‹ Elémens de littérature (volume 3)Chapitre 11 sur 48 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

la modestie dlntituler : Essai sur les Éloges, et auquel nul ouvrage de critique, soit ancien, lioit moderne, à la réserve du livre de Cicëron. fur les illiistres orateurs, n*est digne d'être compaiiél

Etièn, quel monument de^oz^^que les notes de Voltaire «ur le théâtre de Coi^eille !

Mais ce qui est plus rare encore que ce goâi de critique et de spéculation , queld modèles de goût dans les écrits de ce grand homme !

Depuis le ton le plus familier jusqu'au ton le plus héroïque , qui jamais a eu comme lui ce sentiment délicat et fin des propriétés du style, et de ses différences ; et qui jamais avec plus de justesse nous e<i a marqué les degrés I quelle élégance et quelle aisance noMe dans ses poé< j»ie$, fugitives I quelle belle simplicité dans le , style attrayant dont il. écrit Thistoire ! qijLelle

^râce et quel enjouement il prête à la philosophie I qudk majesté , quel éclat , quelle

-diversité de tons et de couleurs il donne au langage tragique ! moins fini que Earâne , moins châtié , moins pur , jnoins attentif, ou si Ton veut , moins adroit à lier ensemble tous lés ressorts de l'action ; mais plus v^ér ment , plus fécond , plus varie , plus profondément pathétique et plus fidèle aox mœuvs ,

locales, auxquelles Racine, quelquefois , avait trop mêlé de nos moeurs.

Je ne dis pas que dans Te poëme épique , dû côté de rinvention , il ait égale ses rivaux. Le dessin de la Henriade avait été conçu dan* un âge où la pensée n'a pas encore acquis tout son accroissement, ni le génie toutes ses forces : Tijuvrage s'en est ressenti. Mais du côté du gout^ y a-t-il rien de plus achevé? récits, descriptions, images, «Comparaisons , portraits , détails de toute espace , emploi à\i merveilleux et de -l'allégorie , discours et scène» dramatiques , toul; dans ce poëme est aujourd'hui d'une correction presque irrépréhensible. S'il n'a pas l'intérêt du Tasse , le charme de Virgile, la magnificence d'Homère , au moins n'a- t-i^ aucun de leurs débuts.

Mais le goût de Voltaiixî a-t-il^é le goât du siècle où Voltaii'e a fleuri? D'abord il a été le goût de presque tous les écrivains célèbres ; et si Ton m'oppose cette foule de critiques ineptes, de satires obscures, 'de productions éphémères , dont le public a été inondé , je répondrai qu'une douzaine de bons auteurs ont décidé le caractère et la réputation du siècle de Louis xiv; qu'il n'en reste pas même

autant un beau siècle d'Auguste , ni de celui de i^ériclès ; qu'il en reste encore moins du temps des Médicis ; et qu*il est juste de ne compter de même du siècle où nous vivons , que ce qui est digne de mémoire.

Si de loin nous jetons les yeux sur une prairie émaillëe, nous n'en voyons que la surface , elle nous paraît toute en fleurs ; si nous la traversons , nous y trouvons à chaque pas. des chardons hérisser et des ronces rampantes ; les fleurs, plus clair -< semées , ne nous enchantent plus. Cest là nptre façon de voir le^ siècles passés et le nôtre. Mais supposon»»-nous à la même distance où seront nos neveux , de ce champ que nous parcourons : et de ce temps si décrié par des gens qui se vantent de n'être d'aucun siècle , et qu^«n effet ne seront d'aucun , ne voyons plus que ce qui domine , et ce qui se|il en restera : au barreau , les Co- • chin , les Le Normand , les de Gènes et les élèves qu'ils ont formés ; en chaire , «on pas des émûtes de Bossutit et de Massillon , niais des hommes , qui , par le gotît et quelques-uns par l'éloquence, sont dignes d'être appelés leurs disciples ; sur la scène tragique , un Voltaire (j'ajouterais un Crébîllon si je parlais seulement de génie ) , et sur les traces de Voltaire ,'

d'heureux talons qu'il a cultivés de ses mains ; sur le théâtre de Molière, le Philosophe marié, le Glorieux, la Métromanie, les Dehors trompeurs^ le Méchant, et un grand nombre de petites pièces comiques d'une touche fine et légère, rians tableaux qui attesteront des moeurs fri< Toles , mais un goât épuré ; dans le genre lyrique , un Rousseau^ aussi harmonieux que Malherbe , et supérieur à lui par l'éclat des images , la richesse , la majesté et la pompe de l'expression ; dans le didactique , des poèmes d'un, style pur , mélodieux , sensible , d^in coloris brillant et vrai, tels que Racine les eût écrits, tels que Boileau eût voulu les écrire , s'il eût célébré la campagne et les saisons, s'il eût enseigné l'art d'embellir les jardins,, s'il eût traduit les Géorgiques; des poésies familières du tour le plus ingénieux , du naturel le plus aimable , moins négligées que celle^ de Chaulieu , et d'un sel pbis fin , plus piquant que les poésies die Deshoulières . et que celles de Pavillon; des romans d'un goût aussi pur que ceux de Lafayette et d'un style plus aiumé ; les uns brillans d'un coloris qui était inconnu à la prese , les autres brûlans de passion et d'un intérêt déchirant; des morceaux d'histoire aussi dignes d'étr(? com-

parés à Sallnste que le chef-d'œuvre de Sainte Real ; des traductions dont quelques-unes ont effacé les originaux ; enfin , dans presque tous les genres , des ouvrages du meilleur ton et du meilleur esprit. Voilà du côté des gens de lettres ce qui marquera notre siècle , et je n'en ai pas dit assez.

Voltaire a loué Bossuet d'avoir appliqué Toloquence à l'histoire : ne peut-on pas le louer Itii-ihéme , et un grand nombre d'écrivains après lui , d'avoir associé l'éloquence avec la philosophie , et celle-ci avec l'art des vers ? Dans quel autre siècle a-t-on vu les idées morales et politiques si abondamment répandues , si éloquemment exprimées ? La ptôse avait-elle autrefois cette précision, cette rapidité , ce mouvement , cette couleur , cette âme enfin , qu'elle a reçue de nos mQdernes écrivains? Le siècle de Louis xiv a-t-il un ouvrage philosophique à mettre à côté de l'I^ile ? et si le goàt par excellence , consiste à réunir l'utile et l'agréable, dans quel temps, l'un a-t-il donné à l'autre plus d'attrait et plus d'influence ? Les sciences même les plus abstraites, ne doivent- elles pas au goût cette facilité d'accès qui nous les rend familières, ce charme qui de leur étude nous a fait un amusement ?

SUR LE 60DT. 7g

Le siècle de Louis xiv a-t-il entendu parler dés lois avec une précision aussi énergique et aussi lumineuse que Ta fait Montesquieu ? de Fhomme et de ses facultés intellectuelles , avec un intérêt plus doux , plus attrayant que Vau- ▼enargiies? avec une sagacité plus pénétrante qu'Hekétius ? avec une clarté plus limpide que CondiMao? a-t-il entendu parler delà nature, avec la verve , l'élégance* et la majesté de Buffon ? des progrès de l'esprit humain dans lc& sciences , avec la supériorité de lumières et la noble simplicité d'élocution de d'Alembert?

des talens , des travaux , des vertus , des grands hommes , avec la splendeur , l'abondance , la force et l'élévation de l'éloquence de Thomas ? des qualités , des fonctions , des devoirs de l'homme public , avec la chaleur, la noblesse , l'ingénuité d'âme et de langage que celui qui a loué Colbert et qui nous a rappelé Sull j ? et quel est de ces écrivains , celui qui , pour la pureté du goét n'est pas digne d'être classique ?

Or , dans l'hommage que je leur rends , je ne suis que Pécho de la voix publique. Leur réputation est dès à présent aussi tmanimcment élbblie qu'elle peut jamais l'être ; et ils ont trouvé dans leur siècle cette justiice împartialt

SO £SSAI

qu'on ose à peine espérer . d'obtenir d'une tardive pbstéi^té ? cela prouve que le goût du public a smvi de prés celui des gens de lettres ; et ce qui le prouve encore mieux , c'est la. docilité arvec laquelle son opinion est tant de fois revenue sur eUe-méme , et a reconnu ses erreurs. Pour relever Brutus , Oreste, Sé-^ jniramis j Adélaïde Duguesclin , il n'a pas fallu , comme pour Phèdre et Athalie, attendre un siècle plus équilaUe : le même public qui , entraîné par les factions littéraires ,^ct dans des momens de vertige , avait réprouvé ces ouvrages , a senti Tinjustice de ses arrêts et les en a vengés. Ënfîfi , qu'on examine quel choix il a fait des écrits que lui laissait le siècle précédent , et la préférence éclairée qu'il «a donnée aùl beautés durables ; on avouera que dans aucun, temps ce discernement n'a été aussi juste, aussi délicat, aussi fin. Ce n'est donc pas , ( et je l'ai déjà dit en parlant du siècle de Louis xiv ) sur l'opinion tumultueuse , précipitée et passagère qui s'élève et qui se dissipe du joiir au lendemain , qu*il faut juger le godt de tout un siècle ; mais sur l'opinion réfléchie et dominante , qui se fixe et qui s'affermit , quand tous lés débats de l'envie , de la rivalité , de la malignité , des partialités

SUR LE GOUT. 8l

pour et contre , sont appaisés dans les esprits , et que le public , calme et désintéressé , se consulte soi-même, et ne juge que d'après soi.

Comment éonc se ' peut-il que ce même temps où le goût semble si perfectionné ^ soit le temps de sa décadence ? c^est que le goât perfectionné est un goût de spéculation; et que le goût de sentiment ne tien!;. pas aux mêmes principes «li'un est Famour delà beauté réelle , l'autre est l'amour de la nouveauté.

» Quiconqpc approfondit la théorie des arts , » purement de génie, doit savoir, dit Voltaire , » s'il a quelque génie lui-même , que ces pre- »^ières beautés, ces grands traits naturels, « qui appartiennent à ces arts , et qui convkn>< .»neht à la nation pour laquelle on travaille, » sont en petit nombre. Les sujets , et les cm- » bellissemens propres aux sujets , ont des bor^ » nés bien plus serrées qu'on ne pense. Il ne >» faut pas croire que les grandes passions tra<* r> giques et les grands sentimens puissent se » varier à l'infini. Il n'y a dans la nature hu- » maine qu'une douzaine tout auplus de carac- » tères vraiment comiques, et marqués à grands » traits. Les nuances, à la vérité, sont innom- »brables., mais les couleurs éclatantes sont »cn p^lit nombre; et ce sont ces couleurs

$a , ESSAI

V primitives qu'un grand artiste ne manque » pas d'enrplofycr. »

Voilà dans tous les temps une première cause de la décadence des lettres, après un règne florissant. On dirait que chaque climat n'ait pu donner qu'une seide moisson et que le sol épuisé une ibis par sa propre fécondité ^ il ait fallu des siècles de repos pour le renouveler et le rendre fertile.

En effet, ee qui rajeunit l'esprit liumain, ef donne lieu à de nouvelles générations de^en-sées, ce sont les grandes résolutions, le^ grands changemens arrivés dans les empires, dans les loiÀ , dans les mœurs , dans le culte , dans les usages , dans les idées morales , dan^ les opinions religieuses , dans fa gnerte et la politique, dans les sciences et dans les arts. Voyez ce que les différences de la Henriadeet de VÉnéïde , du poëme du Tasse et de ceux d'Homère, supposent de diversité dans le cours des choses humaines.

Après un siècle de culture et de grande abondance, il semblerait donc qu'il famkait laisser le temps et la nature reproduire les germes de la fécondité. Mais au lieu de jouir modérément des biens acquis , ce qui serait si sage , on en veut toujours de nouveaux ,

r^olu même à p^Mlre au cliange , plutôt qu« de ne pas changer ; et c'est ici la grande cause de la corruption du godt.

Un exercice continuel de notre sensibilité sur des objets du même genre , a deux effets contraires : d'abord, il aiguise nos goûts '^ mai» bientôt il les use , el-finit p^r l^s émousser. X'ame se lasse de ses plaisirs , comme elle s'endort sur ses pdnes ; c'est par faiblesse i{u'eUe a besoin , dans ses émotions , de nou- Yeauté et de variété. Supposez donc les arts d'agrément à leur plus haut degré de charme : il n'y a qu'un seul moyen d'en perpétuer les jouissancesy c'est de les rendre peu fréquentes. Si elles sont communes, elles «'attiédiront, et n'^yjront plus aiicu^ attrait.

Dans la Grèce , où la tragédie était réservée pour les^ grandes fêtes, le gQ4t d'une belle simplicité pouvi|it se conserver toujours. Dans r^flÉpvalle d'un spectacle à l'autre , la sensibiole reposée avait le temps de se ranimer , et le goût le temps de reprendre sa sagacité naturelle. Mais daps une ville ou depuis cent cinijuante ans , le même genre de spectacle se reproduit sans cesse , où une habkude journalière en a rendu tous les moyens fainiliers , tous les taj^leaux présens ; comment veut-on

quele ^«^ conserve quelque Tivacité , à moins qu'il ne varie et que Fart ne change avec lui? Or , varier sans cesse , est un moyen sans doute de faire une fois le mieux possible; mats un moyen plus infaillible encore de faire mat mille autres fois.

J'entends dire qui6 telle et telle des plus belles pièces de Corneille et même de Racine,auraièRt aujourd'hui peu de succès , si on les donnait pour la première fois ; que le tragique «n paraîtrait faible , et que l'éloquence qui les anime suppléerait mal aux mouvêmens et aux coups de théâtre qu'on demande à présent, pour être ému comme ori se plaft à l'être. Cela est affligeant à croire; mais cela n'est que trop croyable. Voltaire qui l'apressenû , a mis dans l'action théâtrale plus de chaleur et d'énergie; il a donné aux passions, surtout à celle de l'amour dans les hommes, plus de force et de véhémence ; il a trouvé dans les lien» dÉÉ||ig de nouvelles sources de pathétique ; ilVsu prendre habilement du théâtre âiiglais des moyens de rendre la terreur plus profonde et la pitié plus déchirante ; et par Ijii , le tragique 4 fait sur notre scène un pas de plus vers la perfection. Mais après ces nouveaux ressorts , qu'il a su manier avec tant d'art et de génie ,

SUR hZ OOUT. 85

après ces nonvelles combinaisons d'intérêts et de caractères, si Ton demande encore du nouveau et du plus tragique , d*où le tirer, si ce n'est du milieu des tortures et des supplices ? £t lorsque l'habitude nous aura refroidis sur les spectacles de Tancràde, de Mahomet et de Sémimmés, que nous réstera-t-il, que les dernières atrocités dif crime , et les horreurs de l'échafiaiud? Un ^commence en e£fet à les risquer sur le théâtre ; et si notre sensibilité y répugife encore, ce n*est pas pour long-temps : rhabitude l'y endurcira.

Observez ce qui arrive à nos Trimalcions , 'dans les délices de leurs tables. Nul art d'assaisonner les mets ne peut surmonter les dégoûts d'une longue satiété ; et ni les sels les plus stimulant, ' ni les liqueurs les plus brûlantes , ne réveillent plus les langueurs d'un sens blasé à force de jouir. C'est ainsi que Tin tempérance des plaisirs de l'esprit nous les rendra tous insipides ; et l'art même aura beau s'épuiser en recherches et en raffînemens pour ranimer le godt. La sobriété seule aurait pu le sauver de cette espèce de paralysie ; et aux excès qui en sont la cause , s'il est quelcjue remède , c'est l'abstinence. et le besoin. Mais ce serait demander l'impossible. Le public veut jouir , au

risque même tle détruire tout ce qu'il peut avoir de sensibilité.

On- va me dire , qu'à la génération dont le goût s^affaiblît et s'altère de jour en jour, en succède une doiit le ^â^ sera jeune et ingénu comme elle , et que d'un âge a l'autre le pu- ))lic est renouvelle. Je conviens en eiïet qu'au premier essor d^ la jeunesse dans le monde, «lie se livre avec une sensibilité vive et neuve encore , à tous les plaisirs <ie l'esprit ; mais dans l'usage de ces plaisirs comme de tous les autres ^ne voit- on pas avec quelle impatience les jeunes gens se pressent de vieillir; avec quelle rapidité la contagion de T^iemple et de l'Opinion les gagne, et comme à peine am* vés dans le monde, ils en ont déjà pris les goMu et les dégoûts? Ne les entendez^vous paçdice qu'on sait B.acme et Molière par cœur; que grâces m ciel , on ne lit plus Virgile; qu'on a été bercé avec Télémaque ; qu'Us laissent Ma^ sillon aux dévotes, Pascal aux jansénistes, La Fontaine aux enfans ; qu^on ne lit pas deux f(Hs la Henriade , et que le §pût des v^ss est uu ^ilr suranné?

Leurs pères au moins se souviennent d'avoir aimé ce qu'ils n'jaiment pli^ ; et en le négligeant, ils Testiment encore, et l'admirent

SUR LE eb UT. ^

èe soutenir; J'en ai vu quelquefois qui faisaient Fayen de AI édée :

yideo meUora , prohoque , Détériora sequor, Ovidb.

Maiâ la jeunesse érigé tous ses goûts en sys» terne , et ne connaît dams Tart de ramuser / d'flutre règle ^oe son plaisir. Essayez de lui ftâre* entendre que ce qui Itii plait if est pasdigne de lui plaire ; elle vous répondra par un sotirire dédaigneux. Que reut-on qtf elle es*' time si ce n'est pas ce t^ui lui plaît, et ce qui plaît à la société qu'elle fréquente obscures ment? C'est là que ses idées et ses sentimens s« dégradent; c'est là que son goût ^avilit, et que , perdant toute pudeur et touÉe délicatesse, elle habitué son oreille et son âme , à la bassesse , à rindécence , à la grossièreté de mo&ur^ et de langage qui caractérise le nouveau genlré dont elle fût ses àmusemens.

Ce qui îol^Ae un État le peut seul cousérTer.

C'est une maxime applicable à la culture de tous les arts , et singulièrement au goât. Or , dans tons les temps, où il a fleuri , coinmètif s'est-il fotmé? jmut ^instruction et Pexemple,'' de proche en proche , à la faveur tf une corn-

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municatlon ItabitucDe des esprits cultivés et des esprits qui demandaient à Fétre. Ceux-ci daignaient écouter et s'instruire : ou , si la différence personnelle était pénible pour Famourpropre, au moins recevait-oii des morts les inspirations de goût qu*on eut rougi de prendre des vivans. On lisait de bons livres , on étudiait ceux qui , de Taveu des gens instruits , étaient les modèles de Fart.- Le temps en est passé, depuis qu'une culture superficielle a^ établi entre les esprits une apparence d'égalité; tout le monde décidé , «personne ne consulte* On ne lit plus , et pourquoi lirait-on ? désormais la littérature , je dis Fancieraieet la plu», exquise , n'étant plus dans la société un objet d'entretien où Fon puisse briller , la vanité , le grand mobile de Fémulation n'est plus intéressé à donnée à Fétude des momens qu'elle croit pouvoir mieux employer.

Ce n'est pas que dans cette société renaissante , il n'y ait une élite de jeunesj;en3 Irèsrcultivés , très-éclairés , et d'un gioi/? délicat et pur. Mais je parle ici du grand nombre ; et *dans tous les temps , le grand nombre ne cultive de son esprit que, les {eicultés usuelles. Les lumières et les talcns', qui le soir trouveront Igur place , font Foccupation du matin «

On n'€n tendra parler dans le monde où l'on vit , ni d'Eiiripide , ni de Tërencc > ni de Virgile , ni d'Horace , ni de Bossuet , ni de Massillon , et rarement de La Bruyère. On aura lu la brochure du jour , on va voir la . pièce nouvelle ; et si de l'une ou de l'autre on ne sait que penser ^ on sait du moins où en prendre un jugement très-décidé ; seulement qu'on ait parcouru à sa t^ette une feuille volante, on a son mot à dire, on s'est fliis au. courant». on est.au pair de tout le monde.

Il est difficile de motiver un sentiment que l'on emprunte , et qu'on adopte sans examen ; mais dans un monde où rien ne se raisonne , €t dont la mobilité perpétuelle ne laisse aucun repos à la pensée , l'opinion n'est jamais compromise. Un mot tranchant suffît pour éviter toute espèce de dbcussion ; et ^i ce mol est un trait piquant, il est dispensé d'être juste.

. L 'amour des lettres dans sa première ardeur, faisait du jugement des ouvrages de goût, une occupation sérieuse ; aujourd'hui c'est à peine nn jeu. L'avis courant passe de bouche en bouche ; on le reçoit et on le donne avec la même indifférence, ou si deux sentimens se €Z>[>isent*, c'est en glissant l'un à côté de

go- ESSAI

Taùtre, et tout au plus avec un choc léger, d'où ne èOTi aucune lumière. Personne n'a besoin d'examiner ce qu'un autre pense , chacun prétend se suffire à soi>méme ; et cette suffisance est ce qu'il f eût jamais de plus ftineste pour le goût; car Figno^ance toute siinple , se laisse guider pat la nature , et le sentiment lui tient lieu Souvent des lumières qu'elle n'a pas ; maïs avec de fausses lueurs , la vanité qui se croit éclairée s'égare et ne revient jamais, j'ai ouï dire plus d'une fois à une actrice très-célèbre, que les jours de réjouissance où les spectacles sont ouverts ^atuitement au peuple, elle avait peine à concevoir la promptitude , la justesse , là rapide Unanimité aVec laquelle , non-seulement les endroits frappans d une tragédie , ^nais le sublimé simple , les mots touchans , les vers de situation , les trsïits de sensibilité les plus délicats , étaient saisis par cette multitude inculte. Et c'est précisément parce qu'elle est inculte , qu'en elle au moins rien n'est factice, qu'elle* se livre de bonne foi à l'impression qu'elle reçoit , et que tout ce qui est naturelîemerit beau , la touché et la ravit. Elle n'a pas ce godt de Relation et de comparaison qui fait apercevoir les fihesi^ de l'art et les adresses de l'artiste ; qui àéttSé

SUR tE GOUT. ^î

éâns tin ouvrage ce qti'il y a de rare ef d'exquis , d'arec ce qu'il y a de commun ; qui mesure et la difficulté et Idtttlent qui l'a Taintné , et coiisidère les effets dans leurs rapport* avec les moyens ; elle n'a pas non plus ce goât d*édtï6atiôn (Jftii , comme je l'ai dit , peut settl juger des convenaiices d'opinion et de fantai-> iîe ; mais aussi n*a-t-elle pas ce goût de per- Sônnalîfc qui , dafts Poudrage , ne considère que l'auteur; ce goât de vanité et de malignité qui s'attache à des minuties et parmi des beanités qui rie le touchent point , attend avec im^atien^e quelque ridiùiile à saisir , ou quelques défauts à reprendre ; ce goât de parodie et de dénigrenient , qui s'applaudit d'avoir trouvé lé faux jour d'une a!lusion ou d'une gihossièiiTe équivoque ; Tà-propos d'un méchant bon moi, ou quelque moyen de travestir un caractère noble ou une scène intéressante. £11^ à fie sens cÈ^oit et naïf des convenances de la hàture , qui dans Métope, dans Idamê , dans Inès, dans Zaïre, saisit avidement la vérité fies mouvemcns du cœur humain.

Pourquoi donc , me dira quelqu'un , le& gêné du monde n'auraient-ils pas au moins ce goût Naturel qtti est donné même au peuple ? Faree que le goût naturel est réservé à des âmes

neuves , et que les leurs ne le sont pas ; qu'en eux le goût est aussi factice que les manières et les mœuré ; qu^^ur esprit n'ayant aucune consistance , il oSeit comme yme cire moUe aux impressions de Texemple , et qu'à moins, de s'instruire , et de se prémunir de lumières, et de principes qui donnent à leur jugement un peu de rectitude et de solidité , ils seront toujours à la merci de Topinion du moment.

Cependant au milieu de tant de variations , de contrariétés et d'inconséquences, que deviendra le goût des gens de lettres ? dans quelques-uns il restera fidèle à la nature , et aux vrais ^modèles de Fart, au risque même de n'obtenir que les suffrages du petit nombre ; dans tous les autres, il sera incertain , étourdi ^ égaré ,^ variable au gré de la mode et se conr tentera de succès pa^agers.

Ce qui rend l'art si difficile , comme Ta dit Voltaire, c'est que dan^ le temps même çù l'on. est le plus avide de nouveautés, il semble qu'il n'y ait presque plus rien de nouveau à produire dans aucun genre. Environné de , toutes parts de modèles inimitables, chacun veut étrç original. Mais l'originalité doit êtce dans le génie et non pas dans le goût. C'est

ridée, le sentunent, riuiage, la pensée ^ qui.

^ doit distinguer récrivjdn ; c'^st rinventipn des. traits de caractère , des mouvemens de l'âme , de Taccent des passions, des moyens d'instruire et de plaire, de séduire et d'intéresser ^ de persuader et d'émouvoir ; c'est aussi l'invention du mot piquant , du mot sensible , du mot juste dans sa nuance , du mot rare et propre à-la-fois , du tour élégant et précis , de i'exprcssiqn vive et saillante , souvent inat-, tendue , mais toujours naturelle ; enfin , c'est l'invention du style , mais d'un style analogue au sujet que l'on traite , eX dont le tpn et la couleur répondent à' l'objet que l'on peint.

C'^t ainsi que san$ rien outrer, sans forcer

. l'art ni la nature, Virgile a su se rendre original après Homère; Horace, après Pindare ; Cicéron, après Démosthènes; Racine, après Euripide et Corneille; Voltaire, après Racine ; et que Molière , La Fontaine et La Bruyère ont passé de si loin tout ce qui daq^leiu* genre

' les avait précédés. Aucun d'eux ne b'est donné, la peine de sortir de son caractère : chacun a obéi à son j^ropre génie ; et par la raison fnéroe

;. qu'ils étaient naturels , ils ne se $ont point ressemblés ; c'est ce qui n'est donné qu'au vrai talent; mais c'est ce que le vrai talent sera sûr

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d'obtenir toujours , s*if résiste à Tambition

d'être mieux que naturel et sdmple.

L'esprit qa*oii veut ayoir gâte celai qu'on a.

, Ce vers dît ce qui e^ arrivé patioiïf a la décadence des lettres; chez les Grecs ^ du temps des sophistes ; chez les Romains, aprèâ le beau siècle d'Auguste; en Italie, après le siècle de Léon x; en France, dès la fin du règne de Louis XIV ; et je n'ai pas besoin de rappeler à combien d'excellens esprits a nui l'envie de renchérir* sur les antres et sur eux-mêmes.

Mais c^est surtout lorsqu'on n'a pas à soi un talent propre et véritable , et qu'on veut se donner , à force d'art, une originalité fafllice; c'est ^ dis-jé , aloris qu'il faut que l'on épuise les raffinemens d'un faux goût et les inventions d'une fausse industrie.

De là , ce fard , ce vernis , cette enluminure du style , qu'on donne pour du coloris , eette manière de eçntdumer une idée commune, ou de l'enlortiller d'une expression fausse, qu'on appelle de la finesse ; ce vain fracas dé mots incohérens et de métaphores outrées qu'on fait passer pour de l'éloquence; enfin, cette prétention de créer des genres nouveaux , et de passer pour inventeur, en ramassant tout

ee qui , jusqu'à nous , avait été le rebut de Tart.

Mon dessein n'est pas de faire une satyre.

J'observe seulement qu*ii n'est auciine de ces ressources des hommes sans talent, qui n'ait eu et qui n'ait encore des partisans et des succès ; et c'est ce qui les encourage. Par exemple^ puisque Molière ne nous attire plus , où ne nous fait que faiblement sourire , qui sait si quelque facétie , quelque grossière caricature , quelque scène bouffonne et triviale , ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes ? si un public , dès long-temps fatigué de son admiration pour les beautés sublimés , ne daignera pas s'occuper d'un amas d'incidens pris dans les mœurs des balles ? si le tableau de rindigence et de la mendicité , n'aura pas quelque attrait ? si le pathétique des galetas , des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bojuffonneries? On n'osera pas dire ', on ne croira pas même que cef spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foide , trois mois de suite y et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais à Cinna, an Tartuffe, à Britannicus , au Glorieux , à Zaïre , à Mérope ; ijoiais on dira que ce sont là des amuâemcns d'une

autre espèce ; qu'il ne.faut rien exclure ; qu*à la fin tout yieillit ; que dans les* plaisirs du publio iî faut de la variété ; et que , sans renoncer aux goûts et aux passe-temps de nos pères , on se permet d'en avoir de nouveaux. En un mot , toutes les raisons dont l'homme blasé s'autorise pour excuser de mauvaises mœurs , il les alléguera de même pour justifier d« mauvais goûts.

Voilà comment s'explique bien naturellement cette soudaine métamorphose du public en passant d'un lieu dans un autre. On n'a 'qu'à l'observer, lorsqu'il va quelquefois encore admirer d'anciennes beautés. Aucun trait de génie , aucune finesse de l'art ,. aucune délicatesse de pensée , de sentiment ou d'expression ne lui échappe ; il eh saisit là vérité dans ses éclairs les plus rapides; et j'oserais bien assurer que de leur temps , Corneille , Kacine et Molière auraient été flattés d'avoir un parterre aussi clairvoyant.

Est-ce donc là , me direz^-vous , le même public qui va se délecter cent fois de suite à des spectacles si différens de ceux-là? C'est le même; mais son, goût change, ou, pour mieux dire , il a deux goûts : là , c'est un goût traditionuQl qui s'est épuré d'âgé en âge , €t

SUR LE ceuT. Q<7

qui se rend sévère et difficile jusqu'au dernier scrupule , lorqu'on lui donne à juger des ouvrages qui prétendent à son estime; ici, c'est un goût de complaisance et d*indttlgehce qui s'intei*dit tout examen , qui réduit Tâme à l'usage des sens , en intercepte la lukiière , met en oubli toutes les règles de bienséance et de vraisemblance , et ne veitt que de Fémotion. Que si Ton demande pourquoi cette délicatesse- qu'on témoignait hier n'a plus lieu , aujourd'hui , c'est que la vanité du spectateur n'y est plus intéressée; on ne veut que le divertir sans rien prétendre à ses éloges ; son amour-propre est à sonraise : même eîi ap- "plaudii^sant il pourra mépriser.

Il s'agit maintenant de voir lequel de cet Aevji goûts nous voulons ^réféi'er ; car les concilier ensemble , et laisser germer le mauvais sans qu'à la fin le bon soit étouffé ; c'est c« que je croîs impossible. Il n'est que trop aisé de voir~dèfr-à-présent , ce qui résulte de leur mélange. Il fut un temps où le petit nombre inâiuiit sur la multitude ; alors le progrès de l'exemple était en faveur &ahon goût ; aujourd'hui c'est la multitude qui domine le petit nombre ; et la contagion du mauvais goût se répand dans tous les états. Que la révolution

qS ^ ESSAI

s'achève, c'en est fait des arts et des lettres ; tous les soins que Ton aura pris de les faire fleurir et prospérer seront perdus ; c'e^t ce que leur patriq ne peut voir sans quelque regret.

Four tout le reste , la France a des émules : c'est da;as les arts d'agrément et de goût, c'est sufitout dans les belles-lettres qu'aucune nation ne lui dispute cette supériorité , cette célébrité brillante , qui , d'un côté , répand sa langue, ses usages, ses productions industrieuses aux extrémités de l'Europe; et qui, de l'autre , attire dans son sein ces étrangers dont l'affluenjce ajoute à sa richesse , et con- {;ontribue à sa splendeur. Il serait donc intéressant pour elle d'examiner comment ce goût national , ce goût du beau , du vrai , de . l'exquis en tous genres , se pourrait ranimer encore , et s'il serait possible de le perpétuer.

Ce goûtis^Xe en sentiment dans la plus saine partie du public , et il existe en spéculation dans la partie la plus nombreuse. Peut-être même est il encore au fond des âmes , comme ces germes de vertu que le vice enveloppe , et qu'il ne peut détruire.

Mais l'habitude est comme un ruisseau auquel il faut tracer son cours si l'on ne veut pas qu'il s'^re ; et les moyens de diriger nos

inclinations et nos goûts se réduisent presque à deux points : l'un, de nous présenter l'attrait du bien ; l'autre, plus essentiel encore , de ne jamais nous exposer à la tentation du mal.

CestFabrégé de Téducation des peuples comme de celle des enfans; et c'est d'abord par celle des enfans que commence celle des peuples. La source àago.ût sera donc la même que celle des moeurs publiques, une première institution ; et le succès dépend du soin de pourvoir les écoles dé professeurs habiles , et de Ifs y attacher par de solides avantages. Un Porée , un Roilin , un Le Beau , sont des hommes dont il est juste d'honorer la vieillesse , et de couronner les travaux.

Une école plus solennelle est celle du théâtre; car il y a pour les esprits une électricité rapide , dont chacun , au sortir d'une grande assemblée , remporte chez soi l'impression , et (^ont il est presque impossible que le sens intime , le sens du goût y ne soit pas habituellement et profondément affecté. Si donc un monde poli s'accoutume aux divertisseraens du peuple , il est à craindre qu'il ne finisse par devenir peuple lui-même. Heureusement ce qui peut le sauver de la contagion , est iMissi simple que salutaire; c'est de rendre

gSôGlSA

exclusivement populaires les spectacles faits, poiir le peuple , de ne les donner que les jours de repos , afin , surtout , que la dissipation ne prenne rien sur le travail; de les tenir à un prix très-modique; enfin, de n^ laisser aucune distinction de place, et de> réduire les gens du monde , ou à s'en abstenir , ou à s'y voir mêlés et confondus avec la foule , moyen que je crois infaillible pour les en éloigner sans violence et sans retour. Quant aux spectacles destinés pour un public au-dessus du peuple , ce public lui-même y fera justice de ce qui blessera le goût et la décence , et Ton peut s'en fier à lui , lorsqu'il ne viendra plus de voir et d'applaudir ailleurs > l'indécence et le mauvais ^i^r. Mais en attendant qu'il ait perdu des habitudes^qui le dégradent , le plus sur , à ce qi^U me semble y^ serait d'exclure de nos grands théâtres ce qui est indigne d'y paraître; et surtout de ne pas souffrir que pour favoriser des genres mépri-, sables , on y prodiguât sans mesure tout ce 'qui peut les décorer. Car en déguiser la bassesse et la grossièreté par toute espèce d'embellissemens , c'est pour nous faire avaler à longs traits un poison qui nous abrutisse , renouveler Fart de Circé« ^^

SUR LE COUT. lOI

Enfin la sauve-garde , et en même temps le fléau dn'godt, c'est la critique. Impartiale, juste et décente , rien de plus utile sans doute : aussi modeste dans ses censures que mesurée dans ses éloges, elle éclaire sans offenser.

Mais ' passionnée , insultante , sans discernement ^(Bans pudeur , elle fait plus qu'importuner et que rebuter lés talens , elle accrédite la sottise , elle ôte au goût naturel du public sa candeur et sa rectitude ; et à la place d'un sentiment naïf et juste qu'il aurait eu s'il n'eût consulté que lui-même , il reçoit d'elle une impression fausse qui lui altère le sens intime et lui déprave le jugement.

Mais comme le remède à ce mal estenccîrc infaUlible, lorsqu'on daignera l'employer, * rien n'est désespéré pour le salut du goût et la prospérité des lettres ; et si depuis près de deux siècles , la poésie et l'éloquence semblent avoir tari les sources' du génie, au moins ce règne peut-il être celui d'une raison solide et lumineuse, parée des fleurs de l'imagination , . et revêtue avec décence de toutes les grâces

du style.

Peut-être mêmey aura-t-il encore dans cette mine que l'on croit épuisée, quelques veines d'or échappées aux recherches et au;c travaux

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de ceux qui nous ont devancés; et le jeune homme , que la nature aura doué d'un esprit pénétrant > d'une âme active , élevée et sensible, se souviendra de ces vers de Voltaire :

La nature est inépuisable ; Et le travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit.

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