‹ Élémens de chimie pratiqueChapitre 151 sur 164 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l’art de faire le savon.

Le savon est une composition chimique dont les substances essentielles sont l’huile et un alkali ; ce composé étant soluble dans l’eau , le rend propre à nétoyer les étoffes. L’alkali seul pourrait, dans beaucoup de cas, produire le même effet; mais ses propriétés âcres sur les matières animales et végétales altéreraient trop souvent la contexture ou la couleur des étoffes auxquelles on l’appliquerait, tandis que , combiné avec une huile en forme de savon, ces qualités destructives se trouvent neutralisées et ses bons effets conservés.

Histoire. — Les annales les plus antiques du monde font mention de l’usage du savon , quoi qu’il soit également certain qu’il fut précédé par l’application d’autres matières savoneuses, obtenues de plantes ou de substances terreuses; il paraît également certain, que l’alkali était employé de meme avant la découverte de ce composé précieux. Le nitre, qui est indubitablement la même chose que le natron des Orientaux, et la soude des chimistes modernes , sont décrits , dans les écritures sacrées , comme des substances propres aux lessives. Les mêmes écritures font mention du savon, et la découverte d’une savonnerie avec quelques-uns de ses produits, parmi les ruines de Pompeïa qui fut détruite par une éruption du Vésuve dans la 79e année de l’ère chrétienne, fournit, jusqu’à l’évidence, la preuve qu’il était connu des Romains. Il n’est pas moins remarquable que du savon trouvé après un lapse de 1700 ans fut encore parfait.

Matériaux. — Les plus nécessaires sont l’huile et un alkali. La potasse ou la soude , et diverses matières oléagineuses , tirées du règne végétal ou animal , sont employées dans les

manufactures de savon. La potasse produit du savon mou, et la soude du savon dur. Quelques autres ingrédiens sont souvent ajoutés, suivant l’intention. Une portion de résine pour leur communiquer une couleur jaune , et une préparation de fer, pour le marbrer.

Le plus beau savon dur se fait avec l’huile d’olive et la soude; l’alkali est obtenu de la meilleure espèce de barille; c’est ainsi qu’on le fabrique à Marseille. Le savon de Windsor , qu’on emploie à la toilette, est un composé de soude et d’huile d’amandes; mais les savons ordinaires de la grande Bretagne sont fait avec les matières huileuses du plus bas prix , principalement le suif et d’autres graisses ; l’alkali employé est la potasse , la perlasse ; quelquefois un mélange de barille et l’addition d’une portion de sel commun. Des expériences nombreuses ont été faites par les chimistes français avec des huiles différentes , du lard , du beurre rance , de l’huile de Colsa , de l’huile de baleine et quelques autres ; la soude a été également employée , soit en barille ou cristallisée.

Préparation. — Dans les manufactures de savon dur de ce pays, l’alkali employé est un mélange de barille et de perlasse. Quand on ne fait point d’addition de soude à la potasse employée, on ajoute une quantité de sel ordinaire, pour obtenir le degré de consistance voulu. La potasse étant dissoute dans l’eau à une chaleur modérée , on en verse la solution dans une cuve contenant des cendres ordinaires de bois , mêlées avec de la chaux , dont l’objet est d’enlever l’acide carbonique de l’alkali et de le rendre caustique, afin que la combinaison se fasse plus rapidement et en plus grandes proportions avec la matière huileuse. Quand la solution est coulée , elle constitue la première lessive, qui est la plus forte; on retourne les cendres, on y ajoute une autre proportion de chaux et on forme une seconde lessive par une addition d’eau. La grande chaudière étant chargée de suif et des deux tiers de la première lessive, on maintient une chaleur modérée jusqu’à ce que les matières s’incorporent. Lorsque cette incorporation ne sc produit pas à teins, on ajoute une autre portion d’al-

Kali , jusqu’à ce que le suif en soit saturé. On retire alors le feu et après avoir laisse le mélange en repos pendant quelque tems, on y projette une quantité de sel ordinaire; on remue la masse dans tous les sens et la matière présente alors une apparence de saponification. On augmente le feu, et après que l’ébullition a été maintenue fortement pendant quelques minutes , on le retire de nouveau ; on laisse les matières en repos pendant une heure et demie , et on enlève à la pompe la lessive épuisée qui se trouve au fond. La seconde opération commence en élevant le feu et en ajoutant la deuxième lessive faible à la masse, qui, étant traitée de la meme manière, est amenée à l’état de glu; on la remet en consistance savoneuse par l’addition d’un peu de sel ordinaire; après l’ébullition et le repos, on enlève la deuxième lessive. Dans la troisième opération , on ajoute la partie conservée de la première lessive; cette addition convertit la masse en glu épaisse, qu’une autre portion de sel amène à l’état de savon. Toute la masse est alors soumise à une forte ébullition pendant trois heures, plus ou moins suivant les quantités et les circonstances. On en examine des échantillons qu’on enlève avec une truelle , jusqu’à ce que le savon soit assez dur au toucher, et jusqu’à ce que la lessive se clarifie et abandonne le savon en masses rondes. On enlève alors cette lessive épuisée et l’écume qui se rassemble au sommet. Tandis que le savon est encore fluide, on le coule dans des moules de bois ou de fer blanc, dont les côtés et le fond peuvent se séparer quand il a pris de la solidité. Trois ou quatre jours le rendent maniable; on rompt alors les moules, et on coupe la masse consolidée avec un fil de cuivre, en forme de pains de différentes longueurs; on les conserve pendant quelque tems dans des lieux très-aérés, où ils acquièrent le degré de dureté nécessaire.

Proportions des ingrédiens . — Il est naturel de penser que les proportions varient dans les différentes fabriques, suivant la force et la pureté des matières employées ; peut-être aussi les proportions varient-elles en raison du mode de fa-

briquer. D’après les expériences des chimistes français , il parait que 3 livres d’huile d’olive produisent 5 livres de savon sec et propre à l’usage ; mais quand on le garde dans un lieu sec, il continue de diminuer de poids et se réduit à-peuprès à 4 livres. D’un autre côté , quand on le garde dans l’humidité, on peut obtenir plus du double de ce poids de la même quantité de matières. Cette augmentation provient de l’absorption de l’eau de l’atmosphère , et la diminution provient du dégagement de ce fluide. En proportionnant les ingrédiens, ioo livres de la perlasse suffisent pour saturer 200 livres de suif. Le produit est de 20 parties de savon sur 11 de suif employé. Quand la barille ou la soude est le seul alkali employé, on ajoute rarement du sel ordinaire, quoiqu’il paraisse accélérer la séparation ou le départ de la lessive épuisée, tant dans les savpns durs que dans les savons mous. Mais quand on emploie une grande quantité de potasse, l’addition du sel est alors nécessaire pour faire un savon parfait. Dans ce cas , il se produit une double décomposition entre les deux composés. La potasse, qui se combine avec l’acide muriatique, reste en solution dans l’eau-mère; l’huile et la soude forment le savon d’une consistance désirée.

Savon jaune . — Ce savon est fabriqué dans ce pays avec du suif et de la barille, auxquels on ajoute une portion de résine après la combinaison ; on ajoute aussi quelquefois un peu d’huile de palmier. La première partie de l’opération est de saturer entièrement le suif avec la lessive, jusqu’à ce que que le liquide clair qu’on enlève après l’ébullition nécessaire soit presque aussi fortement alkalin que lorsqu’on l’a introduit; la résine est alors fondue et bien mélangée avec la masse.

Savon marbré. — On marbre souvent de veines rouges et bleues les savons destinés à remplir différens usages domestiques. Cette espèce dé savon est plus dure que le savon blanc, quoique composée des mêmes matériaux. La raison en est que la dessiccation requiert une plus haute température

pour faire prendre le marbré. Aussitôt que le savon est sépare de la lessive épuisée, on ajoute une portion de lessive nouvelle et immédiatement après , une solution de sulfate de fer. Cette solution est décomposée par l’alkali ; l’oxide noir se 'sépare et se trouve compris dans le savon liquide. La chaudière étant refroidie, la lessive épuisée, enlevée, et le savon fondu de nouveau, un ouvrier fait le mélange avec un instrument de bois , pendant qu’un aide y projette de tems en tems une quantité de colcothar ou oxide rouge de fer, mêlé à de l’eau. Dans le mélange des oxides de fer avec le savon, il est nécessaire de faire preuve d’une certaine dextérité manuelle , pour que la matière colorante puisse se disposer en veines.

Savons parfumés . — Dans la fabrication des boules de savon ordinaire, on fait fondre une quantité de savon dur, que l’on mêle à de l’amidon très-fin, dans les proportions de 5 de savon sur 3 d’amidon. On coupe le savon en petites pièces, et étant fondu dans un chaudron, on ajoute les deux cinquièmes d’amidon pendant que l’on remue la masse. On le verse ensuite sur des tables unies; on y ajoute le cinquième restant de l’amidon et on malaxe le mélange à la main, jusqu’à ce que l’incorporation soit complète; on donne alors à la pâte la forme désirée. Quand on traite de la sorte du savon marbré, les boules sont colorées en raies bleues et rouges. On prépare aussi ces boules de savon à toilette, en dissolvant le savon blanc dans l’alcool ; on y ajoute une huile aromatique pour parfum. Le savon étant coupé par ntorceaux, on le laisse digérer pendant 24 heures dans l’alcool ; on en triture ensuite la pâte dans un mortier avec des aromates réduits en poudre, ou avec de petites quantités d’huile de jasmin, de citron ou d’oranger. Lorsque la pâte a acquis une consistance suffisante, on en forme des boules. Quelquefois, on môle les matières aromatiques avec un mucilage de gomme adraganthe et de blanc d’œufs. Un autre moyen consiste à faire infuser les substances aromatiques dans de l’alcool et d’en mêler une petite portion au savon,'

appliquée aux arts et AUX MANUFACTURES. 4 1 3 S<ii>on mou. — Quand on emploie exclusivement la potasse , en quelque état qu’elle soit, les produits sont toujours d’une consistance pâteuse; on les applique au nétoyage des étoffes de laine. Le savon mou est toujours brun ou verdâtre; cette couleur semble dépendre de la nature des huiles employées, car avec l’huile d’olive il est blanc. Dans ses propriétés chimiques , il est à-peu-près le même que le savon dur, mais il a des qualités plus fortes et plus âcres. Quoique les procédés de sa fabrication soient moins compliqués, on éprouve souvent beaucoup de difficultés à unir les matériaux; de là résulte beaucoup d’adresse pour combiner l’huile et l’alkali , et empêcher leur désunion après la combinaison. Le contenu de la chaudière , après une ébullition et une évaporation suffisantes, se convertit en savon, sans éprouver de départ entre le savon et la lessive épuisée comme dans le savon dur ; les opérations du moulage et de la dessiccation sont inutiles. Dans les manufactures de Flandres et de Picardie, on emploie les huiles de pavots, de graines de lin, etc., etc, avec de la potasse de Dantzic ou de Russie. L’alkali étant mêlé avec la chaux , on en fait des lessives. 3o parties d’huile et 40 de forte lessive, produisent 65 parties de savon. On ne remplit la chaudière que de moitié, afin que le contenu ne puisse se déverser par l’ébullition; on ajoute la lessive graduellement à l’huile, jusqu’à ce que la masse prenne une apparence de saponification ; on continue l’ébullition jusqu’à ce que la pratique avertisse que la masse aura la consistance desirée par le refroidissement , ce qu’on connaît en enlevant une petite quantité et en observant si elle reste brune et granulée par le refroidissement, n’adhérant pas aux doigts, et s’étendant en fils. On enlève alors le savon et on le met en bariques. Lorsqu’on prépare le savon avec une grande proportion d’huile jaune, on lui donne une couleur verte par l’addition d’une solution d’indigo ; on le reconnaît pour être de bonne qualité. Celui qu’on estime le plus cependant, est de couleur brune tirant au noir. Les Flamands teignent leur savon, en ajoutant une demi-heure avant l’ébullition, une

composition de deux parties de sulfate de fer, de noix de galle et une de bois rouge.

Réactifs pour le savon. — Le bon savon est entièrement soluble dans l’eau, sans que ses parties se séparent pendant la solution; on l’altère quelquefois en ajoutant de la chaux en poudre, du gypse calcaire, et quand il est fait, on ajoute de l’eau qui communique une couleur blanche. Cette dernière fraude, qui en augmente le poids sans lui donner de qualités nuisibles, se découvre facilement en exposant le savon à l’air, où il devient dur et jaune, en éprouvant une perte de poids. En dissolvant le savon dans une grande quantité d’eau, la terre dont on s’est servi pour l’altérer se précipite. ( Dict. de Chimie d’Aildn. — Chaptal; Chiinie appliquée aux arts).

Page 1