PARIS
I^ERSAN ET Cie, RUE DE L*AapïLE &EC , W*> aa.^
Tî'E Niry Yor.ic ■ mmt LIBRARY'
ASTOn, X.ENOX AKO TIUIGM FOUNOA'flOMS . a 1028 t
ÉLEMENS
DE
D'a^hàs ridée qu'Homè;*e nous donne de son art , et de l'estime qu'on y attachait dans les temp$ qu'ila rendus célèbres , on voit que les poètes étaient des philosophes ou des théo-:< logiens qui se donnaient pour inspirés , et auxqnels on croyait que les dieux avaient révélé des secrets inconnusau reste des hommes. Ainsi , lorsqu'ils faisaient aux peuples des récits merveilleux ou qu'ils expliquaient par des fables les phénomènes de la nature y on ne demandait pas ou ils avaient* pris cette science mystérieuse : le chantre ou le devin se disait pf être d'Apollon, favori dès Muses, confident de leur mère , la déesse Mémoire : . que ne devait-il pas savoir ?
Ce ne fut que long-temps après , et lorsque
a POÈTE.
les peuples les plus éclairés s'aperçarent que dans le génie des poètes il n'y avait rien de surnaturel , qu*à l'idée d'inspiration succéda celle d'invention et de fiction poétique. Mais alors même , en perdant le crédit de la prophétie , les poètes surent conserver le pouvoir de l'illusion , et quoique reconnus pour des ' menteurs ingénieux , ils soutinrent leur personnage.; De là ces formules d'invocation , d'inspiration et d'enthousiasme , qu'ils ne cessèrent d'affecter; de là ce style figuré , ce langage mystérieux , qu'ils retinrent de leur ancienne divination ; de là cette élévation d'idées , cette majesté de langage , qui leur fut nécessaire pour imiter le dieu dont ils se disaient les organes.
Du temps même d'Horace , on ne méritait le nom de poète qu'autant qu'on avait les moyens de remplir ce grand caractère :
Tngenium cuiàit, ouimans dwinior, atqueos Magna sanaturum , des naminis kujus konorem.
A mesure que l'amour du mensonge est devenu moins vif , et que le goût des arts et l'esprit qui les juge a pris quelque teinte de philosophie, le rôle de poète s'est modéré ; l'ode a perdu sa [vraisemblance, l'épopée son
merveilki» ; s^ do» .de fâin4]re des ahimètes a vsuccëdé 1« talent de ^injire , feoihel^r des réfltités ; Teiith^iisiaSiiie $'est réduit à la chaleur d'une imagination sagemeiit ei^aMée ^ d'iine àmeproft>nd^meiit ^ue ; et Téloqu^ice do poète n'a plus diiTéré do celle de rorat«ur (fue par un peu plus de hardiesse • diins 1«$ towcs et dans jes images , par un pieu pins de libertés et d'emphase dans Texpression :
en sorte qu'il est plus vrai que jamais que , dû côté de l'éloeution , le talent de Torateur et celui du /n?]?^ se touchent. : Est finitimus oratori poeta : numem adstrw^or pauh , verbomm autem lic^n^ liberior^ multis vero ornandi generihus socius ao pêne par. ( Cic. de Orat.)
Mais tout réduit que nous semble à présent l'ancien domaine du poète , je ne pense pas que , du côté de l'invention , celui de l'orateur ait jamais eu cette étendue illimitée qui s'enfonce dans les possibles , et dans laquelle non seulement le vrai, mais le vraisemblable, est compris. Il me semble donc que Cicéron a exagéré , lorsqu'il a dit de l'çrateur comparé au poète : In hoc quidem cefte prope idem , nullis ut terminis circumscribat aut definiatjus suum, (Ibid.)
4 ÏOÈTE.
Considérons ici le poète à peu: près comme Cicéton a considéré roralcar 4 et pour nous former . une idée de Tértiste , remontonjs à celle de Tart.
Si je dis , comme Simonidc , que la peinture est une poésie muette , je' crois la définir complètement : si je dis que la poésie est une peinture animée et parlante , auriumpicutlra, je suis encore fort au-dessous de l'idée qu'on en doit avoir. %
- C'est peu de présenter son objet à Tesprit , elle le rend sans cesse comme présent aux yeux avec ses traits et ses couleurs ; et cela seul régale à la' peinture.
Furor impius inlus , Sœva sedens super arma , et centum n/inctus ahenis Pose tergum nodU , /remet horridus ore cruento *.
Virgile. *
Rubens lui-même aurait -il mieux peint
la Discorde enchaînée dans le temple de Janus?
La peinture saisit son objet en action ,
^ « Au fond dn teiQple la Fureur impie , assise sur un monceau d'armes meurtrières, et les bras enchainës derrière le dos avec cent nœuds d'airain , frémira d'un I
air horrible et d'une bouche écumante de sang. »
]»OÀTE. •&
mais ne le présente jamais qu'en repos. Eln exprimant ces vers de Virgile ,
lUa velintcctce segftis per summa volaret Gramina , nec teneras cursu lœsisset arisUis *.
le peintre représentera Camille élancée sur»
la pointe des épis , mais immobile dans cette attitude , au lieu qu'en poésie l'imitation est progressive et aussi rapide que Taction même. 'La poésie n'est donc plus le tableau^ mais le miroir de la nature.
Dans le miroir , les objets se succèdent et s'effacent l'un l'autre. La poésie est comme . un fleuve qui serpente dans les campagnes , et qui dans son cours répète à la 'fois tous les objets répandus sur ses bords. Il y a plus: cet espace que parcourt la poésie est dans r^endue progressive comme dans l'étendue permanente ; ainsi le même vers présente à l'esprit deux images incompatibles, les étoiles et l'aurore , le présent et le passé.
Jamque rubescebat (tellis Aurpra fugatis .
Dans les exemples du tableau^ du miroir ,
* « Elle Tolcrait sur la cime des jeunes moissons sans les fouler , et les tendres épis ne seraient pas blessés par fia course légère. >»
et du fleuve, on ne voit qu'une surface; la poésie tourne ûutour de son objet comme la sculpture , et le présente dans tous les sens. .
Elle fait plus que répéter l'image et Faction des objets : cette imitation fidèle, quelque talent, quelque soin qu'elle e^ige , est sa partie la moins estimable : la poésie invente et compose'; elle choisit et place ses modèles , arrange , assortit elle-même tous les traits dont elle a fait choix, ose corriger la nature dans les détails et dans l'ensemble, donne de la vie. et de l'âme aux corps, une forme et des couleurs à la pensée , étend les limites des choses , et se fait des mondes nouveaux.
Dans cette manière de feindre , la peinture la suit, mais de loin , et dans cp qu'il y a de plus facile : car ce n'est pas dans le physique, mais dans le moral, qu'il est difficile de rendre, par la fiction , ce qui n'était pas, conune s'il était : Son sohim quce essent^yerumta^ men quœ non essent, quasi essent, (Jul. Seal.) C'est là ce qui l'élève au-dessus de l'éloquence et de tous les arts.
L'objet des arts est infini en lui-même ; il n'est borné que par leurs moyens. Le modèle universel , la nature , est présent & tous les artistes ; mais le peintre , qui n'a que les cou-
Itiurs , ne peut en imiter que ce qui tombe sous le sens de la vue. Le pinceau de Yemet ne rendra jamais dans une tempête le cri des matelots et le bruit des cordages.
Clamorque virum , stridorgtte rudentum.
Le Titien n'eiprimera pas les parfums exhalés des cheveux de Vénus^
Ambrosiœquê Icomœ divinttin vertkt odorem '
Spiravere.
Le musicien , qui n'a que des sons , ne peut rendre que ce qui affecte le sens de Touïe ; et pour former ce tableau des effets de la lyre d'Orphce ,
At cantu^ommotof Erehi de sedibus imis Umbrm ihatU tenues.
rharmonie appellera la pantomiiàe à son secours. Ainsi les arts sont obligés de se réunir pour faire face à la poésie. Mais ni aucun des arts , ni tons les arts ensemble n'imiteront ce qu'elle exprime. Elle seule pénètre au fond de l'âme , et en développe à nos yeux les replis. Ni les douces gradations des sentimens, ni les violens accès de la passion ne lui échap-
pent. Les degrés d'élévation et de sensibilité, d'énergie et de ressort , de chaleur et d'acti- »vité, qui varient et distinguent les caractères à l'infini; toutes ces qualités, dis-J€, et les qualités opposées, sont exprimées par la poésie. La même vertu , le même vice , la même passion a mille nuances dans la nature ; la poésie a mille , couleurs pour graduer toutes ces nuances. C'est peu d'être aussi variée , aussi féconde que la nature même ; la poésie compose des âmes , comme la peinture imagine des corps : c'est un assemblage de traits pris .^à et là de différens modèles ; et dont l'accord fait la vraisemblance. Ses personnages ainsi formés , elle les oppose et les met en action : action plus vive, plus touchante qu'on ne la voit dans la nature ; action variée xlans son unité, soutenue dans sa durée; liée dans'toutes ses parties , et sans cesse animée dans ses progrès par les obstacles et les combats.
C'est ici surtout que l'art de l'orateur me semble le céder à celui du poète. Instruire , intéresser , émouvoir , sont leur objet commun : mais la tâche de l'orateur est de persuader la vérité; celle au. poète ^ le mensonge, et le mensonge connu pour tel. L'un, pour remuer son auditoire , à désintérêts sérieux ,
réels et présens ; Tautre n*a que des fables ou des souvenirs éloignés : l'un , si j'ose le dire, produit ses effets. avec des corps, et l'autre avec des ombres.
Que Clicéron serre dans ses bras , en présence des juges , Plancus , son ami , son bienfaiteur et son client , et qu'il le baigne de ses larn^es; il en fera répandre , rien de plus naturel. Qu'il presse dans son sein le fils de f laccus encore enfant ; que dans ses bras il le présente aux juges , et qu'il s'écrie d'une 'Voix déchirante : Mùeremini familiœ y judices , miseremini fordssimi patris , misèreminijilii ; l'attendrissement , la douleur dont il est pénétré , passera dans toutes les âmes ; et voilà le dernier effort de l'art oratoire. Mais qu'avec le fantôme d'Oreste et de Pilade, d'Andromaque et d'Astyanax , le poète obtienne le même effet, et un effet plus grande voilà le merveilleux de l'art du poète; et il serait incompréhensible , si l'on ne savait pas quel est sur nous l'empire de l'imagination , ui^e fois irappée et séduite.
Ce fut pour donner à l'imitation tous les dehors de la réalité , qu'on inventa le genre dramatique, où tout n'est pas illusion comme dans un tableau, où tout n'est pas vrai comme
lO POÈTE. ^
dans la nature, mais où le ^niéiange de la fie? tion et de la vérité produit cette tUusioa tempérée qui £ait le cliarme du ^ectade. XI est faux que l'actrice que je vois pleurer et que j'entends gémir soit Ariane; mais il est vrai qu'elle pleure et gémit ; mes yeux et mes oreilles ne sont pas trompés ; to^t ce qui les frappe est réel ; TiUusion n'est que dans ma pensée. Tel est l'art de la poésie dramatique , le plus séduisant > le plus ingénieux de tous les arts d'imitation.
Ainsi , me dira-t-on , si l'éloquence a pour elle toute la force de la vmté , au moins peutelle reprocher à la poésie d'y suppléer par tous les charmes du mensonge. Oui, j'en conviens; mais quel que soit réciproquement l'avantage de leurs moyens, il sera toujours vrai que la mobUité, la souplesse, la force d'imagination , que. denlandent les transformatÎQns du poète pour revêtir à chaque instant un nouveau caractère , et dans la même scène des caractèves opposés ; que le génie pour les créer, les combiner, et les faire agir comme dans la nature même; que cette faculté de concevoir, de combiner un grand dessin, de conduire une action vaste , et d*en graduer l'intérêt, sont réservés au poète ; et le talent
POÈTE. If
de produire , dans son ensemble et dans ses détails , Cirtna , Britafnnidns , Zaïre , le Misanthrope ou le Tartufe, me semble encore supérieur Ail fàléût de tirer d'un sujet oratoire tous les moyens de persuasion, d'ëmotion dont il est susceptible , an talent, dis-je, tout merveilkux qu'il est, de composer ou la harangue pour la cotirottne , ou le plaidoyer pour Mîlon , on Toraison funèbre de Condé.
De Fidée que noiis venons de nous former de la poésie, dérive îmmédîatcnlent celle qu on doit avofr au poète ; et par l'objet qu'il se propose, on peut juger et des talens dont il a be^m d'être doué , et des études qui lui sont propres.
liés trois facuttés de l'âme d'où résultent tous les talens littéraires sont Fesprit , l'imagination et le sentiment ; et dans leur mélange, c'est le plus ou le moins de chacune de ces facultés qui prodtiit la diversité des génies.
Dans le poète , c'^est l'imagination et le sentiment qui dominent : mais si fesprit ne les éclaire, ils s'égarent bientôt l'un et l'autre. L'esprit est l'œil du génie, dont l'imagination et le sentiment sont les ailes.
"Coûtes les qualités de l'esprit ne sont pas
essentielles à tous les genres de poésie ; il n'y a nue la pénétration et la justesse dcflit aucun d'eux ne peut se passer. L 'esprit faux gâte tous les talens, l'esprit superficiel ne tire avantage d'aucun.
Tout n'est pas image et sentiment dans un poëme. Il y a des intervalles où la pensde brille seule et de son éclat : il faut même le souv( nir que la plus belle image n'en est que la parure; et lors inéme que la pensëe est colorée par l'imagination ou animée par le sentiment , elle nous frappe d'autant plus qu'elle est plus spirituelle , c'est-à-dire plus vive , plus finement saisie , et d'une combinaison à la fois plus juste et plus nouvelle dans ses rapports. L'esprit n'est donc pas moins essentiel au poète qu^aa philosophe , à l'historien, à l'orateur.
Mais chacune des qualités de l'esprit a son genre de poésie où elle domine : par exemple, la finesse a l'épigramme en partage; la déli catesse, Télégîe et le madrigal; la légèreté, , Tépît^e familière; la naïveté, la fable; l'ingénuité , ridylle; l'élévation , l'ode, la tragédie, l'épopée.
Il est dés genres qui demandent plusieurs de ces qualités réunies : la comédie , par exem-
pie , exigea la fois la sagacité , la pénétration, la souplesse ^ la force , la légèreté , la finesse. La tragédie et réjpopée ne demandent pas moins de profondeur que d'élévation , et de force que d'étendue. Voyez génie ^ iiCA<}iNA-
ÏIOW , lïïVBNTIOHr , PATHÉTIQUE , CtÇ.
Un don qui n'est guère moins essentiel au poète que ceux de l'esprit et.^e l'âme , c'est une oreille délicate. Celui à qui lé sentiment de l'harmonie est inconnu , doit renoncer à la poésie, [Voyez harmonie de style.)
M^ tous ces talens réunis ou périrai<»nt de sécheresse , ou ne produiraient que des fruits sauvages, s'ils n'étaient pas nourris, fécondés par l'étude.
Ici , comme dans tous les arts , la première étude est celle de soi-même. Si l'imagination se frappe , si le cœur s'affecte aisément , s'il y a de l'une à l'autre une correspondance ittutuelle et rapide ; îsi l'oreille a pour le nombre et l'harmonie une délicate sensibilité; si l'on est vivement touché des beautés de la poésie ; si l'âme , échauffée à la vue des grands modèles , se sent élevée au-dessus d'elle-même par une noble émulation; si, dès qu'on a^ conçu ridée essentielle et primitive d'un sujet, on Ja voit au dedans de soi-même se déve-
I4 FOÈTE.
lopper, s* eoiorer, s'animer, et devenir féconde ; *i Ton éprottve ee besoin , cette im* patience de produire qui vient deTaboiidftnce et de la chalenr des espiKts ; si l'on saisit fecilemiMit le rapport des idées abstraites aved les objets^ sensibles , dbnt èllds petivétit revé^ les coTtiTeurs, ou plutôt si tf^ idées nsdssltiit daais l'esprit reirêtues de ces imageâ^ si les ol^ets se plféséntent d'eux -^ ménves sous la faee la plus ilîtél*essànfe'^ l^t plus ïàyotàble à la peinture; si suttont , à Fidèe d'tfa' objet patbétiiiue, les sentimens naissent en fottleet se pressent dansTâme^ impatiens de se répaïidre , on peut se croire né poète: ^
JTuic Musée iudulgent omnes., hune poscit ApoUo.
Vida.
A monts de ces dispositions naturelles , on fera peut-é^e des -vers pleins d'esprit , mais dénués de poésie.
A l'étude de ces moyens personnels doit succéder l'étude des moyens étranger^. L'instrument de la poésie c'est la langue : et si tout homme qui se mêle d'écrire doit commencer par Bien connaître les règles, le génie et les ressources dé la langue dans laquelle
POÈTE. ' l5
il écrit , cette connaissance est encore mille fois plus nécessaire an poète , dans les mains duquel la lan^gue doit avoir la docilité de la cire à prendre la forme qn'ii vondra lui donner. Les variétés ^ les nuances du style sont infinies , et leurs degrés inappréciables. JLe gpùt, ce sentiment délicat de ce qui doit plaire ou déplaire , est seul capable de les saisir. Or le goût ne s'enseigne point ; il s*ac* qniert par Tusage fréquent du inonde , par rétude assidue et méditée du petit nombre des bons écrivains; encore suppose^t-il une finesse de perception qui n*est pas donnée à tous les hommes : la nature fait Thomme de génie , et commence l'homme de goût.
Comme elle est le premier modèle et le grand livre an poète ^ c'est elle surtout qu'il importe d'étudier ; et l'objet le plus intéressant qu'elle présente à l'homme, c'est l'homme même. Mais dans l'homme il y a l'étude de la nature, celle de l'habitudo, oell« de Thabitiule et de la nature combinées , ou , si l'on veut , de la nature modifiée par les mœurs, (^qy. Moecas. )
Le physique a deux branches comme le moral : la simple nature, et la natitre modifiée par les arts.
l6 PoiTE.
Le tableau de la nature physique est lui seal d'une richesse , d'une variété , d'i^ne étendue à occuper des siècles d'étude ; mais tous les détails n'en sont pas favorables à la poésie ; • tous les genres de poésie ne sont pas susceptibles des mêmes détails. Ainsi le poète n'est pas obligé de suivre les pas du naturaliste. On exige encore moins de lui les méditations du physicien et les calculs de l'asti^nome. C'est à l'observateur à déterminer l'attraction et les mouvemens des corps célestes ; c*est au poète à peindre leur balancement , leur liarmonie et leurs immuables révolutions. L^un distinguera lés classes nombreuses d'êtres organisés qui peuplent les élémens divers ; l'autre décrira , d*un trait hardi , lumineux et rapide , cette échelle immense et continue , où les limites des règnes se confondent , où tout semble placé dans l'ordre constant et régulier d'une gradation universelle , entre les deux limitas du fini , et depuis le bord de l'abime qui nous sépare du néant jusqu'au bord de l'abîme opposé qui nous sépare de l'Etre par essence. Lès ressorts de la nature et les lois qui règlent ses mouvemens ne sont pas de ces objets qu'il est aisé de rendre sensibles , et la poésie peut les négliger." Les causes rinté-
ÏOÈTE. 17
ressent peu , c'est aux effets qu'elle s'attache. Tandis que le physicien analyse le son et la lumière , \e poète fera donc eritendre à Tâme l'explosion du tonnerre et ces longs retentissemens qui semblent , de montagne en montagne , annoncer la chute du monde. Il lui fera voir le feu bleuâtre des éclairs se briser en lames étincelantes, et fendre, à sillons redoublés , cette masse obscure de nuages qui semble affaisser rhorizon. Tandis que 1 un tâche d'expliquer l'émanation des odeurs , l'autre rend ce phénomène visible à l'esp'rit , en feignant que les zéphirs agitent dans l'air leurs ailes humectées des larmes de l'aurore et des doux parfums du matin. Que le confident de la nature développe le prodige, de la greffe des arbres , c'est assez pour Virgile de l'exprimer en deux beaux vers :
Exiit ad cœlum , ramis felicihus , arbos, Miraturque novas frondes et non sua poma.
On voit par ces exemples que les études du poète ne sont pas celles du philosophe. Celui-ci étudie la nature pour la connaître , et celui-là pour l'imiter : l'un veut expliquer, et l'autre veut peindre. Il faut avouer cependant que si les profondes recherches du philosophe
l8 , POÈTE.
ne sont pas essentielles au poète , au moins lui seraient-elles d'une grarfde utilité , et celui que la nature a initié dans ses mystères aura toujours , sur des hommes superficiellement instruits , un avantage prodigieux. La physique est à la poésie ce que Tanatomie est à la peinture : elle ne doit pas s'y faire trop sentir ; mais revêtue des grâces de la fiction , elle y joint le charme de la vérité.
La simple' natarç est donc pour la poi^sie une mine abondante ; la nature modifiée par l'industrie n'a pas moins de quoi Tenrichir.
La théorie de Pagriculture, des mécaniques, de la navigation ^ tous les arts de décoration , d'agrément, et tous ceux des arts utiles dont les ' détails ont quelque noblesse, peuvent contribuer à la collection des lumières du poète. Il doit en être assez instruit pour en tirer à propos des images , des comparaisons ,, des descriptions même , s'il y est amené.
Nulla sit ingénia quant non Uhaverit artem. Vida.
C'est par là qu'on évite la sécheresse et 1^ stérilité dans les choses les plus communes ^ et qu'on peut être neuf en un sujet qui parait usé.
TunUun de jnedio sumptis accedit honovLs. Horat.
POÈTE. lû
Dans l'étude de la nature modifiée est comprise celle des productions de l'esprit , de ses développemens et de ses progrès en éloquence , en morale , en poésie , etc.
Que rétude des /?oète^ soit essentielle à un poète , c'est ce qui n'a pas besoin de preuve :
Hinc pectore numen Concipiunt ^a(es.
Mais on n'est pas assez persuadé que les philosophes , les orateurs , les historiens profonds; que Tacite , Platon , Montagne/ Déinosthène , Massillon , Bossuet , et ce Pascal , qui ne savait pas combien il était poète lorsqu'il méprisait la poésie , en sont eux-mêmes des sources inépuisables. Il est cependant bien aisé de reconnaître , à la plénitude et à l'abondance des sentira ens et des idées ^ un poète nourri de ces études. lien est une surtout que j'appellerai la compagne du travail et la nourrice du génie : c'est la lecture habituelle de quelque auteur excellent , dont le style et la couleur soient analogues au sujet que l'on traite. D'une séance à l'autre , l'âme se dérange parole mouvement et la dissipation : il faut la remonter au ton de la nature , et l'auteur duquel je conseille de faire usage
fte ' POETE.
-est comme un instrument sur lequel on prélude avant de chanter.
Il y a des momens de langueur où le génie «emble épuisé :
Credas penitus migrasse Camenas. Yida.
on se persuade qu'il est prudent d'attendre alors dans le repos que le feu de l'imagination se rallume ;
Adventumque dei et sacrum expectare calorem,
IbW.
on se trompe : cet abandon de soi-mémé se , change en habitude , et Tâme insensiblement s'accoutume à une lâche oisiveté. Il faut avoir recours à des études qui raniment la vigueur du génie , et lorsque , par cette nourriture , il aura réparé ses forces , le désir de produire va bientôt l'exciter avec de nouveaux aiguillons. ^
La théologie des philosophes est encore un champ vaste et fertile où lé génie peut moissonner. On distingue les fictions qui ont pris naissance au sein de la philosophie , on lés distingue des fables vulgaires à la justesse des rapports et à certain air de vérité que celles-ci
ÏOÈTF. 1«
n^ont jamais. Laraison même applaudit, dans les poèmes de Virgile» , toutes les fables qu'il a empruntées d'Epicure , de Pythagore et de Platon. L'imagination se repose avec délices sur un merveilleux pkin d'idées; elle glisse avec dédajn sur un mensonge vide de sens.
Que Ton Compare dans Homère la chaîne d*or attachée ^u trône de Jupiter , la ceinture de Vénus , Tallégorie des prières , Tordre que le dieu Mars donne à I4 Terreur et à la Fuite d'atteler son char; que l'on compare , dis-je , le plaisir pur et plein que nous causent ces belles idées ,^es idées philosophiques , avec rimpression faible et vague que fait s^ur nous la parole accordée aux chevaux d'Achille , le présent qu'Éole fait à Ulysse des vents enfermés dans une outre , le soin que prend Minerve de prolonger la première nuit que ce héros , à son retour, passe avec Pénélope sa femme , etc. ; on sentira combien la vérité donne de valeur au mensonge , et combien la feinte %t puérile, insipide,' lorsqu'elle n'est pas fondée en raison. Je l'ai déjà dit, et je le répéterai souvent, plus nn poète , à génie égal, sera philosophe , plus il sera poète.
Le plan d'études que je viens de tracer , proposé à un seul homme , serait sans douta
effrayant, quoique notre siècle ait i'eatempie d'un génie qui l'a rempli. Mais o^a a dû voir que , pour éviter la distribution des études , j'ai supposé le poète universel. Il est évident que celui qui se renferme dans le genr^ de l'églogue n'a pas besoin des éfudttS relatives à Tépopée. Je parle donc en général ; et je laisse à chacun le soin de choisir l'espèce d'aliment qui convient à la nature 4^ son génie :
Alque tuis prudens genus elige 'virihus aptum.
Vida.
J'observerai seulement qu'il en est àe& connaissances du ppète comme des couleurs du peintre , qui doivent être sur la palette avant qu'il prenne'' le pinceau. C'jest par un recudl beaucoup plus ample que le sujet ne l'exige, qu'il se met en état de le maîtriser et de l'agrandir. Le plus beau sujet, réduit à sa substance, est peu de chose : il ne s'étend , ne s'embellit que par les lumières du poète; et dans une tête vide , il périra comme le grain jeté sur le sable ; au lieu que , dans une imagination pleine et féconde , un sujet qui semblait stérile ne devient que trop abondant ; et cet excès, . dans un homme de goût , ne fût-il pas tout-à-
poÉjriQUE. a3
fait sans danger , il serait enc6re vrai qtf à ré^rd de l'esprit rien n'est {wre que l'indigefnce.
///{ qui tument etàbwuiantiâ laborant ^ pbis kabent/uroriSf sed etiampUts corpotis.
Semper aute/n ctd saniULtem proclivius eH quod pôtest detracûone eurari^ lUi ^accurri non potesty qui simul et insanit et déficit Seaee.
OirvK&GB élémentaire où Ton taface les règles àt Ift poésie. Djans les arts soumis an caicul , la théorie devance et conduit la pratique ; dans les arts. où président le génie et le goût, c'est au contraire la pratique qui précède la théorie : l'exemple donne la leçon.
Datis les temps où la poésie était dans son enfance, les élémens qu'on en a donnés étaient faits comme pour des enfans. A teesure que Fart s'est étevé , l'idée s'en est agrandie; et les préceptes n'ont été que les résultats des bons et des mauvais succès.
Nous sourions avec dédain lorsque nous entendons Jules Scaliger, <Jans sa Poétique
latine, tracer le plan de la tragédie d'Alcione^et demander que « le premier acte soit une plainte sur le départ de Ceïx ; le second , des vœux pour le succès de sa navigation ; le troisième, la nouvelle d'une tempête ; le quatrième, la certitude du naufrage ; le cinquième, la vue du cadavre de Ceîx et la mort d' Alcione.» Mais souvenon$>nous que du temps de Scaiiger , un spectacle ainsi distribué aurait été on prodige sur nos théâtres* • Nous trouvons aussi ridicule qu'il propose à la comédie de peindre les mœurs de la Grèce et de Rome , « des filles achetées comme es^ claves , et qui soient reconnues libres au dénoûfàent. » Mais dans un temps où l'art dramatique n'ayait aucune forme en Europe, que pouvait faire de mieux un savant que d'en établir les préceptes sur la pratique des an-< çiens ?
On s'impatiente avec plus de raison de voir l'abbé d'Aubignac réduire en règles les premiers principes du sens commun ; on ne peut se persuader que le siècle de Corneille e^t besoin qu'on lui apprit que « l'acteur oui joue Cinna ne doit pas mêler les barricades de Paris avec les proscriptions du triumvirat , que le lieu de la scène doit être un espace vide ,
et qu'ion nt doit pas y placer les Alpes auprès du Mont-Valérien. » Mais si l'on pense que le Tkëniistoole de Du Rier balançait alors Héraclius y ces leçons ne paraîtront plus si dépla^ cées pour ce temps-là.
C^estl donc sans aucun mépris pour les écrivains qui .ont éclairé leur siècle , que je les cfois au-dessous du nôtre. Il faut partir du point où Ton est : depuis deux cents ans l'esprit humain a plus gagné qu'il n'avait perdu en dix siècles de barbarie. *^
Une poétique digne de notre âge serait un système régulier et complet, où tout fût soumis à une loi simple , et dont les règles particulièi^s, émanées d'un principe commun , en fiissent comme les rameaux. Cet ouvrage philosophique est désiré depuis long-temps, et le sera peut-être long- temps encore.
Quoique la Poétique d'Aristote ne procède que par induction de l'exemple au précepte , elle ne laissé pas de remonter aux principes de la nature : c'est le sommaire d'un excellent traité. Mais elle se borne à la tragédie et à l'épopée; et »oit,qu'Aristote , en jetant ses. premières idées , eût négligé de les éclaircir , soit que l'obscurité du texte vienne de l'erreur 4e& copistes , ses interprètes les plus habile»
J6 POÉTIQITE.
sont forcés d'avouer qu'il est soTrvcnt matflîsé de l'entendre.
Castelvetro , ènf tf aâu«a«t le texte d'Anstôle , ï'anàlyse et le côrfrfrneftte avec beaucoup d&discernement; mais par la forme dialectique qu'il a donnée à son cJômrnicntaire , il nous fait chercher péniblement quelquei$ i^fées claires et justes dans un déda^ de ntois superflus. S'il ne discutait que les cttoses , Jl- serait moins proKxe ; mais: il di^tfte amsi fe$ mots : encore, après a voit tourné un passage dans tous les sens , lui arrive- t-il quelquefois de manquer le véritable ou de le Combattre mal à propos. Le délaut de cfe critique, Courme /de tous les écrivains didactiques de ce tempslà , est de n'avoir vu l'art du théâtre qu'en idée : c'est au théâtre même qu'il fafut Fëtudier. ,
Dacîer avait cet avantage sur Tinterprète italien. Mais comme il avait fait vœu d'être de l'avis d'Aristote, soit qu'il l'entendît ou ne l'entendît pas, ce n'est jamais pour consulter la natur , maïs pour consulter Aristote , qu'il fait usage de sa raisop ; et lors même qu'Aristote se contredit , Dacier n'ose le contredire.
Non moins religieux sectateur des anciens ,
Le Bossa n'aétu4ijé Tépopéc que dans Homère et Virgile : ppur lui tout est bien dans ces poètes ; e^ hors de là il n'y a plus rien. Mais si Le Bossu et Pacier nV)nt pas étendu nos idées y ils en opt hâté le développement.
Le grand Corneille, avec le respect qu.'avait son siècle pour Aristote et qu4l a eu la modestie de partager , n'a pas laissé de répandre les lumières de la plus saine critique sur la théorie de ce- philosophe ; et ses discours en sont le commentaire le plus solide et le plus pro-^* fond.
Les parallèles qu'on a faits de Corneille et de Racine , et la célèbre dispute sur les anciense^ les modernes, en donnant lieu de discuter les principes , ont contribué à les' cclaircii*.
On est même entré dans le détail des divers genres de poésie ; on a essayé de développer l'artifice de Tapologue , 4^ déterminer le caractère de réglogue , de suivre Tode dans son essor et dans ses écarts j enfin les notes de Voltaire sur les tragédies de Corneille sont les oracles du bon goût et les plus précieuses leçons de Tart pour les poètes dt'ani a tiques ; mais personne encore n'a entrepris de ramener tous les genres à l'unité d'une première loi.
a8 POÉTIQUE.
Le poëme de Vida contient des détails plein de justesse et de goût sur les études du poète , sur son travail , sur les modèles qu'il doit suivre ; mais ce poëme , comme la Poé^ tique de Scaliger , est plutôt Tart d'imiter Virgile que Tart d'imiter la nature.
La Poétique d'Horace est le modèle des poèmes didactiques, et jamais on n'a renfermé tant de sens en si peu de vers ; mais dans un poëme , il est impossible de suivre de branche en branche la génération des idées; et plus elles so^t fécondes , plus ce qui manque à leur développement est difficile â suppléer.
Lafrenaye , imitateur d'Horace , a joint aux préceptes du poète latin quelques règles particulières à la poésie française ; et son vieux style, dans sa naïveté , n'est pas dénué d'agrément. Mais le coloris, l'harmonie , l'élégance des vers de Despréaux l'ont effacé : à peine lui reste-t-il la gloire d'avoir enrichi de sa dépouille le poëme qui a fait oublier le sien. Cet ouvrage excellent et vraiment classique , V Art poétique français , fait tout ce qu'on peut attendre d'un poëme : il donne une idée précise et lumineuse de tous les genres ; mais il n'on approfondit aucun.
Quelques modernes , comme Gravin|i cbeA
k'S Italiens , et La Mothe parmi nous , ont voulu remonter à l'essence des choses et puiser Fart dans la nature. Mais le principe de Gravina est si vague qu'il est impossible d*en tirer une règle précise et juste.
« JJimitâûon poétique est, dit- il ^ le transport de la vérité dans la fiction. Comme la nature est la mère de la vérité , la mère de la fiction est l'idée que l'esprit humain tire de la nature. » ( Cest le modèle intellectuel d'Aristote et de Cicëron , que Castelvetro n*a jamais bien compris. ) « La poésie , ajoute Gravina , doit écarter de sa composition les images qui démentent ce qu'elle veut persuader. Moins la fiction laisse de place aux idées qui la contredisent , plus aisément on oublie la vérité pour se livrer à l'illusion. »
Voilà en substance Vidée de la poésie , telle que Gravina l'a conçue : règle excellente pour attacher le génie des poètes à l'étude de la nature et à la vérité de l'imitation , mais qui n'éclaire ni sur le choix des objets , ni sur l'art de les assortir et de les placer avec avantage ^ règle enfin d'après laquelle ce critique a du voir que le Pastor fido et l'Aminte n'ont point la naïveté pastorale ; mais qui ne l'a pas em-
3o POETIQUE.
péché de croire que le Roland del'Arioste étaïf un poëme épique régulier,, la .Ter usa^e m du Tasse, un ouvrage médiocre ; et en re^knche , de regarder Sannazar comme l'héritier de la flûte de Virgile , et les poètes latins que Tltalie moderne à produits comme les vives images des Catulle, des Tibulle , des Properce, des Ovide , etc. ; d'adopter dans les poëmes italiens le mélange du merveilleux de la religion et de la fable, et de confondre le poëme épique avec les romans provençaux.
La Mothe analyse avec plus de soin l'idée essentielle des divers genres. Mais comme il ne donne sa théorie qu'à l'appui de sa pratique , il semble moins occupé du soin de trouver des règles que des excuses. Tout ce qu'il a écrit sur le poëme épique est plein des mêmes préjugés quilui on t fait si mal traduire et abréger llliade: au lieu d'étudier le mécanisme de nos vers , il ne cesse de rimer et île ^déclamer contre la rime ; ses discours sur l'ode et sur la pasto> raie ne sont que l'apologie déguisée de ses odes et de ses ëglognes : artifice ingénieux qui n'en a iniposé qu'un moment.
J'en reviens aux maîtres de l'art , Aristote , Horace , Despréaux. Aristote, le génie le plus profond , le plus lumineux , le plus vaste qui
. POETIQUE. 3l
jamais ait osé parcourir la sphère des connaissances humaines ; Horace , à la fois poète, philosophe et critique excellent ; Despréaux , l'homme de son siècle qui a le plus fait yaloir la portion de talent qu'il avait reçue de la nature et la portion de lumière et de goût qu'il avait acquise par le travail.
Quoique Aristote , dans sa Poétique , ait donné quelques définitions , quelques divisions élémentaires et communes à la poésie en général , ce n'a été que relativement à la tragédie et à répojpée, dont il a fait son objet unique.
Il remonte à l'origine de la tragédie, et il la suit dans ses progrès. Il y distingue la fable , les mœurs, les pensées et la diction. Il veut que la fable ait une juste étendue , c'est-à-dire telle que la mémoire l'embrasse et la retienne sans effort ; il exige que l'action soit une et entière , qu'elle s'exécute dans une révolution du soleil , qu'elle soit vraisemblable, terrible et touchante. A son gré , ce qui se passe entre des ennemis ou des indiffèrens n'est pas digne de la tragédie : c'est lorscfu'un ami tue ou va tuer son ami ; un fils , son père ; une mère , son fils ; un fils, sa mère, etc., que l'action est vraiment tragique.
5a POÉTIQUE.
Il passe aux mœurs, et il exige qu'elles soient bonnes , convenables , ressemblantes et d'accord avec elles-mêmes. Voyez m<»urs.
' Quoiqu'il admette quatre espèces de tragédie , l'une pathétique , l'autre morale, et Tune et l'autre simples ou implexes, il donne la préférence à la tragédie implexe et pathétique , à celle , dis-je , où la fortune du personnage intéressant change de face par une révolution pitoyable et terrible. ( Foyez tragédie. ) Or le grand mobile des révolutions c'est la recon»naissance ; il veut qu'elle soit amenée natu-^ rellement, et il en iiîdique les moyens. La plus belle , dit-il , est celle qui naît des incidens , comme dans V Œdipe et Vlphigénie en Taur ride, f7>jé7z recowwaissahce.
Il enseigne aux poètes une méthode excellente pour s'assurer de la borité, de la régularité de leur plan ; c'est de le tracer d'abord dans sa plus grande simplicité avant de penser aux détails et aux circonstances épisodiques : il en donne l'exemple et le précepte, en réduisant aii|si le sujet de Vlphigénie en Tauride et de l'Odyssée.
Il distingue dans la fable le nœud ei le dénoùment. Il entend par le nœud tout ce qui précède la révolution , et par le dénoûment
tout ce qui la suit. Le nœud , dit-il ^ se forme par des incidens qui viennent du dehors ou qui naissent du fonds du sujet : ce^ incident ^ les moyens , les circonstances de l'action , sont ce qu'il appelle épisodes. Le dénoûment ne doit jamais , dit-il , être amené par une machine , mais procéder de la même cause qui produit la révolution. Voyez int&igue ef
Ce que les interprètes latins d'An^tote on* appelé sentences , et ce que M. Dacier ap-r pelle mal à propoa les sentimens , est , dans la tragédie , Féloquence des passions ; ce qui ^ persuade , intéresse , attendrit ; ce qui jpeint' les mpuvemens d*une âme. Ici Aristote ren-, Toie à ce qu'il en a dit dans ses livres de I4 rhétorique.
Il traite enfin de la diction relativement à sa langue.
Après avoir développé le mécanisme de la tragédie , et en avoir établi les règles , il les applique à l'épopée.
La fable en doit être dramatique et renfermée dans une seule action : il fait voir , dans les deux poèmes d'Homère, l'ordonnance même de la tragédie. L'épopée , dit-il , ne (liôere dé la tragédie qUe par son étendue et
par la forme de ses vers. H compare les deux genres et donne la préférence à la tragédie , parce qu*eUe a pour elle révidencede Taction, qu'avec plus d'unité et moins d'étendue elle produit mieux son effet.
Ces préceptes ont co4té des peines infinies à éelaircir. La foule des commentateurs y a consumé ses vieilles. Il ne fallait pas moins que des savans comme Castelvetro et Dacter , et un génie comme Corneille , pour y répandre la clarté ; encore arrive-t-il souvent , et dans les points les piu» essentiels , que ,Càstelvetro n-est point d'accord avec Dacier, ni Dacier avec Corneille , ni celui-ci avec Aristote , ni Aristote avec lui-même. Mais du choc de ces opinions , nous n'avons pas laissé de tirer des lumiCrcs , et dans l'espace d'un siècle et demi , l'expérience journalière du premier théâtre du monde et l'exemple des plus grands maîtres nous ont fait voir dans Fart dramatique ce qu'Aristote n'y avait pas vu , un nouveau genre et des moyens nouveaux. Fbyez tragédie.
Horace , dans son jirt poétique , parle de la poésie en poète , en pliilosophe^ en homme de goût et de génie : il veut que le poëme soit homogène ; que les parties qui le composent