‹ Élémens d'idéologie. [electronic resource]Chapitre 64 sur 192 · CHAPITRE VI II. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI II. l

je sens une douleur interne, il m'est impossible de dire si elle est seule ou formée de plusieurs, c'est-à-dire de la lésion de plusieurs points sentans; et si elle change de nature, je ne saurais affirmer si ce n'est pas plusieurs de ces douleurs composantes qui disparaissent, ou d'autres qui s'y joignent.

Fondé sur ces motifs, on peut et on doit donc croire qu'une seconde sensation venant se joindre à la première, ne donnera pas plus de prise qu'elle à l'action du jugement, et que toutes celles qui surviendront se confondant de même ensemble, jamais, par l'eÊPet de sensations simultanées, le jugement ne peut commencer à agir tant que ces sensations sont de simples impressions dénuées de toute connaissance de leurs causes.

A la vérité ces sensations peuvent bien nous donner des souvenirs; mais il est manifeste que ces souvenirs sont aussi de simples impressions , et que s'ils viennent plusieurs ensemble , ils feront le même effet que les sensations dont ils sont les images , ils se confondront de même : ainsi point d'action encore de la part du jugement.

i46 îHeôLôgiè.

A cette heure, supposons qu^à une sensa* tion simple actuellement présente, vienne se joindre un souvenir d'une sensation passée, se confondra-t-il avec elle ou non? Si l'on songe qu'il n'y a rien dans la nature de la mémoire qui nous avertisse qu'un souvenir est un souvenir, que nous-mêmes qui le savons bien, il nous arrive pourtant d'avoir des souvenirs sans savoir que ce sont des souvenirs , on n'hésitera pas à prononcer qu'un souvenir fera le même effet qu'une sensation actuelle, qu'il se confondra de même avec la première sensation, et qu'il n'y a encore rien à attendre de cette combinaison pour la naissance de l'action du jugement.

On doit donc conclure que tant qu'on ne connaît pas les circonstances, les causes, les moyens de ses sensations; tant qu'on ignore l'existence des corps et celle de ses propres organes, l'action du jugement ne saurait commencer.

Or, on ne peut désirer qu'en conséquence d'un jugemerit; on ne peut donc former un desit que quand on a porté âu moins un ju^ gement : ainsi tant qu'on n'a pas eu la sensation de mouvement, oii ne juge ni ne

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désire, on sent son existence, et voilà tout.

Mais qu'un hasard, quel qu'il soit, mé fasse faire un mouvement, je le sens; qu'une douleur quelconque me fasse remuer le bras, j'ai le sentiment que je me meus, j'éprouve la sensation de mouvement; mon bras rencontre un corps, il est arrêté : je ne sais encore iii ce que c'est que^e corps, ni ce que c'est que mon bras; mais ma manière d'être change : au lieu de la sensation de mouvement, j'éprouve celle de résistance : je ne puis les éprouver ensemble ; et elles sont trop opposées pour que, quand j'éprouve Furie et que je me rappelle l'autre, je puisse confondre cette sensation et ce souvenir. Je les distingue donc; je sens entr'euxun rapport de difiPérence,je porte un jugement; en conséquence de ce jugement, j'en porte d'autres, je forme des desirs, etc. Ainsi c'est à cette époque quë commence le développement de toutes nos facultés , et c'est à la seule sensation de mou- / vementque je le dois.

On ne saurait nier que ce raisonnement ne soit très-conséquent ; mais il part d'un ^ principe qu'on ne peut établir par aucunes

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preuves directes , et qui n'est qu'un emploi abusif de deux idées généralisées. On dit : Une sensation pure et simple ne nous apprend rien que notre propre existence (i). Sans doute cela est vrai de l'action de sentir en général, et de l'existence en général; c'esL-à-dire que quand on ne fait rien que sentir, on ne sent que sa propre existence : c'est certain. Mais une sensation réelle n'est pas l'action de sentir en général; elle est un fait particulier; elle ne nous fait pas sentir notre existence en général , mais une manière d'être déterminée; elle est opérée par un certain mouvement de nos organes sentans, de nos nerfs. Or, qui est-ce qui pour-

(i) Si je voulais stipuler les intérêts de mon amourpropre, je pourrais dire que ce principe hasardé n'est pas de moi-, qu il se trouve dans le Traité des Sensations, de Condillac , et que je n'ai fait que le pousser à l'extrême. Mais qu'importe à la science que le germe d'une erreur soit de moi ou d'un homme plus habile que moi? Ce qui est utile , c'est de voir ce qui a pu égarer cet homme habile. D'ailleurs , si je voulais rejeter sur lui une faute dans laquelle son autorité a pu m'entraîner, je devrais commencer par lui restituer tout ce que je lui dois, c'est-à-dire presque tout ce que je sais , et même ce qu'il ne m'a pas appris directement , puisqu'il m'a mis sur le chemin de le ti-ouver.

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