CHAPITRE IV
l’art du tanneur.
Rendre les peaux des animaux capables de résister à la putréfaction, leur donner une contexture plus solide, et les rendre moins perméables à l’eau, sont les objets de l’art du tanneur, dont l’œuvre essentielle est la combinaison du principe végétal appelé tannin , avec la gélatine qui constitue la plus grande proportion des matières des peaux. Le composé obtenu par ce procédé est le cuir , appliqué à tous les usages auxquels les peaux non tannées sont impropres. Il est probable que cet art doit son origine à l’immersion accidentelle d’une peau dans une infusion végétale contenant une portion du principe astringent ou tannin. C’est un des arts les plus anciens, connu parmi toutes les nations et très-remarquable par la singularité des méthodes que l’on pratique pour l’obtenir. La peau fraîche est composée principalement de membranes. Dans son caractère chimique la vraie peau est de la gélatine
très-dense et soluble dans l’eau. Mais elle est aussi pénétrée de vaisseaux sanguins , limphatiques et d’autres matières; elle est recouverte, à l’extérieur, de l’épiderme, plus du poil ou de la laine. Cette épiderme et sa couverture de poil sont insolubles dans l’eau et capable de résister à la putréfaction; mais on les sépare facilement de la vraie peau quand l’adhésion en est affaiblie par la putréfaction, ou bien par l’action de la chaux, des alkalis ou des acides. Avant que les peaux ne soient converties en cuir, on doit en séparer ces matières insolubles dans l’eau et qui sont non seulement incapables de s’unir avec le tannin, mais qui empêchent même la combinaison parfaite de la gélatine de la vraie peau. Certaines opérations préliminaires sont donc nécessaires avant que le procédé du tannage ne soit complété.
Préparation des peaux. — La nature de la peau requiert des variations dans le mode des opérations préliminaires. Les peaux que l’on destine à former un cuir très-fort, comme celles de bœufs , lorsqu’elles sont fraîches ou vertes , sont lavées avec soin dans l’eau, pour en séparer le sang et* les autres impuretés ; on les laisse tremper quelque tems dans ce liquide; mais loi’sque les peaux sont sèches, on les laisse tremper plus long-tems, quelquefois pendant 14 jours, suivant la chaleur de la saison. Pendant ce tems, on les retire une ou deux fois pour veiller l’opération ; quelques manufacturiers , après le lavage des peaux , les roulent en tas , et les mettent dans un endroit chaud pour favoriser la putréfaction, afin que le poil et l’épiderme en soient plus facilement enlevés. Pour faciliter la séparation du poil , l’application de la chaux est une pratique aussi ancienne que générale. A cet effet, on introduit les peaux dans des fosses souterraines, avec de la chaux vive, à laquelle on ajoute une quantité d’eau pour en faire une lait de chaux; opération qu’on appelle plamer à la chaux. Les fosses sont de trois espèces , suivant la force de la chaux ; on plonge d’abord les peaux dans le mélange le moins fort; on les y laisse jusqu’à ce que le poil puisse s’enlever à la main ; lorsque cette liqueur n’est pas assez
active , on les met dans la fosse suivante. La nature des peaux, la température et la force du mélange règlent le tems nécessaire à ces détrempes; on avait proposé de substituer l’eau de chaux au lait de chaux ; mais l’action n’en paraît pas être assez permanente , et en outre , la solution demande d’être renouvelée. Après avoir été dans les fosses pendant quelque tems , on est d’usage dans quelques tanneries , de rassembler les peaux en tas sur la terre, de les y laisser huit jours et puis de les remettre dans les fosses : on répète alternativement ces opérations jusqu’à ce que le poil puisse s’enlever facilement par le ratissage. Dans quelques pays, on mêle une grande quantité de cendres à la chaux ; mais on s’est assuré que ce mélange rend le cuir moins consistant que lorsqu’on emploie la chaux seule. On croit que lorsque la peau retient de la chaux , elle en devient dure et cassante ; car pour les peaux épaisses qu’il est très-difficile de laver parfaitement, on évite maintenant l’usage de la chaux dans les manufactures de ce pays ; on enlève le poil et les matières étrangères seulement en les trempant dans l’eau et les soumettant à la fermentation. Quelle que soit la méthode à suivre dans cette préparation préliminaire , aussitôt que le poil peut être enlevé , on place les peaux sur un chevalet qui a la forme d’un demi-cylindre ; la peau aussi- bien que l’épiderme et les autres impuretés sont enlevés au moyen d’un couteau; c’est ce qu’on appelle é charnel'.
Par rapport à son épaisseur et sa contexture serrée , on soumet la peau à un autre procédé, pour la rendre capable de recevoir la liqueur du tannin. Dans la vue d’en ouvrir les pores , on la plonge dans un liquide fermenté de farine de riz , ou d’orge , ce qu’on nomme plamer à l'orge. La liqueur sure ainsi préparée (qui n’est qu’un acide acéteux impur) , paraît avoir un effet puissant d’ouvrir ou d’élever les tissus de la peau ; mais cet effet est sans doute assisté par la fermentation continuelle de la peau même. Lorsque le procédé est bien conduit, la peau se gonfle et se ramollit assez bien; mais on doit avoir le plus grand soin pour que la contexture
appliquée aux arts ET AUX MANUFACTURES. 4 17 n’eu soit pas altérée par un contact trop prolongé de l’acide. La force variable de la solution acide, l’état du tems qui retarde ou accélère la fermentation et les autres causes extérieures qui ne sont pas facilement appréciés, occasionnent beaucoup d’incertitude dans le procédé de ramollir les peaux. Pour lever ces difficultés , on a proposé l’usage de l’acide sulfurique très-étendu d’eau , et on l’a généralement adopté. Les proportions sont 0,47^ litres d’huile de vitriol ordinaire sur 190 litres d’eau. Ces deux procédés ont été trouvés bons dans la préparation des peaux, mais il paraît que l’action en diffère considérablement. L^ fermentation des peaux, continuée dans le bain de l’acide végétal , les rend épaisses et douces , lorsqu’elle réussit bien; dans le bain d’acide sulfurique, la fermentation est interrompue, la peau est moins susceptible d’altération par un long séjour dans l’eau, mais elle devient épaisse et dure. Lorsqu’on emploie l’acide, on accélère l’opération à l’aide de la chaleur et on change continuellement les peaux d’un bain faible à un plus fort jusqu’à ce que l’opération soit terminée ; cette méthode est généralement usitée en Angleterre. Après cette opération , on soumet les peaux à celle du tannage.
Dans la préparation des peaux de vaches , de veaux et de celles que l’on destine à constituer un cuir doux et flexible, après les avoir fait tremper dans l’eau pendant un jour ou deux, on en sépare les chairs et les graisses comme d’ordinaire : on les tient ensuite pendant plusieurs jours dans l’eau de chaux , où on les remue souvent pour en détacher le poil et l’épiderme , qui s’enlèvent ensuite au chevalet; après qu’on en a bien enlevé la chaux , on prépare un bain d’eau et d’excrémens de volaille, de pigeons ou de chiens, que l’on choisit en raison de leurs qualités putrescibles, et que l’on projette dans l’eau ; on y place les peaux pendant quelques jours, plus ou moins long-tems, suivant leur force; quoiqu’elles soient dures et épaisses avant cette dernière immersion , on les en retire souples et douces. Il est nécessaire cependant d’avoir de la précaution pour les peaux minces et fines; car, si on les
y laisse quelques heures de plus que nécessaire , elles se trouvent complètement détruites; ce procédé fini, on les nettoie comme à l’ordinaire et on les soumet à l’opération du tannage.
Du tannage . — Toutes les substances végétales astringentes , comme l’écorce de chêne , de saule , les noix de galle , etc. , etc. , lorsqu’on les fait macérer dans l’eau froide ou chaude, forment une infusion très-astringente, dont on obtient par l’évaporation une substance grise qu’on nomme tannin . Quand on fait tremper une peau, préparée comme il a été dit, pendant quelque tems, dans une pareille infusion, elle en extrait le tannin en changeant entièrement de propriétés ; elle devient plus pesante ; sa contexture acquiert de la solidité ; elle résiste à la putréfaction et elle devient moins perméable à l’eau.
Toutes les matières végétales qui contiennent le principe astringent, sont propres au tannage; mais l’écorce de chêne en contenant une proportion plus grande et se trouvant être la matière la plus commune, est généralement employée dans ce pays. On enlève l’écorce au bois abattu pendant le printems ; on la met dans des sacs que l’on abrite de la pluie et qu’on place dans un courant d’air. L’écorce étant sèche , on la réduit, au moulin , en poudre grossière et on mêle celle-ci à de l’eau dans des fosses ; l’infusion ainsi préparée s’appelle le marais. Elle contient aussi les autres substances solubles de l’écorce. Après que les peaux ont subi les préparations nécessaires, on les introduit dans des fosses contenant une solution faible d’écorce ; on les laisse macérer pendant quelques semaines , avec le soin de les remuer fréquemment. On augmente graduellement la solution de tannin , puis on introduit les peaux, qui ont alors reçu un demi-tannage, dans d’autres fosses , si on le juge convenable. On les place en couches alternatives de peaux et d’écorce de chêne , jusqu’à Remplir les fosses; on les couvre d’une couche épaisse d’écorce et on les mouille avec la première solution. De cette sorte , les peaux sont exposées à l’action entière de la solution satu-
rée de tannin , et on y ajoute encore des portions additionnelles de tannin, en raison de l’absorption qui se fait du principe , jusqu’à ce que l’opération soit complète. On reconnaît la fin de l’opération par le changement de couleur de la peau, qui est noix de muscade intérieurement; lorsque le procédé n’est pas fini, on aperçoit une raie blanche dans l’épaisseur de la peau. Quand la peau est complètement tannée, on la retire et après quelle est égouttée, on la place sur une pièce de bois convexe où on la bat avec un fer , et quelquefois , pour la rendre de plus en plus solide , on la passe entre deux cylindres de fer. On place ensuite la peau dans un hangard , dont les côtés admettent une circulation d’air et où on la laisse jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement sèche.
Le teins requis pour la conversion des peaux en (cuirs varie suivant leur nature et l’intention du fabricant. Les peaux de veaux ordinaires sont suffisamment tannées lorsqu’elles ont été soumises au procédé pendant deux à quatre mois ; mais les peaux épaisses dont on fait le cuir à semelles, ne peut être fait en moins de quinze ou dix-huit mois ,. et dans quelques cas, même vingt mois; il est reconnu que le cuir ne gagne pas seulement en poids, par une longue exposition en contact avec le tannin , mais aussi en qualité. La nature des procédés du tannage a été particulièrement étudiée par les chimistes Français et Anglais; il a été reconnu par M. Seguin, Français, que le tannage consistait principalement en une combinaison lente et intime du tannin, avec les fibres de la peau; mais comme l’écorce de chêne contient d’autres matières solubles, telles que l’acide gallique et l’extrait, qui sont tous les deux absorbés par la peau, on doit les considérer comme formant une partie du cuir tanné. La couleur même que l’on développe en frottant le cuir avec une solution d’un sel de fer , démontre la présence de l’acide gallique. On croit que le principe extractif communique la couleur brune et quelque flexibilité au cuir; les observations de S. H. Davy paraissent prouver que la partie de tannin absorbée, est réglée sur la quantité d’extrait qui existe dans l’infusion. La qualité du cuir
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est aussi très-affectée par la force de l’infusion du tannin, ainsi que le poids que la peau acquiert pendant le procédé. Le tannin étant plus soluble que l’extrait, une solution, quoique très-forte, en est presque toujours saturée, tandis que la proportion d’extrait est comparativement très-petite. Il paraît aussi que la peau fixe une plus grande quantité de tannin , qu’aucune autre matière de l’infusion , et que le cuir composé de peau et de tannin , plus une très-petite proportion des autres matières de la solution, est plus cassant et moins durable que lorsqu’il contient une plus grande quantité d’extrait. Il paraît également probable , que la qualité du cuir est affectée par la durée du procédé et par l’emploi d’une infusion de tannin plus ou moins étendue d’eau ; car , lorsque l’opération marche rapidement, la partie extérieure de la peau peut être très -bien tannée, avant que la liqueur ait pénétré à l’intérieur; et la contexture se serrant de la sorte, empêche les particules de tannin d’imbiber la partie intérieure de la peau et l’uniformité nécessaire dans toute la substance du cuir. On trouva aussi qu’une proportion plus grande de tannin est absorbée par un tannage plus rapide que par celui qui est gradué ; c’est-à-dire que ioo parties de cuir préparées en deux semaines étaient composées de 73 de peau et 27 de tannin, plus les autres substances absorbées de l’infusion de l’écorce de chêne; et que la même quantité de cuir préparé en 1 1 semaines , dans une infusion proportionnellement plus faible, contenait 85 de peau et seulement i5 de tannin et des autres parties de l’infusion. Dans le dessein d’abréger le tems et de diminuer les dépenses , M. Seguin proposa l’emploi des solutions de tannin, au lieu du mélange de l’infusion de l’écorce de chêne de différens degrés connus, dans lesquels la peau pourrait être graduellement et régulièrement passée des solutions les plus faibles aux plus fortes. Ayant arrangé une série de cuves contenant une quantité d’écorce de chêne , il versa de l’eau dans la première , qu’il fit couler ensuite par un trou percé au fond de cette cuve. Il mit cette infusion sur l’écorce contenue dans la seconde, qu’il versa en-
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suite sur celle des troisième et quatrième cuves, et successivement sur toute la série, jusqu’à ce qu’elle fût saturée de tannin. Il versa ensuite de l’eau fraîche sur l’écorce contenue dans les différens tonneaux, dans le même ordre, et il en obtint une seconde solution, mais moins forte que la première. Il en prépara ainsi trois ou quatre, qui constituèrent la liqueur à employer dans le nouveau procédé. Après leur avoir fait subir les préparations nécessaires , il fit passer successivement les peaux dans ces différentes infusions, de la plus faible à la plus forte, jusqu’à ce que le procédé fût entièrement complété. Le tems se trouve considérablement abrégé par cette méthode, quoiqu’on n’ait pas réussi à l’introduire en Angleterre. Peut-être que le cuir ohtenu est inférieur en qualité , par le manque de quelques matières végétales de l’écorce, qui se dissolvent pendant l’ancien procédé. Comme le tannin est plus abondant par le procédé de M. Seguin, et la matière extractive en moindre quantité, on peut croire que le manque de cetté dernière matière rend le cuir plus cassant et moins durable. En employant quelques-unes des solutions à chaud, il est reconnu que les peaux sont plus tôt pénétrées de tannin , et que ce moyen doit encore épargner beaucoup de tems.
De l’art du corroyeur. — Comme la flexibilité du cuir diminue beaucoup pendant le tannage , il est nécessaire de lui rendre cette propriété , pour qu’il puisse être appliqué aux usages ordinaires; c’est ce qu’on obtient en corroyant le cuir, Après que les peaux ont été tannées , comme dans le procédé des peaux de veaux, que l’on destine à faire les dessus des souliers, on enlève d’abord les parties de la face, des côtés et de la queue, puis on les ramollit en partie en les trempant dans l’eau , et en partie par des moyens mécaniques ; on place alors la peau humide sur le chevalet, le côté intérieur au dehors ; on la réduit à une épaisseur uniforme au moyen du couteau. Quand cette opération est achevée, on la place de nouveau dans l’eau, on la lave, et on l’étend sur une table de pierre, où on la travaille avec le côté d’une pierre carrée,
fixée à un manche ; et avec une brosse , on la nettoie d’une substance blanche appelée la fleur , qui paraît sur le cuir tanné , au moyen de l’écorce. En étendant la peau , les plis naturels du grain disparaissent , et pour obtenir entièrement cet effet , on la nettoie une seconde fois , après quoi on la transporte dans le hangard, où on la soumet au graissage, qui consiste dans l’application d’un mélange d’huile de poisson et de suif, des deux côtés du cuir, mais en plus grande quantité du côté intérieur. Quand la peau en est faiblement garnie, elle est moins durable que lorsqu’on la fournit abondamment de ce mélange huileux; cependant l’excès pèche en ce qu’il altère la couleur du grain. On fait sécher la peau après cette opération; on la soumet ensuite à une autre opération, qui consiste à doubler la peau et à la travailler avec une planche rude , jusqu’à ce que son côté intérieur soit bien nettoyé. Pour la noircir, on emploie un mélange d’huile, de noir de fumée et de suif, que l’on applique avec une brosse rude du côté intérieur, tandis que le côté du grain ou l’extérieur est traité par une solution de couperose. La préparation du maroquin, dont on fait des garnitures de voitures, des portefeuilles, etc., est variée suivant la nature de la peau; mais quand il est nécessaire de la conserver blanche , on conduit l’opération de la manière suivante. On fait d’abord tremper les peaux d’agneaux pour en séparer le sang; on les place sur le chevalet, où on en ratisse les côtés intérieurs ; on les suspend ensuite dans des chambres échauffées, où la putréfaction se trouve accélérée par la chaleur; il découle une matière visqueuse des surfaces ; la laine se détache et s’enlève facilement. Pour arrêter la putréfaction, on fait tremper les peaux pendant deux à six semaines dans de l’eau de chaux; elles y durcissent et acquièrent de l’épaisseur ; on les réduit ensuite à une épaisseur uniforme. Pour enlever la chaux, on les met pendant quelques semaines dans un mélange de son et d’eau; elles éprouvent une faible fermentation, et diminuent en épaisseur par la séparation de la chaux. Ainsi purifiée, la peau peut être tannée ou subir l’opération de la teinture. On
travaille de même les peaux de chevreau ou de chèvre , avec cette différence qu’on les soumet à l’action de la chaux avant que le poil ne soit enlevé. Lorsque les peaux sont préparées, on les plonge dans une solution d’alun et de sel , à chaud , dans la proportion de 3 et 5 pour 200 de peau ordinaire. La peau y acquiert un grand degré d’épaisseur et de dureté. On la lave , on la laisse fermenter quelque tems dans l’eau de son, pour en séparer les matières salines; on en réduit l’épaisseur, et enfin on l’étend dans un lieu échauffé pour la sécher entièrement. Souvent on fait tremper les peaux une autre fois pour en rendre les surfaces douces; on les introduit dans des baquets d’eau contenant quelques blancs d’œufs , où on les foule aux pieds jusqu’à ce que les eaux deviennent transparentes par l’absorption de la substance de l’œuf; on les fait sécher et on les repasse avec un fer chaud. Le procédé de corroyer est analogue à celui de tanner, car le changement qu’on opère produit de la force et de la ténacité à la peau, et la rend capable de résister à la putréfaction. On croit que ce changement dépend de l’absorption de l’alumine, dont on ne peut plus l’en séparer par quelque opération que ce soit. Le maroquin se fait principalement de peaux de mouton. Après les opérations ci-dessus détaillées et quand 011 enlève les peaux de l’eau de chaux , on les plonge dans l’eau d’excrémens de chiens ou de pigeons , jusqu’à ce que la chaux en soit séparée ; ce qui les rend très-blanches. Lorsque l’intention est d’en faire du cuir noir, on les introduit dans une cuve contenant de l’eau chaude et du sumac, puis, au moyen d’une brosse dure, on étend une liqueur ferrugineuse à la surface. Quand on veut les teindre en rouge, on en forme des espèces de sacs à coutures très -serrées , dont le côté du grain qui doit seul recevoir la couleur se trouve à l’extérieur. On les plonge ainsi dans une décoction de cochenille , dont la température n’est pas trop élevée pour y pouvoir tenir la main; on les travaille comme à l’ordinaire , jusqu’à ce qu’elles soient teintes uniformément. Après ce procédé, dont le succès dépend de l’adresse et de l’expérience nécessaires , on les
plonge dans un bain de sumac pendant plusieurs heures, jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment tannées. On les finit ensuite dans un bain faible de saffran , pour en rehausser la couleur. Les dernières opérations auxquelles cette espèce de cuir est soumise, tendent à le pâlir. On étend d’abord la peau sur une planche inclinée; on la couvre d’une légère couche d’huile pour la rendre flexible et pliante, puis on la polit avec une boule de verre à surface polygone. Cette opération requiert beaucoup de travail pour rendre la peau bien compacte et ferme. Le grain se donne en frottant la peau avec une boule de buis taillée en rainures autour de son centre, à des distances égales.*
Maroquin. — Cette espèce de peau , qui tire son nom de la contrée où elle fut d’abord préparée, se fait avec dès peaux de chèvres, que l’on nettoie, dont on ôte le poil, et que l’on soumet à la chaux; on les plonge ensuite dans le bain de son; puis, pendant quatre ou cinq jours dans un second bain de figues blanches, et après avoir été salées, elles se trouvent apprêtées pour recevoir la couleur. La cochenille et l’alun sont employés pour communiquer une couleur rouge , et l’écorce de grenadier pour la couleur jaune. On finit ensuite par les tanner et les huiler.
Cuir de Russie. — Ce cuir distingué par ses qualités durables et son odeur particulière, se prépare en faisant tremper les peaux dans une faible lessive alkaline, on les ratisse, et si ce sont les peaux de veau, on les réduit par le fumier de chiens et la solution acide d’avoine; on les soumet ensuite au tannin. Il faut beaucoup d’attention dans ce procédé, et souvent manier les peaux. On préfère, pour cette sorte de peaux , l’écorce de saule noir à celle de chêne. Pour leur communiquer une couleur rouge, on les plonge dans l’alcool et on les teint avec le bois de Brésil ; la couleur noire est donnée par une liqueur ferrugineuse. L’odeur particulière de ce cuir provient du goudron de bouleau, dont l’écorce sert aussi à tanner; on étend ce goudron au lieu de graisse, ce qui rend le cuir inattaquable aux vers; c’est la
raison qui le fait beaucoup rechercher pour les reliures de livres. Un cylindre énorme d’acier, garni de fils de fer, sert à grainer la surface. Dans les provinces méridionales de la Russie , et particulièrement à Astracan , on manufacture une espèce de cuir toute particulière. On emploie les peaux de boucs et de chèvres; le cuir est ordinairement rouge ou jaune. Les préparations préliminaires sont semblables à celles déjà décrites pour purifier les peaux. Mais après l’opération de l’eau de son, on verse sur chaque peau, étendue sur un auge de bois, un liquide composé de miel dissous dans l’eau; lorsqu’il est absorbé, et que la fermentation s’est opérée pendant trois jours, on les plonge dans une forte eau salée, et on applique la couleur après la siccation. La couleur rouge se communique avec la cochenille et une plante alkaline de l’espèce de salsola , qui croît en grande abondance dans les déserts de la Tartarie. On finit ensuite la couleur avec de l’alun; après la teinture, on soumet les peaux au tannin, extrait du sumac. Pour obtenir une plus belle teinte rouge, on ajoute une quantité d’oseille à la cochenille, et alors on emploie les noix de galle au lieu du sumac; la couleur en reste beaucoup plus durable. La surface extérieure en est rendue rude au moyen d’une espèce de rateau de fer trèspesant et garni de pointes émoussées. La couleur jaune se donne avec les grappes d’un rhammus , ou bien avec les fleurs de la camomille sauvage .