéoles ou cellules , dont l'ensemble a s'appelle gâteaux ou rayons.

a C'est par le sommet 4^ la ruche que oomfi, mence ordinairement l'édifice. XiCs abeilles se « rangent par files parallèles pour dégHrger des a lames de cire à une distance de trois centimètro A à peu près. Ces lames sont verticales , et c'est sur a elles que sont adossées les alvéoles de l'un et de 4C l'autre côtés. Il y a trois sortes de cellules : des « petites en très-grand nombre; des moyenne à a peu près au nombre de neuf ceuts, et de très-

rpEES PRÉLIMINAIAES. 565

«t grandes d'itiie forme totrte particulière > dont il m n'y a ordinairenieût que deux ou trois.

ce Toutes sont destinées à recevoir d'abord les «( oeufs que doit pondre la femelle, qui ne traraille « point, et par suite les provisions d'hiver eu le « miel. Les petites et les moyennes sont des tuyaux A à six faces parfaitement égales, qui font toutes « parties au-debors des six cellules voisines. Les « grandes alvéoles sont tout-à-fait différentiel^, et ic ressemblent au calice d'un gland de chêne.

â Le miel, cette matière sucrée, on pourrait « même dire ce sucre liquide, qu'on trouve dan» ce les alvéoles des abeilles, a été recueilli par les «c neutres. Ces insectes ramassent et boivent dam a les fleurs les liquides sucr<& qui y suintent; mais «c ils les dégorgent dans i^atérieur de la rudie , «c privés de leur odeur, de lefr viscosité , et propres « à être conservés. Cest alors dti miel. Ds les défi: posent dans une alvéole vide qui est une sorte de a petit vase imperméable , et ib en ferment hérmé^ a tiquement l'ouverture avec une lamede cire qu'ils c ne brisent que dans la <fisette.

« La femelle dépose dans chaque celinte un oeuf « qui produit, deux ou trois Jours après , une petite « larve blanche et san» pâtes, à laquelle des neu- « très s*empreiient de présenter une liqtteur qu'ils « dégorgent près de :sa bouche. Cette larve a ac- « quis tout son développement au bout de cinq à «c six jours. Alors elle se file une ooque poiifr se « i|Hétaniorphoscr,et ses nourriees dosent^ cellule « asveo un fetk eonwrsle de ciite lrès**miiioe.

c Aa bout de trws ou quatre jours , le beroeaa « s'oayre brisé par Tabeille, qui en sort toute ho- « mide. Ses ailes se dëyeloppent et se sèchent. Elle k mange un peu de miel que ses camarades yienncDt « dégorger sur sa langue, et bientôt elle ra comme «c eux recueillir la cire et le miel , et participer « aux travaux cdtaimuns.

« Les œufs qui doivent produire des mâles sont tt déposés dans les cellules de moyenne proportion, « et se développent un peu plus lentement. On apcc pelle ces mâles des frelons ou faux^bourdoiis ; ils a sont plus velus, sant aiguillons ; leur tête est plus « grosse que celle des neutres. Us vont bien sur les a fleurs avaler le sucre qui en découle ; mais ils c n'ont pas les organes propres à le recueillir; ils c ne rapportent rien à la ruche. On croit qu*iïs a s'accouplent en volant. A la fin de l'automne, « tous ces mâles «ont tués par les neutres, quand flc ils ont fécondé les femelles , et on les trouve morU «c auprès de la ruche.

ce Nous avons déjà vu que les œufs qui doivent ce donner des femelles sont placés dans une cellule « plus grande , arrondie , isolée , et dont les parois c( pèsent près de cent cinquante fois autant que ta celle d'une alvéole d'ouvrière. Ordinairement il « n'y en a que deux ou trois dani^chaquc ruchece Les neutres en prennent un soin particulier, et K et ils nourrissent les larves qui en proviennent « altc une liqueur qui parait plus succulente êtes « plus grande quantité. Aussitôt qu'une Semifit « est née , elle se hâte d'^Uer détruire les nympbrs

IDEES PRÉLIMmAIRES. 567

«: de son sexe. Si deux femelles ëclosent en même «c temps , elles se livrent un combat opiniâtre, qui -«c ne finît que par la mort ou l'expulsion de Tune « d'elles. Cette femelle, que Ton nomme aussi im- « pixiprement reine , est , avant sa fécondation , de « la grosseur des mâles ; mais sa tête n'est pas arec rondie; elle est armée d'un aiguillon j ses pâtes «c de derrière ne sont pas garnies de brosses. £lle <x ne sort de la ruche que dans le temps de Taccou* <!c plement , et ordinairement elle n'est guère plus (X d'une heure absente.

ce Les abeilles neutres sont , à ce qu'ii paraît, ^es oc femelles privées des organes -de la génération , ou CL chez lesquelles ces parties ne sont pas dévelop^ « pëes par défaut de nourriture dans l'état de larve. <c Elles ont le sentiment de l'amour maternel ; et ce c'est pour satisfaire à ce besoin qu'elles s'attaoc chent à la femelle fécondée ; elles la suivent parée tout où elle va, et ne paraissent avoir, d'autre ce volonté que la sienne. Elles se. chargent de Ibus (c les détails domestiques , et ne semblent exister ce que pour donner leurs soins aux petits qu'elle ce produit. G^est un exemple très-singulier dans <c l'économie de la nature. »

Tout cela est surprenant sans doute j mais bien d'autres faits de l'histoire naturelle le sont tout autant. Maintenant réfléchissons sur ce récit d'un auteur estimé , et qui d'ailleurs a tous les caractères de la sincérité et de l'exactitude. Veutron :regarde» toutes^ Jes actions racontées ici comme les effets dés actes intelieelueU des animaux qui les

exhalent? Voici où l'on est oonduit. Les ouvrières constraisent des cellules de trois espèco différentes , en nombre suffisant et dans les proportions conyenables pour des animaux qui ne sont pas encore nés. Donc elles ont non seulement le jugement et la tolontë , mais le talent de la diviiuuion ; et elles l'ont avec une certitude si parfidte, que jamais elles ne s'y trompent, £lles font ces ceHoles avec la plus grande r^laritd , et de la forme la plus favorable pour que tontes se touchfot sans se gêner, et exigent le moins d'espace et k n^ins de matériaux possible pour leur «oostmction. Donc, elles connaissent plusieurs principes géométriques de la théorie des surfaces et raétne -des solides ; et elles les connaissent toutes i^alsment bien, car jamais «ne seule ne s'y méprend ni n'est obligée de reiisiire son ouvrage. Elles ne sont pat moins habiles en chimie pour composer la dre, paîsqu'éUes en ramassent les éAémens sous ferme de poussière en se roulant sur les fleurs , en se brossant et en laissant manger cette récolte sur leur» pâtes par leurs camarades, qui la reyomissentsous ferme de cire ; elles fent à peu près de même pour le miel. C'est assurémoit plus que des hommes oe pourr a i en t faire. Leurs vertus ne sont pas moin» niracaleuses que lencs talens, puisqu'elles vivent en société nombveuse et très^rapprodiée dans v» otdre constant que rien' ne trouble, sans force app afce B f te qui le maintienne , et potaqu'elles ne tn- 'vaillent que pour futilitéeommuBe, et se dévsoent avec ime générosité sans^xnnple au service de h

IDÉES PHÉLIXINAIRES. 569 .

mère et des enfans. En même temps quelle force <le préToyance et qoelle violence de passion dan» cette femelle qui, à peine née, va dëlrnire tontes ses semblables ! Assurément aucun ambiticux&'en SL fait autant dans scm enfance. Comme aussi qudi t>arbarie et quel concert de vues ne suppose pa» eette conspiration périodiqoe qui finit, .ehaqve'anxiëe, par le massacre complet de tous les mâles , et qiif ne manque jamais son effet , pendant que, d'un Autre c6të, Timpréroyance des victimes est telle , qu'il ne s'en échappe jamais une senle , sans doute 4^arce qu'elles n'ont pas le moindre soupçon de la baine dont elles sont l'objet ! Si tout cela est l'effet de combinaisons intellectueUei et de volontés con* eues d'après des motifs calculés et réfléchis , il ftaal convenir que ces faibles animaux ont une bien antre capacité que les h<»nmes de l'esprit le plus exercé. Nous serons conduits à la même conclusion en considérant les ruses du fourmilier pour attraper sa proie; les soins du crapaud^ qui sert d'accoucheur à sa femelle n les oiseaux, qui construisent des nids , eans.en avoir jamais vu , pour des enfans qu'il» n'ont pas encore, et qui les construisent anssi bien la première fois que la dernière , et toujours de la même manière , qui est différente dans chaque espèce$ te jugement sûr et soudain des petits perdreaux, des petits canards, qui , ayant encore sur le dos la coque de l'œuf dont ils sortent , courent les uns aux grains, les autres à l'eau , sans jamais se tromper ; et enfin en observant tous les miracles de ce que l'on -appelle instinct, sans trop savoir ce que l'on veut<dire.

5yO CH/LPITRE I.

ATOUont-le, cette condasion est absurde, parce qu'elle ert contraire à 'toute analogie, qui est 1« guide le plus sûr de nos jugemens dans toutes les choses qui ne sont pas démontrées. Il me parait doQcbien plus naturel, c'est-à-dire plus conforme à la bonne marche de notre esprit , de penser que tous œs actes sont des conséquences nécessaixes de l'organisation de ces atUmaUx» des séries de moayemens inconnus résultans de cette organisatiou comme tous ceux qui constituent leur existence et leur yie, en un mot de considérer ces animaux comme des machines montées pour produire ccs^ effets, comme pour absorber l'air par la respiration' et les alimens par la^digestion. Ces effets sont trèssinguliers sans doute , mais en vérité pas plus merveilleux que tous ceux dont se compose la vie , la production , la reproduction , la conservation et la destraction des êtres organisés, végétaux ou animaux , et même , on peut le dire , que tous les phénomènes de Tunivers : car tout est presque paiement inrompréhensible dans ce m^nde , pour nous du moins qui en sommes une si faible partie.

Observez, je tous prie, qu'il ne suit point du tout de cette manière de voir que nous devions regarder les animaux comme des automates insensibles. Je pense que Descartes a eu grand tort de le croire, et plus grand tort de l'affirmer, et je crois que ce n'était pas l'opinion de Leibnitz (i). Laseu-

(i) Je dembode la permûsiou de noter ici que, si, dans cette occasion, je donne entièrement la préférence à Pojmtiion de Leibnits lur celle de Deicartes, je n'en suis pas

IDÉES Ï»RÉLIMIN AIRES. SyT

sibiUté, je l'ai dit ailleurs, ne ncyis est conttiïe fWr expérience que dans notre propre ÎDfdivtdtfi Notfs Tattribuons avec une grande vraisemblance à nos semblables , parce que nous leur voyons faire toutes les mêmes choses que nous font faire à nous-mêmes le plaisir ou la peine , le désir ou la crainte ; et nous ne pouvons pas douter qu'elle' n'existe encUx, lorsque nous sommes parvenus à communiquer ^vec eux par la parole, et qu'ils nous assurent qu'ils sont affectés des mêmes senti mens que nous. Nous reconnaissons ces mêmes sentimens dans tous les animaux dont l'organisation se rapproche assez de la nôtre pour qu'ils nous en donnent des signes non équivoques. QuanI nous lel i»yons gémir, palpiter, entrer en convulsions lorsqu'ils sont blessés, ou sauter ou chanter quand leurs besoins sont satisfaits , nous ne pouvons pas douter qn'ils ne jouissent et ne souffrent. Par analogie nous attribuons aussi

moins persuadé que l'ensemble de- la philosophie de celal'ci est infiniment préférable à celle de son illustre rivai, en /'ce que le Français a touiours ^u ponr principe ( quoiquUl n'y ait pas toujours été fîdèlc) d^employer l'observation et l'eX' périence, et de s'en tenir strictement à ce qu'elles nous apprennent , au lien que l'autre a plus donné à ^imagination et aux conjectures; et si je fais cette remarque, ce n'e$t par la ridicnle vanité de hasarder mon opinion sur deux aussi grands hommes, mais parce que je crois que cette différence est fort importante à observer pour le progrès des sciences , et qu'il me parait qu'elle a eu la plus grande influence sur la direction qu'ont prise les études et la méthode de conduite son esprit dans les deux nations dont ces philosophes sont les chefs et les premiers maîtres.

Zjtk CHAPITRE I.

cet y MtioB S à tous ceux dont rofgftnuation cft iMomp pâffail^, tant que nous en voyons en eux ks .«loiiidres symptômes ; et m^me nous sommes condoits à •oupçonaer que cette sensibilité ponmit encore exister -à un certain point, à notre insco, dans tons les êtres qui n'ont aucun «moyeii de nous la manifester, en sorte qu'il se pourrait qu'elle fùt^ . sans que nous nous en douticms , une propriété uiii- Terseilement répandue dans toute la nature, et «n effet caché toujours uni aux effets que nons yoyoos. Ces conclusions plus ou moins sûres sont toutes légitimes et plausibles. Mais il ne suit pas de là que oette sensibilité et les passions qui en dérivent soient la avise des etfte auxquels elle est unie. Gomme on le disait avec raison dans l'école, cum hoc, eupoai hoc, ergo.propter hoc^^fSt un raison- .nement hasardé et souvent faux. Dans l'occasioi dont il s'agit, il nous mène inévitablement, comme nous venons de le voir, à des conséquences que nous ne saurions admettre et qui répugnent au plus simple bon sens. J'en reviens donc à dire que dans lies animaux la sensibilité, le sentiment, h passion et les volontés qéf en sont les conséquences accompagnent les mouvement inconnus qui se passent eu eux dans le môme temps et ceux qui en dérivent et s'ensuivent , mais que ces affections ne sont pas les causes réelles de ces derniers mouvemens , quoiqu'ils paraissent si bien en dépendre.

Je crois qu'il en est absolunwnt de même eo nous. Je sens que, même* en convenant du premier point, on aura^ beaucoup de peine à m'accorder le

IDésS PRELIMINAIRES. 57^

«econd , et que f cm me fera Ukin dies ol^eoli EzaminoDs les principales. On me dira d'abord que n#ii6 ayons la conscience intitne qne notre Tolonté est la canse eifficientede tontes les actions quenoas appelons Volontaires , paisqa'ilnous suffit de le vouloir pour exécuter tous ces actes. Je réponds que ce n'est pas là une preuve ; qu'une infinité de mouvemens à nous inconnus , et nontmëment tous ceux nécessaires à l'action de la vie, s'exécutent continuellement dans notre intérieur sans que l'acte de vouloir ait lieu , et que pourtant tous ces mouvemens se suivent , s'enchaînent, se produisent nécessairement les uns les autres , suivant les Ims ccMostantes de notre organisation ; qu'ainsi il peut en étJie 4e même de ceux qui produisent le sentt- Tnentde pouhir, et en sont pour ainsi dire accompagnés; qu'ils peuvent très-bien produire aussi nécessairement , en vertu des lois de la physiologie animale , les mouvemens voulus qui les suivent , sans que cet acte de vouloir en soit la cause , et quoiqu'il ne suit là qu'une circonstance indifférente k l'effet produit , qui ne nous y parait essentielle que parce qu'elle le précède ou du moins l'accompagne toujours 'y que par oonséqnent la prétendue conyiction intime que l'on m'oppose peut fort bien n'être qu'une illusion et ne prouve rien. Je persisté donc à croire que notre sentiment de vouloir n'est pas plus cause en nous que dans les animaux des mouvemens voulus , parce qu'il me paraît impossible» je le répèle, que le sentiment vague de désirer un résultat soit la cause effective d'une in-

finité de nioyent d'arriver à ce résultat , qni sont tous inconnus à Tétre qui Le désire.

On me dira aussi que nous avons une âme , qoe le sentiment de vouloir est un acte de cette âme; et que c'est par l'action de cette âme sui^ notre corps que les mouvemens de ce corps s'exécutent conformément à l'acte de vouloir. — Réponse : — Je ne prétends ni nier ni affirmer en ce moment que nous ayons une âme, ni que cette âme soit immortelle., ce qui n'est pas une conséquence nécessaire de son ej^istence y ni qu'elle soit inmiatérielle, ce -qui n'est pas non plus une conséquence nécessaire de son immortalité. Mais premièrement, si nous avons une âme , il me paraît trè»*probable que les animaux en ont une aussi , bien que d'une nature inférieure : car je n'aperçois de différence «ntte eux et nous que du plus au moins ; et par suite, si l'on croit devoir supposer uue âme à tous les êtres qui manifestent le phénomène du sentiment , il doit paraître convenable d'en supposer une aussi â tous ceux qui peuvent avoir aussi du sentiment sans moyen de nous le manifester, ce qui serait en donner une plus ou moins active à tous les êtres existans. Alors cela reviendrait à imaginer une multitude infinie d'âmes dans tous kî corps quelconques à mesure qu'ils naissent ou se forment , supposition que je ne veux pas discuter et qui n'est pas sans embarras j ou une âme universelle répandue da os toute la nature, qui serait cause de tout ce qui s'y opère, et cela reviendrait au mèxn^ que de dire comme œpique tout ce qui s'j

IDEES PRELIMINAIRES. ^jQ

opère s'exécute par les lois consjtantes de cette même nature , qui nous sont inconnues. Car alors l'âme universelle de cette nature serait uniquement une force inconnue eiListante en elle , à laquelle on aurait donne ce nom, comme faisaient les anciens. J'ajoute que, Fexistence en nous d'un être appelé dme étant une chose qu'on ne peut pas prouver , elle n'est et ne saurait jamais être qu'une supposition plus ou moins gratuite destinée à expliquer ce que nous ne connaissons pas. Or, en bonne philoscK phie , c'est^-^re en bonne logique, il faut savoir convenir de son ignorance et ne jamais user de suppositions pour la déguiser. De plus, cette supposition-ci n'explique rien. Car si nous ne savons pas comment des mouvemens internes opérés dans notre corps produisent en nous le phénomène du sentiment de i^ouloir, et comment ils nécessitent en même temps d'autres mouvemens qui ont l'air d'être les effets de ce sentiment, nous concevons encore moins ce que peut être une âme, comment elle •peut sentir et poulolr,tt comment elle peut ensuite agir sur notre corps et le faire mouvoir suivant sa volonté, et plus on supposera la nature] de cette âme et ses propriétés éloignées de la nature et des propriétés de ce corps , plus son action sur lui deviendra incompréhensible et même inconcevable , voire même tout-à-fait impossible suivant les lumières de la raison. C'est donc là , comme on le dit encore dans l'école, expliquer obscurum per ohscurius ; et c'est pour moi une nouvelle raison de m'en tenir à mon opinion.

Ob innskera , el on me dira encore que mon opinion est d^radanle pour l'humanité y qa*elle noii* aasimile aux animaux et même aux corps bruts» qu'elle nous met sous le joug d'une inyincible néces- •lié , que par-là elle nova ôte tout le mérite et le démérite de nos actions, et qu'ainsi elle («si aooTerainemeni immorale. — Voici mes réponses , et je demande qu'on les pèse avec attentiim.

Premièrêment, je ne sais ce que c'est que de dégFodar V humanité. Gela me parait un naot vide de sens. Le genre humain est ce qu'il e^ ; tout ce que nous en dinms n'y changera rien. iTn'a point œme semble de spectateurs autres que lui-même aux yeux desquels il lui soit important de briller. U ne s'agit ici ni de nous humilier ni de nous glorifier, mais de savûr ce que nous sommes; et ce qui peut BOUS faire le plus d'honneur et de profit, c'est de BOUS bien connaître et de trouver la vérité.

Quant au reproche d^ immoralité , j'observe d'abord qu'on a beaucoup abusé de ce reproche, et qu'on l'a toujours d'autant plus prodigué que l'ignorance a été plus forte. IL a été on temps, et un temps très- long, où l'on croyait qu'il était immoral de ilier le mouvement du sc^eil autour de la terre, les possessions du démon, les sortil^es» la divination, le pouvoir des paroles, etc. , etc. CeU paraissait attaquer directement l'autorité des livres réputés saerés, l'opinion de l'existence et du pouvoir des esprits , celle des punitions dans une vie à venir et l'espoir de ses récompenses. En conséquence on proscrivait les téméraires qui osaient avancer de

IDEES PRÉLIMINAIRES. Syy

telles propositions, et depuis il a ëtë veconnu que œs vërités n'étaient nullement incompatibles non seulement ayec la saine morale philosophique , xnais même avec la morale religieuse , et spécialement avec la s^orale chrétieime. Gela me fait penser qu'avec le temps il en sera de même de celle dont il s'agit.

Je vais plus loin. Je soutiens qu'en benne philo»

Sophie, c'est-à'-dli'e , encore une fois, eti bonne lo-

gîque,ce reproche d'immoralité ne fait rien à l'affaiise.

Ceci paraîtra Inen outrecuidant, même effronté^

et je ne doute pas que ibeaucoup de docteurs arec

lesquels je ne youdrais pourtant <dianger de morale

ni théorique ni pratiqiie ne se signent et ne re^

volent d'effroi en lisant ces mots. Ils déchireraient

même leurs yêtemens, comme le dit plaisamment

Voltaire, s'ils pouvaient me faire condamner à les

■Bien payer. Cependant de quoi s'agit-il dans tontes

nos recherches? De trouver des vérités sans doote,

et uniqu^nent de trouver dés vérités. Si dsnc il

était possible qu'une assertion constatée vraie fàt

réellement immorale^ oaqu'une assertionimmorale

fut vraie, je le dis hardiment , il faudrait encore

l'admettre sans balancer. Car enfin la vérité est la

"vérité, et c'est oe que nous cherchons, et^nons ne

.«pouvons jamais chercher autre elK>se. Mais ras-

^urons^nous : cette opposition entre la raison et

•la vertu, entre le vrai et le bien, ne peut jamais

^exister. Ce sont des ehoses indissolubles et insépa»

■sables. Ce n'est donctpas par les conséquences , mais

l|Arles rootifeqni la fondent, qu^il<faut attaquer

une opinion, ou da moins il fàadrait être complètement sûr que ces conséquences sont irrépr CMihables. Cherchons donc directement le yrai , et si nous le trouvons , soycms surs d'arriver an bien. On s'alarme , ou Von feint trop souvent de s'alarmer sur des conséquences la plupart du temps faussetf et mal déduites. Je vais prouver que c'est ce qui arrive dans le cas présent.

D'abord l'opinion dont il s'agit actuellement ne fait rien du tout à la question de Ja liberté ou de la nécessité de nos actions et de nos sentimens. Cette invincible nécessité dont la vanité des sophistes se trouve si ridiculement humiliée, et au joug de laquelle ils tentent, sans moyens comme sans motifs, d'échapper à force de subtilités , se représente toajours dans toutes les hypothèses , et nous accable par son évidence comme par sa force. En effet, qnand même nos actions dites volontaires seraient véritablement l'effet du sentiment de vouloir, au lieu d'être , comme je le prétends, l'effet direct des mouvemens antérieurs opérés en nous, qui y oDt •fait naître ée sentiment, elfts n'en seraient pas moins réellement nécessaires. Car nous avons va dans le Discours préliminaire de ce Traité àe laToionté que la volonté ne saurait naître qu'en vertu -de motifs antérieurs qui la déterminent nécessaireanent et qui ne dépendent pas d'elle. Ainsi, la volonté ^Ue-méme naissant nécessairement , tout ce qui s'eo- -suivrait , tout ce qui sexyiit déclaré en être l'effet immédiat, serait dans le même cas; et on n'y gagnerait rien en faveur de cette prétendue liberté qiie

es casuistes s'efforcent de défendre sans la compren- Ire, et dont Tamour les a obligés à se jeter dans outes les subtilités et les obscurités relatives à la ;ràce efficace ou non efficace. On voit donc que, dans outes les hypothèses , tout ce qui est est nécessaire ; i cela encore est nécessaire , car autrement il £Eia- Irait admettre des effets sans cause.

Au reste, que Ton ne s'effraie point de cette né- «ssité contre laquelle on se révolterait en vain : 1 n'est pas vrai qu'elle conduise à l'immoralité, li qu'elle détruise le mérite ou le démérite de nos ictions et de nos senti mens. Nous l'avons déjà dit lans le Discours préliminaire ci-dessus cité, et nous e verrons encore mieux par la suite, le mérite et e démérite de nos scntimens et de nos actions ne lépeAdent point de leurs causes, mais de leurs effets. [Ifaut les juger par ces effets , qui sont très-sensibles et très-importans , et non par ces causes , qui tont très-obscures et très-indifférentes. Nécessaire m non nécessaire, tout ce qui tend au bien del'hunanité est louable et vertueux; tout ce qui tend m mal est vicieux et répréhensible. Voilà la vraie it la seule pierre de touche de toute moralité. Nous entrerons ailleurs dans les développemens de cette dée; et j'ose ptédire que tous montreront combien îlle est juste et féconde.

Pour le moment, je me borne à condnre que-, Uns les hommes comme dans les autres êtres animée e sentiment de vouloir n'est ni ne peut être la' cause fficiente des actions qui ont l'air de s'ensuivre; <f»e lous ne le croyons que parce qtfe ce sentiment les

58o CHAPITRE I.

yfécèâe tou)oiin \ mm que les inaies cautea de es «étions sont les mouTemens intérieurs et inoonsu» qui ont fait naitM ce sentimenk de vouloir. £t)i •outiens cette opinion «ans crainte, parce que ieii crois une vérité , c^t que je crois avoir pmaxt qu'elle ne nous humUie fMu> qu^e ne détruit pu le mérite et le dëmérite de nos actions , et que pv conséquent elle n'est inunorale sous aucun rapport Au leste^ si je me suis attaché à étabUr cette opinioD, c'est, encore une fois, parce que je la croiiniie .vérité, et que je crois qu'il n'est jaDKÙs inutile tic se faire une idée juste des choses, car d'aiileon celle-ci est loin d'être d'une application immédiate. Xja preuve en est que , quelque parti qu'on presK dans cette questiiso^il n'inÇum en rien sur toutœ qui nous reste àdifèv^est ce qui fait^uejeveme suis pas livré à cette discussion dans le DisoouiiB préliminaire qui e^ à la tête de la première nariie de ce Traité de la v<)lonté, et qui appartient à nu t Vessemhle , quoiqu'il senoible qu'elle fut là plus à a place. Mais j'ai ccaim que cet|e idée, à la quelle od n'est pas accoutumé, ne répandit deH'-ohscuWuiet de l'embarraa sur le commencemeiH .de raonouviige, et qu'on ne me contestât poiir aîjpsi dire if droit de parler de no9 Actions comme des emuéquaces de notre volonté , après.avoirdMlaré que leseif timent de vouloir n'-^a est pas la vraie cause. Tu préfécé, pour conaeryer le langage ordinaire, de paraltjce regarder ce sentimeat comme. la cau^e reeUe des acti<^s qui le suiitent; et je Tai pu samia- 4i0nvéi^ent« puisqu'il est lui-même Tefietet l'accom-

IDEES PRÉLIMINAIRES. 58l

pagnement constant des mouvemens int^eurs qui causent ces actions dites Tolontaires. Mais ici où il est: question spécidement de nos sentijnens , il fallait l>ieii éclaireir nne question cirrieuie relative à celai de -vouloir. Toutefois je n'en continuerai pas moins à parler toujours de notre volonté comme si elle était la vraie cause de nos actions dites ifoloAUUrea. Puisqu'elle accompagne toujours les causes réelles , elle peut en être regardée comme Pexpres»on abrégée» et cela est plus commode dans le discours. C'est peoft-étre même cette commodité qui a contribué à nous accoutumer à la mettre à la place de ces causes réelles plus difficiles à dénommer,^ Comme c'est cette même facilité de locution qui nous a amenés à personnifier trop souvent toutes les idées abs^. traites et à en faire des êtres réels, car la manière d'exprimer nos pensées réagit singulièrement sur la manière de les composer.

Revenons donc où nous en étions avant cette dissertation* Nous disions que la faculté de vouloir est la source de tous nos sentimens , dans lesquelles consistent tous nos besoins, et de toutes nos actions volontaires , dans lesquelfes consistent tons nos moyens de pourvoir à ces besoins. £t nous pouvons toujours le dire , pourvu que nous n'oublions pas l'explication que nous venons de donner. Dans le volume précédent, nousarvons examiné ces moyens et ce qui résulte des différentes manières de les employer. Notre objet dans celui-ci doit être d'étudier nos divers sentimeBs » dé les analyser et de voir quelles en sont les diverses conséquences.

Ce sont là, je pense y les Traîes.bate9 de la raonk. c'est-à-dire de la connaissance de nos vrais et solîda intérêts. Mais pour les établir 0«r des fondemem inébranlables, il convient de creuser encore plus profondément en nous-mêmes et de jeter aa moios un coup d'oeil sur les mystères de notre organisation. Car toute philosophie , ayant pour objet ia connaissance de l'homme, doit s'appuyer sur Ic^ fîdts coiïstans que nous devons à l^ëtiîde de la physiologie. C'est l'oubli de cette sage mazime f^ t produit toutes les subtilités et les obscarités qui déshonorent ce que Tdn appelle la métaphysique, en la livrant aux théologiens , c'est-ànlire à des gens qui connaissent la nature de Dieu et celle des esprits., mais point celle de l'homme. Écoutons donc les physiologistes.

En examinant nos individus et le jeu de lears organes sans prévention et sans projet ( chose rare parmi les savans et même parmi les philosophes), ils reconnaissent en nous deux modes d'existence très-distincts, et que, pour les mieux observer, ils examinent séparément , malgré leur connexion intime et leurs nombreuses réactions l'un sur l'autre. Ils appellent le premier la vie organique ou iniérieure , parce qu'elle se concentre dans l'intérieur de nos organes , et le second la vie animale, parce qu'elle nous distingue des végétaux , qui en sont presque totalement privés, ou la vie extérieure, parce qu'elle nous met en relation avec tout ce qui nous entoure. De ces deux vies ou modes d'existence partiels se compose- la vie totale de l'animal,

IDÉES PAÉLtMIM^IHES. 58S

^t nomin^ment celle de l'animal appelé homme. Ces dénominations aont plus ou moins heureuses; Tpai s elles s'expliquent très-bien et sans équivoque. Cc*st là Tessentîel.

TLa. vie organique ou intérieure se compose des fonctions dites de conservation , c'est-à-dire de «^:U4?& qui servent directement à la couser\'ation de Vîi^JiVHlu, comme la respiration, la circulation, la. iligestion , les sécrétions et les excrétions. La vie «nini^le ou extérieure au contraire consiste dans les fonctions dites de relation, savoir, l'emploi de nos divers sens et l'exercice de la faculté de se mouvoir , de celle de parler et de celle de se reproduire , fonctions qui eflectivement nous mettent en rappor,t non seulement ai^ec nos semblables et tous U:s êtres qui nous entourent , mais même civec les «livterses parties de nous-mêmes, en nous apprenant à les connaUre séparément et distinctement (i). Comme, avant tout, pour que Tctre vivant subsiste, il faut qu'il se nourrisse et ne se décompose pas , il est clair que ls| vie organique ou intérieure et de conservation est la première et la plu» iiulispensable, et que l'autre n'en est qu'unç conséquence. Elle parait même exister seule ou presque seule dans- les végétaux et dans les animaux très^impar'* faits. Cependant, dans les animaux mieux, organisés, la vie animale , extérieure et de relation' est nécessaire au soutien et à la continuité de la vie organique

\ (i) Voyes , dans P Idéologie proprement dite , comment

nooi apprenons à connaUre noire corps et les antres corpt.

584 CHilPITRE I. •

par ses nombrcuies réactions tur les organes particulièrement consacrés à celle-ci ; soaTent aussi eik la trouble par les mêmes causes; mais enfin efle n'est que secondaire et additionnelle. C'est là le eau de l'axiome Prima vipère.

L'inspection des parties et de nombreuses expériences paraissent prouver que , dans Fhomme et les animaux qui lui ressemblent, le nerf grand sympathique qui s'étend le long, de la colonne vertél)rale, et qui est moins un nerf ordinaire €|fi'ai]e espèce de cerveau particulier, est le foytt* principal de la vie de conservation; et que le cerveau proprement dit est le centre commun de la vie de relation et en même temps l'organe sp^ial dans lequel s'opère ce qde ndJEts appelons la pensée, c'est-à-dire l'élaboration et la combînais(m de nos diverses sensations. Du moins est-il certain que I& lésions du grand sympathique font cesser immédiatement les fonctions de conservation, et que oelies du cerveau détruisent particulièrement le sentiment et le mouvement, en laissant souvent sabsister la vie organique. Néanmoins ce partage ne doit pas être regardé comme absolu. La preuve en est que, dans beaucoup d'animaux qui n'ont pas de cerveau (i) , nous voyons des traces phis on moins tnarquées de la vie de relation. Ainsi il lant bien que chez eux au moins le grand sympathique supplée à l'organe qui leur manque. .

(i) Leur existence est encore une preuve que le nerf frnud sympathique est Torgane le plus essentiel.

UexpéiUiÈce nous Apprend ëilcore que les foncions deftoi^dneii animés par ce grand sympathique ;t le£^ rattieaux nerveux qui en émanent sont en ;(lDéral indépendantes de notre volonté, tandis que celles des organe» soumis à Taction du cei^eau et les neHb aoxqnels il donne naissance dépendent On Ju moins paraissent dépendre de œ sentiment de vouloir qui les précède ordinairement. Cela doit HrCf car il est naturel que ie sentiment de vouloir naisse principalement dans Forgane où se fait spécialement la combinaison de nos diverses affections, puisque ce sentiment consiste à préférer les unes aux autres » et que la préférence ne peut être qne le résultat de la comparaison. Gep^dant ceci encore n'est point absolu , car nous voyons que beaucoup de mouvemen», d'opérations, sont tantôt vo«lontaires et tantèt involontaires ; et cela s'explique d'abord parce que plusieurs organes reçoivent en même temps des nerfs des deux centres principaux, et que ces nerfs se croisent, se joignent et se confondent même dans beaucoup de points.^ et d'ailleurs parce que le grand sympathique peut bien , dans certain cas» être lui-même la source d'une volonté plus ou moins obscure, plus ou moins expresse , puisque nous le voyons faire les fonctions du cerveau dans les animaux qui n'en ont point , comme nous l'avons déjà remarqué. Cette dernière observation est importante en ce qu'elle pourrait nous aider à comprendre comment il nous arrive souvent d'être portés vers certaines déterminations par une volonté réfléchie, tandis que nous soiùmçs

586 chjipïtre I.

m même temps entratoës en sen» contraire {)ar on penchant instinctif* On peut craire que la. première est née dans 4e cerveau» pendant que Vautre ëmane du grand sympathique. C'est peut-être là à quoi se -réduisent les deux âmes différentes que quelques philosophes nous ont libéralement accordées pour expliquer ce phénomcne. Quoi qu'il en soit , ce n'est pas de cela qu'il s'agit actuellement. . Je ne suis entré dans ces détails sur notre orga> nisation que pour bien faire comprendre^^e que les physiologistes entendent par la vie de conservation et la vie de relation , et les fonctions dont elles se composent y et pour bien faire sentir que par conséquent , en vertu des lois de notre nature , il doit exister en nous des senttmens , et par suite des besoins et des intérêts analogues à ces deux modes de notre existence et dérivant de ces deux ordres de fonctions (i).

• En effet, nous avons vu, dans le Discours préliminaire de ce Traité de la volonté , que cette faculté produit en nous inévitablement les idées de personnalité et de propriété. Cela est certain. Dès que noas avons appris à connaître notre individu et tout ce qui lui appartient , et à le distinguer de tout ce qui n'est pas lui, comme il nous est manifeste que nous ne pouvons jouir et souffrir que par nos or-

(i) Je suis kieu étonné de ne pas trourer cette Tue nettement exprimée dans les ouvrages dWdum Smith ni d'aucun autre moraliste. C'est qu'ils opl négligé la physiologie, notre plus sûr, notre seul bon guide.

It)££S PRÉLIMmAIRES. SBj

^an/eSy comme notre moi est tout pour nous, il \<Qxxs est impossible de ne pas tout rapporter à lui 3t de ne pas le préférer constamment à tout ce qui lui est étranger. C'est là une conséquence nécessaire de la vie de conservation, c'est-à-dire de Ig base fondamentale de notre existence. Eu vain voudrait-on obscurcir cette vérité et faire des phrases prétendues morales pour nous prouver que cela n'est pas, ou même que cela ne doit pas être : elles ne feraient jamais taire la voîjl q,ui crie du fond de nos cœurs. Elles ne nous persuaderaient jamais L'ahmëgation de nous-mêmes. Elles pourraient seu> lement embrouiller nos idées. En voulant dotuier une base fausse à la morale, elles nous feraient méconnaître la véritable , ou peut-être ne feraientelles que nous apprendre à parler d'une façon et à penser d'une autre, mal trop ordinaire et trop juste conséquence de la manière dont nous sommes endoctrinés.

Voilà donc que, par cela seul que nous existons et par le seul fait de notre vie de conservation, nous avons nécessairement une foule d!iotéréts qui nous sont propres et particuliers; et comme il en est de même de nos semblables, il est impossible que ces divers intérêts particuliers ne se croisent pas et ne soient pas fréquemment en opposition. Ainsi nous voilà inévitablement établis dans un état souvent hostile les uns à l'égard des autres. C'est ainsi que nous a constitués notre nature, qui, si elle a eu une intention en nous faisant ce que nous sommes., ne s'est guère embarrassée du boijbenr des

588 CHAPITRE r.

individus. La prenve en est que tous les èirta sesfiUes qui existent ne peuvent subsister que ptrk destruction les uns des autres. Us s^nt tous ooodamnës non seulement à périr, mais k soQffiir,a qui est bien pis.

Cependant il ne faut pas calomnier cette nature quoique assurément elle soit pour nous bien moic mère que marâtre. Elle a apporté au moins pocr l'espèce humaine de grands adoucîssemens à en maux. Nous a'vons vu dans le Traité précédent qœ, même pour la satîs&ction de nos besoins de ccdseryation , l'assistance de nos semblables nous est extrêmement utile et même rigoureusement nécessaire ', que nos moyens augmentent inôéûiôjaasa quand nous les réunissons ; qu'isolés, nous somiofi faibles, pauvres, malheureux, manquant de toot, que par le fait de la société nous devenons intelligenSy riches, pnissans. Voilà déjà un grand attrait que la nature nous a donné les uns pour les autres, et qui contrebalance fortement l'opposition de nos intérêts individuels. Mais elle fait plus que de nous lier par ces considérations tirées Je n«s besbios de conservation, et qui auraient pu être iosuilisans pour nous réunir. Elle nous a donné de véritables besoins de relation ; elle les â même rendus très-impérieux. Cest ce qui fait sans doutequ« rhoinme vit partout en troupeaux appelés sociétés. L'homme , quoi qu'on en dise , n'est point un animal essentiellement malfaisant. Ledéiir du mal quoique assurément très-commun, n'est en loi qu'une exception y un trouble passager, l^ fond de

IDEES PRÉLIMINAIRES. 58cj

»on éitre, son étathabituel, est'labo^c, car la na* Uire lui a. donne le besoin de sympathiser.

J'appelle besoin de sympathiser on sympathie ce penchant qui nous porte à nous associer aux senlimensde nos semblables, et même à ceux de toute la nature animée ^ qui fait que le spectacle de la douleur est une peine ponr nous et Celui de la joie un plaisir, qui fait que lorsque nous sommes malheureux nous avons besoin (Fétre plaints, et que quand nous sommes heureux notre satisfaction n'est complète que lorsqu'elle est partagée, qui fait, enfin qtie le sentiment d'aimer nous est agréable à éprouver et à inspirer , et que le «entiment de haïr ou d'être haï est pénible et triste.

Ce besoin de sympalhiaer, cette bonté native, existe certainement dans la nature humaine , on ne saurait en douter. Je cipis même qu'elle doit être Vapacage de tou A la nature animée. Du moins estil vrai qu'il est rare que les animaux les plus féroces dévocent leurs semblables, et même qu'ils nuisent aux autres espèces- autre^^ntqnq pressés par le be~ soiude se conserver. Qdand cela paraît arriver , nous îgDQipnQns leurs motifs « et il serait téméraire d'afhrpiçr qu'ils y sopt poussés par Je plaisir de nuire et de faire HOjufiirir, ce qui seul constituerait la méchanceté fopdamentale et radicale, ai l'on peut s'exprimer ainsi. Four moi , plus j'y pense , pi ûs il me semble qnc, si le penchant à l'antipathie ou même l'indifférencecomplètc était une condition primitive de la nature ides êtres sensibles, ieuir .existence serait impossible .ctAC pourrait se prolonger. Au .reste, je

i.^O CHAPITRE I.

n'écris point la morale des fouines ou. des araîgiiées, mais la mienne et celle de mes sembla][;ples. Or, cbez nous, je le répète, le sentiment de sympathie dériye aussi nécessairement de notre vie de relation que le sentiment de personnalité dérive de notre ▼ie de conservt^Uôn.

C'est «et attraif puissant qui nous rapproche en- «M« de nos semblables dans les momens où la persoimalirté nous en éloigne. C'est lui qui adoucit ce qu'elle a de dur et de repoussant. Ce n'est pas que l'înt^irét personnel soit un mal en lui-même ; au contraire, nous avons vu que, bien entendu , il tend à nous réunir en société et à nous faire vivre avec les autres hommes, puisque ce n'est que par cette voie que nous pouvons accroire nos moyens et les rendre supérieurs à nos besoins^ Mais il n'en est pas moins vrai que, comme Tintérét personnel de cfaacon est souvent eh opposition avec cflui des autres, il est la cause première de toutes nos passions haineuses , qui sont si pénibles à éprouver et qui produisent tant de maux, tandis que le penchant à la sjmpathie est \^ source immédiate de tontes nos passions bienveillantes, qui sont si douces à ressentir, et auxquelles nous sommes redevables de tant de biens, ou plutôt ces passions bienfaisantes ne nous sont agréables a ressentir que parce que nous sommes faits de telle façon que nous aimons à sympathiser.

Far ce petit nombre d'observations , il me semble qu'un traité de morale est déjà bien avancé, ou que du moins ses principes sont bien 'éclaircis. Car s'il est manifeste que nous ne pouvçins pas dé-

truire en nous le sentiment de l'intérêt personnel , puisqu'il est une condition nécessaire de notre existence , eti|u'au contraire nous devons le satis- . faire le plus possible , il est évident aussi que par intérêt même nous devons éviter qu'il ne nous entratne à des conséquences fâcheuses et ne nous livre à des affections douloureuses. Or le seul moyen que nous en ayons est de le soumettre à la vois de^ la justice et de la raison quand elles exigent de lui des sacrifices. C'est là , selon moi, tout l'art d'être heureux.

Avant de pousser plus loin ces réflexions» il coi^ vient, je pensç, d'examiner suocesaivement no« diverses passions et de voir quelles en sont les suites. Commentons par les passions bienveillantes, et ayant les autres par la plus délicieuse de toutes , celle qui , suivant l'expression poétique de mi^rdi Bocbestery ferait croire à^la. bonté de la Providence dans un pays d'athées, l'amour (i}.

(i) Milord Bochester aurait dû dire cela de la sympaTHIB en général, dont Vamour n'Qst qu^une partie, inais la plus préciense , comme notu allons le voir.

592 CHAPITaJB II.

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