TOME TII
38 vaiTiQUE.
Après avoir résumé ses préceptes , Horace recommande aux poètes Fétude de la philosophie et des mœurs : il distingue dans la poésie deux, effets , l'aglëment et l'utilité ^ quelquefois séparés , souvent réunis :
Aut prodesse volunt , aut delectare poetœ , Aut simul etjucunda fit idonea dicerf nfitœ.
Mais l'agrément de la fiction dépend de Tai^ de Térité qu'on lui donpe ,
Fictan^oluptétiscausm, sint prctximm veris/
de, la naïveté du récit et du soin qu'on pren4 d'en ei^clure tout ce qui serait superflu :
Omne supervacuum pleito de peetore mànat.
Du reste , il pardonne au poète des négligences, pourvu qu'elles soient en petit nombre et rachetées par de grandes beautés. D.y a même , en poésie comme en peinture , un genre qui de loin produit son effet , quoiqu'il n'ait pas la correction des détails. Mais ce qui est fini a l'avantagé de pouvoir étte vu de près , toujours avec un plaisir nouveau :
ffcec plaçait semeî, hase decies repetita pîacebit.
La comclnaion d'Horade est qiie la poésie n'admet poiat de taleos médiocres :
• MecUocrièits esse pwtis ,
Non hondaesy non di, non eoncessere eolnmnœ.
Encore est-ce peu du talent , ce don précieux de la nature , si le travail ne le développe , si rétude ne lé nourrit , si des amis judicieux et sévères ne le corrigent en. l'éclairant ; si le poète enfin ne se donne à lui-même le temps d'oublier, de revoir, de retoucher ses ouvrages ^vant de les exposer au joUr :
Memhranis intus positis , dôUre licehit Qiéod non edideris : nescit 'vox missa reverd.
, On ne saurait donner des préceptes généraux ni' plus solides , ni plus lumineux ; mais cet ouvrage est un résiittat d'études élémentaires , par lesquelles il faut avoir passé pour les méditer avec fruit : il les suppose et n'y peut suppléer.
pespréaux applique à la poésie française les préceptes d'Horace sur la composition et sur le style en général , et il y ajoute en les développant. Il veut que la rime obéisse , et que la raison ne lui cède jamais j qu on évitt
les détails inutiles et Tennuyeuse monotome , le style bas et le style ampoulé :
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Soyez simple avec art , Sublime sans orgueil, agréable sans fard.
Il recommande l'exactitude , la clarté , le respect pour la langue , et la fidélité aux règles de .la cadence et de l'harmonie , préceptes dont il donne rexemple^
Horace a peint en un seul vers la beauté du style poétique ;
Fehemens , et liquidas , puroque simillimus amni.
Despréaux , qui ne le considère que par rapport à Télég^ince et à la pureté , a pris une image plus humble ï
J'aime mieux un ruisseau 'qui sur la molle arène , pans un pré plein de fl«urs , lentement se promène , Qu'un torrent débordé , qui , d'un cours orage;ix , Roule, plein de gravier , sur un terrain fangeux.
n définit les divers genres de poésie , à commencer par les petits poèmes , et la plupart de ces définitions sont elles-mêmes des modèles du style , du ton , du coloris qui conviennent à leur objet.
Les préceptes . qui regardent la tragédie sont tracés d'après Aristote et Horace: la règle des trois unités et la défense de laisser jamais la scène vide, sont renfermés dans deux vers admirables :
Qu'en un lieu« qu'en un jour , un seul fait accompli Tienne , jusqu'à la fin , le théâtre rempli.
On y voit l'unité de lieu prescrite à Téga} de l'unité de temps et d'action : règle nouvelle , que les anciens ne nous avaient point imposée , et dont il est , je crois , permis de s'écarter comme eux , lorsque le sujet le demande. Foyez unité.
Après avoir rappelé l'origine et les progrès de la tragédie dans la Grèce , il la, reprend au sortir des ténèbres de la barbarie, -^et telle qu'on la vit paraît^re sur nos preuiiérs théâtres , sans goût, sans génie et sans art, il la conduit jusqu'aux beaux jours des Corneille et des Racine , il conseille aux poètes d'y employer l'amour ,
De cette passion la sensible peinture
Est, pour aller au cqpnr, la route la plus sdre.
Ce qui ne doit pas être pris à la lettre :
car les sentimens de la nature sont plus tou-
chans encore , plus pénétraxis que ceux de ramour ; et il n y a point sur le théâtre d'ainante qfû fious intéresse an de^é de Métope* Il ajoute:
Et qtie Fatootri" ,' souvent de remords combàtta , Y soit une fiiblèsse , et non une rertn ;
rôgîe qui ù'e^t pas * générale : car un amour vertuèàx et sacré , s'il est réduit à l'excès du malheur, p^t être aussi très-intéressant; et le cœur des amans est déchiré de tant de manières , que , pour nous arracher des larmes , ils n'ont pas besoin du secours des remords.
Horace est admirable quand il enseigne à observer les mœuï's et à les rendre avec vérité ; Despréaux l'imite et l'égale . Il terminé lés règles de la^ tragédie par le caractère du génie qui lui convient.
Qu'il soit aisé , solide , agréable , profond ; Qu'en nobles sentimens il soit toujours fécond.
L'épopée diffère de la tragédie par son étendue et par l'usage du merveilleux. Ce poëme, dit Despréaux,
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DflinArie rasle récit tTune longue actÎAu , Se soutie&t par la fable et vit de fiction:
Il se moque du vain scru pule de ceux qui auraient voulu bannir la fable de la poésie française ; mais il condamne le mélange du merveilleux de la fable et celui de la religion , et désapprouve Temploi de celui-ci , quand même il serait sans mélange :
Et fAvàetnt chréliens , n'aRons pas dans nos songes D*un Diea de Terité faire ha Dieu de mensonges :
précepte qui ne doit pas. exclure un merr veilleux décent , puisé dans la vérité même, et qui n'en est que Textension. Foyez merveilleux.
Despréaux veut pour T épopée un héros recommandable par sa valeur et par ses vertus ; il demande qi;e le sujet ne soit pas trop chargé dlncidens ; que la narration soit vive et pressée , que les détails en soient intéressans et nobles , mêlés de grâce et de majesté :
On peut être à la fois et sublime et plaisant , £t je bais un «ûbl&me ennuyeux et pesant.
11 donne Homère pour exemple d'une r^ehe
yarictû , mais il me semble avoir manqué le trait qui le caractérise :
On dirait que ponr plaire , instruit par la nature , Homère ait à Yénuft dérobé sa ceinture.
Cette ceinture, quoique Homère en soif luimême rinyenteur , ne lui sied pas mieux qu elle ne siérait à Hercule.
n préfère la folie enjouée de TArioste au caractère de ces poètes dont la soipbre humeur ne s'édaircit jamais.
^ Tout cela bien entendu peut contribuer à former le goût; mais, pour le bien entendre , il faut avoir déjà le goût formé : par exemple^ il ne faut pas croire, sur Féloge que Despréaux fait de TArioste, que \t Roland furieux soit un modèle de poème épique , hï que le plaisant qu'on peut mêler au sublinie de l'épopée , le dulce d'Horace , soit le joyeux badinage que le poète italien s'est permis :
Quel seiocco , cke del/atto non s'accorse, Per la polve cercando wa la testa,
Virgile est plein de grâces , et n'est jamais plaisant ; Homère veut Tétre quelquefois ^ et c'est alors qu'ils n'est plus Homère.
Despréaux finit par la comédie ; et les
préceptes qu'il en donne sont à peu prèi les mêmes qu'Horace nous avait tracés :
n faut que ses acteurs badinent noblement / Que son neeud bien formé se dénoue aisément.
U exclut de] la comédie des sujets trbtes, n'y admet point de scènes yides , et' lui interdit les plaisanteries qui choquent le bon sens , ou qui blessent l'honnêteté.
Après avoir parcouru ainsi tous les genres de poésiia,^ il en revient aux qualités personnelles du poète, le génie et les bonnes mœurs. C'est à propos de l'élévalion d'âme et du noble désintéressement qu'exige le commerce des muses , que , remontant à l'origine de la poésie , il la fait voir pure et sublime dans sa naissance , et dégradée dans la suite par l'a* varice et la vénalité. Tout ce morceau est habilement imité d'une idylle de Saint-Geniez , comme tout ce qui regarde le choix d'un critique judicieux et sévère est imité d'Horace.
Voilà ce qui reste à peu près de la lecture de ces trois excellens ouvrages.
Aristote et Horace avaient vu l'art dans la nature; Despréaux me semble ne l'avoir vu que dans l'art même , . et ne s'être appliqué qu'à bien dire ca que l'on savait avant lui..
f^6 POBTIQUB.
Mflds iira dit le mieux possible y et à ce lâénfe se joint celui de ravoir appris à un siècle qai l'aurait peut-être ignoré sans lui : je parle de la multitude.
Quand le goût du public a été formé , la
plupart des leçons de Despréaux nous ont dé.
paraître inutiles ; mais c'est grâce àluî-ménie
et à l'attrait qu'il leur a donné , que ses idées
sont aujourd'hui communes. Elles n«l*étaient
pas du temps que Sarasin disait de Vatnàur
tyrannique de Scudéry, que si Aisstote eut
vécu aXoTs^^e philosophe eût réglé une partie
de sa Poétique sur cette excellente tragédie:
/elles ne l'étaient pas du temps que S^grais
écrivait : On verra si dans quarante ans on
Ura les vers de Racine comme on lit ceux de
Corneille,,,. Le poëme de la Pucdle a des
endroits inimitables ;je hy trouve autre chose
à redire, sinon que M. Chapelain épuise ses
madères y et rCy kdssse rien à imaginer au
lecteur: elles lie l'étaient pas encore assez,
lorsque Saint >£vremont^ cet arbitre du goût,
disait à l'abbé de Chaulieu : Fous mettre au"
dessus de Foiture et de Sarasin , dans les
choses galantes et ingénieuses y c*est voué
rnettre au-dessus de tous les anciens.
Dans V article AfrECTATioir ^ j'ai donné usiq