‹ Elémens de littérature (volume 3)Chapitre 34 sur 48 · AMÉNITÉ · texte numérisé non relu

AMÉNITÉ

C'est, dans le caractère, dans les mceuis, ou dans le langage, une doueeur aecotnpa-* gnée de .politesse et de grâce. Vamènité pré* ^ient, elle attire, elle engage, eHe fiiit souhaiter de Tivve avec celui qvi en «st doiié4

Un peuple sauvage peut avoir de ia doo-cenr ; mais Vxanémêé m'appartient qu'à un peuple civilisé.

La société des bomflMs entre eux , et sans le& femmes , aurait trop de rudesse i^ et sont elles qui, par Tamulatiofn d'agrémens qu'elles leur inspirent^ krur dimneut de ïiiménité.

Aménité se ditaussi^ et dans le même sens, du style d'un écrivain ; et cette qualité eon«vient particulièrement au familier nobl« et aux ouvrages de sentiment. Le style d'Ovide , celui de Fontenielle est p)^ ê^aménUc. On peut aussi le dire du style héroïque; et c'est une^ des qualités de la prose ùt Télémmque.

Un mod^ ^aménité ches les anciens f ce sont les Dialogues de Cioécen. sur Fonneim Il n'y eut jamais d'entretien littéraire/ {dus animé ; iln'y mi eut jamiMSile plua doux,: c'est

232 AMPLIFIiCATIOir.

à la fois un monument d'éloquence et d'urbanitë. Qui peut , en lisant ces Dialogues , ne pas sentir un désir très-TÎf d'être sous ce platane, sous ce portique de Tusculum, où les plus éloquens'des Romains s'expliquent sur leur ari, chacun arec une modestie aimable en parlant d'eux-^mémes y et avec une estime sentie et motÎTée, quelquefois avec lin enthousiasme sincère , quand ils ' parient de leure nva<lx? Partout tie la chaleur , par-tout de la lumière. C'est «nfia , ce qui est si rare , de la contrariété sans aigreur et sans amertume, de la politesse sans lard, de la louange sans âideur : que n'avons-nous sur l'art du thiéàtre im pareil entretien entre Corneille , Molière et Kacine, composé par Voltaire ! Cet QUffm^è apprendrait aux jeunes gens à travailier et à disputer. . i ■•• ■ ï . ' • ■ .

AMPLIFfCATION.

Mani^ de s'eKpfîmer qiii agiiandit les objets ou qui les diminue. Cette définition d'IsocrÉte a été contestée , et on la croit dcsa- ¥Oi»ée par Cteévon; mais on se troiape : c'est dans ce nîéme seiks-xpie Citârop vtoiv dit que

AWTPLIFlCATIOïr. ,231

F amplification est le triomphe de I*éloquence. Summa autem laus eloquentiôe ampKficafe rem omando : quod valet non solitrn ctd augendum aliquid et tollendum aUiùs dicendo, sed etiam ad extenuandum algue abjicicndum. (De orat. 1. 3. *.)

Et quoique Aristote distingue ces deux effets de réloquence , il les met de pair à çàté Yna de l'autre , comme un seul et même secret de Fart. Mais cet art-là serait, dit-on, celui d*un sophiste ou^d'un dëclamateur. Colonia , dans sa Rhétorique , a fait cette observation , et on Ta répétée.

Pour y répondre , observons d'abord qtfflgrahdir n'est pas tout-à-fait synonime & exagérer. Le développement d'une idée , ou son accroissement , par une agrégation d'idées incidentes, une comparaison qui la fortifie , un contraste qui la rend plus saillante , une gradation qui l'élève; toutcda, dis-je, l'agrandit sans en exagérer l'objet. Alors amplifier n'est pas donner aux choses une grandeur fictive , mais toute leur grandeur réelle. On peut

-* »Le grand mérite de l'Éloquence est d'amplifier les choses en les ornant ^ et cet art d'agrandir un objet et de relever au-dessus de lui-même , sert aussi à le dimi- Auer et a le rabaisser. »

!^34 AXPLIFICATIOir.

de même , par la diminvtion, ne les réduire qu*à leur valeur. L'un et Tautre sera seiisU»le dans une fable" de La Fontaine.

Un mal qui répaDd la terreur ,

Mal que le ciel , en sa fureur , InTeata pour punir les crimes de la lerre , I^ pe«(e , etc.

Cest là ce qu'on appelle amplifier pour agrandir.

Vkntf Tint à ton t«nr , et 4lt : J*ai «ouTenance

- Q«*en an pré de moines ftasiaot^ La faim , roccasion , Tberbe tendj^ , et , je pense ,

Quelque diable aussi me poussant , Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

C'est là ce qu'on «ppeUe diminuer eiTankplifianl ; et par ces depx «xt^mples , on vott que VtunpUficatiQn est si bien compatible avec 1» véritéy avec la sincérité même, qu'elle se troore dans le récit le plus simple et le plus naïf.

Observons de plus , que lorsque c^est l'enthousiasme ou la passion qui exagère , comme fait l'ittdignation , l'admiration , la douleur , V amplification est encore sincère , quoiqu'elle excède la vérité : car l'orateur s'exprime comme il sent; et si le sentiment qui l'anime est louable , son éloquence est sans reproche. Il n'est

pas obligé d'être cakne , impassible et modéré comme le juge : c'està cdui-ci à réduire Yampl^cation aax termes de la Térité.

Observons enfin , que lors-méme que de propos délibéré Toixutenr grossit ou atfeiiUQ> relève ou rabaisse Tobjet de VarnpiMfieaii9i% , icomme fait Gicéron pour aggraver le crime de Verres' : Fstcùiut^est vincire civern xWiHKï* numi propè parricidium, necare$ quid 41" carriy in crucem tollere *? ou pour laver Milon et ses esclaves du meiictre de dodhis : Fec&^Ht id seft>i Milonis , neque impemnfe, nequeseiente, neque présente domino , quod stto» quisque servos in tali re.voimissel **; observons, dis «-je» qu'alors même , %i Ton garde la vraisemblamee , on manquera aux règles de la bonne foi , mais non à celles de l'éloqneiioa; et sans parier des avocats mo*dfcrnes, il ùait avouer que c*était là tonte la religion des anciens : le succès , le €^ ^^

* t C'est un ctùne qne «le clouroer de fers un citoyen romain ; c'est presqâe un parricide que de le mettre à mort : qu'est-ce donc que de le mettre en croix ? »

** «Les esclaves de Milon firent, sans l'ordre de leur mattre , à son insçu , en son absence , ce que chacun aurait touIq qu'en pareille rencontre eussent fait ses csdates. »

a36 AMPtlFIXTATIOW.

leur cau^ , et le salut de leui* clÎMit. Vbyez

ORAÎ^EUi IT BARRE At7.

Le grand "\icc de V amplification, du côté de Taft , c'est d'en dire plus que rorateur n'en |tôut lui-t&éiiie pensier et croire.. En perdant JHsi^éD l'apparence delà sincérité, il perdres^^ tînie de ses juges ; souYcnt méùxe , conune liCHigin robserve ,-ii les È^se et les indispose : car ils prennent son impudence |>ouf une marque de mëpiis.

• Rëduîsohs-Jious donc à distinguer deux sortes iVamplificéUion : l'une déclamatoire et mauvaise^ qui outrepasse visiblement les bor^ nés de la vérité;- Fautréqui se renfenne dans ' celles de la vraisemblance , et qui est la seule oratoire. Foy. vérité rvlativx , wvvtUBOtx, ' Ainsi, pour l'brateur, amplifier, ce n'est qu'exposer amplement la vérité , ou ce qui lui ressemble : soit pour frapper plus vivement l'esprit ou' l'âme de l'auditeur d'un'e impression qui nous est favorable ; soit pour y affaiblir , ou ]]otir en effacer une impression qui nous csf contraire. *

« En divisant une chose , dit Arislote , on l'agrandit par le seul développement de ^s parties ( et il le dit encore des circonstances qui la distinguent ). a Plus une action est dif-

AMPLIFICATION. i^'J

fîcile et rare , plus elle est grande. Comme si quelqu'un à exécute une entreprise au-dessus de ses forces , au-dessus de son âge , àu-dessuj^ de ses pareils , seul , ou le premier , ou avec peu de secours , et sur-tout s*fl a fait ce qu*il y avait de plus important , et s'il Fa fait souvent de même » ', Voilà des formule» d'ampli- ^cation que la vérité même avoue.

C'était là le grand art de3 anciens orateurs ; et ils en convenaient eux-mêmes : Summa laus Elo'quendœ arnplificare rem omando. (De orat. 1. 3. } Cétait là qulls se permettaient^ les expressions les plus hardies , et presque celles des poètes : Ferbà propè poetarum. (Ibtd. 1.

i. ) Cétait à ce grand caractère que Fhomme éloquent se di&tinguait dé l'homme simpleplemcnt disert *.

C'était par cette plénitude, par <;ette abondance de pensées et d'expressions , que le style de l'orateur s'élevait au-dessus du style subtil , nigUyXadàs effilé, mince y concis , aride, exténue ^ de&philosophes. C'était enfin par-là que

* Disertum , qui posset satis acutè ac diUtcidè , apud médiocres komînes, ex communi quddam hominum opinione dicere ; eloquentem ^ero , qui mirabiUùs et magni- ^eentius augere posset atque omare quce a/eHet, omnefque omnium rerum quœ ad tUcendum^pertinerent fontes anitMt Mc memorià contineret.'lhid.l. i.

îi!^0 AMPLIFICATION.

exagerandam et amplifieandam oradonem aççommodatiàs, quant utmmque horum (lau^, dandi et vitupemndij cumulatissimè facere passe *. (Ibid. La*)

Or, qu'on me dbe comment cet art, le triomphe de Téloquence , una laus et propria oratoris majcima , peut étrel la portée des écoliers de nos collèges. Qu'on me dise quels sont les faits , quelle est Fespèce de questions politiques ou morales, dont un rhéloricifisisoitasse2 pleinement instruit, pour l'amplifier de luimême , par l'accumulation des circonstances , des accidens, des conséquences, des exemples, des causes, des effets , des ressemblances, des contrastes ; par les comparaisons et les gradations du plus au moins, du moins au plus ; par rénumération des parties , et par ces développemens de qualités et de rapports, que les rhéteur sont appelés un amas de définitions.

La bonne manière, je crois, d'exercer à V amplifitation les disciples de l'éloquence, c'est d* abord de leur en faire lire les modèles à haute voix, et de les laisser, après la lecture, se reti'acer de souvenir , par écrit , dans une

*« Rien n'e$t si faVorable à X amplification que ces deux genres d'éloquence ; la louange et le blâme , lorsqu'o^ est en état d'en accumuler les moyens. »

, AMPLIFICÂTIOir. 24 1

autre langue ce qu'Us en auront retenu. Que si Ton veut , sur un sujet donné , qu'ils corn- ' poaent d'après eux-mêmes , au moins faut-il les y avoir préparés par des études préliminaires et relatives au sujet.

Mais avant que d'en venir là, et tandis qu'ils seront encore attachés au modèle, qu'on prenne soin de le choisir ; qu'ipn se siouvieane qu'il s'agit de la partie la plus développée» la plus majestueuse de l'éloquence et qu'on n'en donne pas pour exemple un mot de Sénèque, ou une épigramme de Martial.

Est-ce une ampUfieation que ce vers de Virgile; où il peint en deux mots les chevaux de Turnus?

,Q«/ candore nives anteirent, cursibus auras *,

En est-ce une que <7ette métaphore, prise des flots , pour exprimer le teaubie du cœur de Didon?

Magnoque irarum fluctuât œstu *.

Quoi qu'en dise Quintilien, ce n'est point, dans Homère , amplifier l'idée de la force de

* « Qui Anrpassaient la neige en blancheur, et les yents en Titesse. »

* '^ Sou cœur est agité du grand orage de. sa colère. »

S€5S héros , que d'exagérer le poids de leu»

armes; ce n'est point amplifier l'idée de ht beauté d'Hélène, que de faire changer, à sa vue, l'indignation des vieillards troyens en une tendre admiration. Cette manière tPagrandir j est une hyperbole passagère; V amplification demande un développement orné.

Une amplification poétique est cette peinture sublime de l'état de Didon , lorsqu'elle a résolu sa mort :

At trépida , et cœptis itnmanibus effera Dido , Sanguineam ttolvens aciem , maculisque trenteiUes laterfusa genms , et pallida morte/uturd , Interiora domâ* irrumpU lùnina , et altos ConscendUJurihunda rogos , ensemque recludit Dardanium, non kos quœsUum munus in usas *,

Une amplification poétique, dans Homère, est cette circonstance ajoutée à l'ébranlement de la terre sous le trident de Neptune.

* «Bidon tremblante, et Fesprit troublé de sou effroyable dessein , roulant des yeux rougis de sang, tout le visage frémissant et semé de taches livides , et portant sur le front la pâleur de sa mort prochaine , sort égarée de son palais , monte sur le bûcher, tire l'épée du Troyea, cette épée dont elle-même lui avait fait don pour un tout autre usage. t<

AHi>LiFieATxoir* 243

L!cDfer s'émeut au bruit de Neptune en furie t PlntoD Aort de son trône ; il pâlit ;• il s*écric ; Il a peur que ce dieu , dans eet affreux séjour » D*ttu coup de son trident , ne fasse entrer le jour.

Une amplification oratoire, c'est Téloge de César , dans la harangue pour M arcellus , et dans cet éloge, la comparaison de la gloire de vaincre avec celle de pardonijicr.

Une amplification bien plus sublime encore, dans Toraison pour Ligarius,:C*est Téloge de la clémence.

Mais en nous occupant de X amplification qui agrandit , Voublions pas celle qui diminue.. Ecoutons Pbcdre , excusant le crime de son amour pour Hippolyte.

Toi-^éme , en ton esprit rappelle le passé.

C'est peu de t'avoir fui, cruel, jot'arcliasiaé :

J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine j

Pour mieux te résister , j'ai reciiercbë ta haine.-

De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?

Tn me haïssais plus , je n^l^aimais pas moins.

Tes nudhenrs te prêtaient encor de nottrcaux. charmes.

J'ai langui, j'ai séché dans les pleur», dans les larmes.

Il suffit de tes yeux pour t'en persuader ,

Si tes yeux un moment daignent me regarder.

Écoutons Cicéron dininiiant le tort du jeune Cadius, d*«tvoir fréquenté uae femme perdue y non pas en alléguant, comme le dit

QuinÛien, (^u'ilii'a fait que la saluer- un peu trop familièrement i car ce n*est point là .sa défense, et Quintiiien s'est trompé; xnaisen avouant sans détour la liaison la plus intime de Cœlius avec Clodia, et en attribuant aux mœurs du tems ce dérèglement d'un jeune homme. « Romains , dit-il , la sévérité des mœurs de nos ancêtres n'existe plus que dans les livres : les livres mêmes , où elle est décrite, ont vieilli et sont oubliés. Tous les sages n'ont pas regardé comme incompatibles la dignité et la volupté. La nature a des attraits auxquels la vertu même résbte difficilement.

^Ue présente à la jeunesse des sentiers si glissans , qu'il est bien difficle de n'y pas faire quelque chute. Ne. regardons plus ce;tte ancienne route de la sagesse , si peu fréquentée aujourd'hui , qu'elle est remplie de buissons. Accordons quelque, chose à Tâge. Que la jeunesse ait quelque licqpce. IN^e refusons pas tout à ses plaisirs. Que cette exacte et droite raison ne domine pas toujours; que l'ardeur du désir, que la volupté quelquefois en triomphe. Qu'un jeune homme se dispense d'avoir de la pudeur, pourvu qu'il revienne de temps en temx»s àses afiaires domestiques, à celles du pubMc , à. celles de l'état. Après tout, il s'est

AWXiriCATIOK. '145

Ya4k' notre tëinpi, ^ du temps de nos pères, et du temps même de nos iHeux , nombre de très-grands hommes, de très-Illustres citoyeas , qui , après avoir passé la jeunesse la' pkis brûlante du'feudes passions, ont montré, dans un âge plus mù^ et plus solide, les plus éelatantesyertufi» t

C'est une chose assez étrange ijue d'enteiidre • Cicéron faire Tapblogie du libertinage : mais au bttrreau tout mroy^n^é tait bon, pourvu qu'il fut bon à t;» cause.

1j^ amplification est4'^me de Féloquence de Cicéron, moins seri*ée^ moins énergique, mais plus somptueusement ornée que celle de Démosthènes. Cependant, après les exemples de l'orateur romain dans Tart d'amplifier ; api^ès ses péroraisons pour Muréna , pouc Ligarius, pour Milon^ et toutes celles où il déploie une éloquence pathétique ; après celle pour Sexthj s, où, de la condition d'un homme de bien dans les grandes places, il {sâ% WM amplijieation si affligeante et malheureusement si ressemblante à la vérité ; après ces accusations contre Verres où Ton voit le crime renchérir sur le crime : Non enim furent, sed raptorem; non adulteninij sed expugnatorempudicitiœ ; nonsacrilegum, sedhostemsacrorum religioniimque \

nonsicariunty ^edfimdeliê^imum cam(/icem civium sociorumque in vettimu!^ judicium adduciinus '^ ; auprès. «e$ inFectÎTcs «anplifices contre Càtilina, coptre Pi^pn, contre Antoâne ; après tous ces modèles àimnpUficaliom ^ «t tant d'autres dont rotateur romain ,abai^«, on en peut avoir encore daiis Démosthènes de

^belles et grandies leçoAS.

L'éloquence de celui-ci , presque toute adonnée auL!( affaires publiques , -çst.plus austère «I moins variée; mais il ne laisse pas d'y employer à propos pet arL d'orner et d*agrattdir. On peut le voir dans ce plaidoyer , où y.$e.dis- <;alpant du malheur de .la bataille de Chéronée et du conseil qu'il avait donné de faire la guerre à Philippe , il jure ( non pour engager les Athéniens à la i;e<k!9uveler encore, comme l'a cru Longin : car Philifipe était mort et Alexandre avait soumk T Asie » mais , comme je l'ai dit , pour se justifier d'avoir cons^eillé

" cette guerre ) ; il jure pai les mânes des grands

* ce Ce n'est pas un Toleur , c'est un dcprécUteur j ce u'estpas UQ adultère , c'est le persécuteur de la pudicité ; te li'cst |»as tin sacrilcge , c'est rennemi déclaré de la religion et des autels ; ce n*cst pas un assassin , c'est le boorrean le plus' cruel de nos citoyens et de nos allié» , que nous aiMmou devutit toi6. »

hoounes qui, pour la défense de la liber]té, sont morts dans les bâtaiUes de Marathon , de Platée./ de SalaxniAc et d' Artémise , et qui re^ posent dans les 'tombeaux publics; il jiire , dis- je , qu'en se déTouant pour le saiut du r<^te de la Gi'èce , les Ath^iens n'ont point failli , et n'ont fait que suivre en çe^ le^ exemples de leurs ancêtres.

Cest là qu'aprè3 aToir justifié , et ses conseils ^ns la tribune , et sa conduite dans les i^laires ; Démosthènes termine ainsi son éloquente apologie : » Après cela, i^ous me demandez, Ësclnne, pour quèlics vei^tus je prétends qu'on me décerne des couronnes. Moi , sans liésiter, je réponds : Pare» qu'au milieu de nos ma^trats et de nos orateurs , que Philippe et Alexandre ont unÎTerseUement corrompus , à commencer par vous , je suis le seul que ni conjonctures délicates, ni paroles cngagè^oites , ni promesses magnifiques, ni espérance, ni crainte, Bifaveur,'ni rien auluonde, n*a jamais pu pousser ni induire à rien relâcher de ce que je croyais favorable aux droits et aux intérêts de la patrie; parce qu'autant de fois que j'exposai mon avis, ce ne fut jamais comme vous , en mercenaire , qui , semblable à une balance , penche du c6té qui reçoit le

a4B AMPLIFïÔATIOBr.

plus; mats qu'éternellement un esprit droit, juste, et incorruptible dirigea toutes mes dé~ marches ; parc« Qu'enfin , appelé plus qu^an^cun homme de mon temps anx premiers cm-, plois , je les exerçai tous avec une reKgion scrupuleuse et une parfaite intégrî^ : c^estpour cela que je demande qu'on me déoenui dos couronnes w . . .

La manière dont Démosthènes agrandit les objets , ne tient jamais à Fimaginadon) elle s consiste adonner à ses raisonnemens de Tam-;. pleur , de 1» force et de la dignité. Il étend moins qu'il n'approfondit; il graye au lieu de peindre; et, pour changer d'image, il déploie ses bras avec moins de grâce , mais il les serre, avec une vigueur plus nerveuse que Cicéron.

Parmi les orateurs modernes (j'cmtend»

])armi les orateurs chrétiens) , les amplifications ne sont que trop fréquentes. Mais dans le nombre , il en est d'admirables. Il s*agit de faire un bon choix. Celles de Bourdaloue, comme celles de Démos)thénes , sont des raisonnemens appuyés et fortifiés ; cdles de M assillon , des développemens de pensées , des effusions de sentiment : Tun et l'autre sont de» modèles.

Cest dans les oraisons funèbres (yi« Yam-

pUfication a le plus de luxe et de pompe. Dans Fléchier , Texorde de Turenne ; dans Bossuet, les révolutions de la fortune d'Henriette , Téloge de Condé , et cent antres morceaux sont des chefs-d'œuvre de ce genre. De tous nos orateurs, Bossuct est celui qui a le mieu^ connu l'art d^agrandir : c'était le sceau de son génie. Mais dans cet art, les poètes, sur-tout, sont fie grands maîtres d'éloquence : et qui enseignera mieux à donner de la grandeur et d« la majesté à un sujet , que l'exposition de Brutus?

Destructeurs des tjrnini , vous qui n'avex pour rois , Que les dieux de Numa , to& vertus et nos lois ; Ëufin notre ennemi commence à vous connaître. Ce superbe Toscan qui nous parlait en maître , Porseuna , de Tarquin oe formidable appui , Ce tyran , protecteur d'un tyran oomme lui , Qui couvrait oe son camp les rivages du Tibrqi, flespocte le sénat et craint un peuple libre, etc.

Qui enseignera mieux à amplifier une action que la harangue de €inna à ses conjurés ?

Je leur fais le tableau de ces triâtes batailles , Où Borne , par ses mains décliirait ses entrailles , Où l'aigle abattait Taiglè , etc.

Qui enseignera mieux à aggraver le mal-

25o AMPLIFICATIOH. -'

heur par raccumulation des circonstances , que le monologue de Camille, terminé par ce mouvement d'indignation si sublime et si déchirant?

Mais ce n'est rien cneore auprès de ce qui reste.- On demande ma joie en un jour si funeste !' Il me faut applaudir anx cïxploits dn vainqueur , Et baiser une main qui me perce le cœur!

En lin sujet de pleurs si grand , si légitime , ■ Se plaindre est une honte , et soupirer on crime. Leur hnttale vertu veut qu'on s'estime heureux , Et si l'on n'est barbare , on n'est point généreux.

Qui enseignera mieux enfin que Phèdre , dans sa jalousie , à tirer des contrastes tout ce qui peut contribuer à ifendre une situation plus cruelle et plus accablante ?

OEnone , qui Feût cru ? j'avais une rivale.

.... Hippolyte aime, et je n'en puis douter. Ce Ifrouche ennemi, qu'on ne pouvait dompter» Qu'offensait le respect , qu'importunait la plainte ^ Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte. Soumis , apprivoisé , reconnaît un vainqueur : - Aride a trouvé. te diemin de «on comr...

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ; Le ciel de leurs soupirs approuvait l-innoœoce ; Ils suivaient sans remords leur penduint amoureux ; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux : Et moi , triste rebnt de la nature entière, Je me cachai^ au jgnc , je iv^^ù» la lunûèci^.

AMPLIFICATION. 3t5l

La mvtt est le seul diem qw j'osais implorer. Tatteadais te moment oà j'allais e&piret'.

Me nourrissaut de fiel , de larmes abreuvée ,, Encor dius mes mafteurs de trop près observée , Je, n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir : Je goûtais en tremblant ee funeste pbnsir ; £t sons un front serein déguisant mes alarmes , Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Celui de tous les |>oètes qui a le plus agrandi , les objets , Homère, abuse qndquefois de cette liberté accortlée au -génie; mais dans le neuvième livre de V Iliade , on trouvera deux des plus beaux modèles de X àmpUficalion oratoire que nous offre l'antiquité. Je parle dû Z)/V^o«rjd*tJlysse, et de la ^e/jo/îi^e d'Achille.

Virgile, plus sage qu'Homère , plus continuellement, plus T'Taimcnt éloquent, est parmi les anciens , pour ^amplification , ce que Racine est parmi nous : ce sont là les livres classiques d*un jeune hommie qui aspire à la haute éloquence. J*y joins le théâtre de Voltaire , jusqu'à Tancrède inclusivement; et dans le cabinet du jeune élève , je les place tous trois auprès de Démosthènes, de Cicéron, de Massillon et de Bossuet.

C'est là, bien mieux que dans les formules des rhéteurs , qu'il verra de cdmbien de manières X amplification se varie; ©«plutôt, qu«

jlSa AMPLIFICATION.

dans la nature les foz*inies et les sources eu sont inépuisables , et-, comme dit Longin , divisibles à l'infini.

Mais parmi ces espèces , il n'y en a aucune qui soit amplification de mots.

Colonia donne pour telle cette apostrophe , la. plus vive, la plus éloquente peut-être qui , soit dans Cicéron : Et toi, Tubéron, qneiaiiiais-tu de cette épée nue à la. bataille de Phar*, sale ? Quel était le flanc que cherchait la pointe ck ce fer ? à quel dessein avais-tu pris les arm»^s? où tendaient ta pensée, tes yeux, ta main, l'ardeur qui t'anintait ? quel était l'objet et le but de tes désirs et de tes vœux » ?

Cicéron parlait deTant César ; il lui peinait l'accusateur de Ligarius; il le lui faisait voir .tout occupé luir-mâme à le chercher dans la jnélée , à lui plonger Tépée dans le sein ; et le rhéteur appelle cela une ampUfication de mots ! Sans dou^e , . ^ladiiis ; Mnucro , arma ; sensus , mens y animii»; cupiebas , optahqs y' sont des mots syi^pnymes. Mais comment ce rhéteur û'a-t-ilpas vu que des synonymes gradués par leur emploi dans l'expression, redoublent la force de la pensée , et que cette gradation ne /ait qu'exprimer celle de l'idée et du sentinLent?;.,;* , ,. .

Lorsque Longin a défini V amplification ua accroissement de paroles , il y a donc compris la pensée : V amplification , sans cela , ne serait rien que de l'enflure. Mais quoi qu'il en soit de la définition de Longin , celle de Cicéron est expresse et non 'équivoque : Fehementius quoddam dicendi genus , quo reivel dignitatem et amplitudinem , vel indignitatem et atrocitatem y pondère verborum etenw meratione circumstantiapim demonstramus *.

Il ajoute, qu'en amplifiant, il faut éviter les petits détails : Nihil tenuiterenucieandum ; et sur-tout les paroles vides : vitandas vacuas voces y etinanem verborum sonitum,

La première règle de Yamplification sera donc que le sujet en soit digne. « Il n'y a point défigure plus excellente, nous dit Longin, que celle qui est tout-«-fait cachée , et lorsqu'on ne reconnaît point que c'est une figure » . Tel est le naturel de l'amplification , lorsque le sujet la soutient. Si elle est déplacée , die est froide; si elle est démesurée, elle est ridicule ou choquante. C'est , comme disait Sophocle ,

* « C'est un genre de oiscoiirs pivs Téhément , danf

lequel, par la force des paroles et rénumération des

circonstances , nous démontrons ou la dignité et la gran-

deur d'une action , ou son indignité et son atrocité. »

TOMB I. 2a

a54 AMPLIFICATION.

ouvrir une grande bouche pour souffler dans un chalumeau,

La seconde règle , c'est que le fait ou le fond de ridée soit solidement établi ; car V amplification qui porte à faux, n*est qu'une déclamation vaine : il y en à beaucoup de ce nombre.

La troisième règle est que V amplification se lie à la preuve, et y ajoute. L'art d'embellir un discours sérieux , est le même que l'art d'orner un édifice : c'est de rendre l'utile et le nécessaire agréables, et de faire servir la décoration à la solidité. Columnœ, et templa etportttus sustinent; tamen hahent non plus utititatis quam digniiaiis. Capitolii fastigium istudl et cœterarum œdium , non venustas sed nécessitas ipsafabricata est *. (De orat. 1.3.) Tout le reste est déclamation.

Quand on dit tout ce qu'on doit dire , on 71* amplifie pas , dif Voltaire^* et après avoir cité ces beaux vers de Virgile' :

Nodt êpat , êtplacidum carpeùantJèssM sopôrem

Corpçra , etc.

* « Les colouncs soutiennent les temples et les portiques , et cependant «lies n*ont pas moins c(e dignité qae crutililé. Ce licau faîte' du Capitole , airisi que de tant d'àuVrès édifices, ce n*dst pas la magnificence qui l'a construit, c'est lanécessité. »

AMPLIFICATION* aSîjl

n ajoute : « Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature , ne faisait-pas un contraste admirable avec la cruelle , inquiétude de Didon , ce morceau ne serait qu'une amplificatioft puérile : c'est le mot at non infelisk animi Fhœnissa y qui en fait le, charme. » ,

Rien n'est plus vrai ; tnti^ela prouve que V amplification est un défiàut, lorsquelle est sans objet , et une beauté lorsqu'elle est bien placée. Quand on 4iitout ce qu'on doit dire , on dit plus que l'idée vagué ou précise ne dirait elle-même j et ^la .présenter aux esprits avec tous les traits qui peuvent L'agrandir, l'élever , la rendre ]>Ius sensible et plus intéressante, c'est ce qu'on appelle amplifier. Ce beau rôle de Phèdre,. que Voltaire donne pour exemple , n'est lui-même qu'une éloquente amplification de ces mots : J'airne , ja suis coupable y Je le suis malgré moi : J'aime j et ma rivale est aùnée^

Quant aux dé&uts qu'on observera dans ce ^enre dp composition , de la part des jeunes . élèves, les principaux seront la stérilité , la futilité, la tiiaidité , la surabondance et l'audace.

La stérilité «6t afOigeante ; mais il n'en faut pas désespérer. La culture et l'étude peuvent

a56 AMPLIFICATION.

en être le remède. On prend trop souvent pour un manque d'e^rk , cç qui h*eftt qu'un manque d'idées.

La futilité est bien pire ; car ccl€i qui attache de rjLmportance à des minuties , qui amplifie des bagatelles , qui veut faire valoir des riens , a rarement le sens droit, l'esprit juste , et le talent de 1» vraie éloquence.

La timidité n'est souvent , dans un jeune homme heureusement doué , que le sentiment trop vif de sa faiblesse ou des difficultés de l'art : il faut estimer en lui cette défiance modeste , l'en louer , et l'en corriger.

La surabondance est un excès qu'Antoine aimait dans ses disciples. Volo se efferat in adolescente fœcunditas. Mais il voulait aussi qu'on modérât cette première végétation , comme celle des blés naissans, lorsque l'herbe en est trop épais^. In summâ uheriate inest luxuries qucedam , quœ stylo deptiscenda est,

n faut aussi, dans un jeune homme, imprimer remportement.de l'expression comme p. celui de la pensée ; et , soit avec une imagination trop fougueuse , soit avec un esprit trop craintif et trop lent, imiter Isocrale^ qui em> ployait, disait-il , selon le génie de ses élèves, ou la bride ou les éperons : Altemm enita

AMPOULÉ. a57

exultantem verborum €mdàcid repnmebat ; aliêrum cunctantem et quasi verecundantem excitabat *.

« Le genre d'éloquence auquel VampUfication convient le mieux ,' dit Aristote , c'est le genre démonstratif; mais elle doit porter sur des fai!s reconnus , de façon qu'il ne reste plus qu*^à les orner et à les agrandir » .

hiRprojicitampullasiïlioTSLce semble avoir donné lieu à cett^ expression figurée. On appelle un style , un vers , un discours ampoulé , celui où l'on emploie de grands mots à exprimer de petites choses ; où la force de l'expression se déploie mal-à-propos ; où la parole excède la pensée , exagère le sentiment.

Il n'est point d'expressions dont l'énergie ou l'élévation ne trouve sa place dans le style ; mais il faut que la grandeur de l'objet y réponde ; et de la justesse de ce rapport , dépend la justesse de l'expression. Qu'un autre

* tt Dans Tnii , il réprimait Taudace des paroles ; dans Tautre , il exoitait rirrésolation et la timidité. »

que Phèdre pensât /pie son amour pût faire rougir le soleil , ce serait du style ampoulé ; mais après ces Vers :

I^Ioble et brillant auteur d'une illustre famille , Toi, dont ma mère osait se raater d'être fille ;

il est tout simple et tout naturel que la fîlli»^ de Pasiphaé ajoute :

Qui peut-être rougis du trouble où tu me rois.

Il n'est pas moins naturel que la fille de Mî<nos , juge des morts , se représente son père épouvanté du crime de sa fille incestueuse , et laissant tomber , en la voyant , Turne terrible de ses mains :

Misérable ! et je vis ! et je soutiens la me De ce sacré soleil dont je suis descendue !

J'ai pon» aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel , tout l'univers est plein de mes aieuY. Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-jel mon père y tient l'urne fatale. Le sort , dit-on , Ta mise en ses sévères mains. Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée , Lorsqu'il verra sa fille , à ses yeux présentée , Contrainte d'avouer tant de forfaits divers » Et des crimes peut-être ÎAConnus aux enfess l

AMPOULE» 5t'JiJ

Que dira»-tu , mou pir;; ? A ee spectacle horrible , Je crois voir de ta main tomber Turne terrible.

De même , après Te. festin d'Afnée , père d'Agameainon , qui fit reculer le soleil , il n'y a aucune exagération à su|}posei^ que dytem^ nestre , pour un crime qui lui paraît sembla-^ ble , dise au soleil : , ,

Recule. Ils l'ont appris ce fuueste chemin.

L'art d'élever naturellement le style à ce d^> gré de force , consiste à y disposer les esprits par des idées qui autorisent la liàiHeur de l'expression.

Le moi de la Médee de Corneille est sublime, parce qu'il est danâ la bôuclié d'une magicienne fameuse ; sans cela il serait extravagant et ridicule.

De niême il n'appartient qu'à la Gorgone d»

dire :

Les traits que Jupiter lance du haut de« ciewx^ . N'ont rie» de plus terrible Qu'un regard de mes yeux.

De même ce vers, dans la bouche d!Octave :

Je suis maître de moi, comme de l'univers,

n'est qu'use ;expffession noble et simple.

De même après ces vers :

Je n'appelle pl.us Borne un enclos de murailles , Que ses proscriptions comblent àe funérailles ;

Sertonos peut ajonter :'

Et comme autour de moi j*ai tous ses rrais appuis, Kome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Dans une tragédie de Warvick , Tauteur crut imiter Corneille en disant :

Transportons l'Angleterre au milieu de la France :

mais le parterre s'écria , en faisant un vide : Place à r Angleterre,

Le style ampoulé n'est jamais qu'un style élevé outre mesure.

^ On a dit : Des plaines de sang, .des montagnes de morts ; et lorsque ces expressions ont été placées , elles ont été justes. Qui jamais -a Teproché ^e l'enflure à ces deux vers de la Hennade ?

. Et des fleuves français les eaux ensanglantées Vie portaient que des morts aux merl épouvantées.

Longin , dans son Traité du Sublime, cite comme une erpresàon ampoulée : Vomir

AMPOULlé. 261

contre le ciel ; mais si Ton dit de Typhoé qu'il tf Tomi contre le ciel

Les restes eoflammés de sa rage mourante ,

Texpression est naturelle.

Dans la tragédie de Théophile , Pyramé , croyant qu'un lion a dévoré Thisbé, s'adresse à ce lion , et lui dit :

Toi y son TÎTant oercneil , reviens me dérorer. Cruel lion , reviens ; je te veux adorer.

S*il faut que ma déesse en ton sang se confonde , Je le tiens pour rautel le plut sacré du monde.

Voilà ce qui s'appelle de Vampùulé : l'exagération en est risible, à force d*éti:e extravagante. En général, le ridicule touche ai/ sublime , et pour marcher sur la limite qui les sépare , sans la passer jamais , il faut bien prendre garde à soi. « Dans le haut style , » nous dit Longin , « rien de si difficile à éviter que l'enflure. »

Mais c'est une erreur de penser que les degrés d'élévation du style soient marqués pour les divers genves. Dans le poème didactique , le plus tempéré de 'tous , Lucrèce et Virgile se sont élevés aussi haut qu'aucun poète dans l'épopée. - ^

a6a ASIPOUX.E.

Lucrèce a dit d'Épîcure : « Ni ces dieux, ni leurs /oudres , ni lâ bruit mcoaçant du ciel en couroux ne purent Tétonner. Son courage s'irrita contre les obstacles. Impatient de briser Fétroite enceinte de la nature , son génie Tainqueur s'élança au-delà des bornes enflammées du monde , et parcourut à pas de géant les plaines de l'immensité. »

On sait de quel pinceau Virgile , dans les Géorgiques ^ a peint le meurtre de César.

La Fontaine lui-même , dans l'apologue , a pris quelquefois le plus haut ton ; il a osé dire du chêne :

Celui de qui la télé au cîel était voisioe ,

Et dont les pieds touchaient à fempire des morts.

' Il a osé dire y en parlant de l'astrologie :

Quant aux yolontés souveraines De celui qui fait tout , et rien qu'avec dessein ; Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein t Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ces voîles?

Et de ce ton sublime , il se rabaisse au ton familier :

Quand l'enfer eut produit la Goutte et F Araignée ^ Mes filles , leur dit -il, etc.

Le naturel et la vérité sont de Tessence de tous les genres; il n'en est ancun qui n'admette le plus haut style, quand le sujet Télève et le soutient; il n*en est aucun où de grande mots vides de sens , des figures exagérées , des images qui donnent un corjïs gigantesque à de petites pensées , ne fassent de Tenflure , et ne forment ce qu'on appelle un style ampoulé.

L'épopée , la tragédie , l'ode elle-même ne demandent plus de force ef plus de hauteur dans Fes idées , lés sentimens et les images , qu'autant que les sujets qu'elles traitent en $ont susceptibles, et que les personnages qu'elles emploient sont supposés «voir plus de grandeur dans l'ânie et d'élévation dans l'esprit.

Il en est de même de la haute éloquence :

tout doit y être vrai , ou ressemblant au vrai ; et non-seulement les figures , mais les mouvemens oratoires sont tous soumis à cette règle. Métaphore , exclamation , imprécation , apostrophe , prosapopée, hypotipose , tout ce qu'il y a de plus noble et de plus sérieux devient grotesque et ridicule , dès que le faux , l'outré, l'enâure enfin s'y fait apercevoir. Or, la vérité relMive dont il s'agit , est dans le rapport de proportion , non - seulement du 5fyle avec la chose , mais du style avec la per-

sonne dont on parle , ou qui parle elle-même. Bien n*est si accablant dans la réplique que le ridicule jeté sur une emphase déplacée.

C'est à cette disconvenance du langage avec l'orateur ,'que Démosthènes s*est attaché dans sa harangue pour la couronne, en. réfutant la péroraison d*£schine , son accusateur.

' « O terre ! ô soleil ! ô vertu î » avait dit Escldne ; « et vous , sources du juste discernement, lumières naturelles, lumières acquises par où jious démêlons le bien d'avec le mal , je vt>us en atteste; j'ai dé mon mieux secduru rÉtiLt , et de mon mieux plaidé sa cause. »

Ce n'était là qu'un lieu commun, qu'une déclamation ampoulée, que la conduite et les mœurs d'Ëschine ne rendaient pas fort imposante. Aufiâi de quel tan Démosthène y répondit!

« Que pensez - vous , » dit- il aux juges , de cet histrion travesti, qui, comme dans une pièce tragique , s'écrie : O terre! ô soleil l 6 vertu ! qui invoque les lumières naturelles et les lumières acquises, qui noiis éclairent sur le discernement du bien et du mal? car je ne surfais point : vous l'avez entendu proférer de telles paroles. Vous, Eschine, le réceptacle de tous les vices, {>ar où, vous et les vôtres, avez-

AN AGRÉONTIQUE. a65

TOUS quelque commerce avec la vertu? par où discernez -TOUS le biea d*âTec le mal? dans^ quelle source aTcz-vous puisé ce talent lumi^ neux? par quel endroit TaTeK-Tous mérité? et de quel dioit prononcez-vous le nom de lumières acquises? »

On Toit par cet exemple , qu^une raison solide Taut miettx que centexclamations vagues ; flèches bruyantes , mais émoussées , qu'on se reuToie touF-à-tour, et qui ne portent aucune atteinte. Qu'il me soit permis d'acfaeTcr en deux mots cette métaphore , et de conclure qu'il ne suffît pas qu'un trait d'éloquence ait des plumes , qu'il faut encore qu'il soit armé d'un fer bien aiguisé , qu'il ait un vol mesuré à son but , qu'une main sûre le décoche , et qu^ œil juste le conduise ; mais cette justesse est l'accord le plus rare du génie et de la raison.

ANACRÉONTIQUj:.

Genre de poésie lyrique , dont la grâce est le caractère, et qui respire la volupté.

Qu'Horace sdt imité Anacréon.dans quelques-unes de ses odes; que dans un siècle non moins poli que celui d'Auguste, quel-

^66 AlTACBl^ONTIQUE.

qucft-uns de nos poètes françaKl, parmi les' ûé]ices des festins et les plaisirs de la galanterie y aient eu , dans leurs chansons , cet enjouement-, ce tour élégant et facile, ce naturel , cet abandon aimable de la poésie anacréontique ; on n'en est point surpris. Mais que , long-temps avant que la politesse eût formé le goût , Ton trouve dans nos anciens poètes des morceaux dignes d'Anacréon ; c'e^^t là ce qui étonne agréablement , comme lors- , que dans un hanieau on rencontre la grâce , fille de la nature , unie à la rusticité. Quoi de -pïnaanacréontiquey par exemple, que ce songe 4e Marot :

La nuit passée , en mon lit , Je songeois Qu'entre mes bras tous tenois nu à nu.

Mais au réveil , se rabaissa la joie De mon dësir, en dormant avenu.

Adonc je suis vers Apollon venu , Lui demander qu'aviendroit de mon sânge.

Lors lui , jaloux de toi , longuement songe ; Puis me répond : Tel bien ne peux avoir.

HéLis! m' amour , fais lui dire mensonge ; . Si confondras d'ApoUon le savoir.

Quoi de plus digne encore d*Anacréon, que ces vers du même poète , parlant à deux de ses rivaux :

'' ÀNAcnÉoiv'riQUE. aÊ>7

Demaudez-itrous qui me fait glorieux ?

Hélène a dit , et j'en ai bien mémoire , Que, de nous trois elle m'aimait le mieux.

Voilà pourquoi j*ai tant d'aise, et de gkûre. Vous me direz , qm*àk est assez notoiire Qu'elle se moque , et qiw je sais déçu.

Je le sais bien , mais point ne le ^eux croire ; Car je perdrois l'aise que j*ai reçu.

Enfin n'est-ce pas Anacrépn lui-même- ^u'on croit entendre dans ce madrigal , lé chefd'œuvre de la naïTetë ingénieuse :

Amour trguya celle qui m'est amère.

( Et j'y étois , j'en sais bien mieux le conte. ) Bon jour , dit-il , bon jour , Vénus ma mère. Puis tout-à-conp il voit qu'il se mécompte.* Dont la couleur au visage lui monte »

D'avoir failli honteux. Dieu sait combien.

Non y noû , Amour , ce dis-je , n'ayez honte ; Plus cLiîr- voyant que vous s'y trompe bien. .

C'est de Catulle que Marot avait appris à imiter Anacréon ; et son génie était plus analogue à celui de ces deux poètes , qu'au tour d'esprit de Martial , qu'il a souvent traduit , mais non pas aussi hiea.fu'il a imité Catulle.

Las ! il est mort ( pleurez-le , damoiselles ) , Le Passereau de la jeune Maupas.

Un autre oiseau , qui n'a plume qu'aux ailes , L'a dévoré. Le connaissez-vous pas ?

20^. Aîf ACRÉONTIQUE.

C*est cç fâcheux, amoar , qui « vans céfnpas, ' Ayecque lui se jetoit au giron De ia puceUe ; et yoloît environ Pour Tenflamber et tenir en détresse.

Mais par dépit tua le passeron ; Quand il ne sut rien ûûrr à la maltretee,

Marot n*est pas le seul de nos anciens poètes qui ait pris le style anacréontique , quoiqu'à dire vrai , aucun ne l'ait eu comme lui. Écoutez cette ode à Vénus ; elle est de Du Bélajr-, chanoine dé l'église de Paris :

Ayant , après long désir ,

Pris de ma douce ennemie

Quelques arrhes du plaisir

Que sa rigueur me dénie ; ''

Je t'oi&e ces beaux œillets ^

Vénus , je t'offre oes roses ,

Dont les boutons vermeillets

Imitent les lèpres doses

Que j'ai baisé par trois fois ,

Marchant tout beau dessous l'ombr»

De ces buissons que tu vois; .

£t n'ai su passer ce nombre »

Pour ce que la mère étoit

Auprès de là , ce me semble ,

Laquelle nous agiKtCoit.

De peur encore j'en tremble.

Or je te donne ces fleurs.

Mais si tu fais ma rebelle

Aussi piteuse à mes pleurs

Comme à mes yeux elle est belle ,

AKAC&iONTIQUI?. 969

Un myite je dédirai Dessus les rires de Loire, Et sar rëcorce écrirai Ces quatre rers à ta gloire :

<c Un amant sur ce bord-ci , » A YéiiBs consacre et don^e 1* Ce myrte , et loi donne aussi < » Ses troupeaux et sa personne. »

Au nom de Konsard , on croit voir fair le»

grâces , et surtout les grâces ànacréantiques , On va lire pourtant de ce Ronsard deux morceaux , dont l'un me semble digne de Catulle ^ et l'autre d'Anacréqii.

Voici les bois q)ie ma jeune Angelette Sur le printemps réjouit de sou chant :

Voici les fleurs où son pied va marchant , Quand à soi-même elle pense seulette..^ Ici » chanter ; là , pleurer je la .vi ; Ici t sourire ; et là, je fus ravi De ses discours par lesquels je desvie / Ici f s^asseoir ; là , je la vis danser.

Sur le métier d'un si ^ague penser , Amour ourdit la trame de ma rie.

Cette simplicité naïve ne va»t-elle pas ces tournures métaphysiques que le sentiment ne connut jamais ? Ne vaut-elle pas le reproche qu'un amant adresse à son cœur , dans ce madrigal de Boileau?

îk3.

a7P ANAGRÉONTIQUE.

Voici les Eeux cbarmans , on mon àm9 nnic

Passait , à contempler Silyie , Ces tranquilles momens , si doueemeat perdns. Qae je Faimais alors ! que je la troHTais belle ! Mon cœur , tous soupires «u nom de Tinfidèle : Avez-vous oublié que vous ne l'ainez |ilus?

C'est bien ici que le Misanthrope dirait :

Ce n*est que jeu de mots , qu*alTection pure ; Et ce n'est {lotnt' ainsi que parle la nature.

J'entends les zélateurs de Bolleau s'écrier qtie je lui préfère Ronsard. Non messieurs , Ronsard n'a fait ni le Lutrin, ni V^rt poétique ; mais il a fait un sonnet où il y a du naturel et de la sensibilité ; et Boileau a fait im madrigal où il n'y a que de l'esprit.

Ce même Ronsard a feit aussi une jolie ode anacréontique ; et comme elle li'estpas longue, je la transcris encore.

Mignonne , allons voir si la rose.

Qui ce matin SToit déclose Sa robe de pourpre au soleil , rï'a point perdu , cette véprée , Les plis de sa robe pourprée , Et son teint au TÔtre pareil^i Las ! voyez comme en peu d'espace , Mignonne , elle a dessus là pUce

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