CHAPITRE Vï
jugement qu'il désire porter .Vous, par exemple, si vous avez pris pour sujet de vos méditations une pêche dont vous avez goûté hier, vous voyez bien qu'elle vous a donné les sensations d'une belle couleur, d'une bonne odeur, d'un goût agréable j que vous l'avez sentie molle au toucher , que vous vous ressouvenez de tout cela que vous en concluez que cette pêche est mûre, qu'elle vous sera salutaire , et qu'en conséquence vous desirez la manger, et que vous allez la chercher ou une autre pareille. Vous reconnaissez que, comme nous l'avons dit, il ne s'agit là que de sentir des sensations, des souvenirs, des rapports, des désirs, et d'agir en "conséquence j mais vous ne démêlez pas de même comment , avec ces sensations, ces souvenirs et ces rapports , vous vous êtes fait l'idée complète de cette pêche; comment ensuite vous l'avez étendue à tous les fruits semblables, et encore moins comment vous avez composé les idées plus gé^ nérales encore de bonté, de beauté, de mollesse ou de dureté, de maturité, de salubrité, de similitude, de passé, de présent et d'avenir. C'est qu'efîëctivement ces idées trèscomposées ne sont pas les résultats d'une
seule expérience 5 il faut en rassembler plusieurs ; et vous ne devinez pas l'usage qu'il en faut faire. Cela vous jette dans une grande perplexité ; il est bon que vous l'ayez éprouvée, mais il est temps de vous en tirer.
Pour y réussir, il n'y a que trois choses à vous expliquer, savoir, comment nous apprenons que les sensations que nous éprouvons sont causées par un objet quelconque, comment elles nous servent à former l'idée complète de cet objet , et comment nous tirons de plusieurs de ces idées ce qu'elles ont de commun pour en faire d'autres idées plus générales. Il n'en faut pas davantage pour que vous voyiez naître toutes les idées possibles du petit nombre d'élémens que nous avons examinés.
L'ordre chronologique et généalogique de ces faits demanderait que je vous rendisse compte d'abord du premier. Cependant, quoique le premier, et précisément parce qu'il est le premier , il est le plus difficile à comprendre j et comme il pourra nous engager dans quelques discussions, je le réserverai pour le chapitre suivant, et traiterai d'abord des deux autres, qui, pour ainsi dire, n'en font qu'un. Retenez que,
CHAPITRE yi. 79 pour être bien compris, il faut toujours partir du point où sont les gens a qui l'on parle, et des idées qui leur sont les plus familières. Or, il y a long-temps que vous n'en êtes plus à vos premières sensations , et qu'une longue habitude vous a fait perdre de vue les premiers jugemens que vous en avez portés. Je ne dois donc pas me borner à vous tracer historiquement la filiation des idées d'un homme qui part de l'impression la plus simple et la plus particulière pour arriver à l'idée la plus composée et la plus générale ; vous ne sauriez vous mettre à sa place ; vous ne pourriez reconnaître dans ce tableau le portrait de ce qui s'est passé en vous ; au contraire , vous avez déjà une multitude d'idées qui sont compliquées, généralisées, combinées plus même que vous ne le croyez. C'est donc dans cet état qu'il faut vous prendre, ce sont ces idées qu'il faut examiner; et lorsque, toujours en remontant, nous serons arrivés jusqu'à la première, tout sera débrouillé pour vousj l'ordre et l'enchaînement de leur formation ne vous échappera plus.
J'ai déjà fait, dans mon Introduction, des réflexions à peu près semblables, dont
8o IDÉOLOGÏË.
€elles-ci ne vous paraîtront peut-être qii'unô répétition inutile ; mais j'aime à y insister, parce qu'on en trouve l'application toutes les fois qu'on a une chose quelconque à expliquer, soit de vive voix, soit par écrit, et qu'elles sont la base de toute bonne méthode.
D'après ces principes, j'ai commencé par vous faire distinguer, dans cette foule d'idées que vous avez, des sensations, des souvenirs, desjugemens, et des désirs. C'estdéjà une manière de les classer et de s'y reconnaître : il ne s'agit plus que de trouver comment ces élémens se combinent.
Supposons d'abord que vous savez comment vous êtes parvenus à regarder vos sensations comme des effets des différens êtres qui existent dans la nature : cela nous est permis; car il n'est pas douteux que vous le faites : et quand un fait est certain, on peut, sans inconvénient, en différer l'explication, et pourtant s'en servir comme d'une chose non contestée. Il ne nous reste donc plus qu'à voir comment, par le moyen de ces sensations, vous formez les idées individuelles des êtres qui les causent, et ensuite des idées plus générales, de classes, de
genres ,