‹ Elémens de littérature (volume 3)Chapitre 41 sur 48 · CHAIRE · texte numérisé non relu

CHAIRE

Les historiens? Mais , de bonuQ foi , quelque talent que la nature eût accordé à ceux de nos temps de ténèbres , de barbarie et de servitude, auraient-ils pu donner au fer le prix de l'or? D'un côté, le tableau des républiques les plus florissantes , d^ plus superbes monarchies^ des plus merveilleuses concfuê-^

^gS ANCIENS,

tes, des plus grands hommes de runivers, étaient sous les y«ux de rHistoire. De Tautre , qu'avait-elle à peindre? Des incursions , de» brigandages , des esclaves et des tyrans. Elxceptez-en en quelques règnes ; et dites-moi ce qu'auraient fait de nos misérables annales les Tite-Live, les Tacite, les Thucidydê, les Xéhophon ? Quand le génie n*auraitpas manqué à l'Histoire moderne , l'Histoire ellemême ^ cet amas de crimes sans noblesse , de nations sans mœurs , d'événemens sans gloire, de personnages sans caractère, sans vertu ni talent que la férocité ; n'aurait-elle pas rebuté le génie ? Des hommes éclairés , sensibles , éloquens , se seraient-ils donné la peine d'écrire des faits indignes d'être lus ?

Les poètes ? Mais a-t-on pu prétendre que deux règnes, celui de Léon x et celui de Louis XIV , pussent entrer dans la balance avec toute l'antiquité ? Ce sont les siècles de Péri clés, d'Alexandre et d'Auguste, et tous les règnes des empereurs , quel'on réunit contre le premier âge de la renaissance des Lettres. Mais pour juger combien le temps fait à la chose y on n'a qu'à joindre cinquante ans au siècle de Louis xiv , et l'on a de plus du côté des modernes, qui?' Pope, Addisson»

Métastase, nombre de poètes français estime et dignes de Tétre , et cet homme prodijgîeux , qui pèserait lui seul dans la balance dix Anciens des plus admirés.

Cette réflexion nous ramène aux moyens qu'on aurait encore de réclamer en faveur des modernes y contre Finjuste parallèle qu'on a fait d'eux et des Aifciens, Ce serait d'abord , comme nous l'avons dit , de comparer les espaces des temps, de faire voir d'un côté mille ans écoulés, 'seulement depuis Homère jusqu'à Tacite, et de l'autre côté , tout au plus un ou deux siècles de culture ; d'observer ensuite ce qu'un demi-siècle a mis depuis dans la ba~ lance. On pourrait dire alors : Voilà ce qu'a donné l'espace de soixante années. Qu'on attende encore quelques siècles; et quand les temps seront égaux , on aura droit de comparer les hommes.

On rapprocherait ensuite les circonstances locales , celfes des homiùes et des temps. Et combien, du côté de la poésie, comme de l'éloquence et de l'Histoire, les modernes n'auraient-ils pas de gloire d'avoir surmonté tant d'obstacles pour approcher des Anciens ? V.

l'article poésie.

C'était ainsi , ce me semble , que cette cause

2gS AZrCIENS,

devait être plaidée. SI on ne se passionnait que pour la vérité , on serait juste , impartial comme elle : mais on se ^sionnc pour son opinion; et la vanité veut avoir raison', à quelque prix que ce soit.

Le parallèle de Perrault dans la partie des arts, est d'un homme plus éclairé, jnais présumant trop de ses forces , ou plutôt donnant trop à l'adulation* Quand il serait vrai que les modernes auraient égalé les ^/tcie/iir en sculpture, en architecture, la gloire de ces deux arts n'en serait pas moins tout entière, ou presque tout entière à ceux qui, les ajant créés , les ont portés à un point d'élégance , de correction , de noblesse , digne de servir de modèle. On a beau dire qu'on peut ajouter aux beautés de l'architecture ancienne : cela n'est pas arrivé encore. On a donné plus de hardiesse et de commodité aux édifices , c'est le fruit de l'expérience ; mais plus d'élégance et de majesté , non : or, c'est IS le fruit du ' génie.

Quant à la peinture et à la musique, il faut savoir douter des prodiges qnel'on nous vante, mais ne pas assurer, sur des preuves légères, que ces arts n'étaient qu'au berceau ; que les Anciens , qui chantaient sur la lyre , ne sa

doutaient pas des accords; que dans la pein> lure ils n*ayaîent ni la magie du clair-obscur, ni Tune et l'autre perspective ; ne pas juger d'Athènes d'après Pompéïa ; et présumer qu'un peuple, dont les organes étoient si délicats et le goût si fin et si juste , ne se serait point passionné pour ces deux arts, s'ils n'avaient pas été à-peu-près de niveau avec ceux où il excellait. Apelles, Timante, Aëtion en au* raient-ils imposé aux juges de Praxitèle et de Phidias ? Une musique faible aurait'-elle pro-. duit des effets qu'on oserait à peine attribuer il l'éloquence, et fait ciaindrcf, même aux plu9 sages , son influence sur les mceors et son ■ascendant sur les lois? Ce préjugé, favorable aux Anciens, méritait qu'on ne négligeât au- . cun des avantages du côté des modernes ; et l'Italie eût été d'un grand poids dans la balance ,<les beaux arts. D'où vient donc que Perrault a eu la vanité de n'y faire entrer que l'édole* française ? Il avait fait un mauvaî s petit poème , dans lequel , pour flatter Louis xiv , il avait opposé son règne à toute l'antiquité. On trouva la louange outrée ; il voulut la justifier , et fit un livre , où , avec de Tesprit , il s'efforçait d'avoir raison : moyen presque assuré de faire un mauvais livre.

3oO ANTITHÈSE.

Ainsi , lui-même il avait affoibli une causé déjà trop faible, en dctacbant du parti des modernes tout ce qui n'appartenait pas au règne de Louis-le-Grand ; et s'il appelle à son secours Malherbe , Pascal , et Corneille , surtout TArioste et le Tasse , c'est qu'il s'oublie et perd de vue l'objet qu'il s'était proposé.

Mais ce qui l'avait mis encore plus à l'étroit , c'est l'alternative comique à laquelle il était réduit , ou de louer ses adversaires et les amis de ses ennemis , ou de renoncer à tout l'avantage que leurs talens donneraient à sa cause. Racine, Despréaux, Molière^ La Fontaine étaient bien d'autres hommes à opposer aux Anciens y que Chapelain et Scudéri. Il eût fallu avoir le courage et la franchise de les louer autant qu'ils méritaient de l'être ; et cette vengeance était en même temps la plus noble et la plus adroite qu'il pût tirer d'un injuste nié- *prii.

ANTITHESE.

Le Père Bouhours la compare au mélange I des ombres et des jours dans la peinture, et à celui des voix hautes et basses dans la

ANTITHESE. 3oi

miuique. Null^e justesse dans cette comparaison.

Il y a dans le style des opposition^ de couleurs, de lumière, et d*ombres, et des diversités de tons, sans aucune antithèse ; et souvent il y a antithèse , >sans ce mélange de couleurs et de tons.

JJ antithèse exprime un rapport d'ojSposition entre des objets différens ; ou , dans un même objet , entre ses qualités , ou ses façons d'être ou d*agir : ainsi , tantôt elle réunit les contraires sous un rapport commun ; tantôt elle présente la même chose sous deux rapports contraires. Cette sentence d'Aristote: Pour se passer de société y il faut être un dieu ou une béte brute; ce mot de Phocion àÀntipater :

Tu ne saurais avoir Phocion pour ami et pour flatteur en même temps ; et celui-ci : Pendant la paix , les enfans ensevelissent leurs pères ; et pendant la guerre les pères ensevelissent leurs enfans , sont des modèles de V antithèse..

L'on a dit quepeut-^tre les sujets extrêmement sérieux ne la comportent 'pas. On a voulu parler , sans doute , de V antithèse trop soutenue ,*' trop étudiée , trop artistement arrangée; mais V antithèse passagère et sans affectation , est un tour d'esprit et d'expression

3fO% AKTITHKSE*

aussi naturel , aussi noble , aussi séyieux qu'un autre , et convient à tous les sujets.

Quoi de plus noble et de plus naturel que cet éloge de Roscius dans la bouche de Cicéron? Il est si excellent acteur y que i>ous diriez qu'il est le seul qui aitdâ monter sur le théâtre ; il est si honnête homme , que -vous diriez qu'il n'y aurait jamais du monter^

La plupart des grandes pensées prennent le tour de V antithèse , soit pour marquer plus vivement les rapport» dç différence et d*opposition, soit ^our rapprocher les extrêmes.

Caton disait : J'aime mieux ceux qui rougissent que ceux qui pâlissent: cette sentence profonde serait certainement placée dans le discours le plus éloquent. Écoutez, vous autres -yV^/ie^^en^^ disait Auguste, un vieillard , que . les vieillards ont hien voulu écouter quand il était jeune: celte antithèse manquerait-t-elle dç gravité dans la bouche même de Nestor ?

£t cette pensée si juste et si morale : La jeunesse vit d* espérance -i la vieillesse vit de souvenir; et ce mot d' Agçsilas , tarit de fois répété : Ce ne sont pas les places qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les places ; et celui de Dion à Denis , qui parlait mal de Gélon : Respectez la mémoire de ce

ANTITHÈSE* îoS

grand prince : nous nous sommés fiés à vous ti cause de lui; mais à cause de vous, nous ne nous fierons à personne ; et ce mot d' Agis , en parlant de ses envieux : Ils auront à souffrir des maux qui leurarris>ent, et des biens qui m' arriveront; et celui d'Henri it à un ambassadeur d'Espagne: Monsieur Vambas" sadcury voilà Biron :je le présente volontiers à mes amis et à mes ennemis^ et celui de Voiture : Cest le destin de la France de gagner des batailles et de perdre des armées ; sei*aîent-i]s indignes de la majesté de la tribune ou du théâtre ?

Le moins maniéré, le plus simple des écrivains de Tantiquité, Plutarqne, dans ses parai* lèles , emploie fréquemment V antithèse, Thé^ mistocle, àit-W y fut banni après avoir sauvé sa patrie ; Camille sauva sa patrie après avoir été banni. Camille est le plus grand des Ro^ mains avant son exil; et après son eœily il est supérieur à lui-même. Ya-t-ilrien de moins recherché et de plus i^turel que cette opposition?

L'abbé Mallet renvoie Vemtithèse aux harangues , aux oraisons funèbres , aux discours académiques ; comme û'VantiÛièse n'était jamais qu'un ornement frivole ) et comme si ,

3o4 ANTITHÈSE.

dans une oraison funèbre, dans une harangue^ dans un discours académique, le faux bel-esprit n'était pas aussi déplacé que partout aOleurs. L'affectation n'est bonne que dans la booche d'un pédant, d'une précieuse ou d'un fat.

JJantithèse est souvent un trait de délicatesse ou de finesse épigrammatique. Cette réponse d'un homme à sa maîtresse, qui faisait semblant d'être jalouse d'une honnête femme : Aimable vice , respectez la vertu ; et celle de Phocion à Démadès , qui lui disait : Les Athér niens te tueront s'ils entrent en fureur» — Et toi y s* ils rentrent dans leur bon sens ; et ce mot d'Haniilton : Dans ce temps-'lày de grands hommes commandaient de petites armées , et ces armées faisaient de grandes choses ; sont des exemples de ce genre.

Mais souyent aussi Vantithèse prend le ton le plus haut j et l'^oquence, la Poésie héroïque , la Tragédie elle-même peuvent l'admettre sans s'avilir.

Ce vers de Racine^ i|nité de Sapho ,

Je sentis tout mox^ corps et transir et brûler ; ce vers de Corneille , Et monté sur le faite, il aspire à descendre;

ANTITHÈSE. 3o5

ce vers de la Henriade ,

Triste amante des morts , elle balt-les riyans ; ce vers de Crébillon ,

La crainte fit les dieux , Taudace a fait les rois ; ces paroles de Junon dans V Enéide y

Flectere si nequeo saperos , acheronta movebo * ;

et ce présage du destin de Rome ,

Imperium terris, animes œquabit Oljrmpo ** ;

et cette réponse de Médée ,

Servare potui ; perdere an possim rogas *** ?

et ces mots de Sénèque , en parlant de TÊtrc- Supréme et de ses immuables lois : Semper parety semel j assit, **** ne sont-ils pas du style le plus grave? Ces mots d'Alexandre.:

* « Si je nepuisflécLdr les dieux du ciel, je soulèverai ceux des enfers. >•

** « Son empire embrassera la terre; son génie atteindra les cieux. »

*** « J'ai pu le sauTCT ; et tu demandes si je puis le perdre î »

**** « Il a commandé une fois ; il ne fait plus qu'obéir. »

3oâ AlfTITHÈSS.

Malo me fortunée pœniUet qnam Victor ù^pwdeai * ; et ce trait du caractère de César :

Meruitque timeri nil metuens **; et cette conclusion de Fapologie de Socrate , en par-- . lant à ses juges : Il est temps de nous en aUer, moi pour mourir j et vous pour vivre, n'est-ce que du faux bel-esprit?

Il en est de Vantithèse comme de toutes les figures de rhétorique : lorsque la circonstance les amène et que le sentiment les place ^ elles donnent au style plus de grà^e et plus d^ beauté. Il faut prendre garde seulement que Tesprit ne se fasse pas une habitude de certains tours de pensées et d'expressions y qui , trop fréquens, cesseraient d*étre naturels. Cest ainsi que V antithèse, trop familière à Pline-lejeune et à Fléchier , parait , dans leur éloquence , une figure étudiée , quoique peut-être e^e leur soit venue sans étude et sans réflexion.

* « raime mieux avoir à mè ^lamdre de ma fortune , que d*avoir à rougir de ma victoire. »

** ce luaces^ible à la .crainte , il mérita de l'iAspirer. *

APOSTROPHE. 3a7

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