‹ Elémens de littérature (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · PRE17TC · texte numérisé non relu

PRE17TC

«nssi sont presque toutes nos oraisons funèbres. Dans ces sujets il s'agit moins de raisonner que de décrire; et l'art de Torateur corniste à exposer avec clarté , à raconter rapidement, 4 peindre avec chaleur , avec force, avec intérêt , selon que le sujet l'exige;. Dans tel discours de cette nature , qui produit le plus grand effet, il n'y a pas un raisonnement. H est bien facile, disait Socrate, de louer les Athéniens devant les Athéniens : c'est dcr vant les Lacédémoniens que cela serait difficile. Mais comme les faits sur lesquels porte la louange sont communément avoués et déjà cdnnus de l'auditoire , l'amplification est l'espèce de preuve qu' Aristote attribue à ce genre d'éloquence : aptior ad demonstraiivas amplificadà. Les exemples, dit- il, sont plus convenables au délibératif ; et la raison qu'il en donne , c'est que le plus souvent l'avenir ressemble au passé : utiliora ad concludendti'm exempla; similia ènim pUrumque futara prceteritis ,

Il fkiit observer cependant'que le meilleur usage à faire de l'exemple , c'est d'en appuyer le raisonnement ; et entre les choses les plus semblables , il y a presque toujours assez de difi'érence pour éluder la conclusion.

La plus grande force de la preuve est doue 4ans le raisonuement. Aristote lé regarde comme le moyen dominant de Téloquence dn barreau ; et en général lorsque Tobjet dont il s*agit est contesté , ou qu'il peut l'être , et que le simple exposé du fait , ou du droit , ou de l'opinion, ne les met pas eri évidence, ce moyen est indispensable ; et c'est alors que la preuve est dialectique , mais sous les fornies oratoires.

La logique est le squelette de l'éloquence; et ce sont les parties de ce squelette qu'Aris- • tote , dans ses Topique^ , et Cicéron , dans l'extrait qu'il en a fait, nptis ont décrites avec tant de soin , et nous ont appris à placer.

Que les disciples de l'éloquence ne dédai* gnent pas ces théories : c'est la raison qui se rend compte à elle-même de ses procédés et de ses moyens. On y voit comuLent l'orateur peut tirer du fonds d^ son sujet, ou de la cause qu'il agite , ces argumens , ces formes de peiH sée , d'assertion et de réfutation , qui doivent composer la preuve : on y voit comment, au besoin , il peut les tirer du dehors ; autex sua su mi re atque naîura, aut assumi ^ris^ , (De Orat. ) O.n y voit comment -se décident

iiés trois grandes questions qui embrassent tout, an sity quidsit, quale sit : comment Ja nature des choses se développe et se fait connaître par la définition, par la division du genre en ses espèces , du tout en ses parties , par les similitudes et par les différences^ par leç causes et les effets , par l'opposition des contraires : comment rexistence des faits se prouve ou se débat par les indices, tes témoignages, les circonstances qui ont précédé , accompagné , suivi le fait dont il s'agit; par la nature du fait même, ou par le caractère de la personne à laquelle il est imputé : comment l'espèce et. la qualité du fait se détermine , ou par lui-même , ou par les. cirdonatances qui le caractérisent, et qui font voir quelle en est la malice, l'iniquité , rindîgnité , ou la bonté, l'équité , l'innocence. Lois , exemples , autorités , usages, opinion commune, mœurs publiques , mœurs personnelles , caractère et génie national, tout- peut contribuer à la preuve et y trouver place.

Mais on sent bien qu'elle diffère d'ellemême , selon le genre du discours et la nature du sujet : que, par exemple, dans ces trois questions ûfTZ sit, quid sit, quale sit ^ . qui conviennent également et à la thèse phi-

«2 PHEUVE. .

losophique et à Thypothèsc oratoire, \2l preuve agit difréremment; par conjecture dans Iz première , par définition dans la seeoiule et par discussion du droit daçs la troisièiiie : horum primuni conjectura ^ aecundum définitione , terUumjuris et injuriœ distinctione explicatur.

On sent de même que, dans les causer conjecturales, selon le point dont il s*agit et selon rétat de la cause , sitne aliquid , unde ortum sit , quœ id causa effecerù , la preuve doit changer de procédés et de moyens ; que s*il s'agit seulement de savoir quelle est la qualité morale d'une chose , ou s'il s'agit de 2a comparer avec une autre et de déterminer laquelle des, deux , par exemple , est la plus honnête , la plus utile ou la plus juste , la preuve embrasse plus ou moins d'étendue ; que , dans les questions de droit , c'est de l'équité qu'il s'agit , et natura et instituto; que , dans les caiises personnelles , c'est de la volonté , de l'intention , de l'imprudence , du hasard , de la nécessité ou de la liberté , de la nature et des circonstances de l'action , des mœurs , des habitudes , des qualités de la personne, que l'accusation et la défense tirent 1 us forces dc]^prvu rt*.

PKEUVK. ^3,

On . sent enfin , et ceci regarde tous les genres d'éloquence , que c>st toujours au point de la diificulté , au point où l'adversaire ou l'incrédule est en défense , in quo primum insistât ^ quasi ad repugnandum ^ congresui- -defensio , et qu'on a appel4ppur cela stftus,^ la station ou Vétat de la cause ; que c'est là , . dis-je , que la preuve doit se diriger tout entière ; car c'est une déclamation oiseuse , une réthorique perdue , que de prouver ce dont l'auditpire ne doute p^ pu dont l'adversaire, convient, et c',est non' seulement un vice assez CQmmun de l'éloquence de la chaire , mais * du langage du barreau , d'où il arrive que , dans un long discours , tout est prouvé , hormis ce qui a besoin de l'être.

Quant aux formes d'argumentation dont la preuve oratoire est susceptible , elle n'en refuse aucune; mais elle les déguise toutes , en' ks enveloppant , qu'on me passe le terme , des draperies de l'éloquence. Ce n'est pas que l'orateur n'insiste quelqutfois , dans une disr cussion véhémente , à la manière du dialecticien, et alors plus le raisonnement est serré , plus il est pressant ; . mais lui discours où la crudité de l'argumentation ne serait jamais adoucie rebuterait son auditoire avant de

TOMF VII. ^ 7

-^j^ PREUVE.

PavoiiMîbrtvaincii. Il est donc nécessaire* de polir les forme* logiques , mais il faut fe»

laisser sentir et ne jamaisjes énerter : ce sont €Îles qtii donnent à l'éloquence une stature ferme, soiide et régulière, tlntrorps désossé n'e^t qu'un môle de chair. • Il en serait ainsi deFéloquence à laquelle une logique austère ne prierait pas- ses appuis , ses mobiles et se» ressorts.

Mais qiioîc[ire tôuteis les- former logiques , animées par lès peintures et le^^ouveméns oratoires , développées psit Tam^Hilbatioft , revêtues des ornemens d'un style figuté, harmonieux , sensible , appartiennent à' l'éloquence , îl en est cependant qui semblent lui être plus favorables. J'en indiquerai quelquesunes.

X'énumération exclustTe, et que les mathématiciens appellent la preuve par épuisement : Vous veulee êth; heureust , et îrom ne le serc2 ni par Tambitièn , ni par ra^aiice , ni par la volupté , jhtî |)af ilÀe molle indolence , etc. , etc. ; essayez donc au moins d« l*être par le travail et la vertu.

L'énumération collective : Demandez à tous les peuples du monde , au (laulois , au Ger* main , au Carthaginois , etc. , quel est celui

PRÏUVE. 76

que chacun (f Cttt estime ]c plus apnès luimême , tons vous ttépotidrofit : Les Rofnming»

' L'opposition : 8i Fhomine faible et inalheuteux é^t Ur é(re sacré pour l'holtfme , celui ^i riusuUe ou qui Taccable n'est pas* seiilement inhtti&ain y il «st impi^ et sacrilège. L'ahemative contradictoire , et à laquelle il n'y a point de milieu (ce que les anciens appelaient ditemme et figurément le bélier ,. comme Targument lé plus fort). Ainsi Cras*sus , en plaidant la. cause d'Opimka , <|ui , eh exécution d'un dëorei du sénat , avait fait tuer Tafné* des Gracques ; Aiit se'natui parendum dé salute rêipublicœ fuk , aut aUud eonsilktm insUtue^am , nut sua sponte faciendum : aUud c^nsiUurn superbum , suum arrogans , utendum ^tuf cànsilio se^ natus. ( De Oratore.) * -

' La force du dilemnle consiste à ne pas ad- «ncttre de milieu , comme dam cette réponse

'* « Dans un moment où il 8*ffgls6ait da saint de la répuUique» tl fallait ou qu'Opixnius obéit au Sénat, ou qu'il prit un autre con.sail , ou qu'il fie décidât lui-même. Se choisir un conseil à sou gré eût été de l'orgueil , s'en tenir lieu était de l'arrogance. 11 fallut donc obéir au Sénat. »

76 I»REIJVB.

de Xénophane à ceux d'Elcete , qui demandaient s'il fallait être en deuil en sacrifiant à Leucothoé. Si yipus la croyez déesse, leur dit-il , pourquoi la pleurer ? si elle n'a été que mortelle , pourquoi lui sacrifier ?

. Au contr^aire le vice du dilemme est de laisser un milieu dans Talternative , CQmmc dans cçluirci : H n'y a point d'homme libre au monde , car tout homme est esclave ou de ses passions ou de la fortune : à quoi Ton répond que le sage n est esclave ni de la fortune ni de ses passions.

Tout raisonnement conditionnel est- vicieux de même , si de l'antécédent au conséquentla liaison n'est pas nécessaire , et s'il peut y avoir un milieu. Ainsi ni lu A ni l'autre de . ces deux * Athéniens , dont l'un conseillait à son fils de ne pas se mêler des affaires publiques et l'autre de s'en mêler , n'était bon dialectitien. Si tu proposes des choses justes y disait l'un , tu sertzs hm des hommes ; si des choses injustes , tu le seras des dieux. Si tu proposes des choses justes , disait l'autre, tu auras les dieux pour amis ; si des choses injustes , tu auras pour amis les hommes.

Observons ici , comme une heureuse bar-

diesse , que Cicéron , qui avait biea lu Airistote , emploie en &veur de Milon le même jsophisme qu'Aristote donne pour tel , et qu'il cq^damne dans cet exemple : « S'il méritait la mort , c'est donc avec justice qu'il a été tué. » Si juHe mortuus , etiam Juste occisus est. Et sa répoi)se est précisément celle qu'on devait faire à Cicéron : « Oui , jnais ce n'était pas à Milon de le tuer. »

Verum fortasse non a te.

Les autres formes dont la preuve oi'atoire est le plus susceptible sont la comparaison , la supposition , t induction , le syllogisme et tenthyrtième.

La comparaison simple, comme Achille dans riliade : « Pourquoi les Grecs font-ils la guerre aux Troyens ? n'est-ce pas pour faire rendre Hélène à Ménélas ? et n'y a-t-il donc au monde que les Atrides qui aiment leurs femmes ? »

La comparaison du plus faible au plus fort :

« Si tout homme , pour sa propre défense , a droit d'èter la vie à son agresseur , combien plus à un scélérat , à un sacrilège ^ à l'ennemi des hommes et des dieux , tel que l'a été CIodius ? » Cui nihil nefas unquam fuit , nec infacinore nec in libidihe,

(t Quelle fklélité peux - tu attendre des étrangers ,^si ta es Tennemide tes proches ? » disait Micipsa mourant à Jugurtha. Quem aliumfidum invenies , si tuLvhostis^ueris ?

( Salluste. )

Le yiee de cette espèce d'argumentation est dans le manque de parité, comme si l'on disait : Puisq\iHl n*est pas honteux d'emprunter à usure , il n'est pas honteux de prêter ; ou^ dans la fiiusse supposition de sapëriorité qu'on donne à une chpse sur une autre , comme si l'on disait : Puisqu'il est prodigue , il sera libéral ; il «era Taillant , puisqu'il est téméraire.

La supposition^ que Cicéron regarde comme un des moyens les |>luâ féconds^ et dont se servit Démosthène avec tant de force pour justifier ses conseils : « Si , par une lumièi^e prophétique , tous les. Athéniens avaient dé- «jnélé les événemens futurs , et que tous les eussent prévus , et que vous , Ëschihe , vous les eussiez prédits et certifiés avec votre voix de tonnerre, Athènes, même dans ce cçs , / aurait dû faire ce qu'elle a fait, pour peu qu'elle eût respecté sa gloire et se» ancêtres , et les jugemens de la postérité. »

C'est par cette fprme de raisonnement qu«

Cicoron presse les juges de Milon en plaidant sa cause. Si cruentum gladium tenens clama^ ret Titus Annius ( Milo ) .• Adeste , quœso , aique audite, civites. P, Clodium interfeci; ejus /itmres , quo^ nullis jam legibus, nuliis judiciis frenare poteramus , . hocferro et hac dextera a cers'icihui vestris repuli ; per me unum , ut jus , iequitas , leges , libertas , pu €ior, pudiciiia , in ciifitate marièrent : esseine metuendum quonammodo idferretciviîas ? * £t plus bas : Fingile*., cogitaiione imaginent kujus conditionis meœ, si possim efficere ut ' Milonem absolvatis y sed ita , si P. Clodius res^ixerit, Quidl vultu extimùistis ! Quonam modo aie vos vivus ftfficerety qui mortuus inani cpgitatione percussit ! Quidl si ipse Cn, Pompeius... potuissetaut quœstionem de morte Pub. Clodii/erre , aut ipsum ab iiiferis excitare; \itrurn putatis potius facturum,

* « Si Mitpn , tenant son ép«e encore sanglante, «'écriait : • yenez , «itoyens > écontez-moi. J'ai tué Clodius • Sefl fureurs, .que les lois et la crainte des jugemens n'aTaittnt jamais pu réprimer, ce bras , ce fer , les ont repoussées et en ont préservé vos tâtes : par moi , et par moi seul , les lois , la iu»tice , les tribunaux , la liberté , la pudeur, l'innocence , vont être en sûreté d^usKoipe ^ «crait-il à craindre (jue eut aveu n'obtint pas la faveur «lu peuple ?»

6o PREUVE.

fuisse? etiamsi^ propter amicidàm ^ vellet illum ab inferis evùcare , propter rempublicam , nonfecisseU Ejus igitur mortis sedetis iiltores y ciijus vitam , siputeiis per vos restituiposse , nolletis î *

Mais toutes ces formes se réduiseiU a fiivduction et au syllogisme.

L'induction est une manière détournée et artificieuse d'amener son adversaire ou son auditeur, de la conviction d'une vérité reconnue ou dont on le fait convenir , à la conviction d'une vérité dont il ne convient pas encore ; et cela par l'analogie et la ressemblance de Tune à Tautre : en sorte qu'après avoir cédé à celle-là, il ne lui soit plus possible de résister raisonnablement à celle-ci.

* te Imaginez pour un moment, Romains, qu*il dépende de moi de faire absoudre Milon en ressuscitant Clodius. Mais quoi! l'idée seule vous en effraie! Quelle impression ferait il donc sur tos esprits , s'il était Tivant ; puisque , tout mort qu'il est , sa Taine image tous épouvante ? Eh quoi ! si Pompée lui-même avait eu à choisir de mettre en jugement la mort de Clodius ou de le rendre à la vie , lequel des deux pensez-vous qu'il eù^ préféré ? Certes , quand même , par amitié pour lui , \\ eût .voulu le rappeler des enfers , il s'en fût abstenu par amour pour la république. Vous siégez donc pour venger la mort d'un homme à qui vous ne voudriez pa& rendre la vie , lorsque vous croiriez le pouvoir ! »

PREUVE. 8l

Il faut, pour donner à llnduction toute sa force, s*assurer d'abord de pouvoir vendre incontestable le premier point de la comparaison, ou,' ce qui est mieux encore, le choisir tel que , par l'opinion déjà établie , il n'ait pas besoin de preuve; il faut de plus observer avec soin que la similitude soit parfaite , car sanç cela <c nous aurions inutilement obtenu , dit Cicéron , que l'un des points nous fût accordé , s'il n'avait pas assez de ressemblance avec celui qui nous intéresse pour nous le faire accorder de même » . Et comme il n'arrive presque jamais qu'une premièi'e vérité soit d'une évidence irrésistible , il veut qi^e l'orateur , en proposant celle qui n'est pas de la fcause , mais qui doit lui servir de preuve , n'en laisse pas apercevoir le rapport et la conséquence , et qu'il amène ainsi l'adversaire à son but par un chemin qui lui soit inconnu.

« dr s'il est averti qu'en accordant ce qu'on lui propose d'abord , il s'engage inévitablement à convenir ensuite de ce qiu nuirait à sa cause , il commencera par éluder la première question , ou par y mal répondre. »

On sent combien cet art de cacher son des^ sein à un adversaire attentif et clairvoyant est difficile 5 combien d'ailleurs une similitude,

8a PREUVE.

êSLXis quelque différence , est rare ; et combien par conséquent la méthode de rindoction est périlleuse dans un genre d'éloquence sujet â la discussion. Mais autant elle est peq. favorable au barreau , autant elle est propre à la chaire, où» pour me servir de la métaphore de Zenon, l'éloquence a la main ouverte , au lien que , dans la plaidoirie , elle est souvent obligée d'avoir le poing fermé comme la dialcc-o tique. Ainsi, autant l'indaction, par sa latiT tude et «va fécondité, est favorable à l'éloquence, lorsqu'il ne s'agit que de rendre sensiblement une vérité morale déjà vaguement aperçue, autant elle me semble trop faible pour démontrer une vérité , sQJLt de fait, soit de droit, ou inconnue, ou méeonnue, ou formellement contestée. La méthode du syllogisme est plus pressante^ et Ton en va juger par rezeni^Ic même que Cicéron nous donne de l'une et de l'autre. Cet exemple est tiré d'une cause fort , célèbre parmi les Grecs. Il s'agit de condamner; où d'absoudr^ Épaminondas d'avoir dés^ obéi à la loi , qui^ chez les Thébains^ ordonnait à un général de céder le commandement à celui que la république envoyait pour le remplacer ; d'avoir , dis-je, retenu son armée, et d'avoir défait celle des Lacédémoniens.

!L*accusateur, dit Cicéron , pourra déf^ndrs ainsi la lettre de la loi contre Te^prit de la loi même. * Magistrats , si ce qu'Épatninondàs prétend que le législateur a sous- entendu dans la loi , il prenait sur lui de Vy ajouter pt d'écrire lui*inéin€ au bas : A m&ins que / /xoiir le bien de ia république , le général destitué ne Jugé à propos de retenir le cûtn* mandement de t armée , souÇririez-Tous qu*il récrivît ? le ne le fi^nse point. Qtiè si vousliiémes^ por égard poû!r lui , tous çrdoniiîeK ( ce cfuî est Inen éloigné de votre religion et de votre justice) , vous ordonniez qu* , sans Paveu du peuple, cette exceplion îkx ajoutée ^ le peuple le soufTrirait-ii'? Non', certes , il ne le souffrirait pas. Ce qu'on À'a donc pu ajouter sans- crime à la lettre de la loi, on Taùra foie sans i y avoir ajouté , et vous Tapprouverez vousmêmes ! Non , Thébains, non, je confiais trop bien vot^e sagesse. Et en effet, si , dans la vo* lonté écrite du législateur , ri^n n'a pu être akéré ni par l^aceusé ni. piar vous , comlnea ne serait-il pas plus hontéut qu'on changement, qui dans les motâ serait un crime , se fût fait dans la chose même , et qu'il fût approuvé par votre jugement! »

Cicéron nous présente la même- accusation

84 PKEUVE.

sous la forme du syllogisme. « C'est de la loi , dit-il aux juges , que vous avez juré d'être les organes ; vous devez donc obéir à la loi. Or quel ténK>ignage plus certain le législateur a-t-il pu laisser de sa volonté , que ce qu'il a écrit lui-même avec le plus grand soin et l'attention la plus sérieuse ? Si la loi n'était pas écrite , nous souhaiterions qu'elle l'eût été , pour nous faire connaître plus ponctuellement la volonté du législateur ; et cependant nous n'aurions garde de permettre à Ëpaminondas , quand même il serait hors de cause , d'interpréter à sa fantaisie l'intention et l'esprit de la loi. A plus forte raison , quand la loi est écrite et qu'elle est sous nos yeux, ne permettronsnous pas qu'il l'interprète , non dans le sens de ce qui est écrit avec la plus grande clarté , mais comme il convient à sa cause. Pour vous, organes de la loi, si vous avez juré de lui. obéir, et si, par ce serment, vous êtes obligés de suivre ce qui en est écrit; quelle raison pourriez-vous avoir de ne pas juger qu'Ëpaminondas a trans" gressé la loi et fait ce que la loi condamne.

Il est aisé de voir que cette forme de raisonnement est plus pressante que la première. On va le mieux sentir encore dans la défense d* Ëpaminondas, dont Cicéron nous a tracé le plan.

(c Magistrats , dit-il^ toutes les lois doivent se rapporter à l'utilité commune ; et il faut les interprétée , non à la lettre , mais dans leur esprit, dont l'objet est le bien public. Car telle a été la vertu et la sagesse de nos ancêtres , qu'en écrivant leurs lois ils ne se pro*posaient que le salut et l'avantage de leur société politique ; et non seulement ils ne prétendaient lui rien prescrire à son préjudice , mais si , sans le savoir , ils lui avaient prescrit quelque chose qui pût lui nuire , ils entendaient que , dès qu'on l'aurait aperçu , , on corrigeât ce vice de la loi. Personne en effet ne peut vouloir que les lois subsistent ^pour Tamour des lois mêmes ^ mais pour Tamour de la république, et parce que les républiques ne sont jamais si bien gouvernées que par les lois. C'est donc par le même motif qui rend les lois inviolables, qu'on doit interpréter tout ce qui en est écrit ; et puisque tous nos intérêts sont subordonnés à celui de l'État , c'est dans ce commun avantage que nous devons chercher l'intention des lois et l'esprit qui les a dictées. On. ne demande à la médecine rien que de salutaire au corps humain , parce que c'est pour lui qu'elle est mise ei^ pratique : on ne doit présumer de même de Tîntention des

^ PREUT».

lois rien que cFutilé au corps politique, puisque ce n'est qu'en vue de son .utilité que les lois sont instituées. N'cfxaminé2 donc plus dans cette ca^e quelle est la lettre de la loi , mais iroyet la loi mêhic dans l'esprit â*ëqmté et d'utilité coitinlune qui f ani^e et qui seul a dÀ rînspirer. Or quoi de plus aTaittageut pour Tlièbèi? que d'acéabler Lacddémone?

Quoi de pki9 important pour Épàmitlôndas ^ ^nér«l des Thébains , que de donner la Tictoire auT Th^Niins ? Que devait-il avoir d« plus cher et de ptus sacré quéf d'assurer à sa }i»atrie une j;loire si grande et un si beau .t»ioinpl»e ? en laissant dorid la letti*e de la loi, Épaminondas a suivi 1 -intention du législateur ; il savait assez que les lois n'étaient faites qu'en faveur de la république; et il aurait regardé comme le comble de la' démence de ne pai expliquer à l'avantage de l'État ce qui n'était écrtt que pour le salut de l'État. Si dono toutes lés lois doivent se diriger à l'utilité publique comme à leur terme, si le salutcomnnm est leur premier objet , Epaminondas Fa rempli. Certainement il n'est pas possible que , par la même action , il ait fait le plus grand bien à sa patrie , et qu'il ai( désobéi aux lois. » JAais pour ne pas citer toujours de l'an^

cien , voici un exemple moderne qui fera voir jusqu'où peut aller la force de Tinduction , et qui fera sentir qu'elle n'est dle-mérae qu'un syllogbme adroitement tourné.

Un chanoine de l'égalise de Paris avait un neveu pauvre , mais libertin , et qu'il avaiè abandonné. Ce neveu , réduit à la m^idicité , s'adresse à un philosophe éloquent , et le conjure d'aller parler à son oncle et de le fléchir. L'homme dont H avait imploré l'entrembe ne connaissait pas le chanoine. Il va pourtant le voir ; mais aux premiers mots qu'il lui dit en faveur du jeune libertin , le chanoine s'irrite , lui reproche de s* intéresser pour un être indigne de sa coàipassioa , et lui raconte avec colère tous les ch(|grins que ce malheureux lui a donnés. Le solliciteur^ lui ayant laissé répandre l'amertume de ses reproches , reprend ; Il m'a dit tous ses U>Hs , il m* en a même confessé ui^ que vous dissimulez. Quel est -il? demanda le chanoine.

, De vous avoir un jour attendu h la porte de la sacristie , au moment que vous descendiez de, r autel ; de vous avoir mis le couteau sur la gorge , et d'avoir voulu vous assassiner. Cela n'est pas vrai , s'écria le chanoine avec horreur. Quand cela serait vrai y

88 PREt3VE. ^

reprit thomme éloquent^ ilfaudmit user de mùéricorde envers votre neveu , et lui donner du pain, A ces mots tout remportement da chanoine fut étouffé ; son âme s*amollit , cfuelques larmes coulèrent, et le jeune homme fîit secouru.

Des deux méthodes , celle de Finductton fut celle de Socrate et de ses disciples ; elle est captieuse et subtile , mais elle est communément faible. Celle du syllogisme est celle d*Aristote, et celle dont se servent le plus communément tous les bons orateurs ; car un plaidoyer bien composé u'est souvent qu'un syllogisme développé.

Cicéron divise le syllogisme en cintj parties y les deux prémisses , la conséquence , et \e& preuves i\es deux prémisses. Mais comme ou l'une ou l'autre des prémisses peut se passer àc preuve y et qu'il peut arriver' que ni Tune ni l'autre n'en ait besoin , on peut fort bien ne pas regarder comme parties de l'argument les propositions auxiliaires, qui ne servent qu'à l'étayer ; on peut même sous - entendre' l'une des deux prémisses, lorsqu'elle est évidente , et c'est ce qui fait l'enthymème , syllogisme abrégé , qui convient beaucoup' mieux à un raisonnement

rapide , et que préfère l'orateur lorsqu'il veut être véhément et pressant.

L'enthyraème, dit Aristote, est le syllogisme oratoire. Enthymema voco syllogismum oraiorium. Et les exemples qu'il donne font voir qu'il le réduit non seulement à Tune des prémisses et à la . conséquence , mais plus souvent encore à Une seule proposition , tantôt simple, comme dans cet exemple^ « Celui qui se réjouit du mal d'autrui , et l'envieux, ne sont qu'un même caractère», Idem est alienis malis gaudens et invidus ; tantôt composé , comme dans celui-ci , « Les jeunes gens sont miséricordieux par humanité , les vieillards par faiblesse » , Juvenes oh humanitatem miséricordes ,■ sénés oh im~ hecillitatem ; tantôt accompagné de sa raison , « Il faut aimer son ami , comme devant Tétre toujours , et non comme pouvant un jour cesser de l'êlre , car cette défiance tient de la perAdic » , Oportet amare , non , ut aiunt , tanquam osurum, sed tanquam, semper amxiiurum : insidtatorem. enim alterum. est.

On voit que l'enAymème ainsi réduit est ce qu'on appelle sentence , et que la sentence n'est qu'un syllogisme où dans une seule proposition se réunissent implicitement les pré-

C^ PEEUVE.

misses et la conséquence. Ainsi , par eixemplcy au lieu de dire : celui qui demande une garde pour sa personne aftecte la tyrannie ; or Pisistrate demande une garde, doiic^ etc. ; l'orateur ne fera qu'énoncer la première proposition , et laissera le soin^ l'auditeur d'en déduire les deuy suiTantes. Ceci fait entendre pourquoi le style sentencieux convient mieux à un -vieillard qu'à un jeune homme ; mieux à l'orateur consommé qu'à Torateu» nouveau, dont la réputation n'est d'aucun poids encore : car tun a plus ée droit que l'antre de se dispenser quelquefois de motiver ce qu'il avance ; et il peut poser en maxime ce que l'autre a besoin die fonder en raisons. Mais le vrai mérite de la sentence consiste à n'avoir pas besoin de l'autorité personnelle, et à porter en elle-même sa force comme sa lumière 9 par la justesse des rapports ou des résultats qu'elle énonce. Telle est cette pensée de La Bruyère : Un fort malhonnête fîomme n*a jamais assez ^esprit ; et celle-ci do Vanvenargues : La conscience des mouranscaloTn'^ nie leur vie ; et cette maxime de Corrieîlk :

Et qui doit tout pouToir ne doit pas tout oser.

Le sorifes est une suite d'enthymcmes en-^

PBEUVE. ' gi

chaînés Tnn à l'autre, cpmme dans cet exemple de Montagne : Quiconque attend la peine la souffre , et quiconque la mérite Vattend»

Bien n'est plus captieux que cette espèce d*argnment. L'on S2ut que c'est ainsi que Thémistocle y en badinant , prouvait que son enâmt commandait à toute la Grèce.

J'ai vu souvent que Les argumens les plus sophistiques étaient les plus familiers à l'éloquence , et singulièrenejDt à Téloquence des passions, qui sont eHes^-mémes de tous les sophistes les plus adioits et les pins dangereux.

Observons cependant que dans le plaidoyer, où Ton s'expose à la réplique , le sophisme est toujours un moyen périlleux , Car un adf ▼ersaire attentif , s'il a l'intelligence vive , en. saisira aisément l'eirfdtoit faible ; et pour le lui cacher ou pour le prémunir*, c'est Va qu'il faudra rassembler tous les pi^tiges de i'élocution. Encore ce moyen de suppléer ù la saine raison n'est- il pas sûr; ot un principe dont le commun desoratemrs n*Mt pas , asseE persuadé , c'e^t que la dialectique est pour 4' orateur ce que i« dessin est pour le ■pm-ttei et qu'il est phis possible encore à celui-ci de se passer de correction , qu'à l'autre de se dispenser d'exactitude et de jus-

Qa PREUVE.

tesse. Mais je suppose que la logique a été la première étude de l'orateur, et je n'ajoute plus qu'un mot sur la théorie de la preuve :

c'est qu'il ne suffit pas que l'éloquence donne de Tembonpoint , de la couleur y de la clialenr à la^ logique , et déguise , sous la richesse d'une parure ménagée , la sécheresse et la roideor d'une argumentation rigoureuse et pressante ; et qu'il faut encore qu'elle ait soin d'en di-. versifier les formes. Ce précepte "est de Cicéron ; et la raison qu'il en donne est que l'uniformité en toutes choses estia mère de la satiété : nam omnibus in rehus similitudo est sadetatis mater.

Dans l'éloquence de la chaire , les premiers des orateurs pour la force et la solidité du raisonnement sont Bourdaloue et Saurin.

Mais cofome il s'agit moins , en chaire , de convainc]% un auditoire déjà croyant , que de le persuader ; et que ce ne sont pas les preuves des vérités théologiques , mais de profondes impressions des vérités morales, qu'il s'agit de laisser dans les esprits et dans les âmes; les raisonneurs les plus pKSsans et les plus forts ne sont pas les plus sûrs .j]e produire de grands effets. Voyez chaïbk ,

ÉLOQUENCE , PATHÉTIQUE , CtC.

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