CHAPITRE XIV
Mais tout le monde ne remarque pas de même que plus un mouvement est facile et rapide, moins il est senti, ensorte que souvent il finit par ne plus donner lieu à aucune sensation , par être tout-à-fait inaperçu : cela est pourtant très-vrai.
Une observation non moins juste, à laquelle on fait encore plus rarement attention, c'est que , lorsqu'il s'agit d'un mouvement volontaire, pour parvenir à le faire avec rapidité, il ne suffit pas que l'organe moteur immédiat contracte la souplesse nécessaire pour l'exécuter sans peine , il faut encore que nous apprenions à former promptement et sans désordre les dilFérens désirs successifs en vertu desquels le mouvement doit s'effectuer. C'est une chose qui s'observe d'une manière très-marquée les premières fois que l'on s'étudie à produire quelque mouvementun peu compliqué. Lorsque je commence à prendre des leçons de danse ou de clavecin , par exemple , il faut que mon maître me fasse connaître en détail les différens mouvemens partiels que mes jambes ou mes doigts doivent exécuter, et dans quel ordre je dois les vouloir j il faut qu'il me les décompose, c'est-à-dire qu'il m'enseigne
chaque jugement et chaque désir particulier que je dois former, et dans quel ordre ils doivent se succéder; il faut que l'opération intellectuelle devienne aussi facile que l'opéi^ation mécanique; la preuve en est que ce n'est que quand la première s'exécute avec régularité et sans peine , que j'ai ce qu'on appelle mon pas de danse dans la jambe ou ma pièce de clavecin dans la main ; et que si elle éprouve dérangement, confusion ou hésitation, l'opération mécanique se fera irrégulièrement et mal. C'est pour cela que presque toutes nos actions, même celles où nous paraissons le plus purement machines, portent, jusqu'à un certain point, l'empreinte de l'état où sont nos facultés intellectuelles.
Ajoutons encore une réflexion à celle-ci, c'est qu'il arrive à ces jugemens et à ces desirs que nous sommes obligés de former pour faire certains mouvemens, précisément la même chose qu'à ces mouvemens eux-mêmes; c'est-à-dire que tant qu'ils sont pénibles et lents, nous les distinguons tous et nous en avons une conscience détaillée , et dès qu'ils ont été répétés assez souvent pour naître avec facilité et rapidité, ils ont