‹ Elémens de littérature (volume 4)Chapitre 10 sur 26 · TOME VI · texte numérisé non relu

TOME VI

119 OhPE.RA.

leur sombre d'un sujet uniquement tragique ; et pour y répandre de' là variété , Ton est obligé d'avoir récours à un moyen qui répugne à la tragédie et fait violence à la nature. Je parle de ces sentences, de ùes comparaisons que les poètes ont eu fa complaisance de mettre dans la bouche des personnages les plus graves, dans, les situations mêmes les plus douloureuseis ; de tés airs sur lesquels une voix efféminée , qu'on donne pour celle d'un héros , vient badiner à contre -sens. En vain les poètes ont Àrls tttus^eurs soins à faire de ces vers détachés des peintures vives et nobles; il y a de quoi éteindre le feu de l'action la plus animée, Celui qui chante peut flatter l'oreille , mais il est sûr de glacer- les cœurs. Que devient, pai? exemple, l'intérêt de la sc^nc, lorsqu'Arbace , dans la v plus cruelle situation où la vertu, rateotir, l'amitié, la nature puissent jamais être réaùîts , s'amuse à chanter ces beaux vers ?

P^o s&handô un mar crmklê, '

Sénêatiàle ,

E sensa sarte,

Freme Vonda , il ciel s'imbruna ,

Oresce il nfento e manca l'arte ,•

E ilvoler délia foHutut

Son etféiréio a têguUàr,

O FERA. m

h^Ucé in queMo ^ato , - ' ' .

Che mi porta a naufragar.

Cette Biamère dé variei», de brillante» ie eliaiit , dans Vopéra italien , est un luxe trèséloigné du nature). Métastase , qui s'en est plaint^ Fa trop favorisé lui-même : il a eu trop de complaisanee pour la vanité des chanteurs , qui voidiaient' faire applaudir au théâtre la flexibilité , la justesse , VagiUté d'une voix brillante ;" il a trop adhéré à la tinsse émulation/ des compositeurs , et au mauvais goût de la multitude , qui , rassasiée des beautés simples dans l'expression musicale, Voulait un chant plus' artiaUsé , si je puis me servir de ce mot de Montaigne. Le dirai-je enfin ? Métastase a lui-^méine contribue' à in- H*oduire ce mauvais goût, en donnant Heu à une Ibule d'airs qui, dans ses opéras^ ne feraient rien , s'ils n^étaient pas un vain ramage. £t que voidait^il qu'un musicien fît de toutes ces comparaisons façonnées en ariettes, qui terminent ses scènes comme deS culs de lampe, ou qui plutôt sont dans le chant comme des bouquets d'artifice, pour obtenir l'applaudissement?'

îia OPÉRA,,.

Un grand musicieB fn*4i dit que les airs de bravoure qu'il était obligé décomposer en Italie avaient fait son supplice durant vingt ans. Mais ce luxe contagieux ne se fut pas introduit dans le chant et n'eût pas corrompu Jl' oreille et le goût des Italiens ^ s'il n'eût pas commeitcé par se . glisser dans les paroles , si la, poésie lyrique n'eût jamais elle-même été que l'expression pure et simple du. sentiment donné par la situation et inspiré par la nature ; et c'est à quoi , dans Vapém français y nous , espérons de là réduire.

Dès lors toutes les beaijités véritables d^ la . musique italienne y cette déclamation rapide et naturelle, ce pathétique véhément du réeltatif obligé , ce cantc^ile si touchant et si . mélodieux , ces airç , le charme di^ l'oreille et eh même temps l'expression la plus vraie et la plus sensible' des affections de l'âi^e , tout cela, dis-je^ nous appartient.; et la musique française n'est, plus que la musique italienne dans sa plus belle simplicité.

Et qu'on ne dise pas que ce n'est point encore ce que Mé^stase eût voulu ^ s'il avait dépendu de lui d'être fidèle à ses principes. Il s'en est clairement expliqué d^ns ses lettres à l'auteur de V Essai de l'alliance delapo^sie

OPÉBA. . Il3

avee la musique • Dans cet es$âi , T^ir rëgnlier, périodique , est célébré comme ce qu'il y, a de plus, ravissaul dans la musique italienne ; et Métastasa , dans ses lettres , donne les âoges les mqins équivoques au bon goût , aux lumières , à la saine doctrine répandue dans cet essai. Métastase et M. le marquis de Cba&t«llux sont d'accord s%r la beauté de l'air et sur le charme qu'il ajoute à la scène ; mais tous les deux condamnent le luxe géminé qui. s'est ' introdu^it dans cette partie de la musique théâtrale , au mépris de toutes les eoRvenances. et aux dépens de l'intérêt de l'action^ et de l'expression. Tel est sur ces deux points le sentiment ^e Métastase. Et CQf&meiit le génie inspirateur des plus beaux chants aurait-il été l'enneipi de la musique chantante ? Comment le poète qui a mesuré , sjrniétrisé avec le plus de. soin les paroles de. ses, ^icp et de. ses airs , aurait- il réprouvé cette période .m^sieale dont lui-même il traçait le cerde , et ces phrases correi^ndantes qu'il dessiofit ^v.ec tant, d'étude çt tant d'art ? Ou voit évidemment q.ue , ppi^r pienére une forme régulière et parfaite , la musique n'avait besoin que d'étremoulée sur ses paroles ; et ce moule, dont il est, impossible de ne pas reconnaître

Il4 OPÉRA.

la destination, n'était pas formé san» dessein. Mais pour sauver la tragédie de la tristesse monotone qui lui est naturelle , Métastase a été forcé d'y semer une foule d'airs accessoires et purement lyriques; et il a mis à orner ce défaut un talent, un goM, un travail qui le font admirer et plaindre.

n fut un temps , nous dira^-on , où Métastase, après avoir été esclave des musiciens , pouvait leur imposer : en changeant de manière , ii aurait corrigé la leur. Mats Fhabitude était formée , le mauvais goét avait prévalu ; «t un obstacle plus invincible encore était Rattachement de ce poète au genre austère qull ava^ pris , et quHl )ie pouvait tempérer et varier que par ces petits épilogues , où il donnait aux voix la liberté de voltiger : Ptebis auoupium.

Le seul moyen de se passer decettc ressource aurait été, pour lui, de lirav«illev sur d^ sujets plus variés et pkis dociles, ou le Hié- Iftnga desfiitttations eonaolaates , des momens de trouve et de crainte^ ^4esmoinensde calme et d'espérance, eàt donné lieu tour à tour an caractère du chant patàétique et à celui du chant gracieux et léger. <

Ainsi Texemple même des Italiens me con-

firme daM la peMée .^'im i^enveaiélâ de tiM^ani fiaei^x et de tableaux terribles , de fiittmtietoa doiioes et de âtaatiotis ferles , de scènes tendres et touehantes et de soèites passioimées , de elair, de sombre dans seé c<ra-> Jeun et dans ses tons ^ de ]Mstoval et df kéroS-» que dans son action et dans ses caraetères ; qn'iMi genre ssscepttbié: d'un merveilteuii décent et de léfes bien amenées «st en même temps le pins ^▼onMe à fa «itMique, et le i^ns snseeptftle de -tontes lesi beautés que peut réunir un spciotaele Ikit ^aur enchanter tous les sens. M. Piceini en a lait deut essais. On a contesté d'abord le succès d'Atfs ; celui de Boland est incontestable. (Celui d'Atys n^a pas été moins décidé à «Perses reprises.) Et qu'a>yec son style ^lehanfeur ce« bomne eé« lèbre et ses pareils i^ent le courage de s'exercer dans le même g^ure , le temps décidera si ce n'est pas cebii qui mnis convient le mieux.

Ij'op4ha ne s'est pa& borné aux sujet» tragi(|ues et merveilleax. La galaiiterie nobl^, la pastorale , la berg«»rie, le comique, le boufibn même sont ^bellis pur la musique.

Mais tout cela demande un naturd très-animé; le moUT^nent en. est la vie, la variété eo fait

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le charme ; le ^actenx même y. doit être tnélé du yif et du piquant. Le comique surtout, par ses mouTemens , ses saillies ,rces :tra^ .naïfs , ses peintures vivantes, donne à. la musique un jeu et un essor que les Iti|Uens nous 'ont fait connaître , et dont , avant la Serya Pitdrona^ l'on ne se doutait podnt en France.

Mais les arts connaksent-ils la diff<k«nce des climats ? 'leur patrie est partout où l'on sait les goûter. Les liantes, de V opéra italien seront celles du nôtre quand noife le voudrons bien. D^à, dans le comique^ nous avon?

réussi ix en élevant ce genre au-dessus du bouftm^ ^ousen avons étendu la sphère. H dépend de. nous ^: en donnait à Quinault plus d'énergie et de mouvement dans les si> tuatiops paâiétiques , et des .formes lyriques qu'il ne pouvait connaître, de faire de ses beaux poiëmes l'objet^ l'émulation des plus célèbres compositeurs. Laissons aux voix brillantes et légères que l'Italie admire les ariettes qui , dans %^ opéras , déparent les scènes les plus touchantes; et tâchons d'imiler ces aocens si vrais, si sensibles, ces accords si simples et si expressifs, ces modulations dont le dessin est si .pur et si -^^eau , enfin .ce ehant qui, pour émouvoir , n'a presque,pas besoin

d'être chanté , et qui , a^ec on clayecin et «ne voix £iil»lev « le pouvoir d'airacher des lar- Bief». Mais gardons-nous de renoncer à- ce beau genre de.Quinault; encourageons Je»

jeunes poètes à raccommoder au goût d'une musqué dont il est si digne ; et n'allons pas croire /que , dans ce nouveau genre , le récitatif, quelque bien fait qu'il soit et de. quelque harmonie que son expression soit soutenue , • ait seul assez d'attraits et assez de charmes pour nous. La période. vrasicale, le chant mé- .lodieux , dfessiné , arrondi^ défijrivant son cercle avec ^âce , Tair enfin une fois connu, sera y partout ^t dans tous les temps , les délices de ToreiUe ; et jamais des phrase» tron^ quée^ , des mouvemens rompus , des dessins avortés , un chant heurté ou mutilé ne sattsfe*ront pleinement. Les Italiens le disient^ et Ton idoit les en croire : Texcellence de la musique est dans le chant , et la mélodie en est Tâme. A l'égard des fêtes et des danses, évitons avec soin de les amener sans raison et en dépit de la vraisemblance; mais gardons-nous aussi de les trop négliger et d'en dépouiller ce spectacle;. Ce ne sera point au' moment où la désolation régnera dans le lieu delà scène, que les satyres et les dryades viendront célébrer la

fête du dioa Pan^ comiàe dans r.o/pe»to die Callirhoé; cène sera point loT»(|o'ua amant lurieiix, courant à l'autel oàronTcmtiminoler sa maîtresse, i^ra :

Le bûcher bràle , et i^oi jMteJÉu sa flaifuji^e im^ie . Dans ]fi sang du cruel qui veut vous immolçr... J*attaquerai vos dieux , je l^riserai leur tetnpre , Dût leur ruine m'accabler.

Ce ne sera point alors que les bergen des coteaux voisins yiendro&t dansa: el ebanter l^îment autour de celie qui doit être immolée. Mais les amans qui viendixait s'enÎTret à la fontaine de l'Amour armeront par leurs danses un con^aste agréable avec la douleur d^Àngélîque» Quinault, par un trait de sentiment, donne la leçon aux poètes, loi^oe Renaud dit aux Plaisivs qui viennent le dis^ traire de ses ennuis :

Allez , çloignez-vous 4e moi , Doux Plaisirs : attendez qu'Armide vous ramène.

Ce cr<^ateur de la scène lyrique est encore celui qui a le mieux connu Tart d'amener les fêtes. La pastorale de Rolaiid fut son chefd'œuvre dans ce genre ; et lorsque je remis au théâtre cet opéra charmant , j'eus grand

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soin 4e ^ conserver; mais à la.dertiière répétition^ une .troupe de gens ameutés pour faire tomber cet essai de la musique italienne , cherchant dans le poëme quelque endroit 4 reprendre ^ s'avirèrent de trouver ridicule la scène de )a .pastorale , et firent tant par leurs clameuls que les directeurs effrayés vii^renl: me conjurer d'en retrancher ces vers de situafton que les cabaleurs attaquaient.

. CORIDOlfr.

'QttttMl UtatêkkA fitM y a tUlitl IM dieMAer.

■ jair*».

tls étaient enchantés dans ces belles retraites.

On eift pdue à Ws atraobOT

De ce lieu charmant où vous êtes.

Où suis-je ? Juste ciel ! où suis-je , malheureux ?

Je résistai long- temps, CGmme on peut croire j; mais il fallut céder, pour ne pas entendre huer le lendemain ce qui avait fait les

laO ORAISON

plaisirs de là cour de Louis xiv et radniÎTation de Voltaire.

Je ine permets ce petit détail; non seulement pour me disculper de cette indîgfrië inu- •tilation, mais pour feife voir de quels juges -les arts ont quelquefois le iha'lliéur de'dé-^ pendre* %•

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