POINTE
Jeu de mots. Quoique Cicéran n'ait pas exclu ce badinage du langage oratoire , je le croirais déplacé dans des ouvrages sérieux; mais dans un ouvrage badin , ou dans la
Ag POINTE.
coavcrsation familière, la saillie en peut être heureuse.
M. Orri, contrôleur-général , disait à quelqu'un : Savez-f'ous bien que f ai quatre-vingt mille hommes sous mes ordres? — Ah!
monsieur, lui répondit-on , vous avez là un beau camp volant.
Les jeux de mots, sans avoir cette finesse piquante , . sont quelquefois plaisans , par là surprise qui nait du détour de Texprèssion.
Un cheval étant tombé dans une caFe, le peuple s'était assemblé, et on se demandait:- Comment le tirer de là? — Rien de plus aisé^ dit quelqu'un, il n'y a quà le tirer en bouteilles.
Un prédicateur , resté court en chaire, avouait à ses auditeurs qu'il avait perdu la mémoire : Qu'on ferme les portes ^ s'écria un mauvais plaisant , il riy a ici que des honnêtes gens y il faut que la mémoire de monsieur se retrouve.
L'homme de goût le plus sévère aurait bien de la peine à ne pas rire d'une semblable gàité.
POKTBjkIT. l^y
Dkscbiption de la figiH*e ou du caractère d'une •personne , quelquefois de Tune et de l'autre. Lorsque c'est une espèce d'hommes que l'on peint, comme l'avare, le jaloux-, l'hypocrite , la prude , la coquette , ce n'est, plus un portrait y c'est un caractère; et c'est là ce qui distingue la satire permise de la satire qui ne l'est pas. La Bruyère fut accusé d'avoir fait des portraits: il n'avait fait que des caractères ; mais la malignité , en les^ap> pliquant et en calomniant le peintre , avait deux plaisirs à la fois: Fo/ez allusion , satire.
La poésie , l'éloquence et l'histoire sont également susceptibles de cette sorte de peinture ; il faut seulement observer que leur manière n'est pas la même.
J'ai déjà dit qu'en poésie, et singulièrement dans le poème héroïque , Fart de peindre est l'art d'esquisser avec esprit, et de laisser à l'imagination le plaisir d'achever l'image. De tous les poètes épiques , l'Arioste ttit le seul qui se soit amusé à finir un por-
5o * PORTRAIT.
trait ^ celui de la beauté d* Alcide : le ton libre et baàîn de son poëme Ta permis. Mais ni Homère , ni Virgile, ni le Tasse , n'ont peint la figure que par esquisse et d*un trait rapide : rintérêt'dominant de l'action ne leur a pas laissé le loisir de peindre en détail. Foyez esquisse.
Dans des poési€s dont le sujet, moins vaste, /moins sérieux , moins entraînant, permet au poète de s'égayer ou de se reposer sur un objet unique, un /^oremiV fini sera placé, s'il est intéressant.
Dans l'élégie ou dans Téglogue, Tamant occ|ipé de sa maîtresse peut naturellement s'en retracer les charmes et n'en rien oublier. De même , lorsque la nature du poème exige qu'un objet allégorique soit décrit, comme dans les métamorphoses , le poète ne saurait mieux foire que de rendre l'idée sensible aux yeux : alors peindre , ç*est définir. Virgile aura dit en passant, maie suada famés; Ovide décrira et que n'a fait qu'indiquer Virgile.
ffirtus erat çrinis , cava lumina , pallor in ora, «te,
Ovide aura décrit l'Envie :
Pallor in ore sèdet, macies in corpore toto, Nusquam recta acies, livent ruhigine dentés :
PORTRAIT. 5l
Pectorafelîe virent, Imgua est su£fusa veneno ; Risus abest, nisi quem n/isi movere dolores. etc.
Voltaire, en passant, touchera quelques traits de ce même vice :
Là glt la soiebre Envie , à Tteil timide et louche , Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche : Le jour blesse ses yeux, dans l'ombre étincelans ; Triste amante des morts , elle hait les viyans.
Il n*en est pas absolument du caractère comme de la figure : s'il est curieux , inté-^ ressaut et de singularité rare , le poète épique lui-même se donnera le soin de le développer.
Tel est , au second livre de la Pharvule , le portrait du stoïcien dans la personne de Caton.
Hi mores , hœc duri immota Catonis SectafiUt : servare modutii , Jïnemque tenere, Naturamque sequi j patrkeque impendére 'viidm, cte.
Le genre où l'on est le plus souvent tenté de faire des portraits , c'est le comique ; et c'est là justement qu'il faut en être le plus sobre : rien de plus contraire à la vivacité du dialogue et de l'action. J'ai vu le temps où nos comédies, étaient des galeries de por-
5a PORTRAIT.
traits; et avec de Tesprit , cela faisait d'assez mauvaises comédies. Quand Molière a voulu prévenir les reproches des faux dévots , il a tracé y dans le premier acte du Tartufe , les deux caractères opposés de la dévotion et de rhypocrisie : le sujet , le motif, la circonstance, en valaient la peine. Lorsqu'il a voulu, dans une scène où le Misanthrope est en situation , irriter son humeur en le rendant témoin d'une conversation du monde , de celles où , selon Tusage , on médit de tous les absens, il a fait desportraits ; et ceux-là sont de main de maitre ; mais hors de là c'est l'action qui peint; et jamais, dans ses comédies, les caractères annoncés né sontdessinés en repos. La tragédie exige quelquefois , et pour la vraisemblance et pour .l'intérêt de l'action , des peintures de caractères^ et cela fait partie de l'exposition ; mais tout ce qui n'en est pas nécessaire à l'intelligence des faits , tout ce qui n'a aucun trait à l'action présente , doit être exclu de ces peinture^ : car tout ce qui est inutile est froid , fût-il d'ailleurs le plus beau du monde.
Dans tous les genres d'éloquence , un portrait peut être placé. Dans la louange et dans le blâme , rien de plus natiu*el. Dans la déli-
ÏORTRAlf. 53
bération, il importe encore plus de faire connaître les hommes , et par conséquent de les peindre. Dan& le plaidoyer, c'est aussi^ très-souTent par lès qualitéls ^personnelles qu'on peut juger de l'intention, de la vraisemblance, delà nature même de l'action et du degré d'indulgence ou de rigueur qu^elle mérite^ • Ployez pathétique , péroraison , pRBirvE, etc. > .
. . Or, dans tous les cas où l'orateur a un grand intérêt de faire connaitre une personne , il a droit de la: peindre^ et plus le /907tr%ti> sera fidèle , intéressant , important à la cause , . lus il aura de beauté réelle : car la beauté , *en fait d'éloquence , n'est que la bonté combinée avec la force du moyen.
Enfin l'histoire est, de tous le» genres, celui auquel cette manière de rassembler les traits d'un caractère , et de le dessiner a^ec précision, semble être la plus propre et la plus familière. Mais dans l'histoire même , lors- 4^u'ils sont trop héquens yles portraits nous sont ' inportuns. Vrais, singuliers, intéressans pour Fintelligence des faits , importans par le rôle qu'ont joué les personnes, fi'appans et par leur ressemblance , et par la force, la justesse, l'originalité des traits qui
54 >ORïRAll'.
les composent , ils foBt sur nous l'impression d'ujae vérité lumineuse , qui répand a^ loin ses rayons. Mais \t portrait d'un homme isolé^ et dont le caractère n'est d'aucune influence, Tk'fk lt|i-méme aucun intérêt , et ne peut être dans rhistoire qu'un ornement postiche et yaiU' , di^ne tout au plus d'amuser une curiosité frivole, mais indigne d'un écrivain sage, comme d'un lecteur sérieux. La pègle de Fan.
sera donc de ne se donner la peine âe peindre que les personnes qui, par leur caractère , l«uFs> fonetions , leuts rapports avec les faits intiéressans , peuvent donner envie à l'autre de le» connsdtre et de les voir au naturel.
Par là hispartréûts seront rares , et ils se fe-^ ront désirer.
Je creirais même ,. et j'ea ai pont exemples tous les meilleurs historiens , que , lorsque tout un cairactère se déi^eloppe dans l'adtioU même , il est assez connu par elle, et qti'il est inutile d'en résumer les trmts.
Plutarque les a réunis ,■ mais au moment du parallèle, et c'est alors qu'il est indispen^^^ sable de rassembler tous ks rapports.
Si cependant , à la fin d'un règne , ou de la vie d'un homme , un court épilogue en rappelle les circonstances les plus marquées ,
fOATRAIT. X ^ 55
et le fait Toir liii-mémê d*un coup d'4eil avec les traits de caractère, les Variations , ivstïoh^ traste»^ les qualités diverses €na opposées Ifue les événemens ont fait paraitt^ en lui , ce sera sans doute un mérite et <iHie gratade beànté de plus. Tel est ; dans Tacite , ce portrait de Tibère à la fin dé son règne, modèle el-^ frayant , pour, ne pas dire désespérant ^ de précision , de force et dé. clarté;
MoruiH quùqûe tempora - <W diiferîsa t éfgregiamvHttJkntaque qûoad pripotas , î«f/ in ifnperiis sub Augtisto fuit; occuHum at Aubdolum fingendù- -ôirtutibus y donec Ger-* manicas ac Utrusns sapérfuere; idem ^tek bôna maktque miâtus , incolunù mtkrs ; intestabilis sœvida , sed obiectis Ubidinihus ; èUlm Sejtinum dilexit timuit^ : postremo in sceiera simul de dedeeoraprbrupit ^ postquam, rùmoto pjtdorû et metu^skotantum ingenio utebaturl ( AnuàL Vi.)'*'
* « Ses mœtirs furent ê&îféreiites htîton lés temps. Simpfc particulier , ou cmiamilMldnt aûnê Au^^ste , il jaiiit d'une réputation méritée ; cmthé et rusé pendant la vie de Gerxnanicus et de Drusus , il feignit des vertus ; jusqu'à la mort de sa mère il fut mêlé de bien et de mal ; tant qu'il aima ou craignit Séjan, il fit horreur par sa cruauté", mais cacha ses débauches ; abandonné enfin à spn caractère, il se précipita sans réserye dans le crime et dans ^'infamie. «
. Il est aisé de concevoir pourquoi , dans des, mémoires particuliers , les portraits sont naturellement plus ûréquens qu'ils ne doivent i'étre dans l'histoire. Celle-ci n'a guère intérêt que, de faire connaître l'homme public, et les événemens l'exposent; au lieu que des mémoires aious décèlent l'homme privé , et ne font quefileurer les actions publiques. I^es mémoires du cardinal de Retz sont le derrière delà toile du singulier spectacle de la Fronde; et dans \e& portraits qu'il nous trace des personnages principaux de cette scène héroïcomique , il nous fiaiit voir souvent ce que l'action même ne nous en aurait point appris. .Par la même raison , lorsque dans l'histoire un personnage a plus d'influence que d'appai»nce , qu'il agit plus au dedans qu'au dehors , il est intéressant de décrire avec soin ce. ressort intérieur et secret des événemens qu'on raconte. Ainsi , rien de plus nécessaire ^ de plus intéressant dans le récit du règne de Tibère , que le portrait de Séjan.
Mox Tiberium variis artibus devinxit adeo y ut ohscurum adversum alios , sibi uni incautum intectumque efficeret: non tam solertia ( quippe iisdem artibus victus est)^ quam deum ira in rein romanam , cujus pari ^
POKTRAIT. !>7
eaitio vîguit ceciditque : voilà le personnage. Voici son caractère : Corpus illi laborum tolérons ; anirhus audax , sut obtegens ; in alios criminator ; juxta adutalio et superbia;, palam compositus pudor, intus summa adipiscendi libido^ ejusque caussa^ modo largitio et luxus , sœpius < industria at vigilantla , haud minus noxiœ , quoties parando • regno finguntur, ( Annal. IV. ) *
Dans un historien ék>4{aent ( presque tous les anciens Tétaient : tén^oins Thucydide , Xénophou , Salluste , Titc-Live et Tacite ) , la manière de peindre ne diffère de celle de Torateiir que par une précision et une vérité plus sévères : on va le voir par des exemples qui dédommageront un peu de la sécheresse
* « Séjan , par différens artifices , sut tellement gagner Tibère , que ce prince , caché pour tout le monde , étai* pour lui sans secret et sans défiance, non pas tant par l'adresse de Séjan ( qui succomba lui-même sous des scélérats plus adroits ) , que par la colère des Dieux contre la république, à qui sa faveur et sa chute furent également funestes. Endurci au trarail , audacieux , Iiabile à •e cacher et à noircir les autres , insolent et flatteur , modeste et composé au dehors , et dévoré au dedans de la fureur de régner , il employait dans cette vue tan^ tôt le luxe et les largesses , tantôt Tapplication et la vigilance, non moins crimioelles quand elles servent de «nasque à l'ambition. »
de mes observations. Salluste peint Catilina.
Lucîus Catinila ,' nobiU génère natus , fuit magna vianimi et corporis , sed ingénia mah provoque» Huic ab adolescenùa belki intesdna , caedes , rapinœ , discordia civiUs , grata fuere; ibiquejuventutem suam exercuit.
Corpus padens inœdiœ , algoris , vigiUœ , sùpra fquam cuiquam credibile est. Animas audax , subdolus , varius , cujuslibet rei sirmulator ac dissimulator ^ alieni appetens , sui profusus y ardens in cupiditatibus: scuis loquentiœ^ sapienUa^ parum: vastus animus^ immoderata , incredibilia , nimis alla semper cupiebâL (Catil. Y. ) *
De ce caractère et de cîelui de César
* « Lucius Catilina , issu d'une famille noble , ayait îreçu de la nature une grande force d'âme et de corps « mais un génie malfaisant et pervers. Dès sou adolescence , les guerres intestines , les m^eurtres , les rapines , la discorde civile , eurent pour lui des charmes , et il ^f exerça sa jeunesse. A la vigueur d'un corps fait à souffrir la laim, le froid, les longues Teilles, au-delà de toute croyance < il joignait un esprit audacieux: , fourbe, adroit à changer de face , sachant tout feindre et tout dissimuler, assez d'éloquence* peu de sagesse, une âme vaste et qui ne voulait rien que d'immodéré , d'incroyable, et de trop élevé pour cette ambition qui sans cesse le dévorait. «
VORTRAIT. 59
Bossnet semble aT(Mr formé le portrait de Cromwel.
« Un homme , dit-il , s'est rencontré d^une profondeur d'esprit incroyable :^ hypocrite raffiné antant qu'habile politique,' capable -de tont entreprendre et de tout cacher , également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout , qu*îl n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin un de ces esprits remuans et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. »
Ici Ton voit le ton de l'éloquence plus élevé que celui de l'histoire.
Mais la différence est plus sensible encore dans leporirait on a fait Cicéron de ce môme Catilina, en justifiant Cdelîus d'avoir été lié avec ce factieux' , reproche important à détruire.
Studuit Catilinœ Cœliits: multi
hoc idem ex omni ordine atque ex &mni œtate fecerunt. Hàbuit enim ille , sicut meminisse vos arbitror ^ permulta maximarum^ non expressa signa , sed adumbrata , virtutum : utebatur hominibus improbis multis;
6o V • PORTRAIT.
et^quidem optimis se viris d^ditum esse simuUAat: erant apud illum illecebrœ libidinum multcè ; erant etiqm industriœ quidam stimuU ac làboris ; flagrahaM vida lihidirds apud ilUmt; vigehanV etiam studia rei mi- Utaris, ffeque ego unquam fuisse taie monstrum in terris ullum puto\^ tam ex contrariis diversisque y inter se pugnandbus natures studiis.^(yi4^dditatibusque conflaUim, Quis clarioribus viris quodam temppre jucundior ?
quis turpioribus conjunctiar* ? Quis dvis meliorum parjtium aliquando ? quis tètrior hostis huiç, civitati ? Quis in voluptatibus inquinatior ? quis in laboribus patien- Jdor ?. quis in rapacitate ayarior ? quis in largitione effusior ? lUa vero , judices , in ilîo homine mirabiUa fuetunt iicx^iftprehen-r, dere multos amicitia ; tueri obsequio ; cutn omnibus communicarequodhabebat ; servire fefnporibus suorum omnium pecunia, grada^ labore corporis,^ scelere etiam , si opus esset , et audacia ; versare suam naturam , et regere ad tempus , atque hue et illuc ^rquere et flectere ; cum tristibus ses>ere , cum remissis jucunde , cum senibus graviter^ cumjuventute co miter, cum facinorosis
PORTBAIT. 6l
étudaciter , cum Ubidinosis luxuriose vivere, ( Pro Gœl. V. i>j. ) * ' Que Ton rapproche ce morceau de celui
* « Cœliusa été attaché à CatiHna , je Tavose. Mais un grand nombre de gens de bien , de tout rang , de tont âge , l'ont été comme lui. Catilina , vous tous en souvenez , Romains ) n*avait pas les vrais caractères de la vertu ; mais il en avait les apparences. Il se servait de« ' plus médians des hommes j.mais il affectait un entier dévouement pourries meilleurs citoyens. On trouvait <&ez lui les appas de la licence et de la débauche ; mais il y avait des aiguillons pour les talens et l'amour du tra« vail. Si les vices et les passions y déployaient toute leur ardeur, dans toute sa vigueur y dominait lussi Témulatiou pour rétude de la seience militaire. Je ne crois pag que jamais sur la terre ait existé un monstre composé conune celui-là de qualités et d'inclinations contraires et incompatibles. Qui plus que lui, dans un certain .temps, fat agréable à nos plus grands hommes ? qui fut étroi- ^ment lié avec des hommes diffamés et perdus? quel citoyen se montra plus zélé que lui quelquefois pour le bien de la république ? quel ennemi plus noir et plus atroce a-t-elle porté dans son sein ? qui fut plus infâme dans ses plaisirs ? qui fut plus patient dans ses travaux plus avare dans ses rapines, plus libéral dans ies profu- «ions? Ce qu'il y eut, Romains, d'étonnant', de merveilleux dans un tel homme , ce fut de s'attacher un grand nombre d'amis , de les défeudre , et de les cultiver par toute sorte de complaisance, de leur rendre commun tout ce qu il possédait ; de les servir ; dans l'occasion , de &oa argent; dç son crédit, de sou tiayail , de son audaoe
62 PORtRAlT.
de Salli»te , et des deux côtés on aura un modèle de perfection dans l'art de peindre en orateur et en historien. '
Mais pour ceux qui n'entendent point la langue de Cicéron et de Salluste, voici , dans la nôtre , de grands exemples de l'un et de l'autre genre d'écrire. Le cardinal de Retz , dans ses Mémoires , fait aussi \ts portraits du ^ grand Condé et de Turenne. .
« M. le prince , né capitaine , ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui , à César et à Spinola ( cela est- il bien vrai ? ), a égalé le .premi(»r et a surpassé le second. L'intrépidité est l'un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur: la fortune, en le donnant à un siècle de guerre , a laissé au second toute son étendue ;. la naissance , ou plutôt l'éducation dans une .maison trop attachée et soumise au ca* binet , a donné des bornes trop étroites au
et par le crime , si le crime et fandace lear étaient nécessaires; de maîtriser son propre naturel, 4^ ^^ ^é^' selon les temps, et tantAt d'un cAté, tantôt d^ l'autre , de le tordre et de le fléchir ; de vivre enfin sérieusement avec les gens austères , gatment avec les enjoués , gravement avec les vieillards , poliment avec la jeunesse , hardiment avec les scélérats , voluptueusement avc6 ceux qui se plongeaient daàs les plaisirs. »
premier. On ne liiî a pas inspiré d'assez bonn&
heure les grandes et générales maûmes
Ce défaut a fait , qu'avec Fâme du monde la moins méchante , il a fait des injustices ; qu'avec le cœur d'Alexandre, il n'a pas été exempt , non plus que lui , de faiblesse ; qu'avec lin esprit merveilleux, il est tombé dans des imprudences.
» M. de Tiirenne a eu dès sa jeunesse toutes les bonnes qualités , et il a acquis les grandes d*assez bonne heure. Il ne lui en a manqué aucune que celles dont il ne s'est point avisé, il avait pre&que toutes les rertus comme naturelles , et il n'a jamais eu le brillant d'aucune. On l'a cru plus capable d'être à la tête d'une armée que d'un parti; et je le crois aussi, parce qu'il n'était'pas naturellement entreprenant : mais toutefois qui le sait ? Il a toujours eu en tout , comme en son parler, de certaines obscurités , qui ne se sont développées que dans les cfccasions , mais qui se sont tonjours.développées à sa gloire. »
Voilà l'historien. Voici l'orateur :
« Vit-on jamais en deux hommes, dit Bossuet , les mêmes vertus avec des caractères si divers , pour ne pas dire si contraires ?
L'un parait agir par des réflexions profondes à
et Fautre , par de soudaines illuminations r celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité; celui-là d'un air plus froid , sans avoir jamais rien de lent , plus hardi à fair^ qu'à parler, résolu et déterminé au dedans , lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il parait dans les armées , donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque, chose d'extraordinaire , mais toutefois s'avance par ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l'autre, comme un homme inspiré , dès sa premîèi^ bataille , s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un, par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain, et fait taire l'envie; l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'oserait l'attaquer. Xi 'un enfin , par la profondeur de sou génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre , et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connais^- «ent pas le secret, semble né pour en tramer
la foortune dans s«s- desseins , et foreer les destinées, etc. » ' :
Rien n'éblouit tant les lecteurs superficiels que les porUtUts defsintaisîe^ rien ne décèle mieux l'ignorance de Técrivain aux yeux de l'homme instruit et clairvoyant Sans même consulter les laits et avoir présent le modèle , nny lecteur judipieux dîstUigue un portrait qui ressemble, d'un portmii vague et imaginaire. Par exemple^ lorsque |e cardinal de Retz dit de madame de Longueville : «Elle avait une languetu* dans ses manjière^', qui touchait plus que le brillant de celles mémeè qui étaient plus belles; elle en avait une , même dans l'espiât , qui avait ses charmes , parce qu'elle avait des réveils lumineux et snrprenans. Elle eût eu peu de défauts , si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup.
Comme sa passion l'obligea de ne mettre sa politique' qu'en second dans sa conduite , héroïne d'un grand parti , elle en devint l'aventurière » ; lorsqu'il dit de madame de Chevreuse : « Si le prieur des Chartreux lui eût plu , elle eût été solitaire de bonne foi » ; lorsqu'il dit du président Mole : « Il jugeait des actions par les^ hommes , presque jamais-.
66 PREITVK. •
des homines par les actions w;:loïsqv'il dit de M. d'Elbœuf : « II' a été le premier prinee que lapaavFeté ait aitili.^;,. la commodité ne le releva point*; et s'il fiit -parvenu jusqu'à la richesse , on l'eut envié comme un partisan y tant la |;ueuaerLe lui ^tait pfc^e et faite pour lui » : on voit qiue tout cela ressemble , parce qu'il j a J£ ne sacs quoi d'original- et de naturel , qu'il £&ut que le peinUre ail réeûe^ ment tu^ et qu'il n'a point imaginé. ..
Mais lorsque le même écrivain trace le portrait de la régente , il s'étudie à la nàancer avec une finesse si recherchée, si minutieuse, si artificielle, que l'aû* de vérité n'y est plus : toutes ces anJtlthèses graduées ne sont plus rien que du bet-esprit, et du faux Ix^esprit. > :• , .
Dkss un discours qui tend ou à persuader ou à dissuader l'auditeur, la preuve est l'em-, ploi des moyens propres à opérer l'effet qu'on se propose. Soit que l'orateur attaque ou se défende ; qu'il affirme , ou nie et réfute ; que ^" question soit de droit, ou de fait , ou seu-
FREUVE. 67
lement d'opinion ; qu'il s'agisse de faire toit ce qui est juste ou injuste, digne de peine ou de récompense, comme dans le genre judi* eiaire; ou ce qui est honnête ou honteux ^ digne de Ic^uange ou de bïâme , comme dans le genre démonstratif; ou ce qui est honoraHkHe et utile , on noisible et déshonorant , comme dans le genre délibératif , la preuf^ est toujours la' {>artie essentielle et indispensable du plaidoyer ou de Toraison \ et la premièrtî règle de l'art de persuader est de donner à ce qu'on affirme ^ ou d'ater à ce que Fon nie le caractère de vérité , de certitude, OH de'Traisemblance.
Il n'y a guère qn'uA genre d'éloquence qui puisse constamment se passer dè/?7Vii*'c ; c'est celui qui n'a pour objet que des actions de grâces , des félicitations , ou des condoléances; et c'est ce qui distingue la simple harangue de l'oraisan et du plaidoyer. Par exemple, dans le discours de Cicéron ponr^ Marcellus , il ne s'agit que de rendre grâces à César du rappel de cet exilé ; au lieu que , dans l'oraison pour LigariuSy il s^agit d'atténuer le crime diVaccusé et d'en obtenir le pardon : et quoique Cicéron , dans cet admirable plaidoyer , débute par avouer le crime et par abandonner
le coupable à la clémence de César, on le voit revenir ensuite au moyen de rendre Li^eirius le plus excusable qu*il est possible, et moins coupable que lui-même, à qui César a pardonné. On voit même que dans, la harangue pour MarcelUis^ qui ne s'annonce que comme Feffusion de la reconnaissance et de l'admiration publique pour la clémence de César , Cicérôn ne laisse pas de prendre le tour persuasif, pour engager César à ne rien négliger de ce qui peut mettre en sûreté sa vie ; .et en lui prouvant qu'il est de sa gloire et de son devoir de se .conserver pour le bonheur de Rome , il enveloppe adroitement , dans cette espèce d'adulation^ la leçon la plus importante : nuna tibi omnia belli vulnera curanda sunt.
Ainsi , toutes les fois qu'il s'agit de persuader, et dans les sujets mêmes les plus éloignés de toute controverse , la preuve peut trouver . ' sa place. Mais tantôt elle est simplement rhétorique, et tantôt elle est dialectique.
liB, preuve que j'appelle rhétorique ne consiste qu'en récit, en exposé, en développement du fait ou de la vérité qu'on se proj^ d'établir. Ûe ce genre est presque entièrement l'oraison pour la loi Manilia; et de ce genre